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L'Économie politique

2003/2 (no 18)


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Contrairement à une idée fréquemment admise, ce n'est sans doute pas une logique de "marchandisation du monde" qui s'imposera dans les prochaines décennies. On assiste au contraire plutôt à une extension des domaines où des relations de type politique prennent le pas sur les relations marchandes : pour reprendre les catégories popularisées par l'économiste Albert Hirschman, la voice (la prise de parole) l'emporte souvent sur l'exit (la défection) comme modalité principale des relations dans le champ économique. Ce phénomène résulte des mobilisations sociales croissantes que suscitent les dysfonctionnements de plus en plus patents dus à la mise en oeuvre des politiques libérales, mais aussi de la dynamique interne du capitalisme, qui, à travers plusieurs canaux, pousse dans ce sens. Le développement de la problématique de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) s'inscrit dans cette perspective : à travers la RSE et son institutionnalisation croissante par les pouvoirs publics, le champ de la gouvernance des entreprises fait à son tour l'objet d'un traitement toujours plus politique. La reconnaissance d'un droit de regard des diverses "parties prenantes" (stakeholders) sur la gestion des entreprises aboutit de fait, à terme, à remettre en cause le caractère privé de la propriété des moyens de production, son lien exclusif avec le capital mis à disposition des entreprises et sa valorisation à travers les activités marchandes de l'entreprise.

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Tout d'abord, la façon "classique" dont le politique intervient dans l'économie - l'orientation de flux financiers par des mécanismes qui échappent à la logique marchande par le biais de ce qu'on appelle les prélèvements obligatoires - se porte moins mal qu'on ne le dit généralement. Au-delà des aléas de court terme, la part des richesses produites affectées de la sorte continue de progresser dans les pays développés, malgré toutes les incantations des libéraux purs et durs. Il ne s'agit pas seulement du résultat de la pression de ceux qui contestent le système capitaliste, mais aussi de la poursuite de la très vieille logique de socialisation des pertes et de privatisation des profits. Dans les sociétés développées, où la division du travail est très poussée, le fonctionnement de l'économie, en réalité, se fragilise. Il est de plus en plus sensible à une foule d'aléas et de problèmes sociaux, environnementaux. La poursuite du développement de l'économie capitaliste et marchande, au sens le plus strict du terme, dépend davantage de la disponibilité d'une foule d'éléments sociaux, environnementaux, juridiques (droit de la propriété...), logistiques (infrastructures éducatives et de santé...), difficiles eux-mêmes à " marchandiser ", car leurs effets économiques sont très diffus.

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On constate encore la poursuite d'une tendance de long terme du capitalisme : pour que le développement de l'économie marchande se poursuive, il faut, autour de ce secteur, un essor plus rapide encore de l'économie monétaire non marchande. Le principal problème des pays du Sud n'est généralement pas celui de la construction d'une économie marchande - les trafiquants de drogue nigérians n'ont rien à apprendre de Danone ou de Microsoft en matière de marketing - et de leur insertion dans les échanges commerciaux internationaux, mais celui de la construction d'une économie non marchande suffisamment efficace pour soutenir une économie marchande moderne.

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On observe cependant, dans la phase actuelle de dévelop pement du capitalisme, un déséquilibre majeur : ce non-marchand classique, indispensable au développement marchand et capitaliste, lié en grande partie aux politiques publiques, reste ancré très fortement au niveau local, tandis que, du côté du secteur marchand, l'internationalisation des acteurs progresse à grands pas. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que de constater que les efforts menés depuis vingt ans pour libéraliser le commerce international aboutissent en fait à créer des oligopoles, voire des monopoles mondiaux, dans des secteurs d'activités de plus en plus nombreux. Non seulement, en effet, l'économie non marchande continue de progresser presque partout plus vite que l'économie marchande, mais même du côté de cette dernière, la réalité a de moins en moins à voir avec la fiction de la concurrence pure et parfaite. L'entreprise est par nature la négation du marché : une entreprise est en effet une structure visant à organiser la production de biens et de services hors du marché, grâce à la coopération entre ses employés. Et le but de toute entreprise est toujours d'éli miner, autant que faire se peut, la concurrence sur le marché où elle opère. La concentration des entreprises a toujours été au coeur de la dynamique capitaliste, mais elle atteint désormais des niveaux inégalés. Bien que de nombreux excès spéculatifs aient été commis au cours des années 1990 sur le plan des fusions-acquisitions, cette évolution est en fait logique et probablement inévitable : elle correspond à de réelles économies d'échelle dans le cadre d'une économie mondialisée. C'est pourquoi la régulation de l'activité économique reposera de moins en moins dans le futur sur le "libre jeu des forces du marché".

