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L'Économie politique

2003/3 (no 19)


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L'Economie sociale ou L'Essai sur les relations du travail avec le capital, présentation de Philippe Riviale, par Charles Dupont-White, éd. L'Harmattan, 2003, 444 p. + 70 p. de présentation.

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En dehors de quelques spécialistes pointus, qui connaît encore, ne serait-ce que de nom, Charles Dupont-White ? Il eut pourtant son heure de gloire. Pas seulement lors de la publication de cet Essai sur les relations du travail avec le capital, qui date de 1846 et que Philippe Riviale sort de l'oubli en le rééditant aux éd. de L'Harmattan et en l'assortissant d'une copieuse (et intéressante) présentation  [1][1] Charles Dupont-White, L'Economie sociale ou L'Essai.... Il avait alors 39 ans, et le succès de ce livre lui valut d'être nommé, l'année suivante, à la "Commission du Luxembourg" par Louis Blanc, membre du gouvernement provisoire chargé de préparer la IIe République. Cette Commission avait pour tâche de préparer les réformes sociales à soumettre à la future Assemblée nationale. Elle était animée par un comité permanent de dix ouvriers, dix patrons et dix personnalités : parmi elles, Pierre-Joseph Proudhon (qui refusa), Victor Considérant, disciple de Fourrier, Constantin Pecqueur (le disciple de Saint-Simon), Frédéric Le Play et... Charles Brook Dupont-White, avocat, qui entrait ainsi dans la vie publique (il fut ultérieurement nommé préfet, avant de devenir secrétaire général du ministère de la Justice). Louis Blanc fit preuve, en la matière, d'une ouverture d'esprit certaine car, dans son livre, Dupont-White ne ménage pas ses critiques à l'égard du système des "Ateliers nationaux" que Blanc préconisait dans De l'organisation du travail : assurer un salaire décent aux ouvriers de ces "Ateliers", écrit-il, ne servira à rien si l'on n'empêche pas d'augmenter le prix des "choses de première nécessité qui sont à l'usage du travailleur, et de prémunir celui-ci contre l'excessive fécondité de ses unions".

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Dupont-White publia une oeuvre abondante : si De la suppression du sel et de l'octroi (1847) n'a pas survécu à l'action corrosive du temps, L'Individu et l'Etat, publié en 1856, connut cinq éditions successives. Il fut suivi de Le Progrès politique en France (1868) et de La Politique actuelle (1875), oeuvres qui, à l'époque, parurent suffisamment importantes pour que l'Histoire de la langue et de la littérature française de 1878 consacre une chronique à notre auteur, dont on nous dit qu'il "n'a pas exercé sur les esprits l'influence dont il était digne". Façon polie de souligner qu'il n'était, déjà à l'époque, plus lu par grand-monde. Reste cependant que Dupont-White fut l'ami de John Stuart Mill, qui, à partir de 1858, résida souvent en France  [2][2] Son épouse chérie, Harriet Taylor, est en effet morte... : il traduisit La Liberté (1859), puis Le Gouvernement représentatif (1861). Ce fut d'ailleurs à Stuart Mill qu'il dut de faire la connaissance de Sadi Carnot (le petit-fils de Lazare), alors député de Côte-d'Or. Car Sadi Carnot avait traduit une oeuvre aujourd'hui oubliée de Mill, La Révolution de 1848 et ses détracteurs. Les deux hommes sympathisèrent, et même plus, puisque Dupont-White donna sa fille en mariage en 1863 au futur président de la République - qui sera élu en 1887, à la place de Jules Ferry  [3][3] Stuart Mill devait particulièrement inspirer les radicaux.... Hélas, notre Dupont-White ne connut pas cette ascension : il mourut en 1878.

