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L'Économie politique

2003/2 (no 18)


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Notre histoire commence en 1899, quand la compagnie canadienne São Paulo Light and Power reçoit une concession pour explorer les services de distribution d'électricité et les tramways électriques dans la ville industrielle naissante de São Paulo. En 1905, au moment où Rio de Janeiro, capitale de la jeune République  [1][1] Avec l'abolition de l'esclavage, en 1888, la désagrégation..., était modernisé par de grands travaux urbains sous la direction du maire Pereira Passos, le Hausmann tropical, la Rio de Janeiro Tramway, Light and Power reçoit la même concession qu'elle avait obtenue à São Paulo. C'était le début de l'empire Light, surnommé "la pieuvre canadienne", étendant ses longs et puissants tentacules partout, constituant un véritable Etat dans l'Etat, avec ses députés, ses sénateurs et même ses juges. Contrôlant la distribution d'électricité des deux principales villes et centres industriels du pays, Light a défié pendant des décennies la législation qui obligeait les compagnies d'électricité à fournir des informations précises sur leurs investissements et leurs coûts. Aussi, en position de monopole, elle a pu contrôler l'offre et la demande, aussi bien que les prix.

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Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'essor urbano-industriel déclenché en 1930, suite à la grande crise, s'accélère. La poursuite de l'industrialisation devient de plus en plus otage d'une offre d'énergie qui dépend des investissements que Light et les autres compagnies privées se refusent à faire  [2][2] A côté de Light, l'autre grande compagnie d'électricité..., préoccupées qu'elles sont de renvoyer de gros profits à leurs maisons mères.

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Pauvre en charbon et pétrole, le Brésil détient un extraordinaire potentiel hydroélectrique. Vers 1950, l'Etat entre dans la production d'énergie. Inauguré en 1951, au coeur du pauvre Nordeste, avec la Compagnie hydroélectrique du São Francisco, le secteur électrique public, appuyé sur des technologies et des capitaux nationaux, va assurer l'expansion continuelle de l'offre d'énergie qui soutiendra la période de croissance économique s'étendant jusqu'à la fin des années 1970. La création de grandes compagnies, aussi bien au niveau du gouvernement central que des gouvernements des Etats, inaugure l'ère des grands barrages. Celle-ci atteindra son sommet dans les années 1970 et 1980, avec des usines et des lacs artificiels géants - tels que Itaipu, usine brésilanno-paraguayenne, la plus grande du monde, et Sobradinho, dont le réservoir s'étend sur 4 800 km2.

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En 1979, quand la dictature militaire approche de sa fin, la nationalisation de Light va compléter le cycle de la structuration d'un secteur électrique contrôlé à 99 % par l'Etat. Prenant argument que les compagnies privées n'étaient pas capables d'assurer les investissements nécessaires au développement du pays, les dirigeants de Light reçoivent 1 milliard de dollars pour un patrimoine qui, d'après le contrat, reviendra gratuitement à l'Etat quelques années plus tard, lors de l'expiration de la concession. La "pieuvre canadienne" se retire ainsi de la scène avec un gros paquet. La branche de Rio de Janeiro passe sous le contrôle d'Electrobras, compagnie d'Etat, holding des compagnies énergétiques fédérales, tandis que la branche de São Paulo constituera l'Electropaulo, sous le contrôle du gouvernement de l'Etat de São Paulo.

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Sous l'égide de l'Etat, le secteur électrique brésilien connaît une extraordinaire croissance. La capacité installée passe de 1 882 MW en 1950, dont 1 536 d'origine hydraulique, à 55 000 MW en 1986, dont 92 % d'origine hydraulique. Au début de cette période, le secteur privé répond pour plus de 80 % de l'offre, alors qu'en 1986, il est réduit a moins de 1 % du total.