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La mondialisation de l'économie joue bien sûr un rôle central dans cette accélération de la concentration des entreprises. Le parallèle entre la révolution de l'automobile à l'aube du siècle dernier et celle de l'ordinateur personnel à partir des années 1980 permet de mesurer le gouffre qui sépare le monde d'aujourd'hui de celui du début du XXe siècle. A partir de la fin du XIXe siècle, une véritable frénésie s'empare de la plupart des pays développés pour le développement de l'automobile. Sur la base de principes techniques très proches, une foule de constructeurs naissent dans chacun des pays économiquement les plus développés de l'époque : Royaume-Uni, Allemagne, France, Etats-Unis... Dans chacun de ces pays, la concentration fait rapidement son oeuvre, et la plupart des pionniers auront disparu avant 1930. Mais, parmi les survivants, très peu parviendront par la suite à acquérir une dimension transnationale, ou plutôt transrégionale. Et peu de nouveaux acteurs parviendront également à entrer par la suite sur ces marchés, en dehors des constructeurs japonais et coréens, qui se développeront à leur tour sur des marchés nationaux longtemps très protégés. Aujourd'hui encore, il subsiste une vingtaine d'acteurs qui comptent à l'échelle mondiale, et ils présentent toujours des spécificités régionales fortes. Même si lentement, de Renault-Nissan à Daimler Chrysler, la concentration continue à éclaircir les rangs des offreurs et tend à créer des acteurs véritablement globaux.

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Le même type d'observation pourrait être fait pour quasiment toutes les activités liées aux révolutions technologiques du siècle dernier, dans le matériel électrique, l'électroménager, la téléphonie, la radio, la chimie. Avec l'ordinateur personnel, rien de tel ne se produit : le marché est d'emblée mondial. Pour les composants essentiels - microprocesseurs, écrans, disques durs, systèmes d'exploitation, principaux logiciels d'application -, l'offre s'organise très rapidement (en moins de vingt ans) autour d'un nombre très restreint d'acteurs, essentiellement américains, opérant à l'échelle de toute la planète. Les marques d'ordinateurs restent, elles, encore relativement nombreuses, mais contrairement à ce qui s'était produit pour l'automobile, les assembleurs-intégrateurs ne constituent pas le maillon clé de cette filière. Caméscopes, DVD, téléphones mobiles..., ce qu'on observe pour les ordinateurs vaut en fait pour tous les produits issus des innovations technologiques récentes : très rapidement ne surnagent que quelques acteurs mondiaux, qui plus est fortement concentrés sur le plan de leur origine géographique.

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Cette tendance au monopole ou à l'oligopole suscite de très nombreuses critiques. Mais la plupart de ces critiques, y compris quand elles viennent de la gauche la plus radicale, sont en réalité fondées sur le postulat libéral de la supériorité économique de la concurrence. Les quasi-monopoles - comme ceux qu'impose Microsoft, par exemple - présentent bien sûr de nombreux inconvénients pour le public, à commencer, dans ce cas précis, par des prix élevés et la mauvaise qualité technique de nombreux produits, commercialisés par cette firme sans avoir toujours été suffisamment testés. Il est certain également que le pouvoir financier des multinationales les aide considérablement, via leur capacité de lobbying politique, à construire et à consolider ces oligopoles. Le scandale Enron, aux Etats-Unis, a donné une illustration presque caricaturale des dérives que peut entraîner la proximité entre le Big Business et le pouvoir politique. Mais ce serait une erreur de considérer que les multinationales imposent des oligopoles, voire un monopole, uniquement grâce à leur influence politique, malgré les inconvénients qui en résultent sur le plan de l'efficacité économique.

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Fondamentalement, comme Joseph Schumpeter l'avait compris il y a déjà longtemps, si ces oligopoles se multiplient, s'ils perdurent malgré toutes les mesures qui sont périodiquement prises pour les combattre ou les démanteler, c'est d'abord parce que, économiquement, ils permettent de fournir des biens et des services dans des conditions économiques bien plus efficaces que la concurrence. Celle-ci entraîne en effet par nature un gaspillage de ressources considérable : quand il y a concurrence, il faut des équipes de recherche qui travaillent en parallèle sur les mêmes sujets, des armées de commerciaux et de publicitaires qui n'ajoutent aucune valeur réelle aux produits et aux services qu'ils vendent, mais qu'il faut entretenir pour qu'ils s'arrachent les clients les uns aux autres... Sans oublier en outre, même s'il n'a pas de contrepartie monétaire directe, le temps perdu par le consommateur final à comparer une multitude d'offres, dont la variété, en général, ne comporte en réalité qu'un objectif principal : l'égarer et empêcher qu'il puisse faire une comparaison directe avec les offres concurrentes.

