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L'Économie politique

2003/3 (no 19)


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Au milieu des années 1990, ceux qui s'intéressaient au "modèle suédois", et plus généralement aux pays scandinaves, ne croyaient plus guère à la survie d'un type d'économie et de société qui avait longtemps constitué une référence pour les défenseurs de l'"Etat-providence" et de son rôle comme producteur de cohésion sociale et de bien-être. La Suède avait connu, au début des années 1990, une sévère crise économique : récession, taux de chômage élevé, déficits des finances publiques et réductions d'emplois dans le secteur public. La mondialisation et les "lois de l'économie" semblaient condamner ces modèles à réduire de façon drastique leurs niveaux insupportables de prélèvements obligatoires et de fiscalité directe, et à s'aligner enfin sur les préceptes libéraux qui faisaient le succès du modèle américain.

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Début 2003, changement de décor : François Fillon fait le voyage en Suède pour y trouver des recettes en matière de retraites. On parle désormais d'un rebond du modèle nordique, et il ne s'agit pas seulement de la Suède : la Norvège et le Danemark font eux aussi l'objet de commentaires économiques bienveillants, et même la Finlande, en dépit de son taux de chômage élevé - comparable à celui de la France -, est jugée de façon assez favorable. Les taux de chômage sont les plus bas d'Europe dans trois des quatre pays nordiques, et on les cite en exemple en matière d'éducation, de santé, d'innovation, de recherche-développement (R&D) et de diffusion des nouvelles technologies. Et pourtant, leurs taux de prélèvements obligatoires et de fiscalité restent les plus élevés du monde, à des niveaux pratiquement identiques à ceux des années 1980.

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Au-delà des critères usuels mais très insuffisants de bonne santé macroéconomique (croissance, chômage, inflation, R&D, etc., voir le tableau 5, page 88), quelles sont les caractéristiques les plus spécifiques des économies de ces pays, celles qui font la différence avec les pays anglo-saxons, dont on célèbre aussi le dynamisme ? Il faut, pour prendre la mesure des contrastes entre ces divers modèles nationaux, s'intéresser en priorité à la structure (sectorielle et professionnelle) de leurs activités. Lorsqu'on réalise cet exercice, on constate que les différences les plus significatives concernent les structures de leur économie des services. Non pas que l'industrie et l'agriculture ne jouent plus de rôle, bien au contraire. Mais ce ne sont pas ces deux secteurs (qui, au total, ne représentent plus qu'environ le quart de l'emploi et de la valeur ajoutée) qui produisent du contraste. Ce sont les services : quels services et avec quel poids, quels emplois et quelles qualifications, quelle proportion des services marchands et non marchands ? Les écarts en la matière sont énormes. Comment les expliquer ? Comment des pays également développés, et aussi "tertiaires" les uns que les autres, peuvent-ils être aussi différents ? Une comparaison, qui porte sur les quatre pays nordiques, quatre pays "anglo-saxons", et quatre pays d'Europe du "Centre-Ouest" (France, Allemagne, Pays-Bas et Belgique), permet de relativiser les résultats des innombrables travaux qui, depuis dix ans, se focalisent sur les Etats-Unis, dès lors qu'il est question de savoir comment, en France, nous pourrions favoriser la création d'emplois dans les services en nous inspirant du modèle américain.

L'économie des services : de forts contrastes entre les pays

Le poids des différents services

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L'examen des données internationales disponibles sur les structures de l'activité par grands secteurs conduit immédiatement à repérer deux secteurs très inégalement représentés selon les pays concernés. Il s'agit, d'une part, des services personnels et du commerce (secteur SPC, dont les deux branches les plus importantes sont le commerce de détail et les restaurants et hôtels), et d'autre part, des "services sociaux" qui, dans les nomenclatures internationales, regroupent essentiellement l'éducation, la santé et les administrations publiques (en France, cela correspond à peu près aux "services administrés" des comptes nationaux).

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L'examen des données (tableau 1) fait immédiatement apparaître un fort contraste entre deux pôles de pays développés. Le premier pôle est le type anglo-saxon, dont les Etats-Unis forment la variante extrême, mais dont se rapproche, en Europe, le Royaume-Uni. Le second pôle est celui des quatre pays nordiques. Assez curieusement, ces deux pôles regroupent les pays qui détiennent les records du monde de la tertiarisation de l'emploi. D'un côté comme de l'autre, ce sont des économies de services par excellence, mais ce ne sont pas les mêmes services qui se signalent.

