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L'Économie politique

2003/3 (no 19)


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Ces dernières années, les capitaines de nombreuses industries - musique, cinéma, édition, logiciels, médicaments... - se sont répandus en imprécations contre le piratage de leurs profits. La protection du copyright et des licences est mise en échec par les nouvelles technologies, qui copient et distribuent rapidement leurs produits sur des marchés de masse. Et dès qu'un producteur découvre un moyen de crypter un DVD ou un logiciel afin d'en interdire la copie, il y a un hacker à Seattle, Reykjavik ou Manille qui trouve comment le contourner. L'industrie de la musique a tenté d'éradiquer la menace de la façon la plus ostensible possible, en attaquant devant les tribunaux Napster, le très populaire service Internet qui branchait ses clients sur les musiques qu'ils désiraient et leur permettait de les télécharger gratuitement sous forme de fichiers numériques. Napster a perdu le procès et a été liquidé, mais des services identiques subsistent.

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Les empoignades à propos de tels services ont mis en valeur une question plus large : comment une économie encourage-t-elle le mieux l'innovation ? Les brevets et les copyrights la nourrissent-ils ou l'étouffent-ils ? Est-on allé trop loin dans la protection de la propriété intellectuelle ?

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Dans un texte qui a été beaucoup remarqué (et sérieusement critiqué), car il remettait en question l'opinion traditionnelle, les économistes Michele Boldrin et David K. Levine répondent à cette question par un "oui" tonitruant. Dans un rapport publié par la Banque de réserve fédérale de Minneapolis intitulé "L'innovation en concurrence parfaite", ils écrivent que les copyrights, brevets et autres droits similaires accordés par le gouvernement ne servent qu'à renforcer un monopole, avec tous ses inconvénients, prix élevés et limitation des quantités produites, et qu'ils freinent les futures innovations. Si l'on va plus loin, avancent-ils, la théorie économique montre que des marchés parfaitement concurrentiels peuvent tout à fait récompenser (et par là même stimuler) l'innovation, rendant superflus et peu rentables les copyrights et les brevets.

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Les réactions ont été diverses. Robert Solow, l'économiste du MIT qui a obtenu un prix Nobel en 1987 pour ses travaux sur la théorie de la croissance, a écrit à Boldrin et Levine qu'il considérait ce texte comme une "révélation" et leur a suggéré de nouveaux perfectionnements. Danny Quah, de la London School of Economics, estime que leur analyse est "un exposé important et profond" qui "cherche à renverser près d'un demi-siècle de pensée économique officielle sur la propriété intellectuelle". Mais Benjamin Klein, de UCLA, trouve leur travail "irréaliste", et Paul Romer, un économiste de Stanford dont la nouvelle - et révolutionnaire - théorie de la croissance est la cible de nombreuses critiques de la part de Boldrin et Levine, considère que leur logique est défectueuse et leurs hypothèses peu plausibles.

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"En fait, nous n'affirmons pas que nous avons inventé quelque chose de nouveau, dit Boldrin. Nous décrivons ce qui, pensons-nous, existe depuis qu'il y a de l'innovation." Quoi qu'il en soit, ils travaillent à contre-courant d'une opinion bien établie qui approuve, voire épouse la cause des droits de propriété intellectuelle, et leur combat est décidément difficile.

L'opinion traditionnelle

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Dans les années 1950, Solow a montré que le changement technologique était une des sources principales de la croissance, mais ses modèles considéraient que ce changement était déterminé par des éléments extérieurs aux forces purement économiques. Dans les années 1960, Kenneth Arrow, Karl Shell et William Nordhaus ont analysé la relation entre les marchés et le changement technologique. Ils ont conclu que les marchés libres pouvaient ne pas réussir à optimiser le niveau d'innovation.

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Dans un célèbre article de 1962, Arrow explique pourquoi la concurrence parfaite risque de ne pas parvenir à une allocation optimale des ressources en matière d'invention. "Nous pensons qu'une économie libérale sous-investit en invention et en recherche (par rapport à un idéal), parce que c'est risqué, parce que le produit peut ne convenir que dans une certaine limite et à cause des rendements croissants." Ces risques paraissent bien être un obstacle à l'investissement dans le changement technologique. Toutes les heures et tous les dollars dépensés en recherche et développement (R&D) déboucheront-ils sur un produit profitable ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? L'incertitude du succès diminue le désir d'essayer. La plus grande partie de l'article d'Arrow passe en revue les moyens économiques de gérer l'incertitude, aucun d'eux n'étant infaillible.