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A cet égard, les pratiques commerciales des opérateurs de téléphonie fixe ou mobile, après la dérégulation du secteur, ont un caractère exemplaire. Et l'on peut dire ce qu'on veut de Microsoft, mais il y a une logique fondamentale à ce que tout le monde utilise le même système d'exploitation sur les ordinateurs personnels (ou le même logiciel pour une fonctionnalité donnée). Dans des fonctionnements en réseaux, il est économiquement avantageux que les infrastructures du réseau, y compris ses infrastructures logicielles, soient uniques ; c'est ce qu'on appelle un "monopole naturel"... Et de plus en plus d'activités économiques reposent sur cette logique de réseaux. En outre, dans un monde où la responsabilité des firmes s'alourdit, face à des risques dont le nombre augmente, et où le développement de nouveaux produits et de nouveaux services réclame toujours davantage de recherche et développement, l'activité économique devient en fait de plus en plus gourmande en capital, qu'il soit matériel ou surtout, dorénavant, immatériel. Dans ce contexte, l'oligopole est bien souvent une réponse adaptée sur le plan économique : on ne peut pas prendre le risque d'investir autant de capital dans un contexte véritablement concurrentiel. Et c'est pour cela qu'il s'impose et se généralise. Comme l'avait vu Schumpeter, c'est la dynamique propre du capitalisme qui creuse la tombe de l'économie de marché... Typiquement le genre de contradiction qui fait le charme de ce système économique, malgré tous les malheurs et toutes les inégalités qu'il peut causer.

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Prétendre s'opposer à cette tendance revient un peu à vouloir arrêter la marée montante en écopant la mer avec un seau. Cela ne signifie pas, bien sûr, que cette tendance à la concentration et au monopole ne comporte pas des risques. Elle en présente de nombreux, et sérieux. A commencer par le pouvoir d'influence considérable qu'acquièrent les dirigeants de ces groupes auprès du pouvoir politique, le mépris dont ils peuvent se permettre de faire preuve à l'égard des collectivités locales, là où ils sont implantés, ou encore les tentations bien réelles de s'engager, à l'abri d'un sentiment d'impunité, dans des actions de nature, sinon criminelle, du moins frauduleuse. Celle, en particulier, d'aller jusqu'à cacher de graves problèmes de qualité pouvant éventuellement entraîner des risques pour la santé des consommateurs... Les dérives auxquelles peut donner lieu un pouvoir sans contrôle sont malheureusement infinies. Ce qu'en a révélé, après beaucoup d'autres, l'affaire Enron n'en constitue probablement qu'un faible échantillon. La méfiance la plus absolue est donc totalement justifiée. Mais les solutions ne sont plus à chercher du côté des mécanismes marchands et du rétablissement d'une "vraie" concurrence. Cette période, si tant est qu'elle ait jamais existé autrement que dans les rêves des économistes libéraux, est définitivement révolue. Ce n'est pas une réponse progressiste, mais à proprement parler une tentation réactionnaire.

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On assiste donc à une cassure durable entre deux dynamiques. Dans le non-marchand, en effet, partager le fruit des impôts, de la protection sociale, implique un sentiment fort de communauté, d'appartenance collective, tandis que c'est l'un des principaux atouts des relations marchandes que d'être peu impliquantes personnellement pour ceux qui y participent : on achète, on paie, et on est quitte. Cette dissymétrie crée donc un profond déséquilibre entre les acteurs du secteur marchand, les multinationales, et les Etats et systèmes de protection sociale. Ceux-ci, en effet, ne parviennent et ne peuvent parvenir que très lentement à recréer, à l'échelle mondiale, l'indispensable économie non marchande qui a permis dans le passé d'organiser à l'échelle nationale une croissance économique relativement stable. Par le jeu de la concurrence entre territoires, les acteurs internationalisés du secteur marchand menacent les bases non marchandes, indispensables pourtant à la poursuite du développement marchand lui-même.