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Le type anglo-saxon de structure tertiaire s'oppose d'abord au type nordique sous l'angle du poids relatif du secteur des services personnels et commerciaux (SPC). On rejoint ici les constats de Piketty (1997), qui se limitait à une comparaison entre la France et les Etats-Unis. De façon approximative, le type anglo-saxon de structure tertiaire contient un secteur de services personnels et commerciaux qui regroupait, en 1997, 25 % à 28 % de l'emploi total, contre seulement 17 à 19 % pour le type nordique. Il faut bien voir que cet écart est énorme, pour des pays dont les niveaux de vie sont voisins (à l'exception des Etats-Unis, dont le PIB par tête est nettement plus élevé). Un écart de 10 points d'emploi pour le seul secteur SPC (ce qui est l'écart entre les Etats-Unis et la Suède) équivaudrait, en France, à 2,4 millions d'emplois !

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Le second contraste frappant entre ces deux types de structure tertiaire concerne le poids des services sociaux dans l'emploi total. En gros, le type anglo-saxon de structure tertiaire de la fin des années 1990 contient autour de 25 % d'emplois dans les services sociaux, contre 30 à 35 % pour le type nordique. Une autre façon de dire la même chose est la suivante : la Suède a environ 10 points de moins d'emploi que les Etats-Unis dans le secteur SPC, mais elle en a 9 de plus dans les services sociaux.

Tableau 1. Le poids des services personnels et commerciaux (SPC) et des services sociauxTableau1
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On pourrait situer les autres pays développés en fonction de leur distance par rapport à ces deux pôles. Mais ce n'est pas l'objectif ici poursuivi.

Emploi et travail : les deux modèles

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Ce critère est plus difficile à traduire en indicateurs comparatifs que le précédent, car les classifications internationales des emplois en fonction de leur statut et de la qualification du travail sont beaucoup plus incertaines que celles qui concernent les branches. On peut toutefois s'appuyer sur divers travaux portant sur quelques pays représentatifs des trois groupes déjà dégagés. Ils sont suffisamment clairs et convergents pour faire apparaître, à nouveau, un fort contraste entre le type anglo-saxon dualiste, dont les Etats-Unis constituent l'exemple majeur, et le type nordique d'emplois à forte présence de statuts professionnels, avec le même ensemble intermédiaire de pays européens, dont la France et l'Allemagne.

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Le type anglo-saxon s'oppose d'abord au type nordique par le poids beaucoup plus important d'emplois de services de très mauvaise qualité, en termes de rémunérations, de protection sociale, de taux de turn-over et de conditions de travail (dont la durée). Le contraste ne porte donc pas sur la "moyenne" (il y a, dans les pays anglo-saxons, un important pôle supérieur d'emplois de bonne qualité et à très haut niveau de rémunérations), mais sur l'existence et le poids d'un pôle inférieur à statut très dégradé. Une étude de l'OCDE (2001) montrait que, en 1999, le taux d'emploi (part de la population active occupée dans la population en âge de travailler) dans les services était très nettement supérieur aux Etats-Unis à la moyenne de l'Union européenne, mais que ce "supplément" était réparti en 7,5 points de plus dans les activités à bas salaires et 6,9 points de plus dans les activités à hauts salaires (avec un taux semblable pour les salaires moyens). Cela donne une idée du dualisme qui règne dans les emplois de services américains. Un exemple : en Suède, les bas salaires du commerce de détail ou des services personnels étaient de l'ordre de 10 euros de l'heure en 2002, à comparer avec le Smic en France (6,83 euros) et avec le salaire minimum fédéral américain (5,15 dollars, soit environ 5,30 euros en parités de pouvoir d'achat).

