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L'Économie politique

2003/3 (no 19)


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Jacques Duboin (1878-1976), ancien banquier, député de Haute-Savoie et sous-secrétaire d'Etat au Trésor en 1924, s'est rendu célèbre, entre les deux guerres, par une proposition radicale dont l'application, selon lui, aurait permis d'éliminer la crise. Puisqu'il y a de plus en plus de machines et qu'il faut de moins en moins de travail pour produire la richesse, créons autant de monnaie qu'il y a de production potentielle et rendons cette monnaie périssable, de façon à contraindre ses détenteurs à la dépenser. Ainsi, on retrouvera le plein-emploi, puisque, par construction, la demande sera égale à l'offre, et cela à un niveau tel que chacun pourra trouver du travail. Et si la monnaie émise est distribuée de façon égalitaire à chacun - d'où le nom de "socialisme distributiste" ou de "distributivisme", mais on parle aussi de "l'abondancisme" -, on ne verra plus des besoins de base scandaleusement ignorés tandis que des hommes sont au chômage (Jacques Duboin a toujours ses fidèles : http ://perso.wanadoo.fr/grande.releve/).

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Pour défendre ses thèses, il a publié plusieurs articles et livres "sérieux", et un qui l'est un peu moins, Kou l'ahuri (merci à René Passet d'avoir attiré notre attention sur ce livre et à Marie-Louise Duboin de nous avoir permis de le lire). Kou est un Chinois qui a suivi les cours de la Sorbonne et qui revient en France trois ans plus tard pour comprendre la crise qui frappe notre pays (le livre est écrit en 1934). On y retrouve les thèses distributistes expliquées avec force pédagogie, et quelques commentaires généraux, par exemple sur la course au profit des laboratoires pharmaceutiques ou sur le sort réservé aux étrangers (Kou a dû brusquement terminer son voyage, visiblement raccompagné de force à la frontière) qui semblent très contemporains... Lors de son séjour, notre jeune Chinois va visiter l'abbaye de Sainte-Economie, où vivent les économistes libéraux défenseurs de l'orthodoxie. Grâce à son "laissez-passer", Kou a pu pénétrer dans le saint des saints de l'économie politique. Nous publions ci-après le compte rendu de sa visite.

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Ch. Ch.

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(...) Quelques jours plus tard, après avoir étudié l'itinéraire et observé scrupuleusement les indications qui m'avaient été fournies, je découvris l'abbaye au détour d'un chemin. C'était un grand bâtiment dressant sa masse sombre au milieu de la campagne déserte. Je fus frappé par l'absence de toute fenêtre ; elles étaient remplacées par quelques lucarnes qui s'ouvraient à des hauteurs inusitées, à croire que les gens du dedans ne devaient jamais regarder au-dehors.

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Je frappai à une petite porte surmontée du buste d'un monsieur, sous lequel je lus :

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" St Jean-Baptiste (Say) ".

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Bientôt un homme vint m'ouvrir et, sans un mot, lut soigneusement la lettre que je lui tendais. Soupçonneux, il m'examina longuement ; puis il se décida à me faire entrer dans une petite pièce nue où il me laissa seul un grand moment. Enfin, la porte par laquelle il avait disparu s'ouvrit à nouveau et je vis entrer un gros homme barbu porteur de fortes lunettes.

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- Je suis, me dit-il, le Père Visiteur. C'est bien la première fois que je fais les honneurs de l'abbaye à un homme de votre couleur. Suivez-moi, dit-il en riant cordialement.

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Nous sortîmes tous les deux et trouvâmes un petit jardin. Se servant d'une forte clef du trousseau pendu à sa ceinture, il ouvrit une grosse porte et j'entrai, très ému, dans un couloir sombre.

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- Vous pouvez parler, me dit-il avec un bon sourire, et même m'interroger. Vous avez de la chance d'être admis à contempler ces Messieurs, car vous allez les voir ; ils existent vraiment : ce sont des hommes comme les autres.

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Je m'aperçus que le Père Visiteur ne me prenant pas au sérieux, probablement à cause de la couleur de ma peau, était d'humeur joviale. Il cligna de l'oeil en me prenant sous son bras :

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- Avancez, me dit-il, je vais vous faire voir la grande bibliothèque, avant de vous conduire dans la salle capitulaire où se réunissent les Pères pour leurs exercices journaliers. Avancez sans crainte.

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- Mais, fis-je remarquer, comme il fait sombre ! Pourquoi a-t-on placé les lucarnes si haut qu'elles éclairent à peine ?