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Un second problème, que les économistes appellent l'"inappropriabilité", est la divergence entre le bénéfice social et le bénéfice privé - dans ce cas, la différence entre l'avantage que la société va tirer d'une invention et le profit que va en tirer l'inventeur. Vais-je essayer d'inventer la roue, si l'humanité tout entière bénéficie immensément de mon invention mais que je ne touche que 1 000 euros ? Peut-être pas. Des droits de propriété bien définis vont permettre de régler le problème.

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Le troisième obstacle est l'indivisibilité. L'invention implique une dépense préalable substantielle (en temps ou en argent) avant qu'un seul exemplaire de la chanson, de la formule ou du livre n'existe. Mais ensuite, on peut faire des copies pour un pourcentage infime de ce coût. Ces indivisibilités sont la conséquence d'économies d'échelle considérables. Si un investissement d'un million de dollars ne permet de produire qu'une unité d'une invention - le prototype -, avec deux millions, en revanche, on va produire le prototype, augmenté de milliers ou de millions de copies. La concurrence parfaite ne prend pas bien en compte ces économies d'échelle. Sur des marchés libres et sans barrière à l'entrée, le prix des produits tend à s'établir au coût marginal (dans le cas présent, le coût de la dernière copie), ce qui ne couvre pas l'énorme mise de fonds initiale - c'est-à-dire la grande indivisibilité nécessaire à la création du prototype. Les inventeurs n'auront aucune incitation financière à concrétiser leurs idées, et la société en sera privée.

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Les rendements croissants semblent donc plaider en faveur d'une forme de monopole et, à la fin des années 1970, Joseph Stiglitz et Avinash Dixit développent un modèle de croissance avec concurrence monopolistique - c'est-à-dire une concurrence limitée avec économies d'échelle. C'est un modèle dans lequel de nombreuses firmes sont en concurrence sur un marché donné, mais dont aucune n'est strictement suiveuse en matière de prix : chacune a une certaine possibilité de réduire sa production et d'augmenter ses prix, comme un monopoleur. Autrement dit, c'est un modèle de croissance sans concurrence parfaite. Le modèle Dixit-Stiglitz est aujourd'hui très utilisé, avec l'hypothèse sous-jacente que la croissance économique nécessite des changements technologiques impliquant des rendements croissants, donc une concurrence imparfaite.

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Paul Romer, de Stanford, a formalisé la plus grande partie de ces travaux dans les années 1980 et 1990, donnant naissance à ce qu'il a appelé la théorie de la croissance endogène. L'idée était que le changement technique - l'innovation - devait être traité comme une variable endogène, et non comme une variable exogène, comme le faisait Solow. Il en résultait que les variables économiques telles que les taux d'intérêt et l'impôt, tout comme les subventions à la recherche et à l'enseignement technique, pouvaient influencer le niveau d'innovation.

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Romer développe les idées d'Arrow, Shell et Nordhaus, en créant de nouveaux termes, en intégrant l'économie de l'innovation et en étendant le modèle de croissance de Dixit-Stiglitz à ce qu'il appelle la "nouvelle théorie de la croissance". Parallèlement, Robert Lucas, de l'université de Chicago, prix Nobel 1995, a mis en évidence l'importance du capital humain dans la croissance économique. Et juste avant l'apparition de tout ce travail sur la théorie de la croissance, Paul Krugman, Elhanan Helpman et autres avaient intégré la théorie des rendements croissants à l'économie du commerce international, créant une "nouvelle théorie du commerce". Des théories semblables sont devenues la base de l'économie de l'organisation industrielle.

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Au coeur de la théorie de Romer, on trouve l'idée de non-rivalité, une propriété qu'il considère comme inhérente à l'invention et à toutes les formes de création intellectuelle. "Un bien parfaitement non-rival, écrit-il, a la propriété que son usage par une firme ou une personne ne limite nullement son usage par une autre." Une formule, par exemple, peut être utilisée simultanément par 100 personnes, ce qui n'est pas possible pour une clé à molette. Les biens non-rivaux sont par nature sujets à économies d'échelle, dit Romer. En d'autres termes, la croissance économique et l'innovation technologique qu'ils requièrent ne sont pas possibles dans un régime de concurrence parfaite. Elles nécessitent un certain niveau de monopole.