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Le contraste entre les deux types n'est pas moins grand selon le critère de la qualification et de la formation professionnelle dans les services. Le type anglo-saxon est à nouveau caractérisé par un fort dualisme, à l'opposé du type nordique de la qualification professionnelle de masse. Dans leur étude comparative des "systèmes nationaux de production et d'innovation", Amable, Barré et Boyer (1997) notent que les Etats-Unis, le Canada et l'Australie sont caractérisés par une faible importance de la formation continue, à l'inverse de l'Allemagne et des pays scandinaves, ces derniers ayant par ailleurs des systèmes efficaces de requalification des personnes en cas de mobilité plus ou moins contrainte. La recherche européenne coordonnée par Mermet et Lehndorff (2001) met en évidence, dans les pays nordiques, des niveaux de qualification et de professionnalisation très élevés - inconnus ailleurs - dans le secteur des services sociaux, notamment dans la santé et les aides à domicile aux personnes âgées. Dans les pays scandinaves et aux Pays-Bas, même lorsque les soins à domicile aux personnes âgées sont délégués au secteur privé et associatif, les standards publics de qualité et de formation professionnelle sont élevés. En Suède, on exige que les personnels aient une formation professionnelle de trois ans. A l'inverse, dans d'autres pays, et plus particulièrement dans les pays anglo-saxons, la tendance actuelle dans la santé et les autres services sociaux est à la création massive, à des fins de réduction des coûts, d'emplois de non-professionnels dépourvus de formation spécialisée. Ces salariés, souvent baptisés "assistants" ou "aides" (assistants ou aides de soins, de santé, de rééducation, d'éducation, etc.), n'ont aucune qualification spécifique. Ainsi, dans les projections d'emploi américaines du Bureau of Labor Statistics (BLS) jusqu'en 2010, on trouve, parmi les emplois ayant de fortes perspectives de croissance, une multitude d'emplois de ce type, dont les exigences de qualification sont résumées par "formation courte acquise sur le tas" ou, dans le meilleur des cas, "formation de durée modeste acquise sur le tas".

Services marchands et non marchands : le troisième contraste

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Les économies de services des pays développés auxquels nous nous intéressons diffèrent assez profondément en fonction d'un critère que, pour simplifier, nous désignerons en employant les qualificatifs de "marchand" et "non marchand". Pour repérer les différences entre les pays selon ce troisième critère, nous avons retenu trois indicateurs (tableau 2) : le poids de l'emploi public dans l'emploi national total, le montant des ressources (fiscales et non fiscales) de l'Etat et de la sécurité sociale en proportion du PIB, et, toujours en proportion du PIB, la dépense publique consacrée à ces deux énormes secteurs de services que sont l'éducation et la santé. L'examen des données relatives à ces trois critères renforce encore le contraste entre le type anglo-saxon et le type nordique d'économie de services. Le premier type est caractérisé par une écrasante domination de la régulation marchande concurrentielle des services. Le second contient un vaste secteur de services publics ou à haut niveau de dépenses et de régulation publiques. Les autres pays se trouvent à nouveau, pour la plupart d'entre eux, dans une situation intermédiaire sur chacun des indicateurs.

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La question principale qui se trouve posée à ce stade est la suivante : est-il possible d'interpréter cette diversité des types d'économies capitalistes très tertiaires sur la base de "facteurs" économiques et sociaux au-delà des trois critères descriptifs précédents ?

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L'examen des travaux existants et des données disponibles nous conduit à privilégier une explication faisant jouer un rôle majeur à deux types de "conventions nationales". Par conventions, on entendra, dans le langage de la théorie française du même nom, des cadres cognitifs largement partagés, souvent implicites, qui ont en général une longue histoire. Ce sont des "grandeurs", des valeurs, des conceptions du bien et du juste. On ne peut guère les repérer directement que dans des textes et des discours. Mais on peut aussi les identifier indirectement sur la base de certains de leurs résultats (et de la faible contestation de ces résultats) dans les pays concernés, sur de longues périodes. C'est ce qui sera fait ici.

Tableau 2. Indicateurs de poids du secteur non marchandTableau2
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Les deux types de conventions nationales qui jouent ici ce rôle sont, d'une part, les "conventions d'égalité et de solidarité nationale", et d'autre part, les "conventions de genre et de famille". Les premières portent sur l'égalité (ou l'inégalité) et la solidarité entre classes et groupes sociaux (mais aussi entre générations et entre territoires) à l'échelle d'un pays, et elles seront ici limitées à l'égalité et à la solidarité économiques. Les conventions de genre et de famille portent aussi sur l'égalité, mais cette fois entre les hommes et les femmes, dans la sphère économique, dans la sphère domestique, mais aussi dans la sphère politique, vu son influence sur l'égalité professionnelle.

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Le fond de notre interprétation peut se résumer ainsi : une société très inégalitaire (inégalités de classes et de genres) ne peut pas avoir la même économie de services qu'une société égalitaire. D'autres facteurs peuvent, sur cette base, avoir une influence et infléchir les modèles dans tel ou tel sens, mais ces deux types de conventions sont les plus sûrs "prédicteurs" du type d'économie de services qui existe dans un pays. Avant de fournir les éléments d'une démonstration de cette thèse, nous allons présenter un petit nombre d'indicateurs empiriques de l'état actuel des deux types de conventions retenues dans les pays concernés.

