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L'Économie politique

2003/3 (no 19)


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L'économie a un passé qui éclaire son futur. Si le capitalisme est innovation et mise en mouvement de l'histoire, pronostiquer les caractéristiques d'une discipline chargée d'en rendre compte relève de la mission impossible. Tentons néanmoins de poser quelques jalons.

Une histoire éclairante

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Les recherches contemporaines sont les lointaines descendantes de l'économie politique, et les cinq siècles écoulés livrent trois grandes tendances.

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Alors que les premiers travaux des pères fondateurs mêlent philosophie, politique, droit, et sciences morales, ces intuitions fondatrices se transforment en des notions plus clairement définies, de sorte qu'au fil des discussions entre érudits s'amorcent des conceptualisations, elles-mêmes annonciatrices des formalisations qui marquent le XXe siècle. A ceux qui penseraient qu'il n'est rien de nouveau sous le soleil, il est conseillé de comparer terme à terme les deux éditions du Palgrave Dictionary of Economics (1898, 1988). Les progrès dans la précision des concepts, la diversité des méthodes et les façons de poser les problèmes ne font guère de doute. Il faut anticiper la prolongation de ces tendances à la professionnalisation et à la spécialisation de l'économie.

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La transformation de l'économie politique en la science économique n'est pas indépendante de l'histoire même de son objet, à savoir l'émergence puis la maturation du marché, du salariat et de la finance dans les économies développées. En un sens, certaines grandes avancées sont intervenues à l'occasion de novations dont les théories admises ne permettaient pas d'analyser les conséquences. Périodes de forte inflation, conséquences de l'ouverture de marchés extérieurs, récurrence des crises financières, impact des révolutions industrielles sur la distribution des revenus, persistance d'un chômage de masse, le lecteur aura reconnu les origines de la théorie monétariste, des analyses de David Ricardo, d'Adam Smith, de John Maynard Keynes. A la lumière de cette tendance, le futur de l'économie comme discipline serait étroitement lié aux transformations des économies concrètes. Ainsi s'interprètent la floraison et la tendance à l'autonomisation de nouveaux domaines apparus en réponse à des changements structurels majeurs. S'inscrivent dans cette tendance : l'économie financière, l'analyse du changement technique ou encore de la mondialisation.

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Il est pourtant une permanence : fondamentalement, l'économiste est le conseiller du Prince. On attend moins de lui des analyses éclairant la gestion des agents privés qu'on ne lui demande de prendre position sur les grandes questions concernant la gestion de l'Etat. Quel partage établir entre privé et public ? Comment conduire la politique monétaire et budgétaire ? Quelles modalités d'insertion dans l'économie internationale adopter ? Même si, au cours des deux dernières décennies, l'économiste est de plus en plus intervenu dans les procès antitrust et la gestion des firmes, sa préoccupation majeure concerne la gestion de l'Etat, bref, la macroéconomie plus que la microéconomie, quand bien même la seconde servirait à fonder les conclusions de la première.

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Ces trois traits ont toutes les chances de persister au-delà même des transformations de la communauté des économistes et de l'orientation plus ou moins libérale ou interventionniste des gouvernements.

Les espoirs déçus d'une science économique achevée

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Cependant, une réévaluation majeure est intervenue par rapport aux espoirs qui prévalaient au début des années 1960 concernant le quasi-achèvement d'une science économique bâtie sur la conjonction et la coopération de trois grandes figures (McCloskey, 1996).

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La première posture de l'économiste est celle du théoricien qui, à travers la mathématisation, cherche à bâtir une théorie générale grâce à la démonstration de théorèmes d'existence, par exemple en termes d'équilibre général. La figure emblématique serait celle de Paul Samuelson ou, mieux encore, de Gérard Debreu. Ces recherches culminent dans la démonstration des deux théorèmes de l'économie du bien-être, qui montrent sous quelles conditions l'intuition de la main invisible s'avère justifiée. Or le déroulement même de ces travaux a montré qu'il n'était pas possible de généraliser les conditions de viabilité d'une économie de marché (Ingrao et Israel, 1990). La levée des hypothèses ouvrait autant d'avenues à des modélisations de plus en plus spécifiques, qui culminent dans la diffusion de la théorie des jeux. Adieu, donc, à l'espoir d'une généralisation de la théorie de l'équilibre général. Ainsi s'ouvre une période de fragmentation des approches théoriques au sein même de la théorie néoclassique.