Ebranler la convention

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Les économistes attachent du prix à la croissance économique, mais se méfient du monopole ; aussi, accepter l'un pour obtenir l'autre est au mieux un marché faustien. Dans "L'innovation en concurrence parfaite", Boldrin et Levine repoussent vigoureusement ce pacte avec le diable. L'innovation, affirment-ils, a eu lieu dans le passé sans protection substantielle de la propriété intellectuelle. "Historiquement, des gens ont inventé, écrit des livres et de la musique, alors qu'il n'existait pas de copyright, note Boldrin. Mozart a écrit nombre de choses superbes sans être protégé par le copyright" (par ailleurs, les éditeurs de musique et de livres ont parfois des copyrights sur des oeuvres qu'ils ont achetées à leurs créateurs).

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On peut également trouver des quantités d'exemples contemporains. Le monde de la mode - hautement concurrentiel, avec des modèles qui ne sont guère protégés - innove constamment avec profit. Un Gucci est un Gucci. Les contrefaçons ne sont que des imitations et valent moins que les originaux. Aussi Gucci - pour le meilleur ou pour le pire - est-il encore incité à créer. L'industrie des valeurs financières gagne des millions en développant et en vendant des titres et des options complexes, sans bénéficier d'une protection de la propriété intellectuelle. Les concurrents sont libres de copier une offre élaborée par une firme, mais cela prend du temps. Le développeur initial a l'avantage d'être arrivé le premier, ce qui lui assure un profit suffisant pour justifier qu'il ait fait l'effort d'"inventer" le titre.

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Pour les logiciels, Boldrin fait référence à un document de travail de deux économistes du MIT. Eric Maskin et James Bessen écrivent que "certaines industries parmi les plus innovatrices - les logiciels, les ordinateurs et les semi-conducteurs - sont traditionnellement peu protégées par des brevets, et elles ont toujours été confrontées à une imitation rapide de leurs produits". En outre, aux Etats-Unis, dans les années 1980, les décisions judiciaires qui ont renforcé la protection par brevets des logiciels ont fait diminuer l'innovation. "Loin de déclencher une vague de nouvelle activité innovatrice, écrivent Maskin et Bessen, ces droits de propriété plus forts ont introduit une période de stagnation, voire de déclin de la R&D dans les industries et les firmes qui déposaient le plus de brevets." Ils considèrent que les industries qui reposent sur un développement séquentiel des produits - la version initiale est suivie par une deuxième version améliorée, etc. - risquent d'être bridées par un renforcement des régimes de propriété intellectuelle.

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"Les exemples sont nombreux, dit Boldrin. La réalité, c'est que l'on observe que les innovateurs sont assez motivés pour innover." Mais lui et Levine ne sont pas, par formation, des chercheurs empiriques. Ils construisent des modèles mathématiques afin de décrire une théorie économique. Dans le cas de la propriété intellectuelle, prétendent-ils, la théorie actuelle est qu'il n'y a pas d'innovation si les innovateurs ne bénéficient pas de droits monopolistiques, mais l'observation montre qu'il en est autrement. "Nous développons donc la théorie pour expliquer l'observation", note Boldrin.

Rivalité ou non-rivalité ?

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Le développement d'un prototype est toujours beaucoup plus coûteux que la production de toutes les copies suivantes. Mais copier demande du temps - une ressource rare - et des matériaux (du papier, de l'encre, de l'espace sur des disques) ; ce n'est donc pas complètement gratuit. "Considérons l'exemple paradigmatique de la roue, écrivent Boldrin et Levine. Une fois que la première roue a été fabriquée, on a pu l'imiter avec des coûts très inférieurs. Il n'empêche que même l'imitation ne peut générer des produits gratuits : pour faire une nouvelle roue, il faut passer du temps à examiner la première et à apprendre à la découper." La première roue vaut beaucoup plus que les autres, bien sûr, mais "cela n'implique pas que la roue, que ce soit la première ou la dernière, soit un produit non-rival. Cela signifie simplement que, pour certains biens, les coûts de reproduction sont très faibles".