Quelques indicateurs des conventions d'égalité et de genre

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La question qui nous occupe n'implique pas de dresser un bilan de toutes les formes d'égalité ou d'inégalité économique et sociale dans les pays considérés. On se limitera aux indicateurs figurant dans les tableaux 3 et 4.

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Le tableau 3 contient cinq indicateurs synthétiques d'inégalité économique et de solidarité nationale (et internationale, pour les deux derniers indicateurs). Le terme de solidarité recouvre à la fois l'idée de réduction des inégalités, celle de protection financière universelle contre les principales insécurités économiques (chômage et pauvreté, maladie, vieillesse, prestations familiales), et celle de développement durable (solidarité entre générations sous l'angle de la préservation des ressources naturelles). D'où les indicateurs de "générosité" de la protection sociale, d'aide publique au développement et d'émissions de dioxyde de carbone par habitant.

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Le contraste entre le modèle anglo-saxon et le modèle nordique n'est nulle part aussi fort que pour les indicateurs des conventions d'égalité et de solidarité. Les Etats-Unis détiennent tous les records du monde développé en matière de pauvreté, d'inégalités et d'égoïsme économique (indicateurs 4 et 5). Le rapport interdécile des revenus va de 12 à 17 pour trois des quatre pays anglo-saxons (le Canada étant moins inégalitaire), contre seulement 5,1 à 5,7 pour les quatre pays nordiques. Les taux de pauvreté vont de 12 à 17 % dans le type anglo-saxon, contre 5 à 9 % pour le type nordique. La part des dépenses de protection sociale dans le PIB est environ 50 % plus élevée dans les pays nordiques, et la part de l'aide publique au développement y est trois à dix fois supérieure, sauf pour la Finlande.

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Le tableau 4 regroupe huit indicateurs des conventions de genre et de famille, lesquels, à nouveau, font tous apparaître un contraste parfois faible (indicateurs 1 et 2), parfois fort (la plupart des autres indicateurs), entre les pays nordiques et les pays anglo-saxons. Les écarts les plus importants concernent la représentation politique des femmes et la question de l'égalité professionnelle des femmes et des hommes en relation avec les activités de soins aux enfants.

Tableau 3. Cinq indicateurs des conventions nationales d'égalité et de solidaritéTableau3
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Les classements des lignes 5 et 6 seront explicités et commentés au paragraphe suivant. La relative proximité des données concernant la France et l'Allemagne dans ce tableau cache des différences qui seraient très importantes si l'on pouvait distinguer la partie occidentale et la partie orientale de l'Allemagne, ce qui n'est fait que pour la ligne 8 (où le premier chiffre correspond à la partie Est et le second à la partie Ouest), et pour la ligne 3, où le second chiffre indique la situation de l'Allemagne de l'Ouest en 1990.

Conventions d'égalité et de genre et modèles d'économie et de société de services

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Il reste à fournir des indications sur la façon dont les conventions d'égalité et de genre influent, ensemble ou séparément, sur la construction et la reproduction des types d'économie de services dégagés dans les paragraphes précédents.

Tableau 4. Huit indicateurs des conventions de genre et de familleTableau4

Le rôle des conventions d'égalité et de solidarité

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Les conventions d'égalité jouent un rôle essentiel, d'abord, comme déterminant du poids relatif, dans l'emploi total, du secteur des services personnels et commerciaux (SPC) et du secteur des services sociaux. Le raisonnement peut débuter d'une façon élémentaire et purement économique. Dans une économie de services (celle des Etats-Unis) où les 10 % les plus riches ont des revenus plus de 17 fois supérieurs à ceux des 10 % les plus pauvres, l'intérêt économique personnel (rapport entre l'utilité estimée du service et le prix payé) qu'il y a pour les plus riches à se "faire servir" par des gens qui gagnent 17 fois moins qu'eux est énorme. Les inégalités de revenus ne créent pas seulement des inégalités de consommation et de patrimoine. Elles rendent très peu coûteux tous les services peu qualifiés (et encouragent ainsi leur expansion), parce que le coût relatif de ces services est plus ou moins indexé sur les salaires les plus faibles, qui sont aussi (avec les minima sociaux) les revenus les plus faibles. L'intérêt des plus riches à bénéficier de multiples services personnels (qu'ils soient fournis dans des rapports de gré à gré ou, cas bien plus important, par des entreprises) est évidemment bien plus faible dans une économie nordique, où le "rapport interdécile" précédent n'est que de 5,3. Si l'on ne se limite plus aux extrêmes (les 10 % du haut et du bas) et que l'on retient les 20 % du haut et du bas, le "rapport interquintile" des revenus reste énorme aux Etats-Unis (il vaut 9,0), alors qu'il n'est que de 3,6 environ dans les pays nordiques.