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Après la révolution keynésienne, la mobilisation des techniques statistiques et leur application aux séries chronologiques constituées par les données de comptabilité nationale définissent, deuxième grande figure, le rôle de l'économètre. A travers des tests cernant la signification statistique des relations, l'économiste cherche par exemple à dégager des relations robustes lui permettant d'élaborer des prévisions. C'est sur ces bases que, après la Seconde Guerre mondiale, se construit une macroéconomie appliquée de type keynésien, qui s'incorpore dans des modèles économétriques élaborés et mis en oeuvre par des instituts en charge de la politique économique. La figure emblématique est celle de Lawrence Klein. Ce programme de recherche, après avoir donné de remarquables résultats dans les années 1960, débouche ensuite sur une série d'anomalies telles que la montée tendancielle du chômage, la coexistence de récession et d'inflation, l'accentuation des déséquilibres extérieurs. On s'aperçoit alors que les régularités antérieurement détectées se sont effritées, au point de susciter une réorientation des hypothèses et des théories. L'équation de demande de monnaie proposée par la théorie monétariste remplace l'estimation de la consommation et de l'investissement. Mais à leur tour, les régularités qui associaient création monétaire et inflation sont remises en cause à partir du milieu des années 1980. Echec, donc, de la détection de régularités macroéconomiques observables en très longue période.

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A la belle époque, celle des années 1960, se greffe une troisième figure de l'économiste comme ingénieur social de la politique économique. Sa tâche est d'allouer les divers leviers dont disposent les autorités publiques aux différents objectifs que se fixe une communauté nationale : stimulation de la croissance, maintien du plein-emploi, lutte contre l'inflation, équilibre du commerce extérieur. En un sens, tel est le couronnement de l'édifice qui, à partir de la percée de la théorie keynésienne, bénéficie des avancées des techniques statistiques et de la mesure des phénomènes économiques, au point que les économistes ont pu un temps considérer que la science économique était achevée. En effet était assurée la trilogie : comprendre, prévoir, agir. Les décennies 1970 et 1980 devaient montrer l'irréalisme de cette conclusion, puisque, depuis lors, s'affrontent diverses conceptions de la politique économique : keynésienne, monétariste, classique, autrichienne, néo-schumpétérienne. Les choix de politique économique, loin de résulter de l'éclairage de l'avancée de connaissances scientifiques, donc incontestables, dépendirent surtout de la formation des coalitions politiques et du renouveau des débats de principe, par exemple sur les mérites respectifs du marché et de l'Etat. Adieu la belle neutralité de l'économiste porte-parole de la science!

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Depuis lors, les programmes de recherche du théoricien, de l'économètre et des spécialistes de la politique économique ont très largement divergé. De plus, la hiérarchie entre ces trois préoccupations s'est inversée.

D'une théorie générale à la multiplication de modèles ad hoc

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A la lumière de ce diagnostic, il est possible de formuler un pronostic : il est hautement improbable que les prochaines décennies voient l'émergence d'une nouvelle théorie générale qui réconcilierait en un ensemble intégré les trois objectifs que s'est toujours fixés la science économique. Ainsi, le théoricien se propose de confectionner autant de modèles ad hoc qu'il est nécessaire. Le terme d'"ad-hocité" pointe bien les forces et les faiblesses d'une telle démarche. D'un côté, la formalisation cherche à examiner sous quelles conditions et hypothèses on peut reproduire un ou plusieurs faits stylisés, observés par ailleurs : cette modestie honore les économistes, puisqu'elle fait du modèle une expérience de pensée, et non pas une loi qui s'imposerait aux entités réellement existantes. Mais d'un autre côté, il est a priori autant de modèles que d'ensembles d'hypothèses, qui dépendent tout autant de l'adoption d'une vision que de choix techniques. L'économiste théoricien est ainsi engagé dans un labyrinthe au sein duquel il peut facilement se perdre. En effet, de ce monumental effort des économistes contemporains, ne ressort aucun résultat générique, c'est-à-dire transcendant les hypothèses institutionnelles particulières faites pour obtenir l'existence d'un ou plusieurs équilibres stables.