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Les théoriciens de l'économie supposent généralement que l'énorme différence entre les coûts de développement et ceux de reproduction peut être modélisée comme un processus unique avec des économies d'échelle : un coût fixe considérable (l'investissement initial), suivi par une reproduction sans frais. Boldrin et Levine disent que c'est une représentation inexacte de la réalité. Il y a deux processus distincts utilisant des technologies très différentes. Le processus de développement prend de longues heures, demande des litres de café, un génie en sueur, des caractères emportés et difficiles à gérer ! A la fin du processus initial, le prototype (avec un peu de chance) existe, et les efforts et l'argent qui ont permis de le produire sont des coûts irrécupérables, une dépense qui appartient au passé. Par la suite, un processus de production très différent se met en place. Les copieurs étudient l'original, rassemblent des pierres plates, arrondissent les angles, percent des trous au centre et coupent des branches pour en faire des essieux. Et ils lancent la chaîne de production antédiluvienne. Dans le second processus, l'économie de la production est la même que pour tout autre bien, avec d'ordinaire des économies d'échelle constantes.

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Dans leur modèle mathématique, Boldrin et Levine font simplement l'hypothèse que, "comme dans la réalité", copier prend du temps et qu'il existe une limite (inférieure à l'infini) au nombre de copies pouvant être produites dans une unité de temps. Ces "hypothèses jumelles" introduisent un faible élément de rivalité. Une fois créé, le prototype peut être consommé, ou bien servir, au début, pour fabriquer des copies (techniquement, il pourrait avoir les deux usages, mais il est plus simple qu'il soit affecté à l'un ou à l'autre).

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Alors que les autres théoriciens font l'hypothèse, comme Romer, que le prototype d'un produit intellectuel est non-rival, Boldrin et Levine soutiennent que le coût infime de reproduction remet en cause le modèle traditionnel, que la production n'est pas à rendement croissant et que la concurrence peut jouer. "Même une quantité infime de rivalité peut renverser les résultats classiques", écrivent-ils

Britney touche ce qu'on lui doit

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La question centrale est donc de savoir si les innovateurs vont être suffisamment incités à se lancer dans le difficile et coûteux processus de l'invention. Depuis le XVe siècle, quand le premier système de brevets est apparu à Venise, les gouvernements ont essayé de motiver les inventeurs en leur accordant pour un temps limité des droits exclusifs sur leurs créations. La Constitution des Etats-Unis donne au Congrès le pouvoir d'"encourager le progrès des sciences et des arts utiles, en garantissant aux auteurs et inventeurs, pour une durée limitée, un droit exclusif sur leurs écrits et découvertes".

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Depuis longtemps les économistes reconnaissent que de tels droits donnent aux créateurs un monopole qui leur permet de fixer des prix et des quantités produites pouvant ne pas être socialement optimaux. Mais, traditionnellement, on considère que ces coûts sont nécessaires pour stimuler le génie créatif. Aujourd'hui, les réalités légales et les conventions économiques acceptent cela comme un fait indiscutable. Si les inventeurs peuvent être "pillés" - aussitôt copiés -, pourquoi se donneraient-ils la peine de créer ?

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Boldrin et Levine se défendent de vouloir nier tout droit aux créateurs. Ils affirment au contraire qu'il faudrait donner aux innovateurs "un droit bien défini de première vente" - ou, en des termes plus techniques, "nous prenons l'hypothèse de l'appropriabilité totale des biens produits par des agents privés". Les créateurs devraient toucher la totalité du prix de marché de leur invention pour le premier exemplaire du nouveau produit. Ce prix est "la valeur actualisée des flux futurs de biens et services consommables" générée par ce premier exemplaire, ce qui est la façon, pour des économistes, de dire qu'il est égal à tout ce qu'il permettra de gagner dans l'avenir.

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Donc, si Britney Spears enregistre une nouvelle chanson, elle devrait pouvoir obtenir pour l'enregistrement initial la somme totale que les distributeurs de musique pensent faire payer à ses fans pour les copies de sa musique pendant le prochain siècle, ou à peu près. Les distributeurs savent que ses chansons sont très demandées, et elle sait qu'elle peut exiger un prix élevé. Comme sur n'importe quel marché, le vendeur et l'acheteur négocient. Les mêmes règles s'appliqueront à un romancier qui écrit un livre, à un programmeur de logiciels qui crée un code ou à un physicien qui met au point une formule utile. Ils vendront leur invention sur un marché concurrentiel et toucheront ce que le marché pourra leur donner. Si leur chanson, leur livre, leur code ou leur formule a une valeur marchande, le prototype sera précieux et ils seront bien payés.

