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L'Économie politique

2003/2 (no 18)


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L'émergence de l'investissement socialement responsable (ISR) dans le monde - essentiellement dans le monde anglo-saxon, d'ailleurs  [1][1] Fin 2001, sur les 3 000 milliards d'euros d'encours... - s'est effectuée dans un paysage financier marqué notamment par deux phénomènes : la montée en puissance des fonds d'investissement  [2][2] Voir La Montée en puissance des fonds d'investissement.... et la hausse continue des marchés financiers au cours de la décennie.

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Le premier phénomène a permis à l'ISR de sortir du "ghetto" de ses origines. Soucieuses, soit d'investir en cohérence avec leurs valeurs, soit d'user des pouvoirs - très largement sous-utilisés par la finance classique - associés à la détention de titres de sociétés cotées, les minorités activistes des origines transfèrent peu à peu à d'autres investisseurs leur préoccupation et les techniques balbutiantes développées pour exercer une influence sur les comportements sociaux, environnementaux et éthiques des entreprises.

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Le second phénomène, associé à une pondération sectorielle des portefeuilles favorisant, surtout dans la seconde moitié de la décennie, le secteur des nouvelles technologies de l'information, a permis aux fonds socialement responsables (SR) d'afficher des performances remarquables et susceptibles d'attirer de nouveaux épargnants comme de nouveaux investisseurs.

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Le début du XXIe siècle, avec le krach effectif que constitue la baisse continue des marchés depuis deux ans et la victoire à la Pyrrhus des managers sur les actionnaires  [3][3] Voir Guillaume Duval, " Gouvernement d'entreprise :..., aurait pu sonner le glas de l'ISR et l'emporter comme fétu de paille. Paradoxalement, il semble que l'ISR traverse la crise en y trouvant une nouvelle vigueur. Sur le plan de leurs performances, les fonds SR ne se comportent pas moins bien, dans la tourmente, que les fonds classiques. Ceux qui ont corrigé les déséquilibres sectoriels dans la composition de leurs portefeuilles résistent même plutôt mieux, faisant ainsi la preuve de leur capacité à "tenir" dans des marchés baissiers et suscitant de ce fait un intérêt manifeste chez les professionnels de la finance, y compris parmi les plus éloignés des préoccupations fondamentales de la finance responsable.

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En outre, face à la crise de confiance dans le capitalisme financier - marquée par les affaires Enron, Worldcom, Vivendi, etc. - et les limites des dynamiques d'autorégulation qui l'ont caractérisé durant les dix dernières années, l'ISR apparaît aujourd'hui à un nombre croissant d'acteurs professionnels de la finance comme un moyen possible de ne pas sombrer avec le navire.

Qu'est-ce que la finance responsable ?

La "finance responsable", telle qu'on l'entend ici, s'appuie sur une simple et très vieille idée : rechercher un juste rendement des capitaux dont on dispose, mais pas à n'importe quel prix. La finance responsable prend plusieurs formes :

- les placements socialement responsables, avec :

  • d'une part, les fonds "filtrés" (forme la plus connue en France), qui construisent leur univers d'investissement en prenant en compte des critères extra-financiers ;

  • d'autre part, l'engagement actionnarial, qui consiste à exercer les droits associés à la détention des titres pour exercer une influence sur les entreprises ;

- l'investissement socialement responsable, avec :

  • d'une part, le capital-développement "socialement responsable", contribuant au développement de nouvelles entreprises créatrices d'emploi (cas des fonds de travailleurs québécois et canadiens) ou concourant au respect de l'environnement ;

  • d'autre part, la contribution au financement de l'économie solidaire, via l'investissement dans des entreprises solidaires ou structures financières, concourant au développement de ces dernières.