Une drôle de privatisation

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Notre histoire reprend dans les années 1990. Light - et nous parlons ici de la branche de Rio de Janeiro, qui est restée sous le contrôle d'Electrobras - est une compagnie en bonne santé. En 1992, ses investissements ont atteint 23,5 millions de dollars, et les ventes ont augmenté de 6,3 %. Une comparaison entre la Light canadienne et la Light publique peut illustrer ce dont on parle.

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En 1995, une année avant la vente de la compagnie, Light est élue entreprise publique numéro un pour le service à ses clients, dans une enquête menée par un grand journal de Rio de Janeiro.

Performances comparéesTableau1
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Et pourtant, ce sera au nom de l'efficacité, de la productivité et du besoin d'investissements que le gouvernement Cardoso engagera sa privatisation. Sous l'égide de la pensée néolibérale, sous la pression des conditionnalités du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, le Programme national de privatisation prévoit la vente des compagnies électriques. L'argument est le même que celui utilisé autrefois pour justifier la nationalisation, c'est-à-dire l'incapacité de ceux qui en ont la charge - cette fois, le secteur public - d'engager les investissements nécessaires.

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En mai 1996, à la Bourse de Rio de Janeiro, Light sera rachetée aux enchères par un consortium constitué autour d'EDF et d'AES - une filiale d'Enron, de triste mémoire. EDF et AES s'associent également pour acheter Electropaulo (ancienne Light à São Paulo). En 2003, une restructuration d'actionnaires laisse l'entreprise de Rio sous le contrôle absolu (94,5 %) d'EDF (alors que l'entreprise de São Paulo revient à AES). On assiste donc, de fait, au passage de l'entreprise du contrôle de l'Etat brésilien au contrôle de l'Etat français. Drôle de privatisation...

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Une fois sous le drapeau tricolore, bien des choses vont changer. Tout d'abord, l'évolution des tarifs. Light deviendra la championne de la hausse des prix, les tarifs d'électricité subissant une augmentation de 115,5 % entre 1995 et 2000, alors que le taux d'inflation était de 82,2 %. Et pourtant, on promettait que la privatisation permettrait d'augmenter la productivité et l'efficacité, avec pour corollaire la réduction des prix.

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L'évolution des prix est difficile à comprendre quand on la compare à l'effort opiniâtre des dirigeants pour réduire les coûts, surtout au moyen de la réduction du nombre de postes de travail. Deux mois après la prise en charge par EDF, un premier lot de licenciements voit 362 personnes mises à la porte. Malgré les protestations du syndicat, ce n'était que le début d'une véritable offensive générale contre la force de travail : au moyen de plans de démissions "stimulées" et d'autres mesures d'austérité, le nombre d'employés passe de 12316 au moment de la "privatisation", en mai 1996, à 5019 en mai 2001. En conséquence, le nombre de consommateurs par employé est passé de 247 à 670 !

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Exploit de la rationalisation et austérité à la française ? Il ne faut pas tirer de conclusions aussi rapides. En fait, la dégradation des services fournis par l'entreprise s'est généralisée. Faute de travailleurs qualifiés pour la manutention et pour les réparations, les interruptions de service se succèdent. Au début de 1997, en moins d'un an, le nombre de réclamations au service consommateurs avait bondi de 170 %. Les plaintes portent surtout sur les interruptions de service et les variations brusques de tension, dont la conséquence est de détraquer les appareils électroménagers. Avec la poursuite des licenciements et la précarisation du travail, les services se dégradent encore plus : en 1998, les réclamations augmentent de 500 % et Light s'installe dans le groupe des pires entreprises de service public. Elle détient maintenant l'honorable deuxième place des entreprises ayant le plus de réclamations déposées au service consommateurs, suivant de près la médaille d'or, l'entreprise de télécommunications, elle aussi récemment privatisée.