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- C'est, me dit-il, que les gens qui sont ici ne doivent pas s'intéresser à ce qui se passe ailleurs. C'est la règle, et, pour qu'on l'observe facilement, les carreaux sont à des hauteurs inaccessibles. Tenez, prenons à gauche et entrez avec moi dans la grande salle de travail de ces Messieurs.

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C'était la bibliothèque. Je distinguai péniblement des tables couvertes de papiers. Tout autour de la pièce, des armoires basses étaient remplies de livres ; sur chacune d'elles, je reconnus les portraits des Physiocrates. Mais, ce qui m'étonna le plus, ce furent des piles et des piles de livres s'élevant, dans chaque coin, jusqu'au plafond.

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- Que de livres, observai-je ! Elle est prodigieuse cette bibliothèque !

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- Ah ! répondit mon guide en hochant la tête, elle est unique au monde : tous les chefs-d'oeuvre de l'économie politique : les travaux de Condillac, du margrave de Bade, de l'abbé Galiani, de Boisguillebert. Voyez, continua-t-il, les écrits de Turgot, Dupont de Nemours, Le Trosne, Le Mercier de la Rivière ; ceux de l'abbé Baudeau, de Quesnay, etc. Nous les possédons tous, tous sans exception. Ici, à gauche, c'est Adam Smith et son école ; à côté, les pages inoubliables de l'abbé Morellet, les découvertes de Richard Cantillon, Carey, Stuart Mill ; plus loin, notre maître des maîtres : saint Jean-Baptiste (Say).

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Le Père Visiteur se recueillit un instant.

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- Voyez, reprit-il, il a comme une petite chapelle faite exprès pour lui. Voilà encore Adam Smith, Bastiat et tant d'autres que je ne puis vous citer. D'un geste large, il désignait tour à tour des pyramides de bouquins.

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- Mais, dis-je, je ne vois que de vieux auteurs, votre collection d'ouvrages modernes se trouve donc ailleurs ?

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- Ah ! répondit-il avec un sourire, Monsieur Kou voudrait donc voir ici des oeuvres modernes ? Qu'il sache que notre abbaye contient exclusivement les oeuvres des économistes qui découvrirent les lois éternelles régissant les rapports sociaux des hommes. Ces économistes vivaient dans le siècle, allaient et venaient comme ils le voulaient à la recherche des fameuses lois. Mais dès qu'ils les eurent découvertes, ils se réunirent ici pour les conserver pieusement. Depuis lors, les économistes sont cloîtrés et vivent en cénobites avec tous les matériaux qu'avaient accumulés leurs maîtres vénérés. A partir de ce moment-là, aucun document étranger n'a été autorisé à pénétrer ici, car il risquerait de souiller le monument élevé par saint Jean-Baptiste (Say) et ses disciples. Oui, jeune homme, pas un livre n'est entré ici depuis 1880. Nous n'avons fait une exception que pour ceux de notre frère Germain-Martin qui, bien qu'écrits plus tard, sont cependant de la glorieuse époque.

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- Son livre le plus récent n'est-il pas intitulé : Sommes-nous sur la bonne route ?, glissai-je au Père pour faire preuve d'érudition.

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- Oui, répondit-il, en étouffant un gros rire en sourdine. Mais, suivez-moi, il vous faut apercevoir ces Messieurs ; l'heure approche où ils s'assemblent chaque jour dans la grande salle capitulaire.

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Nous quittâmes donc l'immense bibliothèque où nous n'avions aperçu jusqu'ici âme qui vive, pour prendre de longs couloirs obscurs et déserts. De loin en loin, le Père Visiteur entrouvrait une porte et me permettait de risquer un oeil à la dérobée. J'apercevais des pièces sombres encombrées de livres et de documents.

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- Ce sont, me dit-il, les cellules réservées où s'enferment ceux de nos Messieurs qui veulent plus complètement pénétrer la pensée intime d'un grand maître. Voici la cellule dédiée à Stuart Mill et ses disciples.

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Et j'entrevis, dans la pénombre, des vitraux enduits de personnages aux nuances molles.

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- C'est le maître et ses disciples, me dit le Père Visiteur, en me faisant découvrir des redingotes noires et des jabots de dentelle. Il referma la porte doucement et entrouvrit une autre : celle de Legendre, contemporain de Colbert, murmura le Père Visiteur, l'inventeur de la fameuse formule "Laissez faire, laissez passer". Ah ! soupira-t-il, que d'ennuis nous eûmes à ce sujet avec les héritiers de Ponce-Pilate ; ils perdirent heureusement leur procès.