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Tout cela ne nous dit évidemment pas ce que Dupont-White pensait. Schumpeter, dans son Histoire de l'analyse économique (t. 2, p. 39 de la traduction française, Gallimard, 1983), le présente comme "l'interprète littéraire de ce type d'étatisme" qu'étaient les réformes sociales imposées d'autorité par l'Etat, à la manière prussienne, sous la férule du prince von Bismarck. Charles Gide et Charles Rist, dans leur Histoire des doctrines économiques (6e éd., Sirey, 1944, p. 461), le classent dans le "socialisme d'Etat", issu de la rencontre entre économistes classiques, partisans d'apporter "des limitations (...) au principe du laisser-faire, (de) cesser de le considérer comme scientifiquement démontré, et (de) réclamer dans un grand nombre de cas l'intervention de l'Etat", et socialistes réformistes qui, "ayant hâte d'apporter dès à présent un soulagement à la misère des classes ouvrières, s'adressent dans ce but aux gouvernements constitués". "Le socialisme d'Etat, ajoutent-ils, opère la fusion de ces deux courants. Il dépasse un peu les uns par sa robuste confiance dans les lumières du pouvoir ; il se sépare des autres par son attachement à la propriété privée ; mais il emprunte aux uns et aux autres les éléments essentiels de son programme." Et, de fait, cet Essai est une illustration éloquente de cet appel à l'Etat destiné à tempérer les injustices que le capitalisme porte en lui : "Que le pouvoir s'abstienne, qu'il soit inactif et par cela même inoffensif, c'en est assez pour le très petit nombre que la nature ou la fortune ont bien traité ; c'en est trop peu pour les masses, qui veulent être non seulement épargnées, mais assistées, et qui perdent à cette inertie du pouvoir leur meilleure chance de tutelle et de réhabilitation" (Essai..., p. 2). En effet, la thèse soutenue tout au long de ce livre est que seuls les profits tirent avantage des changements techniques - nous appellerions cela aujourd'hui la croissance -, tandis que les salaires voient leur pouvoir d'achat stagner, si ce n'est décliner. Aux yeux de Dupont-White, il s'agit d'un constat objectif, qui annonce la fameuse "loi d'airain des salaires" de Lassalle, que le leader du Parti ouvrier allemand ne cessera de dénoncer dans ses discours enflammés du début des années 1860 (il est mort en 1864, à la suite d'un duel), réclamant l'intervention publique pour contrer cette tendance spontanée du marché à réduire les salaires au minimum nécessaire à la reproduction des travailleurs, comme le pensait déjà Ricardo  [4][4] Marx, on le sait, s'opposa fortement (mais sans succès)....

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Quelles raisons Dupont-White avance-t-il pour expliquer cette tendance à la stagnation ou à la baisse du pouvoir d'achat des salaires, donc à la paupérisation absolue des travailleurs ? La première tient à la mécanisation : "Le triomphe des machines, c'est l'exclusion du travail humain, c'est du moins une grave altération dans la demande de travail qui s'était faite jusque-là." Curieusement, il n'est pas hostile à la mécanisation, il y voit même une promesse de progrès et, anticipant les analyses de Dominique Méda sur la "fin de la valeur travail", un temps libéré pour autre chose que les activités productives : "Ces engins, qui ont souvent le double mérite d'épargner la peine et de multiplier le produit, ce sont des instruments de progrès et d'émancipation. Ils portent en eux, sous forme de loisir, le bien-être, la dignité, le spiritualisme. Ils appellent le travailleur, allégé dans sa besogne, aux choses de l'esprit, aux soins de la famille, au sentiment de la cité."

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Mais, se dépêche-t-il d'ajouter, "si tel est leur effet virtuel, tel n'est point leur effet actuel et positif qui rapporte au maître plus de produits et non plus de loisir à l'ouvrier. Leurs bienfaits finissent au dernier échelon du tiers-état, qui leur doit un notable surcroît de bien-être et de jouissance : au-delà, tout est préjudice et malfaisance de leur part." Une position qui lui vaudra les lazzis du Dictionnaire de l'économie politique de 1854, nous rapporte Philippe Riviale, qui retrace ainsi l'argument libéral : les machines consomment du charbon, pas du pain. Leur utilisation intensive tend donc à faire baisser le prix du pain. On serait tenté d'ajouter : "par disparition de ceux qui le mangeaient, désormais privés de gagne-pain".

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Bien entendu, l'histoire lui a donné tort, et Alfred Sauvy a fait justice de ces critiques avec son analyse célèbre du "déversement" : les machines suppriment l'emploi ici, mais en créent ailleurs, car les gains de productivité issus de la mécanisation ne s'évaporent pas dans la nature, et ceux qui les encaissent - les consommateurs, grâce aux baisses de prix éventuelles ; les employeurs, grâce aux bénéfices accrus ; les salariés non licenciés, grâce aux hausses éventuelles de salaires - les dépensent. Mais ceux que le changement technique a laissés sur le carreau n'ont eu que leurs yeux pour pleurer... et plus rien pour manger, légitimant le constat cruel de Polanyi, cité par Riviale : "Au coeur de la révolution industrielle du XVIIIe siècle, on constate une amélioration presque miraculeuse des instruments de production, accompagnée d'une dislocation catastrophique de la vie du peuple."