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En termes de résultats, on est évidemment très loin de la démonstration de la viabilité et de l'optimalité d'une économie régie par un ensemble de marchés. Ainsi, à un néoclassicisme fondamentaliste - à savoir le projet qui vise à montrer la supériorité d'une économie de marché - succède un néoclassicisme méthodologique qui se borne à étudier le résultat des interactions entre des individus rationnels qui ne coordonnent leurs stratégies qu'à travers les signaux que véhiculent les marchés. Quitte à constater que le mécanisme correspondant ne peut pas fonctionner ou qu'il livre des résultats peu satisfaisants du point de vue de la société, ou encore qu'il débouche sur une pluralité d'équilibres. La théorie consiste alors en une galerie, en permanente expansion, de modèles rendant compte de faits stylisés particuliers, périodiquement renouvelés par la transformation des institutions, des technologies, des valeurs de la société et des conceptions politiques. L'économiste armé de la théorie des choix rationnels triomphe, mais c'est une victoire à la Pyrrhus, car il peut tout démontrer et son contraire. Cette tendance a toute chance de persister au cours des prochaines décennies, ne serait-ce que du fait de la sophistication croissante des institutions, du cours difficile à prévoir de l'innovation, mais aussi de l'émergence d'externalités nouvelles. Balkanisation des théories économiques, donc, au point qu'il sera de plus en plus fréquent que l'application de différents programmes de recherche à un même problème livrent des conclusions différentes, voire totalement contradictoires. Alors que les outils de l'économiste semblent mimer ceux du physicien, ce relativisme semble inscrire l'analyse économique dans le champ de la post-modernité, typique des sciences sociales !

Les limites de l'induction statistique face aux changements structurels

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Le second projet de l'économiste, à savoir la mise au jour par induction statistique de régularités entre variables, prend un tour paradoxal. D'un côté, le développement des techniques statistiques est sans précédent, et les routines économétriques que l'on en dérive peuvent être appliquées à de vastes ensembles de données grâce à la baisse du coût de traitement de l'information permis par la microélectronique. On serait en droit d'en attendre une moisson de lois économiques, qu'elles opèrent au niveau des données de panel pour les entreprises ou les ménages, ou encore qu'elles concernent des données régionales, sectorielles, voire globales. Mais d'un autre côté, la compilation de ces informations n'a pas livré les résultats attendus, à savoir une cumulativité des connaissances empiriques portant sur les économies contemporaines et celles du passé. Périodiquement, les prévisions tirées des modèles correspondants sont démenties, car il ressort que les agents économiques se sont eux-mêmes adaptés aux régularités antérieurement détectées. C'est tout particulièrement le cas pour les données financières, car la mise en évidence d'une anomalie par rapport à l'hypothèse d'un marché efficient suscite des arbitrages... qui font disparaître l'écart correspondant. Ce phénomène est tellement frappant qu'il a suscité une nouvelle conception de la politique économique : à la suite de Robert Lucas, les annonces de politique économique incitent les agents à changer leur comportement, de sorte que l'hypothèse de rationalité des comportements détruit l'espoir de mise en évidence de régularités indépendantes de stratégies des acteurs et de leurs interactions. De plus, les pures approches économétriques des séries chronologiques s'affranchissent de la formulation d'un modèle interprétable en termes théoriques, ce qui n'est pas pour simplifier l'interprétation des changements structurels que certaines méthodes permettent de diagnostiquer.

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C'est aussi pourquoi le critère de falsification, cher à la conception de la science avancée par Karl Popper, est si peu mis en oeuvre par les économistes. D'une part, on ne connaît quasiment pas d'exemple d'une construction théorique qui ait été falsifiée et donc abandonnée à la suite de tests statistiques. D'autre part, de ce fait, la seule cumulativité de l'économie est celle de ses concepts, méthodes et modèles, mais pas ou peu des connaissances empiriques sur le fonctionnement des économies concrètes. Dernier paradoxe, quand convie-t-on l'économiste à livrer son diagnostic ? Non pas lorsque la régularité d'un régime de croissance permet à la quasi-totalité des agents de se repérer sans difficultés, car dans ce contexte, tout comme Monsieur Jourdain ne sait pas qu'il fait de la prose, les acteurs sont des économistes amateurs, mais avisés, qui savent se repérer parmi les signaux transmis par les marchés. On a au contraire besoin d'économistes lorsque se multiplient les anomalies et les surprises qui désarment l'efficacité des routines dont se servaient entreprises, banquiers et financiers pour décider de leurs stratégies. Or, face aux innovations qui font époque, l'économiste néoclassique qui postule l'invariance des mécanismes économiques est bien désarmé, au point qu'il peut commettre la plupart des erreurs dignes d'un béotien (Boyer, 2001). De nombreux théoriciens et praticiens n'ont-ils pas communié dans la croyance en la nouvelle économie, faute d'avoir pris en compte que le capitalisme conjugue innovations et répétitions et qu'en conséquence l'économiste doit se doter d'outils permettant de traiter aussi bien des traits invariants que des facteurs de changement ?