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Pour le syndicat, la dégradation des services constitue la conséquence directe et immédiate de la réduction du personnel et de la moindre qualification des travailleurs des entreprises sous-traitantes. L'entreprise répond que les pluies et les mauvaises conditions d'équipement sont la cause de ce qu'on a appelé en 1997 le "verão do apagão" (l'été sans lumière).

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Quoi qu'il en soit, on peut bien imaginer l'ambiance qui règne dans une entreprise qui, en cinq ans, a éliminé plus de la moitié des postes de travail. C'est ce qu'a constaté l'Observatoire social, une ONG qui surveille l'application des conventions de l'Organisation internationale du travail (OIT) dans les grandes entreprises brésiliennes. Tout en reconnaissant que Light-EDF est respectueuse de la liberté d'organisation syndicale et s'engage de façon sérieuse dans les négociations collectives, le rapport de l'Observatoire social signale que la diminution des travailleurs a provoqué une surcharge de travail pour ceux qui ont pu garder leur emploi. En outre, comme il arrive souvent dans ce type de situation, la menace de licenciement qui pèse sur tout un chacun contribue à favoriser les heures supplémentaires non rémunérées et l'imposition de tâches non prévues dans les contrats. Ce " surtravail " gratuit, avéré par les témoignages des militants syndicaux, est vu et présenté par l'entreprise comme... une manifestation de l'adhésion des travailleurs et de leur esprit coopératif.

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Les conditions des travailleurs des entreprises sous-traitantes est certainement bien pire, que ce soit en termes de salaires ou de conditions de travail. Bien que travaillant pour l'industrie électrique, ils sont considérés comme faisant partie de l'industrie du bâtiment, dont le syndicat est faible et sans tradition. Précarisés, ils ne bénéficient même pas des conditions minimales de salubrité et de sécurité, et les accidents de travail sont assez nombreux.

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Réduction des postes de travail, précarisation, dégradation de la qualité du service, augmentation des prix, voilà la contribution de l'entreprise publique EDF au processus de privatisation et à l'économie brésilienne. N'importe où à Rio de Janeiro, quelle qu'elle soit la classe sociale, l'unanimité sur un point est établie : la privatisation de Light a été une mauvaise affaire pour le pays et une catastrophe pour les consommateurs.

EDF, bâtisseur d'usines hydroélectriques

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Dès la fin des années 1960, Light n'a plus investi dans la production d'électricité, devenant de plus en plus une entreprise vouée à la seule distribution. C'est ainsi qu'elle achète auprès de Furnas et Itaipu, deux entreprise publiques, 80 % de l'électricité qu'elle vend. Ceci étant dit, une fois sous le contrôle d'EDF, Light a souhaité augmenter sa production propre. Le pas le plus important dans cette direction a été l'acquisition, lors d'un appel d'offres en novembre 2000, de la concession pour la construction et l'exploitation de l'usine hydroélectrique d'Itaocara.

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Le projet ne diffère pas beaucoup de ce qui avait été élaboré par Furnas, qui détenait la concession avant le processus de privatisation. Il prévoit deux générateurs, avec une capacité totale de 195 MW. Le barrage sera bâti sur le fleuve Paraíba do Sul, et le lac artificiel qui sera créé couvrira 76 à 80 km2, inondant partiellement le territoire de huit municipalités des Etats de Rio de Janeiro (Itaocara, Aperibé, Cantagalo, Santo Antonio de Pádua et Carmo) et du Minas Gerais (Pirapetinga, Estrela d'Alva et Volta Grande).

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Light a engagé l'entreprise de conseil Engevix pour réaliser l'étude et le rapport d'impact sur l'environnement, conditions légales pour obtenir la licence publique environnementale de démarrage des travaux  [3][3] Il faut noter que Light n'a obtenu de manière officiellela.... Pour être simple et direct, on peut dire que ces études ont été faites de façon irresponsable et sans aucun respect pour les méthodologies aujourd'hui disponibles. Les rapports sont remplis d'erreurs et de contradictions, sans parler même de leurs lacunes.