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Ce seul fait constitue, dans tout pays très inégalitaire, une considérable incitation économique au développement de services marchands personnels, domestiques, commerciaux, de livraisons à domicile, de restauration, etc. A l'inverse, la domination de conventions égalitaires est un frein évident à la création d'emplois pour ce genre de services. Les pays les plus égalitaires ont bien sûr besoin d'hôtels et de restaurants, de commerces de détail, de certaines livraisons à domicile, etc. Mais, compte tenu des conventions d'égalité (notamment salariales) qui y dominent, les choix qui y prévalent vont dans le sens d'une limitation de ces services au "strict nécessaire" (une notion, elle aussi, conventionnelle). Ils vont aussi dans le sens d'une organisation moins intensive en main-d'oeuvre peu qualifiée (et plus intensive en capital et en personnel qualifié) pour ceux de ces services qui s'y prêtent, ainsi que de la quasi-inexistence de toute une série de "petits boulots de services" pour des fonctions que les consommateurs ont tout intérêt à remplir eux-mêmes, ou qu'ils ne sont pas habitués à valoriser.

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Il n'y a pratiquement pas de femmes de ménage en Suède (ni de nombreux autres services personnels et domestiques fonctionnant sous le régime des "particuliers-employeurs", si répandu aux Etats-Unis, mais assez présent aussi en France), essentiellement parce qu'il n'y a ni offre ni demande. Ni offre : les femmes suédoises ont en effet d'autres projets professionnels que des emplois de gré à gré sans perspectives, et elles ont en outre des possibilités de les faire aboutir. Ni demande : à supposer que des sociétés de services personnels proposent de tels services domestiques marchands, leur coût horaire serait exorbitant (autour de 20 euros, compte tenu des niveaux des salaires et des charges) au regard des normes américaines et même françaises, mais aussi compte tenu de la faiblesse des écarts de revenus en Suède. Comme, par ailleurs, des services publics de bonne qualité existent en matière de garde d'enfants et d'aide (professionnelle) à domicile aux personnes âgées (voir plus loin), les "emplois de serviteurs" sont quasiment inexistants.

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Par ailleurs, l'existence de fortes inégalités de revenus conduit aussi à ce que les services aux ménages - et certains services sociaux - fonctionnent de façon dualiste, "à deux vitesses", avec un pôle de services sophistiqués que peuvent se payer les consommateurs les plus riches, et un pôle de services à bas prix et de faible qualité pour les clients modestes. La segmentation sociale de la production et du marché est alors très prononcée dans les services des hôtels, des restaurants, des loisirs, de la culture, et même de la santé, de l'éducation et de la justice, lorsque ces services sont devenus largement marchands. Le coût d'une année d'études dans une grande université privée américaine comme Princeton, frais d'inscription et hébergement compris, se situe entre 28 000 et 30 000 dollars. Dans une université privée moins prestigieuse, cela reste de l'ordre de 20 000 à 25 000 dollars. Autant dire que, même avec un système de bourses assez développé pour les étudiants de milieux modestes, ce "service" reste inaccessible à un grand nombre de ses usagers potentiels, qui devront soit s'en passer, soit se tourner vers des universités publiques moins prestigieuses (qui ne sont d'ailleurs pas gratuites, tant s'en faut).

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Le dualisme de la nature des services produits accompagne et renforce alors le dualisme des emplois de services et permet de comprendre la multiplication d'emplois de non-professionnels et de personnel non qualifié, peu payé et peu formé, dans les services aux personnes et les services sociaux.

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Les conventions d'égalité influent aussi sur le poids plus ou moins important des services sociaux, et sur la part relative des services marchands et non marchands. D'abord, dans un pays égalitaire, on tendra à considérer que la plupart des services sociaux (notamment l'éducation, la santé, la garde d'enfants et les soins à domicile aux personnes âgées) doivent être accessibles à tous les citoyens à un prix abordable (ou gratuitement), et avec peu de discriminations de qualité. Le bénéfice de ces services relève alors de droits universels, et cela est favorable à leur expansion à tous les segments de la population et à tous les territoires. On comprend ainsi pourquoi le poids des services sociaux est d'autant plus important que les inégalités sont faibles, avec une corrélation statistique très forte (Mermet et Lehndorff, 2001).