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Face à un tel état de fait, la réaction la plus courante consiste souvent à considérer qu'on devrait - et qu'on pourrait - rebâtir à une échelle plus vaste le type d'institutions qui ont permis de maîtriser les forces du marché et d'établir une économie monétaire non marchande conséquente dans le cadre national. La construction européenne illustre cependant la difficulté de la tâche : après quasiment cinquante ans d'intégration, les Etats membres de l'Union ont accepté de mettre en commun un peu plus de 1 % de leur PIB dans ce but... Et sur le plan Nord-Sud, l'objectif d'une aide publique à 0,7 % des PIB des pays du Nord parait toujours hors de portée. L'idée que c'est en reproduisant, à l'échelle régionale et mondiale, le schéma social-démocrate qu'on parviendra à dompter les multinationales et à limiter les effets négatifs de la mondialisation apparaît à juste titre peu mobilisatrice, car irréaliste. Il faut manifestement passer cette fois par d'autres voies.

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Dans la dialectique qui s'ébauche à l'échelle mondiale, entre les luttes contre les multinationales et la réponse des grandes entreprises en termes de responsabilité sociale, est probablement en train de naître une réponse adaptée à cette contradiction. Depuis le milieu des années 1990, on ne compte plus en effet les initiatives d'ONG mobilisant contre les sweatshops, les créations de fonds d'investissement socialement responsables, d'agences de notation sociale et environnementale ou de labels sociaux. Cette intense activité relève en partie d'un effet de mode, et la réalité des pratiques des multinationales reste très en retrait sur leur communication autour de ces thèmes - brochures sur papier glacé, M. ou Mme "Développement durable" qui fait son show une fois par an ou finance telle ou telle initiative en fonction, d'abord, de sa capacité à attirer les caméras de télévision...). Les raisons ne manquent donc pas de considérer qu'il y a tromperie sur la marchandise et que la RSE ne serait qu'une nouvelle ruse du capital pour détourner la contestation des véritables enjeux. Pourtant, malgré ces limites évidentes et nombreuses, la dynamique créée autour de la RSE traduit aussi un changement probablement profond et durable dans les rapports entre les sociétés et les grandes entreprises à l'heure de la mondialisation.

Une contestation au coeur du système

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Cette pression militante directe sur les grandes entreprises a souvent été beaucoup plus forte jusqu'ici dans les pays de culture anglo-saxonne, Royaume-Uni et Etats-Unis, qu'en Europe continentale, et en particulier en France et en Europe du Sud - même si des exemples récents, comme l'affaire Danone, marquent probablement un tournant. C'est là un des éléments essentiels qui contribuent à faire tout l'intérêt de la RSE : son développement est lié à une forme de contestation fortement ancrée dans les valeurs anglo-saxonnes, au coeur même du système.

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Cela constitue sans doute une opportunité historique majeure. Jusque-là, en effet, aucune forme de contestation du capitalisme n'avait réussi à y trouver durablement une base de masse. La greffe du marxisme et de sa descendance social-démocrate n'a jamais pris aux Etats-Unis, cantonnant l'essentiel de ses applications pratiques à l'Europe continentale, au moment même où cette dernière perdait son caractère central dans le capitalisme mondial. Quant à l'autre branche des héritiers de Marx, les commu nistes, c'est à la périphérie du système, en Russie, en Chine, dans les anciens pays colonisés, qu'ils avaient finalement trouvé leur terrain d'application, pour le plus grand malheur des peuples concernés. Aujourd'hui, le mouvement anti-sweatshops et la critique féroce des multinationales, illustrée notamment par le grand succès de No Logo, l'ouvrage de Naomi Klein, ou par les films de Mike Moore, comme The Big One, trouvent un écho important dans la société américaine.

Des points faibles nombreux

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Est-ce à dire que la dynamique spontanée de la RSE va régler l'essentiel des problèmes ? Loin de là. Le foisonnement d'initiatives auquel on assiste ces dernières années souffre encore de graves faiblesses. La première concerne le contenu même du concept de "responsabilité sociale des entreprises". Son origine anglo-saxonne est certes un atout dont il convient de mesurer l'importance. Mais cette médaille a son revers : la faiblesse de la reconnaissance de la légitimité du fait syndical dans le monde anglo-saxon trouve son reflet au niveau de la RSE. Si l'interdiction du travail forcé ou du travail des enfants fait assez largement consensus, les multinationales continuent à être souvent très réticentes à garantir chez elles - et davantage encore à exiger de leurs fournisseurs - le respect de la liberté syndicale et du droit à la négociation collective. Durcir les exigences dans ce domaine est, à n'en pas douter, la bataille majeure à mener pour ceux qui veulent peser sur la dynamique de la RSE.