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En fait, dit Boldrin, "sur un marché concurrentiel, les tout premiers exemplaires ont beaucoup de valeur parce qu'ils vont servir aux imitateurs - les autres personnes qui publieront votre oeuvre - pour faire des copies. Ce sont des éléments de capital plutôt que des biens de consommation. Aussi, les premiers exemplaires seront vendus très cher, mais ensuite le prix diminuera rapidement". Ce que n'auront pas les créateurs, dans le monde de Boldrin et Levine, c'est le droit d'imposer, en aval, des contrats de licence interdisant aux clients de reproduire le produit, de le modifier ou de s'en servir de marchepied pour la prochaine innovation. Ils ne pourront pas empêcher leurs clients de les concurrencer.

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Mais l'inventeur sera-t-il suffisamment payé par le marché ? Cela dépend de son coût d'opportunité. Si le prix qu'il peut obtenir pour la première vente d'une invention est supérieur à ce coût, il va créer. Si un écrivain passe un an sur un livre, année pendant laquelle il aurait pu, en faisant autre chose, gagner 30 000 euros, son coût d'opportunité sera de 30 000 euros. Il ne s'installera probablement à sa table pour écrire que s'il pense pouvoir vendre son livre au moins ce prix. "Ce que nous montrons dans notre étude est que la somme payée (par l'éditeur) est tangible, et peut en fait être importante, dit Boldrin. C'est ensuite à moi de calculer si ce que me donne la société est suffisant pour compenser mon année de travail."

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Mais que se passe-t-il lorsque les technologies de reproduction progressent, que les presses impriment plus rapidement, ou qu'Internet permet aux adolescents de partager des fichiers de musique plus vite et à plus grande distance ? Est-ce que cela ne va pas plonger auteurs et musiciens dans une misère noire ? Au contraire, affirment Boldrin et Levine. Si la demande est élastique - si elle augmente dans une proportion plus grande que la baisse des prix -, le revenu total va s'accroître. Et puisque les créateurs ont des droits incontestables sur la première vente et perçoivent la valeur actuelle des futurs revenus, leur rémunération va suivre. "Ce que nous remarquons, c'est que des inventions comme Napster, l'édition électronique et autres offrent en fait plus d'occasions aux écrivains, aux musiciens, à tout le monde, de produire de la valeur intellectuelle, de vendre leur oeuvre et de gagner vraiment de l'argent, dit Boldrin. Les coûts que j'ai supportés pour écrire un de mes livres ou une de mes chansons ne changent pas, et j'ai donc globalement une incitation plus grande, et non plus faible."

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L'opinion traditionnelle est que les droits monopolistiques font peser, à court terme, des coûts sur une économie. Ils donnent une part excessive du gâteau économique à ceux qui possèdent les copyrights et les brevets, ils allouent mal les ressources en permettant aux innovateurs d'exiger des prix trop élevés et de produire une quantité de leur nouvelle invention inférieure au niveau qui serait socialement optimal. Mais ces coûts sont considérés comme raisonnables parce que l'innovation crée de la croissance économique. Les coûts statiques sont éclipsés par le développement dynamique.

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Boldrin et Levine considèrent que c'est un faux dilemme. Non seulement les droits monopolistiques ne sont pas nécessaires à l'innovation, mais ils peuvent même la freiner, en particulier lorsqu'une innovation réduit le coût d'une production en augmentation. "En règle générale, les monopoleurs n'aiment pas accroître leur production, écrivent-ils. Dans la mesure où l'avantage d'une innovation est de réduire le coût de production pour les unités supplémentaires, mais pas pour le niveau présent, elle ne présente pas une grande utilité pour un monopoleur." Les monopoleurs peuvent fixer les prix et les quantités qui maximisent leurs profits, et ne sont pas incités à trouver des technologies de reproduction plus rapides.

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Plus généralement, les producteurs ont tendance à adopter un comportement de rentier - ils s'efforcent de préserver ou d'étendre leur territoire (et leurs profits) en se battant pour que le gouvernement protège leur monopole -, et ce comportement risque de freiner l'innovation. De coûteuses courses à la licence, des demandes de brevets défensives (les firmes créant une barrière de brevets pour empêcher les concurrents de se manifester avec quoi que ce soit qui ressemble vaguement à leur produit) et des combats coûteux contre les infractions constituent le pain quotidien des départements juridiques des entreprises. Une telle activité étouffe les efforts créatifs des autres, en particulier des PME, qui sont généralement plus innovatrices.