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D'après Engevix et Light, les travaux déplaceront 873 familles, mais seuls les propriétaires ont été dénombrés. En méconnaissant les métayers, les employés résidant dans les propriétés et ceux qui ne sont pas propriétaires, Engevix et Light renouent avec les pratiques de l'époque de la dictature militaire, quand les problèmes sociaux relatifs à la construction de grands barrages n'étaient pas reconnus et que le "nettoyage du terrain" était l'oeuvre des services fonciers des entreprises (qui n'avaient pas de département consacré à l'environnement, et encore moins aux aspects sociaux). Cette stratégie foncière d'appropriation ressemble à une opération de conquête territoriale, l'entreprise ne reconnaissant pas les populations et les communautés, mais seulement les propriétaires. En conséquence, le problème social et environnemental disparaît derrière les opérations d'achat de propriétés. A quoi il faut ajouter que les propriétaires eux-mêmes n'ont pas le droit de refuser la vente et que leur marge de négociation est très étroite, puisque l'entreprise détient le pouvoir de forcer la vente pour des raisons "d'intérêt public". La population locale estime que plus de 1 500 familles seront ainsi déplacées.

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Mais les problèmes posés par la façon dont ont été réalisées les études d'impact sont encore plus graves. Il n'y a pas, comme l'exige la loi, une évaluation d'alternatives. Il n'est même pas fait mention de mécanismes de contrôle, voire de participation sociale, qui sont aujourd'hui recommandés par la Banque mondiale, par la Banque interaméricaine de développement et par la Commission mondiale des barrages. La faible qualité des statistiques utilisées et l'absence de sérieux dans leur traitement montrent que les rapports n'avaient qu'un but : camoufler la réalité des impacts prévus et prévisibles.

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Prenons comme exemple les conséquences sur la situation sanitaire. Il n'y avait aucun expert en santé publique dans l'équipe. Pour cette raison, aucune étude n'a été réalisée sur la réalité sanitaire, sur les effets sur la mortalité, les endémies locales... Comment, sans informations, prévoir, même grossièrement, les impacts des travaux sur l'état sanitaire de la population ? Malgré cela, Engevix et Light n'hésitent pas à affirmer que les impacts seront "de faible amplitude" ! Quand on sait que des barrages semblables, sur le même fleuve, ont provoqué dans les années 1940 et 1950 des épidémies de malaria, on est obligé de se demander quelles peuvent être les conséquences d'une si grande irresponsabilité.

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En réalité, les études et rapports d'Engevix sont bâtis sur la conviction que les impacts seront minimes. La qualité et la quantité de l'eau vont changer, mais on n'a pas estimé les éventuelles conséquences sur la pêche, de laquelle dépend une partie de la population riveraine pour sa consommation de protéines. De même, il n'y a pas un mot sur le changement du régime hydrique du fleuve, dont d'autres études ont montré qu'il peut avoir de graves conséquences sur le cours en aval, puisqu'une partie des sédiments sera contenue par le barrage.

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Avec l'inondation, on assistera à la perte d'une importante production vivrière - notamment des cultures maraîchères et de l'élevage laitier, qui bénéficient des terres fertiles de la plaine fluviale. Il n'est nul besoin de faire de longues recherches ni d'être un expert en économie rurale pour découvrir, après une rapide visite, que ce territoire connaît une situation tout à fait différente de la majorité de la campagne de l'Etat de Rio de Janeiro, connue pour la stagnation et la pauvreté, voire la misère. Les déplacements forcés, la destruction d'une économie locale relativement prospère, les postes de travail perdus, les impacts qu'on observera en aval sur la pêche et la morphologie du fleuve, tout mène à conclure que les coûts sociaux et environnementaux seront très élevés.

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Par ailleurs, on ne va obtenir qu'un très faible apport supplémentaire d'énergie. Si l'on compare la capacité de production prévue avec l'aire à inonder et la population à déplacer, on vérifie aisément que le rapport coûts-bénéfices conduit à ne pas recommander la construction.