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Par ailleurs, comme il ne saurait être question d'organiser ces services selon un système "à deux vitesses", les standards de qualité et de qualification des personnes sont élevés. De ce fait, ces services sociaux "universels" sont, d'une part, coûteux (et, étant à la fois universels et coûteux, ils vont prendre un poids considérable dans l'économie) et, d'autre part, très fortement régulés par les pouvoirs publics, afin d'assurer leur universalité. Or, plus la régulation publique des services est forte, et plus le coût relatif est élevé, avec peu de segmentation autorisée, moins il y a de probabilité que le secteur privé voie un intérêt à les investir et à y faire jouer la concurrence. La concurrence par les prix se heurte vite aux standards universels de qualité, et la concurrence par la qualité ne peut guère jouer sur la segmentation, qui est son arme usuelle.

Le rôle des conventions de genre et de famille

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Ce rôle est plus complexe, mais non moins important. Un résultat bien connu des travaux sur la croissance des services est le lien qui existe entre la progression de l'activité professionnelle des femmes et le développement de toute une série de services "de substitution", publics ou privés, dont l'emploi est souvent majoritairement féminin, et qui résultent d'une sorte d'"externalisation" de tâches domestiques massivement prises en charge par les femmes. Ce genre de constat n'est ni faux ni inutile, mais il est très insuffisant pour comprendre la diversité des types d'économie de services que nous avons repérés, notamment parce qu'il ne fait pas de différence entre les modalités égalitaires et inégalitaires de participation des femmes au marché du travail. En particulier, la problématique de la "conciliation" entre travail et famille peut très bien faire apparaître de bons résultats pour les pays anglo-saxons, mais c'est parce qu'aucune différence n'est faite entre les formes égalitaires et inégalitaires de conciliation. Nous nous appuierons, pour aller plus loin, sur l'analyse du chercheur suédois Korpi (2001). Cet auteur établit un classement synthétique de 18 pays développés en fonction du degré d'existence et d'importance de dispositifs publics favorables à un modèle familial "égalitaire", c'est-à-dire d'apport le plus égalitaire possible de ressources économiques par l'homme et la femme, sur la base de statuts professionnels aussi proches que possible. Korpi utilise à cet effet quatre grands indicateurs, qui concernent : les services de garde de très jeunes enfants (moins de 2 ans) toute la journée et pendant toute la semaine ; les congés de maternité payés ; les services de soins à domicile aux personnes âgées (faute de tels services, ce sont souvent les filles de ces personnes âgées qui sont supposées dispenser ces soins) ; les congés de paternité payés. Le classement ainsi obtenu est très clair (tableau 4, ligne 5). En tête, on trouve les quatre pays nordiques. En queue de classement, les pays anglo-saxons (Royaume-Uni, Canada, Australie et, en 17e position, les Etats-Unis).

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L'analyse de Korpi s'appuie sur une autre dimension, plus traditionnelle, qui est celle de l'importance des politiques familiales "en général" : dispositifs publics de soutien à la famille nucléaire, sans considération d'égalité entre les hommes et les femmes, voire jouant explicitement contre cette égalité pour certains dispositifs qui présupposent ou encouragent la présence de la mère au foyer. Le classement qu'il obtient est très différent du précédent (tableau 4, ligne 6). On trouve, en tête, la Belgique, l'Allemagne et la France (un intéressant retour du groupe européen continental), puis un ensemble de pays un peu hétérogène dont font partie les pays nordiques (mais aussi l'Italie et les Pays-Bas), et, enfin, à nouveau en queue de classement, les pays anglo-saxons (les Etats-Unis fermant la marche) et le Japon.

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En croisant ces deux critères, l'auteur aboutit à un schéma en forme de typologie des 18 pays, sous l'angle de leurs conventions de famille et de genre. Trois types se dégagent assez nettement. En premier lieu, le "modèle à orientation marchande" : il correspond pour l'essentiel aux pays de notre modèle anglo-saxon, marqués par la faiblesse aussi bien de leurs politiques familiales générales que de leurs politiques d'égalité professionnelle entre les genres. Le modèle qui en est le plus éloigné est le modèle "égalitaire", qui regroupe les quatre pays nordiques : fort soutien public à l'égalité (notamment professionnelle) des genres, soutien assez important, mais pas exceptionnel, à la famille. Le troisième type, plus hétérogène, est qualifié de "general family", en raison du poids élevé de conventions de soutien à la famille nucléaire, mais un soutien neutre vis-à-vis des inégalités de genre, voire les renforçant parfois.