Les critiques

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Comme toute innovation radicale, la thèse de Boldrin et Levine a ses critiques. "Nous l'avons présentée dans quelques endroits stratégiques, et je dois reconnaître qu'à chaque fois il y a eu une émeute, note Boldrin. Cela a été le cas à Stanford jeudi dernier. Ainsi qu'à Chicago il y a deux semaines. Je sais qu'il y a également eu une émeute à Toulouse lorsque David l'a présentée."

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Une "émeute" parmi des économistes ne nécessite pas de contenir la foule, mais le texte suscite de fortes réactions. Benjamin Klein, de UCLA, estime que c'est "une modélisation irréaliste qui n'a pas grand-chose à voir avec la réalité". Dans un article écrit avec Kevin Murphy, de l'université de Chicago, et Andres Lerner, du cabinet Economic Analysis LLC, Klein montre que le modèle de Boldrin et Levine ne fonctionne qu'avec l'hypothèse arbitraire que la demande pour des copies du produit est élastique, avec pour conséquence que, au fur et à mesure que les prix baissent, la production augmente plus que proportionnellement et que le profit s'accroît. Dans le cas de Napster et de l'industrie musicale, ceci "est clairement contradictoire avec la politique de prix des éditeurs de disques. Si Boldrin et Levine avaient raison, pourquoi ne vendraient-ils pas les CD aussi bon marché que possible ?".

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Romer a une liste encore plus longue d'objections. Il a signé des ouvrages avec Levine, qui fut son condisciple, et Boldrin a été un de ses étudiants à l'université de Rochester. Il n'a donc aucunement l'intention de se quereller avec des collègues qu'il respecte. De plus, il est d'accord sur le fait que les droits de propriété sur les biens intellectuels sont parfois trop contraignants, et que la société pourrait avoir avantage à ce que les restrictions soient plus légères. Le partage de fichiers musicaux, par exemple, pourrait accroître le bien-être social, même s'il nuit à l'industrie musicale actuelle. Et il souligne que des mécanismes alternatifs pour susciter l'innovation - l'aide du gouvernement à l'enseignement technologique, par exemple - pourraient se révéler supérieurs aux copyrights et aux brevets. Ce qui n'empêche pas Romer d'avoir de sérieux problèmes avec la nouvelle théorie.

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En premier lieu, les droits de première vente que Boldrin et Levine attribueraient aux innovateurs "seraient réellement une promesse creuse". Dans leur modèle, si une firme pharmaceutique découvre une nouvelle formule, elle peut vendre les premières pilules, mais pas restreindre leur usage ultérieur. Un fabricant de médicaments génériques peut donc en acheter une, l'analyser, et lancer une fabrication en masse de copies. "Ce que Boldrin et Levine appellent la "non-brevetabilité en aval" équivaut à donner instantanément le statut de génériques aux médicaments", proteste Romer. Et quand ils affirment que l'inventeur "peut vendre quelques pilules pour des millions de dollars", ce n'est pas réaliste si n'importe qui achetant une pilule peut la copier. "Vous pouvez enchaîner des hypothèses mathématiques telles que tout cela se tient, explique Romer, mais ces hypothèses ne cadrent absolument pas avec ce qu'est l'industrie pharmaceutique."

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Si Boldrin et Levine sont irréalistes sur le thème de l'appropriabilité, ils s'égarent encore plus lorsqu'ils traitent de rivalité, ajoute Romer. S'il est vrai qu'il faut mettre les idées en application pour qu'elles aient une utilité économique, il est faux de dire qu'il n'y a aucune différence entre l'idée et sa concrétisation. Une formule doit être mise par écrit, mais elle a infiniment plus de valeur que la feuille de papier sur laquelle elle est écrite. Sur un marché de grande taille, la formule peut avoir une valeur telle que "le coût de la feuille de papier supplémentaire est insignifiant - si petit que le considérer comme nul est une approximation raisonnable". Si l'approximation de Romer est correcte - s'il est raisonnable de négliger totalement ce coût "insignifiant" -, le mince élément de rivalité sur lequel repose l'argumentation de Boldrin et Levine disparaît.