Capacités installées et surface du réservoirTableau2
Capacités installées et nombre de familles déplacéesTableau3

Le conflit

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On pouvait s'attendre à ce qu'un projet de ce genre, avec des coûts sociaux et environnementaux si élevés, et décidé sans aucune consultation ou participation sociales, attire l'opposition des populations affectées. Et c'est exactement ce qui se passe. En novembre 2001, des militants du Mouvement des affectés par des barrages (MAB) visitent la région pour prendre connaissance de la situation et informer les groupes locaux de la lutte qui s'étend partout dans le pays, de l'Amazonie à la frontière avec l'Argentine : lutte pour les droits des populations affectées, lutte contre les violences sociales et les agressions contre l'environnement, lutte pour l'investissement dans des sources d'énergie alternatives et pour d'autres voies de développement local. Le premier meeting réunit 20 personnes. Deux jours plus tard, ils seront plus de 100 personnes, dans le hameau de São Sebastião do Paraíba, à dire qu'ils ne veulent pas de l'usine, qu'ils ne veulent pas du barrage, et à répéter les slogans du mouvement national, qu'ils portent déjà sur leurs tee-shirts : "De l'eau pour la vie, pas pour la mort", "Des terres, oui ; des barrages, non".

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La rapidité avec laquelle la population locale adhère au mouvement contre le barrage est étonnante, preuve de la révolte contre un projet qui s'impose du dehors et méconnaît les droits des communautés. Quand, la semaine suivante, les représentants de Light viennent à São Sebastião do Paraíba pour, une fois de plus, vanter les vertus d'une usine qui promet le progrès et la modernité, ils rencontrent une population mobilisée. Les drapeaux du MAB, sur les portes, montrent qu'il y a du nouveau dans cette paisible communauté. En fait, aussitôt que la réunion commence et que les questions posées restent sans réponse satisfaisante, les représentants de Light sont expulsés. Sur les murs à l'entrée du village, on lit le sentiment dominant : "Dehors la Light", "L'ami de Light est l'ennemi du peuple".

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Des audiences publiques - exigées par la loi - ont lieu les 4 et 5 décembre 2001. Les études préparées par des équipes universitaires et par le département d'environnement du Conseil des ingénieurs de l'Etat de Rio de Janeiro sont unanimes : le rapport d'impact est inacceptable, les coûts sociaux et environnementaux dépassent largement les bénéfices énergétiques, et la licence ne doit donc pas être délivrée. Petits paysans, pêcheurs d'aval, petits commerçants manifestent leur opposition. La présence ostensible de la police, comme à l'époque de la dictature militaire, est là pour essayer d'enrayer les manifestations. Pendant l'audience, la présence des officiers de l'Institut brésilien de l'environnement, duquel dépend la licence, incite les gens à exprimer leur mécontentement, leurs peurs, leur désir de poursuivre leur vie telle qu'elle était jusqu'à l'arrivée de Light. La vie locale est définitivement changée : au début, dans la perspective du projet ; désormais, dans celle d'empêcher son aboutissement.

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Light ne va pas reculer, bien au contraire. Elle commence à menacer les militants qui dirigent la résistance. Plusieurs fois, la police essaie de créer un climat de peur, avec des enquêtes sur ces personnes. Des employés de Light et d'Engevix engagent des négociations individuelles, afin d'isoler les leaders - des tactiques connues, employées partout où de grandes entreprises font face à ce type de contestation.