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Philippe Riviale remarque à quel point l'analyse de Dupont-White conforte une célèbre remarque de Tocqueville. Effectivement, ce dernier, dans De la démocratie en Amérique (t. 2, p. 202 de l'édition Garnier-Flammarion), estime que "L'aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les moeurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l'aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui précède. Entre l'ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents, mais il n'y a pas d'association véritable. Je pense qu'à tout prendre, l'aristocratie manufacturière que nous voyons s'élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la Terre". N'ayons garde d'oublier que Tocqueville, d'une certaine manière, tente de justifier sa propre classe sociale, tout compte fait plus humaine que celle des patrons qui l'ont remplacée comme classe dirigeante. Reste que le contraste entre une société qui s'enrichit et une classe sociale quasiment majoritaire qui s'appauvrit est trop accentué pour ne pas frapper les observateurs honnêtes. Tocqueville comme Dupont-White en sont.

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Au passage, on notera les accents protectionnistes de Dupont-White : si, pour les nations les plus "en avance", l'exportation de leurs produits leur permet d'atténuer les effets destructeurs de la mécanisation, les parts de marché accrues à l'étranger limitant voire annulant les suppressions d'emplois liées à la mécanisation, pour les autres, au contraire, l'effet du libre-échange renforce celui de la mécanisation. On retrouve les thèses soutenues, au même moment, par Friedrich List (il s'est suicidé en 1846, et son Système national d'économie politique est paru en 1841). D'ailleurs, dans leur Histoire des doctrines économiques, Gide et Rist soulignent la parenté de Dupont-White et de List, ce dernier fondant "toute son argumentation sur l'opposition entre les intérêts immédiats, uniques guides des particuliers, et l'intérêt permanent et durable de la nation, dont un gouvernement seul peut avoir la garde" (p. 462).

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Mais une autre raison pousse Dupont-White à estimer inéluctable que le marché du travail lamine le pouvoir d'achat des salaires : la rente foncière pousse à la hausse des prix des produits alimentaires. "Accroissement de la population, demande supérieure de subsistances, exploitation de terres moins fertiles : d'où résulte la hausse de tout produit agricole, soit parce qu'il a été plus chèrement obtenu, soit parce que le prix du produit le plus coûteux devient nécessairement le prix régulateur, là où il s'agit de denrées nécessaires, et limitées dans leur quantité", écrit-il (p. 83), reprenant implicitement la fameuse thèse de Ricardo (qu'il évoque d'ailleurs un peu plu loin) sur la rente différentielle : lorsqu'il faut mettre en culture des terres moins productives, les prix augmentent et les propriétaires du sol le plus fertile s'enrichissent. On aura remarqué également que Dupont-White n'est pas indifférent à l'analyse de Malthus, puisqu'il cite la hausse de la population comme un des facteurs de renchérissement du coût des denrées. Il y revient d'ailleurs dans un chapitre (le chapitre XI) où il prend ses distances à l'égard de Malthus : "En France, l'accroissement de la population, dans un temps donné, a été de moins du quart, tandis que celui de la richesse publique était de plus des trois cinquièmes !" Mais il s'agit pour lui de suggérer que la hausse des prix des produits alimentaires de base, bien réelle (à cause de la croissance, même modérée, de la population), ne devrait pas empêcher une progression du pouvoir d'achat des salariés : ce ne sont pas des lois "naturelles" qui engendrent la "misère des classes laborieuses", ce sont des règles sociales.