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Pour autant, ces phénomènes resteraient limités dans leurs effets si, du côté des "end users" (les investisseurs finaux), certains acteurs spécifiques, confrontés à des impératifs de rendement sur longue période, ne se saisissaient pas des leviers de la finance pour peser sur les enjeux sociaux et environnementaux contemporains, à travers les comportements des grandes entreprises cotées. Les fonds de pension des salariés du secteur public nord-américain jouent ici un rôle essentiel. Ils sont relayés par la prise en compte, par des organisations syndicales nord-américaines, britanniques et d'Europe continentale, des enjeux extra-financiers associés à la gestion de "l'argent des salariés". Au-delà de l'engouement des professionnels de la finance, il y a là des facteurs fondamentaux pour les développements futurs de l'ISR. Développements qui, toutefois, requièrent des avancées en matière d'amélioration de la compréhension des impacts sociaux et environnementaux de l'activité des entreprises, du reporting de ces dernières sur ces impacts et d'une amélioration de la capacité à appréhender les risques sociaux et environnementaux qui pèsent sur la performance future des portefeuilles des investisseurs institutionnels. Certaines de ces avancées supposent le recours à de nouvelles régulations publiques.

2002, année charnière en France

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Avec 2002, s'est achevée en France l'étape pionnière de l'émergence des fonds socialement responsables, entamée en 1997 avec la création de l'agence Arese. En 2003, le décollage de l'ISR amorce une nouvelle étape : celle de sa diffusion plus générale.

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Les "années Arese" ont effectivement été celles de l'apparition des fonds SR en France. A la fin de 2002, la plupart des sociétés de gestion de fonds, filiales de banques ou de compagnies d'assurances, privées, coopératives ou mutuelles, avaient créé au moins un fonds SR ouvert au public : 59 fonds de droit français étaient recensés au 31 décembre 2002 (auxquels il faut ajouter 23 fonds de droit étranger). Au total, avec un encours de 1,1 milliards d'euros pour les fonds de droit français et de près de 900 millions d'euros pour les fonds de droit étranger, ils pèsent un peu moins de 2 % du total des encours des OPCVM en France. Toutefois, ces données méconnaissent les fonds dédiés à l'épargne salariale : le plus gros fonds d'épargne salariale SR français, le fonds Egépargne, géré par Axa IM pour Gaz de France, dispose d'un encours supérieur à 500 millions d'euros.

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Le phénomène notable de 2002 a donc été l'élargissement de l'offre, qui s'est traduit par une hausse des encours gérés alors même que le marché baissait fortement (chute de plus de 32 % sur un an de l'indice SBF 120).

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Le "modèle français" reste caractérisé par l'absence d'acteurs de taille respectable spécialisés dans l'ISR. Dans la totalité des sociétés de gestion, le compartiment SR reste un espace "expérimental", qui commence néanmoins à susciter l'intérêt des gestionnaires classiques, confrontés à la perte des repères construits pendant les années d'euphorie boursière.

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Au cours de l'année 2002, plusieurs événements ont planté le décor de l'étape qui s'ouvre aujourd'hui :

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- la mise en place du Comité intersyndical pour l'épargne salariale (CIES) ;

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- la reprise d'Arese par la nouvelle agence Vigeo, la diversification de l'offre d'information et de notation sociale et environnementale et la création des premières équipes d'analystes internes dans les sociétés de gestion ;

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- l'amorce chez les investisseurs institutionnels (notamment les caisses de retraite complémentaire Arrco-Agirc) d'une stratégie d'allocation d'actifs prenant en compte des critères SR ;

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- la mise en place du Conseil de surveillance du fonds de réserve des retraites.

Une progression constanteIllustration 1

Un nouvel acteur, le CIES

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Créé en janvier 2002 par la CFDT, la CFTC, la CGC et la CGT (il s'en est fallu de peu que la CGT-FO, qui avait été associée au processus préparatoire, y participe), le CIES  [4][4] Sur le Web : http :// www. cfdt. fr/ actu/ economie/... est une démarche originale et unique dans le monde. Quatre confédérations syndicales s'allient pour se doter d'un moyen d'influence dans le champ de la finance, et cela hors des sentiers habituels de la gestion paritaire des institutions de retraite et de prévoyance. L'objectif du CIES est simple et pragmatique : accorder un label, limité dans le temps, à des offres de produits de gestion de fonds d'épargne salariale - et non aux sociétés de gestion elles-mêmes - qui répondent aux exigences d'un cahier des charges. Ce dernier comporte notamment une disposition essentielle pour le développement d'une épargne salariale socialement responsable : la gestion de tous les fonds de l'offre proposée doit prendre en compte des considérations sociales et environnementales, et les informations utilisées pour ce faire doivent être d'origines diverses.