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Enfin, nous pénétrâmes dans la grande salle du chapitre, dont l'allure sévère provoqua mon admiration. Dans le clair-obscur, j'aperçus des stalles de bois sculpté disposées à droite et à gauche. Au fond, je devinais la silhouette de saint Jean-Baptiste (Say) qui se profilait sur la verrière.

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- Ne bougeons pas, dit le Père Visiteur, ils vont entrer.

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A ce moment, des hommes pénétrèrent dans la salle du chapitre et se dirigèrent vers les stalles qui, une à une, se remplirent. Le Père Visiteur voulut bien me nommer quelques-uns des arrivants et les dépeindre agréablement.

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- Celui-ci, c'est le Père Momier, me dit-il, en désignant un homme robuste, au visage rasé, porteur de grosses lunettes d'écaille, qui venait de prendre place dans une haute stalle tout au bout de la rangée de droite. C'est notre Révérendissime.

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Il ajouta plus bas :

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- Historien, venu tard à la Sainte-Economie, mais qui sut rattraper le temps perdu. Il en a fait une brillante traduction à l'usage des gens très riches. Il en tire vanité et des ressources dont nous profitons tous, ajouta-t-il dans un murmure.

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Le Père Momier parut se recueillir. Il plongeait son nez dans son antiphonaire.

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- Sans doute prépare-t-il l'office du jour, dis-je à mon guide.

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- Pourquoi faire ? me répondit-il, c'est tous les jours le même.

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Un autre Père parut alors et dès qu'il fut assis :

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- C'est le Père Minoux-Minout, assura mon guide, un bourreau de travail, un ouvrier qui fait chaque jour sa journée industrielle.

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Mais d'autres Pères entraient à la queue leu leu, s'inclinant devant le Père Abbé avant de prendre place dans leur stalle.

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- Celui-ci, dis-je, montrant un Père qui s'était installé sans saluer, et dont l'abord était aigre et renfrogné ?

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- Le Père Pèze, me répondit-il, autrement dit la science financière faite homme. Confesseur attitré de plusieurs de nos législateurs, il est encore, en outre, le conseil financier éclairé de la plupart des gouvernements européens. Il est vrai, ajouta-t-il en se rapprochant de moi, qu'ils sont tous en faillite, mais cela n'enlève rien, affirme-t-il, à la renommée universelle qu'il croit avoir.

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Comme il achevait ces mots, entra un Père à la démarche altière que je crus reconnaître.

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- N'est-ce pas le Père Ollix ? demandai-je.

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- Lui-même, me dit-il, la lumière de l'enregistrement et du timbre. Ce sont, comme chacun sait, les plus hauts belvédères d'où l'on puisse découvrir l'ensemble de l'économie. Sa mémoire est une source inépuisable... au demeurant un barbouilleur impitoyable qui ne laisse pas de se répéter.

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- Et celui-ci ? dis-je, en montrant un petit Père à allure vive et joyeuse qui s'était assis sur un simple tabouret.

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- Ce n'est pas un Père, c'est frère Jeunet, répondit-il, un de nos novices les plus ardents, infatigable et plein de foi. Quel travailleur ! Il écrit midi et soir.

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- Cela n'influe pas trop sur sa santé, m'inquiétai-je ?

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- Nullement, répondit le Père Visiteur. Il était bien sujet autrefois à quelques violents accès de fou rire ; mais notre Père Abbé, qui s'y connaît, y a mis bon ordre en lui défendant de se relire.

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Furtivement, un retardataire venait de se glisser dans sa stalle.

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- Qui est-ce ? dis-je à mon cicérone.

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Le Père Visiteur ne l'épargna point.

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- C'est le Père Trist, esprit très fort, mais, comment dirai-je, à tendances un peu inquiétantes, presque non conformistes. Oh ! rien de grave, ajouta-t-il avec un sourire. Un jour, ne l'a-t-on pas aperçu juché sur un escabeau, essayant de regarder au-dehors par la lucarne du réfectoire ! Fort heureusement, sa vue n'alla pas bien loin...

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L'office allait commencer, car le Révérendissime venait de donner un coup sec de sa claquette.

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- Confrères, dit-il, martelant les syllabes et plaçant l'accent tonique sur la première, je vais réciter, à votre intention, l'oraison de l'équilibre budgétaire.