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On ne peut qu'être frappé par la congruence entre cette typologie et celle que nous avons proposée sur la base de critères totalement distincts. Comment interpréter cette forte correspondance ? Nous le ferons en montrant, comme cela vient d'être fait pour les conventions d'égalité, que selon le type de conventions de genre et de famille qui domine, ce ne sont pas les mêmes services, en quantité, en qualité d'emploi et en qualifications, qui sont favorisés.

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Commençons par le premier des trois modèles de Korpi, celui où il n'y a guère de soutien à la famille et guère d'appui public à l'égalité des genres (cas des pays anglo-saxons). L'incitation économique au travail des femmes est alors élevée, en raison de la faiblesse des allocations familiales ou de déductions fiscales "familialistes", surtout pendant les périodes de croissance économique. Mais comme il n'y a guère de dispositifs favorables à l'égalité professionnelle des hommes et des femmes, la tendance "naturelle", compte tenu de l'histoire de la famille dans les pays développés, est celle d'un travail féminin (à temps plein ou à temps partiel : cela dépend notamment des besoins de main-d'oeuvre) dont le statut et le revenu restent très inférieurs à ceux des hommes. Les femmes occupent alors principalement des emplois peu qualifiés dans le commerce de détail et les services marchands aux ménages, ainsi que dans le segment d'emploi le moins valorisé des services sociaux. Elles ont tendance à interrompre leur activité ou à travailler à temps partiel court pour s'occuper de leurs jeunes enfants (voir les taux d'activité des mères au Royaume-Uni, tableau 4) ou de leurs parents âgés, vu la faiblesse des dispositifs de garde d'enfants et de soins à domicile. Pour toutes ces raisons, la majorité d'entre elles n'a pas de carrière professionnelle digne de ce nom, et l'écart des salaires horaires masculins et féminins est important. La faiblesse des salaires féminins et la tendance à la concentration de leur activité dans les services marchands aux particuliers, le commerce et les postes les moins qualifiés des services sociaux, renforce le dualisme des emplois, des qualifications et des revenus. Si, par ailleurs - ce qui est le cas de fait -, les inégalités générales de revenus sont importantes, les deux types de conventions conjuguent leurs effets et "produisent" les caractéristiques du type anglo-saxon d'économie de services : poids très important du secteur SPC (très majoritairement féminin), services sociaux dualistes et relativement peu développés, faiblesse de la qualité moyenne des emplois, des qualifications et des salaires dans ces secteurs, et prédominance de la régulation marchande dès lors que l'Etat se veut le plus "absent" possible et qu'en particulier il limite volontairement son pouvoir de réduction des inégalités de classe et de genre.

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Pour sa part, la convention "égalitaire", avec son fort soutien à l'égalité professionnelle des hommes et des femmes et son soutien important, mais non exceptionnel, à la famille en général, est, elle aussi, très favorable à la participation des femmes à l'activité professionnelle (ligne 1 du tableau 4). Mais l'exigence d'égalité professionnelle oriente autrement ce haut niveau d'activité féminine, en poussant au rapprochement des profils professionnels des hommes et des femmes. Dans les faits, des discriminations importantes subsistent, y compris en Suède. Tout juste peut-on dire qu'elles sont plus réduites qu'ailleurs. Les femmes occupent, dans cette configuration, des emplois de services nettement plus qualifiés et mieux payés que dans le modèle précédent, ce qui contribue à réduire les inégalités salariales en général. L'emploi féminin est moins fortement orienté vers les services marchands du secteur SPC, et il l'est beaucoup plus vers d'autres secteurs, dont le secteur des services sociaux, très développé et qualifié, presque entièrement public ou soumis à une forte régulation publique. Dans ce secteur notamment, la possibilité pour les femmes de concilier une activité continue (autorisant une carrière) et les temps domestiques et de soins aux enfants (par ailleurs mieux partagés avec les hommes) est particulièrement élevée, même quand cela passe par le recours, à certaines périodes, à du temps partiel long et "réversible", moins handicapant dans un parcours professionnel (bien que toujours discriminant). On voit donc que des discriminations subsistent, qui concernent notamment le temps partiel et la forte concentration des emplois féminins dans le (vaste) secteur public. Mais cette seconde inégalité est, dans l'état actuel des choses, plutôt favorable pour réduire les écarts entre les carrières et les salaires masculins et féminins.