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Les choix du CIES vont s'effectuer en deux temps au cours du premier semestre 2002. La sélection concerne finalement sept offres de fonds d'épargne salariale, bénéficiant aussi bien aux produits de sociétés de gestion filiales de banques ou de compagnies d'assurances qu'aux institutions de retraite et de prévoyance ayant créé une offre d'épargne salariale. Les gestionnaires dont l'offre a été sélectionnée  [5][5] Les offres labellisées en 2002 sont les suivantes :... couvrent 80 % des encours gérés aujourd'hui dans les fonds communs de placement d'entreprise (FCPE) disponibles en France. Ces gestionnaires ont notamment accepté de développer leur capacité propre d'analyse sociale et environnementale (plutôt que de s'appuyer sur les analyses de tiers), ainsi que de diversifier progressivement leurs sources d'information sociale et environnementale. Le CIES contribue ainsi très directement à la maturation du secteur de l'ISR français, en poussant les professionnels à s'affranchir du modèle du tiers garant si caractéristique des "années Arese". Effectivement, au cours de l'année 2002, une dizaine de postes d'analystes ou de chargés de mission "éthiques" ou "socialement responsables" sont créés dans les sociétés de gestion dont l'offre de FCPE a obtenu le premier label du CIES. Depuis sa création, la CFDT comme la CGT ont connu un congrès : dans les deux cas, cette initiative a été approuvée par les délégués. L'évolution de la CGT est remarquable : lors de son congrès du début de l'année 2003, un amendement qui demandait le retrait de la CGT du CIES a en effet réuni contre lui 75 % des délégués, suite à un argumentaire sans appel de Maryse Dumas, n? 2 du syndicat.

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L'initiative syndicale française s'inscrit dans une tendance de fond des organisations syndicales du monde développé, qui cherchent à pénétrer le champ de la finance pour y exercer une influence nouvelle. La voie française est originale car, à l'image de l'ISR à la française des "années Arese", c'est la voie des fonds filtrés à l'aide de critères sociaux et environnementaux qui est privilégiée, alors que, dans d'autres pays, les organisations syndicales s'intéressent de près à l'engagement actionnarial.

Agences de notation : l'offre se diversifie

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En juin 2002, le conseil d'administration de l'agence Arese ouvre la voie à sa reprise par la future agence Vigeo - projet porté par Nicole Notat, qui vient de quitter, fin mai 2002, sa fonction de secrétaire générale de la CFDT. Ce coup de tonnerre dans le petit monde de l'ISR français vient conclure une crise de croissance dans laquelle l'agence Arese était entrée depuis un peu moins d'un an. L'actionnaire d'Arese, la Compagnie financière Eulia (Groupe Caisse des dépôts et Groupe Caisse d'épargne), décide d'orienter l'agence vers un nouveau projet. Vigeo, en effet, propose, à côté de la poursuite de l'activité de "notation déclarative", créée par Arese à destination d'une clientèle de gestionnaires de fonds, de créer une activité tout à fait nouvelle de "notation sollicitée" des entreprises en matière sociale et environnementale, dont le principe s'inspire de l'activité des agences de notation financière (Standard & Poor's, Moody's, Fitch-AMR). Le modèle Vigeo lui-même innove, en associant dans le capital de la toute jeune société, outre Eulia (39 % du capital) et quelques autres financiers, un collège d'entreprises cotées (celles-là même qui sont l'objet des travaux de recherche des équipes d'analystes de l'agence) et un collège d'organisations syndicales (dont la CFDT pour la France). Ce modèle est original. Sans équivalent dans le monde, il suscite une controverse dans les milieux professionnels concernés, en Europe, autour de la question de l'indépendance de l'agence à l'égard de ses actionnaires. Mais Vigeo considère que les dispositifs et règles qu'elle a mis en place sont de nature à maîtriser les risques de conflits d'intérêts.