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La manière de rendre compte de façon stable dans le temps et comparable d'une firme à l'autre des pratiques en matière sociale et environnementale est elle aussi cruciale. Souvent, les documents produits par les entreprises sur ces sujets relèvent encore davantage de la publicité que de l'information. La Global Reporting Initiative (GRI), une initiative privée qui regroupe des grandes entreprises, des ONG et des syndicats, s'efforce actuellement d'établir une standardisation dans ce domaine à l'échelle mondiale ; mais on reste encore très loin du compte, notamment sur le plan social. Et tant que cette normalisation n'est pas effective et généralisée, les notations sociales et environnementales des entreprises n'ont guère de valeur. Par voie de conséquence, l'investissement dit socialement responsable manque donc de fondements sérieux.

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Enfin, les contrôles sur place, pièce essentielle du puzzle de la RSE, sont eux aussi l'objet de débats difficiles. Notamment parce qu'ils constituent potentiellement un enjeu économique très important. Les grandes firmes de l'audit financier, pour la plupart américaines, comme celles de l'inspection de qualité ou de sécurité traditionnelles, souhaitent occuper ce créneau. Du coup, les ONG, qui sont souvent à l'origine de ces démarches, se sentent dépossédées. Dans de nombreux pays du Sud, l'arrivée d'auditeurs des grands cabinets nord-américains, envoyés pour dialoguer avec les salariés du cru, décrédibilise la démarche auprès de ceux qu'elle est censée servir. Sans parler du mouvement syndical, pour lequel le développement de l'audit social peut constituer une forme directe de concurrence.

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La RSE ne risque-t-elle pas également de nourrir l'illusion qu'on pourrait se passer de règles d'ordre public à l'échelle mondiale ? Cette illusion est en effet répandue parmi les acteurs de la RSE : nombre d'entre eux se font fort de régler les problèmes de l'envi ronnement ou du social à l'échelle mondiale en dehors de l'inter vention publique, grâce à l'interaction entre la "société civile" et les firmes. Mais la vie se charge de balayer cette utopie. Ce sont d'ailleurs les entreprises elles-mêmes qui finissent par vouloir mettre dans le coup les pouvoirs publics mondiaux, adin de se protéger. Face au foisonnement des initiatives privées, à la multi plication des codes, des audits ou des notations, les entreprises, submergées de sollicitations, deviennent en effet demandeuses d'une standardisation des procédures et de normes garanties par des pouvoirs publics. En outre, les entreprises les plus visées car les plus médiatiques, comme Nike, ont à coeur que leurs concurrents plus préservés subissent les mêmes contraintes qu'elles-mêmes, en étant eux aussi soumis aux règles qu'ils ont dû accepter sous la pression de l'opinion publique.

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Ce mouvement d'encadrement public de la RSE est d'ailleurs entamé : le Royaume-Uni, depuis une loi votée en 2000, oblige les fonds de pension anglais à rendre compte de la dimension sociale et environnementale de leur politique d'investissement ; la Belgique a adopté début 2002 une loi instituant un label social public ; la France impose aux entreprises cotées de publier des données sociales et environnementales, depuis la loi sur les "nouvelles régulations économiques" adoptée en 2001. Et la Commission européenne a publié en juillet 2001 un "Livre vert" sur la RSE, première étape vers l'adoption de règles communes en ce domaine. De son côté l'Orga nisation internationale du travail (OIT) a décidé de rendre huit de ses conventions obligatoires pour tous les Etats membres, fournissant ainsi une base juridique reconnue à la responsabilité sociale des entreprises, tandis que l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), le club des pays riches, renforçait ses "Principes directeurs" à l'intention des multinationales, une référence elle aussi très utilisée. Enfin, Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, lançait en 1999 le Global Compact, qui associe les Nations unies, des ONG et des multinationales s'engageant à respecter partout les droits humains fondamentaux, les conventions de base de l'OIT, et l'environnement. Un premier pas, plus que timide cependant, vers une régulation véritablement mondiale de l'activité des multinationales.

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Malgré toutes ces limites, le mouvement de fond qu'on observe autour de la responsabilité sociale des entreprises aboutit en pratique à remettre en cause le droit de propriété exclusif des actionnaires (les shareholders), et à reconnaître la légitimité d'autres parties prenantes (les stakeholders) à peser sur les décisions du management des entreprises et à lui réclamer des comptes. De ce point de vue, l'émergence de la RSE pourrait marquer un véritable tournant dans l'histoire du capitalisme. A condition, bien sûr, de se mobiliser suffisamment pour qu'elle n'en reste pas au point, très insatisfaisant, où elle en est encore aujourd'hui.

Plan de l'article

  1. Une contestation au coeur du système
  2. Des points faibles nombreux

Pour citer cet article

Duval Guillaume, « Une occasion historique de réguler le capitalisme », L'Économie politique, 2/2003 (no 18), p. 37-49.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-2-page-37.htm
DOI : 10.3917/leco.018.0037


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