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A l'Etat de les changer, conclut en substance Dupont-White, qui, sur ce point comme sur bien d'autres, se distingue des socialistes et de Marx, lequel, nous dit Emmanuel Todd, "ne pouvait admettre la possibilité d'un Etat régulant pour le bien commun l'économie nationale" [5][5] Dans sa préface à la nouvelle édition du Système national.... Et notre auteur de faire l'apologie de l'intervention publique destinée à redistribuer la richesse produite, la "charité dans les lois", selon son expression, correctrice des relations inéquitables qu'instaure le marché. Le laisser-faire, écrit-il (bien qu'il n'utilise pas ce terme) "n'est profitable qu'au très petit nombre, c'est-à-dire à qui est né riche, fort et intelligent ! Celui-ci n'a sans doute qu'une chose à désirer, c'est que la société ne pèse pas sur lui, c'est qu'elle le laisse jouir paisiblement de ses biens et de ses facultés. (...) Mais il en est autrement pour les masses : destituées de ces dons et de ces avantages, elles n'ont pas les mêmes défiances à l'égard du pouvoir. Ce qui leur importe, au contraire, c'est qu'il soit énergiquement constitué pour les couvrir de sa protection (...), pour réparer par la force et le droit le mal qu'il leur a fait si longtemps par la violence et par l'iniquité" (p. 358-359).

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Récusant un interventionnisme tous azimuts, qui amènerait l'Etat à tout contrôler, même les naissances  [6][6] Toujours l'influence malthusienne, même si Dupont-White..., sans être capable d'y parvenir, partisan (comme Stuart Mill) de laisser le plus de place possible au marché, Dupont-White formule ainsi ses propositions : "Inculquer à la classe inférieure un ensemble de connaissances et de principes destiné à la guider sur le terrain de la production, à la soutenir dans le combat de la vie ; frapper d'un impôt les classes élevées, et en appliquer le produit à l'assistance ou à la récompense du travail, tel est le programme où doit se renfermer l'intervention de l'Etat." Economie de marché, formation des hommes et taxation progressive des revenus, voilà qui nous paraît banal, mais qui, à l'époque et dans ce contexte, était, sinon révolutionnaire, du moins très progressiste. Et qui fait de Dupont-White un précurseur de la social-démocratie moderne.

Notes

[1]

Charles Dupont-White, L'Economie sociale ou L'Essai sur les relations du travail avec le capital, présentation de Philippe Riviale, éd. L'Harmattan, 2003, 444 p. + 70 p. de présentation. On regrettera seulement qu'il ne donne aucun élément biographique concernant Dupont-White et qu'il ne reconnaisse pas sur certains points sa dette intellectuelle à l'égard du livre de Charles Gide et Charles Rist Histoire des doctrines économiques, souvent cité, mais pas sur certains points où son influence est patente (l'analyse des positions de Rodbertus ou les citations d'un livre ultérieur de Dupont-White, L'Individu et l'Etat, reprises de cette Histoire). Ces regrets, mineurs, n'altèrent en rien la remarquable qualité de la présentation, riche de très nombreuses références et d'analyses stimulantes.

[2]

Son épouse chérie, Harriet Taylor, est en effet morte en Avignon en 1858, sur la route de la Côte d'Azur : pour fleurir sa tombe, Stuart Mill, inconsolable, acheta une maison proche du cimetière d'Avignon (où l'un et l'autre sont enterrés) et il y passa l'essentiel de son temps jusqu'à sa mort, en 1873.

[3]

Stuart Mill devait particulièrement inspirer les radicaux de l'époque, puisque c'est un autre homme politique éminent, Georges Clemenceau (le "Père La Victoire", comme il fut ensuite appelé), qui traduisit Auguste Comte et le positivisme en 1868.

[4]

Marx, on le sait, s'opposa fortement (mais sans succès) à cette thèse dans sa Critique du programme du Parti ouvrier allemand, en 1875.

[5]

Dans sa préface à la nouvelle édition du Système national d'économie politique de List, parue dans la coll. Tel, Gallimard, en 1998, p. 11.

[6]

Toujours l'influence malthusienne, même si Dupont-White conteste la proposition de Malthus de reculer l'âge du mariage, estimant que cela ne fera que favoriser le concubinage. A ses yeux, c'est l'éducation qui réduira la croissance démographique : analyse étonnamment moderne !

Plan de l'article

  1. L'Economie sociale ou L'Essai sur les relations du travail avec le capital, présentation de Philippe Riviale, par Charles Dupont-White, éd. L'Harmattan, 2003, 444 p. + 70 p. de présentation.

Pour citer cet article

Clerc Denis, « Connaissez-vous Dupont-White ? », L'Économie politique 3/2003 (no 19) , p. 100-105
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-3-page-100.htm.
DOI : 10.3917/leco.019.0100.


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