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L'été 2002 est celui des grandes manoeuvres, puisque le marché français de l'ISR émergent voit tout d'un coup la naissance d'une offre concurrentielle d'information et de notation sociale et environnementale. Le changement est manifeste, et peut-être d'ailleurs un peu trop rapide : les sociétés de gestion françaises ayant créé des fonds SR sont quasiment toutes clientes d'Arese, dont le portefeuille commercial est repris par Vigeo, et le niveau des encours ne permet pas encore de financer, comme c'est le cas en matière d'informations financières classiques, une réelle diversification des sources d'information sociales et environnementales externes. Néanmoins, le marché français voit apparaître successivement Core Ratings, Innovest et Eiris. Core Ratings  [6][6] Sur le Web : http :// www. grmservices. com/ est une nouvelle agence créée de toutes pièces par le groupe Fimalac, de Marc Ladreit de Lacharrière, déjà fondateur et propriétaire de Fitch-AMR, la troisième agence de notation financière et de crédit dans le monde. Au départ, Fimalac rachète un cabinet britannique créé en 1999, Global Risk Management Services, dont les méthodes sont de qualité mais dont la situation financière est fragile. Geneviève Ferone, fondatrice et ancienne présidente d'Arese, se rallie au projet et le rejoint dès l'été 2002 pour créer le bureau parisien de Core Ratings, qui annonce dès sa création sa volonté de se positionner sur l'activité de notation dite sollicitée (par les entreprises, qui rémunèrent donc l'agence pour qu'elle effectue son audit). A peine née, la société Vigeo est donc déjà confrontée à un premier concurrent.

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De son côté, l'agence américaine Innovest  [7][7] Sur le Web : http :// www. fitchibca. com/ ou http ://... décide de créer un bureau à Paris ; c'est chose faite dès le début de l'automne. Un premier client, BNP Paribas Asset Management, valide cette implantation en choisissant Innovest en complément de Vigeo et de Déminor, pour diversifier ses sources d'information extra-financière.

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Enfin, l'agence britannique Eiris  [8][8] Sur le Web : http :// www. eiris. org/ ou http ://..., leader européen de l'information sociale et environnementale, met en place un nouveau dispositif pour la France, afin d'assurer la promotion de sa base de données Ethical Portfolio Manager, et pousse son partenaire local pour la recherche, l'Observatoire de l'éthique, à renforcer la qualité et à professionnaliser son activité de recherche pour le compte d'Eiris. Crédit Agricole Asset Management, déjà client de Vigeo, choisit de diversifier ses sources d'information avec EPM, la base de données d'Eiris, qui sert désormais directement aux travaux de son équipe ISR interne. Enfin, de leur côté, le belge Ethibel et les suisses Centre Info et Sustainability Asset Management (SAM) ne restent pas inactifs sur le marché français.

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En quelques mois le paysage se redessine donc complètement, avec, d'un côté, l'apparition d'équipes internes dédiées à l'ISR au sein des sociétés de gestion, et d'un autre côté, une réelle diversification de l'offre d'information et de notation témoignant de la vitalité juvénile du secteur, qui présente désormais quelques éléments de ressemblance plus marqués avec la place londonienne.

L'arrivée des investisseurs institutionnels

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C'est dans ce paysage renouvelé que certains investisseurs institutionnels français, en particulier les caisses de retraite complémentaire et institutions de prévoyance, entrouvrent leurs stratégies d'allocations d'actifs à des orientations socialement responsables. Selon le 8e rapport de l'Observatoire français de la gestion des réserves des investisseurs institutionnels, de septembre 2002  [9][9] Téléchargeable à l'adresse : http :// www. afg-asffi...., 62 % d'entre eux déclarent s'intéresser au concept d'investissement socialement responsable. Ils restent toutefois encore peu nombreux à le prendre en considération dans leurs investissements : ils sont à peine 20 (sur les 60 ayant participé à l'étude) à lui dédier environ 1,5 % de leurs actifs (au 31 décembre 2001, les investisseurs institutionnels français ayant participé à l'étude, caisses de retraite et compagnies d'assurances, géraient un montant total de réserves de 408 milliards d'euros en valeur de marché). Les critères d'investissement socialement responsable mis en avant le plus fréquemment par les investisseurs concernés touchent d'abord au respect des droits du travail, puis au respect de l'environnement et aux enjeux liés à la santé (comme le tabac).