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Il est encore plus difficile d'avancer des hypothèses qui permettraient de rendre compte du caractère souvent endogène des changements structurels que détecte l'économétrie. On est ainsi frappé par l'extrême dispersion des résultats obtenus par la multiplication des approches déployant des théories et méthodes différentes sur le même objet. Cette tendance à la non-convergence des conclusions des économistes a toute chance de se prolonger dans le futur proche.

A défaut de le comprendre, les économistes transforment le monde

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Limites intrinsèques de la grande théorie et impasses de l'induction statistique conduisent à réévaluer la possibilité même d'une ingénierie économique qui ne serait que la technique d'intervention associée à une science économique de plus en plus rigoureuse. Pourtant, l'économiste a aussi et surtout pour rôle de conseiller les décideurs publics. Les dernières décennies ont livré une élégante - à défaut de convaincante - solution pour surmonter ce dilemme. Nombre de théoriciens avouent ne pas comprendre la logique des évolutions contemporaines, le plus souvent non conformes aux prédictions tirées de leurs modèles, si clairement fondés sur les trois hypothèses de comportement rationnel, d'équilibre de marché et de rationalité des anticipations. Dès lors, pourquoi ne pas proposer de transformer les économies concrètes pour les rendre conformes aux hypothèses de base de modèles dans lesquels s'évanouissent les grands problèmes du moment : le chômage, l'instabilité financière, le non-développement ?

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Au sens propre, l'économiste devient un technicien dont la légitimité ne s'appuie pas sur des résultats scientifiques validés par l'expérience. Dans certains cas, il devient même un prédicateur. En effet, il propose d'adopter des arrangements institutionnels fondés sur une théorie normative, stratégie qui permettrait de se rapprocher de l'idéal d'un optimum de premier rang, critère clé hérité des théories de l'équilibre général. S'inscrivent dans ce projet les théories du principal-agent, qui proposent de contrôler les comportements opportunistes grâce à la mise en oeuvre de mécanismes incitatifs adéquats. Cette vision est porteuse de réformes dans les clauses du contrat de travail, mais aussi en matière de rémunération des dirigeants des grandes entreprises ; et par extension, l'économiste propose un modèle de bonne gouvernance pour les entreprises, les organisations et même l'Etat. Cette visée normative et réformatrice affecte en effet la conduite de la politique économique : l'indépendance des banques centrales à l'égard des gouvernements n'est-elle pas censée préserver l'objectif de stabilité monétaire ? De même, le système fiscal qui, de fait, enregistre la stratification des compromis institutionnalisés, devrait être rationalisé et réformé à la lumière des critères d'une théorie de la fiscalité optimale.

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Le domaine de la finance montre la puissance de ce caractère performatif de l'économie, sa volonté de transformer ses énoncés théoriques en réalités. Dans la théorie pure, comme l'affirme le théorème de Modigliani-Miller, la structure financière d'une entreprise ne devrait pas affecter sa valeur boursière. Dès lors, le plus simple n'est-il pas de réformer l'ensemble des dispositifs fiscaux et institutionnels, pour que ce théorème devienne réalité ? L'invention du théoricien peut aussi donner naissance à de nouveaux instruments financiers qui, adoptés par les praticiens, ne manquent pas d'affecter l'évolution des systèmes financiers. Le prix Nobel attribué en 1997 à Robert Merton et Myron Scholes témoigne de la reconnaissance d'une proposition d'ingénierie financière en tant que contribution scientifique. Les tenants d'une science économique achevée peuvent y voir une confirmation du caractère scientifique de l'économie, à l'égal de la physique. Les critiques soulignent au contraire le caractère normatif et performatif que joue alors la théorie, ce qui n'est bien sûr pas le cas dans les sciences de la nature. Quant aux défenseurs de la démocratie, ils ne peuvent manquer de souligner le danger que présente ce rôle parfois déterminant accordé à l'économiste dans des décisions qui engagent la société dans son ensemble... alors même que le déterminisme de "lois économiques" est si peu fondé.