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D'une voix monocorde, et tandis que tous s'inclinaient, le Père Abbé énuméra les avantages d'une sage administration financière. Je saluais au passage la pénultième et l'antépénultième, lorsque les confrères se redressèrent épanouis

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- Laissez faire, laissez passer, crièrent-ils d'une seule voix.

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J'entendis alors défiler les antiennes du psautier : les litanies de la saine monnaie, le cantique de la déflation, tandis qu'après chacun de ces chants retentissait le même répons bref du choeur.

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- Laissez faire, laissez passer !

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Suivirent deux beaux psaumes. Le premier, en ut majeur, commençait par ces mots : "La concurrence est aux hommes ce que le soleil est à la nature" ; le second, en la mineur, débutait ainsi : "Elle est enfin venue la grande Pénitence pour faire expier tes excès de labeur", etc.

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Au bout d'une demi-heure, les chants cessèrent et tous les confrères parurent se recueillir un instant. Alors, brusquement, les yeux au ciel, ils entonnèrent tous, à pleine voix, l'hymne sublime à la confiance qui fit trembler les vitraux.

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C'était tout. L'office était terminé.

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Le Père Visiteur m'entraîna dans le cloître, où nous croisâmes un Père massif et bedonnant qui s'épongeait le crâne. Mon guide crut bon de me présenter

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- Eminent Père, Kou, étudiant, l'un de vos jeunes et lointains disciples.

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Puis, se tournant vers moi

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- Le Père Zéphyrin, juriste, jurisconsulte, législateur, économiste.

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- Et membre de l'Institut, fit le Père sèchement ; là-dessus, il pivota et nous tourna le dos.

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- Vous voici édifié, ajouta mon mentor en prenant mon bras. Laissons ces Pères à leurs précieuses études. Vous les voyez se diriger vers la grande bibliothèque que vous connaissez déjà.

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- Mais qu'y font-ils ? questionnai-je.

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- Ils interprètent les faits qui, par hasard, viennent à leur connaissance, me dit-il, et projettent sur eux la lumière de la doctrine dont ils sont dépositaires.

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- Et c'est tout ? risquai-je, irrévérencieusement.

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- Ensuite, ils assurent la bonne marche du BQ.

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- Quoi, une ligne d'autobus ! et il me prit une si forte envie de rire que je n'eus pas peu de peine à m'en empêcher.

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- Le BQ, reprit le Père Visiteur, c'est le Bulletin quotidien[1][1]  Bulletin quotidien d'études économiques et financières.... Nous désignons ainsi l'organe officiel de nos Messieurs. Ils le rédigent à l'usage de nos adeptes : patrons, journalistes et hommes d'Etat.

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- C'est un gros travail !

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- Surhumain, dit le Père ; nos Messieurs suent sang et eau pour trouver l'explication orthodoxe des événements qui se passent dans le monde. Quels efforts pour démontrer que la consommation croît en raison directe de la diminution du pouvoir d'achat, que la baisse des salaires est un facteur de reprise, que l'étatisme est un fléau dès qu'il ne se contente plus de protéger les gros producteurs, que la politique de déflation favorise les fonctionnaires et les travailleurs ! Jugez si ces études sont ardues ! Mais, à la longue, elles rétablissent la confiance et la confiance fait des miracles.

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- Mais, j'y songe, Kou mon ami, reprit mon guide, ne conviendrait-il pas que vous profitassiez de votre passage pour fortifier votre foi qui me paraît chancelante ? Avec lequel de ces Messieurs vous plairait-il d'avoir un entretien au cours duquel vous confesseriez vos erreurs ?

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- Je vous sais très bon gré de vos louables intentions, répondis-je. Cependant le choix m'embarrasse.

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L'aimable Père me mit à l'aise :

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- Qu'importe, me dit-il, puisqu'ils vous diront tous la même chose.

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Il me fit alors pénétrer dans une de ces petites pièces réservées qui ouvraient sur le cloître et m'y laissa en me disant qu'il allait prévenir un de ces Messieurs. En effet, un père économiste vint me rejoindre quelques minutes plus tard et, après m'avoir fait signe de m'asseoir, vint prendre un siège à côté du mien. (...)

Notes

[1]

Bulletin quotidien d'études économiques et financières (Indication gracieuse du traducteur).

Pour citer cet article

Duboin Jacques, « Bulletin quotidien d'études économiques et financières », L'Économie politique 3/2003 (no 19) , p. 48-55
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-3-page-48.htm.
DOI : 10.3917/leco.019.0048.


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