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C'est sans doute dans le monde des institutions de retraite et de prévoyance que les perspectives de développement de l'ISR sont les plus marquées. Si l'on en croit le directeur financier de l'une d'entre elles, "après des démarches timides de la part de quelques administrateurs isolés, une pression plus marquée commence à se faire sentir, notamment du côté des administrateurs représentant les salariés, pour la prise en compte de considérations sociales et environnementales dans la gestion des actifs financiers de l'institution". Avec la création du CIES, les organisations syndicales s'engagent progressivement dans un processus de développement des compétences et de l'expertise des administrateurs de FCPE, ainsi que, par capillarité, des administrateurs de caisses de retraite. Ce processus, en se diffusant à l'ensemble du champ des institutions de retraite et de prévoyance, ne manquera pas d'ouvrir de nouvelles perspectives à l'ISR.

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Du côté des compagnies d'assurances, qui disposent d'importantes réserves obligatoires, la question de la prise en compte de critères SR dans la gestion des actifs pour compte propre commence de se poser, en particulier dans le monde mutualiste. Mais le processus reste à confirmer : paradoxalement, le secteur mutualiste, que ses valeurs fondatrices pourraient en première lecture porter spontanément vers l'ISR, témoigne encore d'une nette réserve.

Le Fonds de réserve des retraites change la donne

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En novembre 2002, le gouvernement français met en place le conseil de surveillance du Fonds de réserve des retraites  [10][10] Sur le Web : hhttp :// www. social. gouv. fr/ htm/..., créé pour concourir, à l'horizon 2020, à l'équilibre du régime général de retraite par répartition en France. Ce Fonds dispose, à la fin de 2002, de 13 milliards d'euros d'actifs, essentiellement placés en titres du Trésor français. Fin 2003, le Fonds devrait disposer de 17 milliards d'euros d'actifs. A l'image des réserves des caisses de retraite complémentaire par répartition, les actifs du Fonds de réserve des retraites sont destinés à être placés sur les marchés financiers. La loi du 17 juillet 2001, qui définit les modalités de fonctionnement du Fonds, précise dans son article 135-8 que le directoire assure la direction de l'établissement et est responsable de sa gestion. Il met en oeuvre les orientations de la politique de placement et contrôle le respect de celles-ci. Il en rend compte régulièrement au conseil de surveillance et, à cet effet, retrace notamment la manière dont les orientations générales de la politique de placement du Fonds ont pris en compte des considérations sociales, environnementales et éthiques.

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Le 2 avril 2002, le conseil de surveillance du Fonds a décidé à l'unanimité que les actifs du fonds se répartiraient à 55 % en actions (38 % dans la zone euro et 17 % en dehors) et 45 % en obligations. Pour Francis Mayer, président de son directoire et directeur général de la Caisse des dépôts et consignations, cette répartition est "relativement prudente" : elle résulte de "travaux très sophistiqués menés à l'aide d'experts extérieurs. Si nous avions suivi à la lettre leurs travaux et extrapolé les tendances historiques des marchés boursiers, la part en actions aurait été plus élevée".