Une tension majeure, porteuse de deux avenirs contrastés

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Ainsi a vécu l'espoir d'une science économique qui livrerait tout à la fois compréhension, prévision et conseil pour l'action. S'ouvrent alors deux perspectives (voir tableau ci-après).

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Si l'on devait prolonger les tendances récentes, il faudrait anticiper un renforcement du rôle de l'économiste comme réformateur social. Au coeur de cette visée se trouve la constatation que l'économiste est en fait porteur d'une conception de ce qu'est une bonne société : elle se doit de rechercher une allocation efficiente à travers des mécanismes de marché, garantie d'une liberté conçue comme première par rapport à un idéal de justice sociale. Certes, le regain des théories de la justice conteste cette primauté d'une approche strictement économique, pour mettre au premier plan l'objectif de réalisation des potentialités de chacun des membres d'une société. Hélas, le théoricien de la justice sociale a moins de poids que l'économiste qui conseille au jour le jour le banquier central, le ministre des Finances, les dirigeants des grandes entreprises ! Ce dernier finit par avoir un impact - même indirect et partiel - sur l'organisation des sociétés, au point de devenir un expert plus que le membre d'une communauté scientifique qui se consacrerait exclusivement à l'avancement des connaissances fondamentales. C'est poser la délicate question : pour qui travaille l'économiste ? Est-on sûr que les résultats qu'il avance sont indépendants des intérêts économiques en jeu ?

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La lecture des recherches menées au cours des années 1990 suggère la possibilité d'une bifurcation vers une tout autre trajectoire. Analyser les économies telles qu'elles sont, et non pas telles qu'elles devraient être, voilà le projet implicite de diverses communautés. Le renouveau des travaux d'économie historique et l'intérêt de plus en plus manifeste pour les institutions économiques ouvrent la perspective d'une réinsertion de l'économie dans les sciences sociales. Le projet est de rendre intelligibles les configurations et trajectoires livrées par l'histoire. De même, l'économie expérimentale cherche une représentation plus satisfaisante des comportements que celle que propose l'homo oeconomicus, pratique pour la modélisation, mais si fréquemment démentie dans les comportements observés. Ou encore, l'appréciation de l'impact des changements dans les réglementations publiques gagne à faire l'objet d'évaluations ex post à partir d'un usage intensif de données individuelles, et non pas seulement de simulations menées à partir de modèles théoriques bâtis sur des hypothèses fragiles et controversées. Donner un tour plus empirique à la théorie des jeux permettrait d'expliquer certains faits stylisés à partir de la donnée précise de règles du jeu et de prise en compte du contexte en termes de pouvoir et d'information. Même la théorie des imperfections de marché pourrait connaître un nouveau cours. Il est sans doute vain de tenter désespérément de restaurer un mythique marché de concurrence pure et parfaite. Pourquoi ne pas chercher à comprendre l'origine de ces imperfections et concevoir des systèmes qui, bien que composés de mécanismes, chacun imparfait, livrent un résultat acceptable, voire supérieur à celui d'un équilibre de marché pur ?

Vue synoptique des recherches économiques de 1950 à la décennie 2000Tableau1

La démocratie au secours de la scientificité de l'économie ?

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Ainsi, l'avenir de l'économie s'éclaire à partir de quelques questions clés. D'abord, si les connaissances économiques sont le résultat de l'activité d'une communauté d'individus, force est de reconnaître l'originalité de la période contemporaine. Alors qu'il était un érudit au XVIIIe siècle, l'économiste devient le savant du XIXe siècle ; après la Seconde Guerre mondiale, son statut est celui du chercheur ; et les dernières décennies lui ont attribué un nouveau rôle : celui d'expert. Par parenthèse, cette évolution n'est pas propre au champ de l'économie, puisqu'elle est commune avec celle observée pour les sciences de la nature, mais aussi certaines sciences sociales telles que l'histoire (Dumoulin, 2003).

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C'est poser la question de la demande sociale d'analyses économiques. Traditionnellement, l'Etat au sens large était le principal interlocuteur de l'économiste, et ce rôle demeure. Pourtant il évolue, sous l'effet de la différenciation des diverses sphères d'activités, au point de faire apparaître de nouvelles spécialités, définies moins par leurs propos théoriques que selon leur pertinence par rapport à des décisions des autorités publiques. Parallèlement, la puissance des grandes entreprises fait apparaître le besoin d'une expertise centrée sur la stratégie des agents privés et leur réaction aux tentatives de contrôle par les autorités publiques. Dans la mesure où les écoles de commerce, au sens large, attirent une fraction croissante des étudiants, la nature de l'analyse économique ne peut rester inchangée. Plus encore, la montée d'une "juridicisation" des rapports économiques et sociaux place l'économiste dans la position de l'expert face au juge et à l'avocat. Le fait, par exemple, que la théorie des marchés contestables ait été élaborée en réponse à des procès traitant de pratiques anticoncurrentielles témoigne de la possibilité, voire de la vraisemblance d'une réorientation significative des travaux des économistes.