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Il reste le cas du groupe de pays où domine la convention de "soutien général à la famille", avec un soutien modeste ou faible à l'égalité professionnelle entre hommes et femmes. Il s'agit notamment de la Belgique, de la France et de l'Allemagne. Dans ce dernier pays, un écart important existe entre la partie occidentale et la partie orientale, de sorte que les statistiques nationales masquent des situations contrastées. Quoi qu'il en soit, dans ce groupe de pays, qui est plus hétérogène que les deux précédents, les taux d'activité des femmes sont relativement faibles, et ils le sont surtout par rapport aux taux masculins. D'un côté, en effet, certaines politiques familiales et fiscales exercent des effets contradictoires sur la participation des femmes au marché du travail ou sur l'encouragement au temps partiel féminin dans les services personnels et le commerce. De l'autre, le relatif soutien à l'égalité des hommes et des femmes dans certains de ces pays (et en particulier dans le secteur des services sociaux, généralement non marchands) améliore sensiblement les choses par rapport aux discriminations salariales anglo-saxonnes, et limite un peu le dualisme des services. En réalité, ce groupe est assez éclaté. C'est plutôt une collection de cas nationaux intermédiaires, qui restent divers, en tension entre les modèles polaires et leurs conventions fondamentales.

Conclusion

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Au terme de cette analyse, on aboutit bien à deux grands modèles assez opposés d'économie et de société de services, caractérisés à la fois par des indicateurs empiriques concernant les "structures" des activités et des emplois de service, et par le rôle qu'y jouent deux types de conventions sociales, auxquelles sont attachés des dispositifs et des institutions de régulation. Bien entendu, ces conventions ne sont pas des invariants historiques. Elles peuvent évoluer, voire entrer en crise, et l'on n'a pas cherché dans ce texte à retracer leur histoire. Il est clair, par exemple, que les conventions de genre du début des années 2000 ne sont plus celles des années 1950, et cela est vrai également des conventions d'égalité. Tout juste peut-on dire que, au stade actuel, celles qui prévalent dans les deux modèles les plus contrastés ont au moins deux ou trois décennies d'existence et semblent assez robustes.

Tableau 5. Indicateurs économiques, scientifiques et technologiques (2000)Tableau5
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Ces deux modèles sont des candidats potentiels dans la recherche d'une voie européenne d'économie et de société de services. Le modèle anglo-saxon a pour lui une puissance économique et politique bien supérieure, qui se traduit notamment dans les interventions américaines très efficaces à l'OMC en vue d'une libéralisation internationale des services pouvant concerner potentiellement presque tous les services publics, les services sociaux (éducation, santé) et la culture, mais aussi la protection sociale, les retraites, etc. Le modèle nordique, qui a pour lui un bilan assez flatteur sur le plan de l'économie, de l'innovation et de la technologie (voir le tableau 5 pour des données traditionnelles), mais aussi sur ceux de la cohésion sociale et de l'égalité des sexes, fait figure de David face à Goliath. C'est donc dire que rien n'est écrit.


Bibliographie

  • Amable B., Barré R. et Boyer R. (1997), Les Systèmes d'innovation à l'ère de la globalisation, Paris, Economica.
  • Mermet E. et Lehndorff S. (coord.) (2001), "New forms of employment and working time in the service economy", rapport pour la Commission européenne, Bruxelles.
  • Gadrey J. (2003), Socio-économie des services, Paris, coll. Repères, La Découverte.
  • Korpi W. (2001), "Class, gender and inequality. The role of welfare states", in Kohli M. et Novak M., Will Europe Work ?, Londres, Routledge.
  • OCDE (2001), Perspectives de l'emploi 2001, Paris.
  • Piketty T. (1997), La Création d'emplois en France et aux Etats-Unis, Notes de la Fondation Saint-Simon, décembre.
  • Pnud (2002), Rapport sur le développement humain 2002, Bruxelles, De Boeck.

Notes

[1]

Cet article s'appuie pour une part sur le dernier chapitre de mon livre Socio-économie des services (La Découverte, coll. Repères, 2003).

Plan de l'article

  1. L'économie des services : de forts contrastes entre les pays
    1. Le poids des différents services
    2. Emploi et travail : les deux modèles
    3. Services marchands et non marchands : le troisième contraste
  2. Quelques indicateurs des conventions d'égalité et de genre
  3. Conventions d'égalité et de genre et modèles d'économie et de société de services
    1. Le rôle des conventions d'égalité et de solidarité
    2. Le rôle des conventions de genre et de famille
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Gadrey Jean, « Modèle nordique vs modèle anglo-saxon », L'Économie politique 3/2003 (no 19) , p. 72-89
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-3-page-72.htm.
DOI : 10.3917/leco.019.0072.


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