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Le Fonds lancera, au second semestre 2003, les premiers appels d'offres aux sociétés françaises et étrangères chargées de gérer ses actifs. Elles devront respecter un cahier des charges strict et "des valeurs collectives considérées comme favorables à un développement durable sur les plans économique, social et environnemental". Il reste aux équipes de la Caisse des dépôts à préciser le contenu du futur cahier des charges pour ce qui concerne la prise en compte des considérations sociales et environnementales, et au conseil de surveillance d'en débattre, puis d'en décider. L'expérience acquise par les organisations syndicales à travers le CIES devrait alimenter leur contribution. Une question stratégique se posera : quelle part accorder à la technique de "filtrage" dans le processus de gestion, et quelle place accorder à l'engagement actionnarial, autre forme de l'ISR pratiquée par de grands fonds de pension comme CalPers, aux Etats-Unis ? Une autre question se posera : le pilotage et le suivi de l'activité des sociétés de gestion sélectionnées s'appuieront-ils ou non sur la recherche fournie par une agence en particulier ?

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Une expérience européenne ne peut manquer d'inspirer le Fonds français : celle du Fonds de réserve norvégien (Government Norvegian Fund), alimenté par les revenus tirés de l'exploitation des gisements pétroliers de la mer du Nord. Ce fonds dispose d'un compartiment "environnementalement responsable", dont la gestion est confiée à un département spécialisé de la banque centrale norvégienne, le Norges Bank Investment Management  [11][11] Sur le Web : http :// www. norges-bank. no/ nbim/ forside..... Les actifs - 1 milliard de couronnes norvégiennes au 31 janvier 2001 - sont investis dans des titres d'entreprises d'Europe (50 %), d'Amérique du Nord (30 %) et d'Asie-Océanie (20 %). Compte tenu de la largeur de cet univers d'investissement initial, le ministère des Finances norvégien a confié à l'agence britannique Eiris la mission de sélectionner des entreprises dont les pratiques de respect de l'environnement, de reporting et de certification correspondent aux principes directeurs de la politique de placement retenue  [12][12] Voir : http ://odin.dep.no/fin/engelsk/p10001617/p.... C'est dans cette liste d'entreprises sélectionnées que les gérants du fonds choisissent les valeurs qui entrent ensuite dans la composition du portefeuille. En outre, le 14 février dernier, ce fonds a été doté de lignes directrices en matière d'exercice des droits de vote : il devient un actionnaire engagé, particulièrement sur les enjeux de gouvernance d'entreprise.

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Une différence existe entre le Government Norvegian Fund et le Fonds français : pour ce dernier, c'est l'ensemble des actifs gérés qui est concerné par une gestion socialement responsable. Qu'il s'agisse d'actions ou d'obligations, l'enjeu porte d'emblée sur un encours global de plus de 15 milliards d'euros. L'univers d'investissement annoncé est bien mondial. L'intérêt pour les appels d'offres à venir est déjà manifeste, tant en France qu'à l'extérieur. Cette fois, le changement de dimension est patent, et l'effet de levier est manifeste : l'ISR, en France, entre dans l'âge de la diffusion.

L'âge de la diffusion

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Cette nouvelle étape transforme la problématique des risques encourus et des écueils à éviter. Avec le décollage, le niveau, la profondeur et la variété de ces risques s'accroissent, à l'image de la complexité émergente du secteur. L'enjeu est de transformer en pratiques concrètes cette accélération subite de la conversion de la profession aux vertus de l'ISR ou du développement durable. Le décollage de l'offre de fonds SR et l'agitation médiatique dont ils font l'objet suscitent des réserves compréhensibles, et même des critiques frontales. Ces critiques portent notamment sur la réalité des pratiques sociales, ou environnementales, ou encore éthiques des entreprises qui paraissent dans la composition des fonds SR. Il est vrai que les entreprises dont les pratiques sociales et environnementales sont considérées comme les "meilleures" - en termes relatifs - de leur secteur n'en sont pas moins exposées au risque de contre-exemples regrettables.

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La problématique soulevée se résume en quelques mots : en quoi la promesse "éthique" des fonds socialement responsable est-elle crédible ? Ces questions sont présentes dans l'esprit de nombre d'épargnants tentés par les fonds socialement responsables, mais encore hésitants au moment de franchir le pas. De même, nombre d'investisseurs institutionnels ayant expérimenté tel ou tel fonds SR ne sont pas nécessairement satisfaits de la composition de ceux-ci. Cette dernière peut en effet les exposer eux-mêmes à un risque "réputationnel" et au moins à un risque de controverse au sein de leur propre conseil d'administration ou de la part de certains groupes de cotisants. Plus que les autres fonds, et parce qu'ils placent l'enjeu ailleurs, les fonds socialement responsables sont appelés à témoigner de leur cohérence en mettant en avant des principes et des règles de transparence plus avancés que le reste de l'industrie.