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L'étape suivante du conflit se produit en mars 2002 : trois autobus transportent des manifestants à la ville de Rio de Janeiro. Dans le trajet, ces autobus sont bloqués et fouillés neuf fois par la police du gouvernement de l'Etat, au service de la démocratie Light-EDF. Les gens ne comprennent pas pourquoi la police se mêle d'une affaire qui ne la concerne pas. Ils suivent leur chemin et manifestent deux jours de suite devant l'imposant siège de la Banque nationale pour le développement économique et social (BNDES), qui finance des grands "projets de développement" tels que l'usine d'Itaocara. Ils demandent aussi à être reçus par le gouverneur de l'Etat, et réussissent à s'entretenir avec le Secrétaire général du gouvernement. Le 14 mars, déclaré Journée nationale et internationale de la lutte contre les barrages, ils occupent des bureaux au siège de Light, ce qui leur assure d'être reçus par des cadres de l'entreprise. Ils présentent leurs revendications, mais les résultats ne sont pas au rendez-vous : jusque-là, il n'y a aucun signe d'une volonté d'ouvrir de véritables négociations avec la population affectée.

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Finalement, l'Ibama, l'institut brésilien de l'environnement, n'a pas encore délivré la licence, refusant les études actuelles et exigeant des compléments. Dans le même temps, le ministère public (qui peut agir judiciairement contre les individus, les entreprises et même des organismes publics pour défendre l'intérêt public) a engagé une action légale contre Light, demandant la suspension du projet. Le Comité du bassin du fleuve Paraíba do Sul, après une demande émanant d'organisations non gouvernementales et malgré l'opposition de Light, a l'intention de se saisir du problème.

Sans regret

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La crise du secteur électrique en 2002, avec une réduction de l'offre de l'ordre de 20 %, a montré l'échec du processus de privatisation mené par le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Les rumeurs indiquent qu'EDF veut partir du Brésil et ne veut plus investir dans le pays  [4][4] La présentation des comptes 2002 de l'entreprise, le..., ce qui voudrait dire que le projet d'Itaocara ne serait pas poursuivi. Tant mieux. Les Brésiliens ne la regretteront pas : ni les employés, ni les consommateurs, ni, surtout, les communautés menacées par la construction de l'usine hydroélectrique d'Itaocara. Chacun est sûr, au Brésil, que la France a bien d'autres possibilités de contribuer au développement brésilien que de participer à la destruction du secteur électrique national, et de mener la construction de grands projets socialement injustes et irresponsables du point de vue de l'environnement.

Notes

[1]

Avec l'abolition de l'esclavage, en 1888, la désagrégation de l'empire portugais a été rapide : en 1889, la République du Brésil est proclamée, après un coup d'Etat dirigé par des militaires.

[2]

A côté de Light, l'autre grande compagnie d'électricité était l'American & Foreign Power Company (AMFORP), qui contrôlait les marchés des capitales des Etats et du riche hinterland de l'Etat de São Paulo. L'AMFORP sera nationalisée en 1964.

[3]

Il faut noter que Light n'a obtenu de manière officiellela concession pour bâtir l'usine qu'en novembre 2000, alors que l'étude et le rapport d'impact sur l'environnement, liés aux démarrage des travaux, datent de juin 2000. Faut-il croire que Light était sûre de remporter la vente aux enchères ? Que tout était arrangé d'avance ? On ne le sait pas, mais on sait en revanche qu'Engevix avait déjà été responsable des études d'impact quand l'usine était sous le contrôle de l'entreprise publique Furnas.

[4]

La présentation des comptes 2002 de l'entreprise, le 26 mars dernier, a montré que Light affichait un résultat net négatif de 715 millions d'euros (plus du double d'Edenor, la filiale argentine d'EDF, pourtant confrontée l'an dernier à une crise sans précédent).

Plan de l'article

  1. Une drôle de privatisation
  2. EDF, bâtisseur d'usines hydroélectriques
  3. Le conflit
  4. Sans regret

Pour citer cet article

Vainer Carlos, « Brésil : à l'ombre de Light-EDF », L'Économie politique, 2/2003 (no 18), p. 75-85.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-2-page-75.htm
DOI : 10.3917/leco.018.0075


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