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Il faut aussi s'interroger sur la géographie de la science économique. En effet, l'innovation en la matière a presque toujours été l'apanage des pays les plus avancés (Boyer, 1999). Cette tendance semble s'être renforcée du fait de la concentration des universités et des instituts de recherche dans les pays les plus riches, quitte à ce que les chercheurs du monde entier affluent dans les centres correspondants. De ce fait, les économistes sont plus sensibles aux problèmes des sociétés dans lesquelles ils vivent qu'à la variété de ceux auxquels font face les pays les plus pauvres. Face à l'internationalisation, ces derniers sont alors analysés par rapport aux canons d'une science économique réputée universellement valable, alors même que les années 1990 ont montré la persistance, voire l'approfondissement d'une considérable diversité des régimes de croissance et des modes de régulation. Dans la concurrence entre pays, à la liste des avantages concurrentiels, voire des armes, dont disposent les pays les plus riches - le capital, les connaissances techniques, les ressources naturelles -, il faut sans doute ajouter la maîtrise des outils de l'économie.

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Dans ces conditions, les relations entre la science économique et la démocratie apparaissent comme déterminantes. Face aux dangers d'une captation de la communauté des économistes par une série d'intérêts privés - et en conséquence son éclatement en autant de groupes que de champs et d'intérêts économiques -, ouvrir une arène dans laquelle seraient confrontées les diverses demandes adressées à l'économiste aurait un double intérêt. D'abord, ce serait réaffirmer la primauté de la démocratie sur la logique économique. Ensuite et surtout, cela donnerait une chance à l'économie d'affirmer sa scientificité par une mise à distance d'une dépendance trop stricte à l'égard d'un rôle purement fonctionnel.

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Un tel espoir n'est en rien évident, puisqu'il s'inscrit en rupture par rapport à ce que l'on avait observé dans les années 1990. Il n'est pourtant pas totalement utopique.

Bibliographie

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  • Boyer Robert (1999), "Les paradoxes des sciences sociales : les vues d'un économiste "dissident"", Current Sociology n? 47 (4), p. 19-45.

  • Boyer Robert (2001), "L'économiste face aux innovations qui font époque : les relations entre histoire et théorie", Revue économique n? 52 (5), septembre, p. 1065-1115.

  • D'Autume Antoine et Cartelier Jean (eds) (1995), L'Economie devient-elle une science dure ?, Paris, Economica.

  • Dumoulin Olivier (2003), Le Rôle social de l'historien. De la chaire au prétoire, Paris, Albin Michel.

  • Hey John D. (ed.) (1992), The Future of Economics, Oxford, Blackwell.

  • Ingrao Bruna et Israel Giorgio (1990), The Invisible Hand. Economic Equilibrium in the History of Science, Cambridge, The MIT Press.

  • McCarthy Marilu H. (2001), The Nobel Laureates, New York, McGraw-Hill.

  • Malinvaud Edmond (1996), "Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes", Revue d'économie politique n? 106 (6), novembre-décembre, p. 929-942.

  • McCloskey Deirdre N. (1996), The Vices of Economists, The Virtues of the Bourgeoisie, Amsterdam University Press, University of Michigan Press, Ann Arbor.

Plan de l'article

  1. Une histoire éclairante
  2. Les espoirs déçus d'une science économique achevée
  3. D'une théorie générale à la multiplication de modèles ad hoc
  4. Les limites de l'induction statistique face aux changements structurels
  5. A défaut de le comprendre, les économistes transforment le monde
  6. Une tension majeure, porteuse de deux avenirs contrastés
  7. La démocratie au secours de la scientificité de l'économie ?
  8. Bibliographie

Pour citer cet article

Boyer Robert, « L'avenir de l'économie comme discipline », L'Économie politique 3/2003 (no 19) , p. 33-47
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-3-page-33.htm.
DOI : 10.3917/leco.019.0033.


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