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Tant en Grande-Bretagne qu'aux Pays-Bas, de tels principes commencent à prendre forme. Sous l'impulsion de l'Eurosif, la profession, en France comme dans le reste de l'Europe, s'est engagée dans l'élaboration d'un code de bonne conduite pour les fonds ouverts au public, en interaction avec le Forum multi-parties prenantes sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, mis en place en octobre 2002 par la direction Emploi et Affaires sociales de la Commission européenne. L'enjeu est simple : les fonds socialement responsables, qu'ils soient "grand public" ou réservés à l'épargne salariale ou aux formules de retraite par capitalisation, ne rencontreront et ne fidéliseront demain une clientèle - exigeante - qu'à la condition de se donner les moyens de garantir la cohérence et le respect de leur promesse de responsabilité sociale.

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Au-delà, l'enjeu est bien de contribuer à réinsérer la finance dans la société. De ce point de vue, l'appropriation de la finance responsable comme un nouveau levier d'action par un nombre croissant d'organisations syndicales dans le monde (de l'AFL-CIO américaine au TUC britannique, en passant par les syndicats canadiens et québécois, ainsi qu'en Europe) est une évolution qui semble indiquer que l'investissement socialement responsable a toutes les chances de poursuivre sa diffusion.

Notes

[1]

Fin 2001, sur les 3 000 milliards d'euros d'encours qu'atteignaient les fonds socialement responsables recensés (retails et institutionnels), 92,5 % provenaient d'Amérique du Nord, 7,2 % d'Europe de l'Ouest (essentiellement du Royaume-Uni), 0,25 % de la zone Asie-Pacifique (Japon et Australie) et 0,05 % d'Afrique (Afrique du Sud). Cette répartition est appelée à se modifier rapidement, avec un essor de la part relative de l'Europe (éveil de l'Europe continentale) et de celle de l'Asie-Pacifique.

[2]

Voir La Montée en puissance des fonds d'investissement. Quels enjeux pour les entreprises ?, sous la dir. de Dominique Plihon et Jean-Pierre Ponssard, La Documentation française, 2002.

[3]

Voir Guillaume Duval, " Gouvernement d'entreprise : managers 1, actionnaires 0 ", Alternatives Economiques n? 213, avril 2003.

[5]

Les offres labellisées en 2002 sont les suivantes : Axa Génération, proposée par Axa Investment Managers (Axa IM) ; Pactéo Label, proposée par Crédit lyonnais Asset Management (CLAM) ; Fructi ISR, proposée par Interépargne (groupe des Banques populaires) ; Expansor, proposée par Interexpansion (groupe Ionis) ; Macif Epargne, proposée par la Macif ; Horizon Solidarité, offre à l'intention des PME proposée par Prado épargne (groupe Prémalliance) ; Pérennité, offre proposée par la Société générale Asset Management (SGAM).

[10]

Sur le Web : hhttp :// www. social. gouv. fr/ htm/ actu/ retraite/ index. htmou hhttp :// www. retraites. gouv. fr/ article51. htmlou encore http :// www. cor-retraites. fr/ mot85. html

Plan de l'article

  1. 2002, année charnière en France
  2. Un nouvel acteur, le CIES
  3. Agences de notation : l'offre se diversifie
  4. L'arrivée des investisseurs institutionnels
  5. Le Fonds de réserve des retraites change la donne
  6. L'âge de la diffusion

Pour citer cet article

Loiselet Eric, « Investissement socialement responsable : l'âge de la diffusion », L'Économie politique, 2/2003 (no 18), p. 62-74.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-2-page-62.htm
DOI : 10.3917/leco.018.0062


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