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Romer s'élève également contre l'affirmation que la concurrence peut fonctionner correctement avec des coûts irrécupérables. Il laisse entendre que Boldrin et Levine ont tort de s'opposer aux restrictions par copyright, puisque la concurrence parfaite permet aux vendeurs et aux acheteurs de passer des contrats qui imposent les mêmes restrictions. "Comment pourrait-on justifier d'interdire à des adultes consentants de rédiger des contrats qui limitent les utilisations postérieures ou en aval d'un bien ?" Boldrin n'a pas tardé à lui répondre : "Nous n'avons jamais dit cela ! Les brevets et les copyrights ne sont pas des contrats privés ; ce sont des droits monopolistiques donnés par des gouvernements." Réplique de Romer : "Le système légal donne la possibilité à un propriétaire de conclure des contrats qui limitent l'utilisation d'un bien très utile (...). La proposition de Boldrin et Levine priverait une société pharmaceutique ou le propriétaire d'une chanson de la possibilité de passer ce genre de contrat avec un acheteur."

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D'après Lucas, de l'université de Chicago, "sans aucun doute, Boldrin et Levine ont élaboré correctement leur théorie. La question est de savoir quand elle s'applique et quand elle ne s'applique pas". Il estime que leurs exemples les plus solides sont ceux de Napster et de l'industrie musicale. "Si l'on ne fait pas respecter les copyrights pour la musique, les gens vont-ils cesser d'écrire et d'enregistrer des chansons ?, s'interroge-t-il pour la forme. Probablement pas, je suis d'accord. Dans ce cas, la protection contre le piratage se réduit à protéger des positions monopolistiques, que les économistes désapprouvent, habituellement, avec raison."

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Mais Lucas met en garde : leur théorie ne peut s'appliquer partout. "Qu'en est-il des médicaments ?, demande-t-il, faisant écho à Romer. Des millions sont dépensés pour développer de nouveaux médicaments. Pourquoi le faire, si les bonnes idées peuvent être rapidement copiées ?"

Peaufiner la théorie

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Solow propose à Boldrin et Levine d'enrichir leur "très bel article" en testant sa robustesse. Par exemple, que se passe-t-il si l'intervalle de temps entre l'invention et la copie diminue ? Et, reprenant la remarque d'Arrow, "que se passe-t-il si vous introduisez une certaine incertitude sur le résultat d'un investissement dans l'innovation ?".

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Boldrin et Levine reconnaissent qu'il reste du travail à faire pour consolider leur théorie. Ils ont commencé à examiner les effets de l'incertitude sur leur modèle, comme le suggère Solow, et disent que, dans les grandes lignes, ils obtiennent encore les mêmes résultats. La différence est qu'un grand monopoleur a les moyens de s'assurer contre le risque, tandis que des concurrents auront besoin d'émettre des titres qui leur permettront de vendre un peu du risque et d'acheter un peu d'assurance.

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Pour la recherche et développement pharmaceutique, Boldrin et Levine soutiennent que leurs critiques présentent une image inexacte de l'économie de cette branche. Une grande partie du coût élevé de sa R&D est due à la rémunération excessive des chercheurs, parce qu'ils sont employés par des monopoleurs. Les chercheurs sont beaucoup moins payés dans l'industrie pharmaceutique européenne, plus exposée à la concurrence.

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De plus, selon Levine, les médicaments ne sont pas vendus sur un marché concurrentiel. "Ils sont généralement achetés par de grandes organisations, comme les gouvernements et les établissements de soins des systèmes d'assurance maladie." Si l'on considère de façon plus réaliste les prix excessifs des médicaments, soutiennent les économistes, les coûts de développement de nouvelles molécules ne sont pas aussi inaccessibles qu'on le croit ordinairement. En outre, copier un médicament demande du temps et de l'argent, ce qui donne à l'entreprise innovatrice l'avantage substantiel d'être la première sur le marché. "Il n'est pas évident que les autres puissent me copier du jour au lendemain, remarque Boldrin. Etre le premier et savoir faire mieux que les autres, cela peut constituer une protection considérable."

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Ils admettent toutefois qu'il y a des cas où l'investissement initial peut tout simplement être trop important pour un marché de concurrence parfaite. "Nous soutenons que le jeu de la concurrence est viable, capable de produire un bon niveau d'innovation, écrivent-ils. Cela ne veut pas dire que la concurrence est le meilleur des systèmes dans toutes les circonstances." Les contraintes de l'indivisibilité peuvent empêcher la production de certaines innovations socialement désirables ; la situation est comparable à un problème de biens publics.

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Quelques économistes ont commencé à travailler sur les étapes suivantes. Quah, à la London School of Economics, a poussé le modèle de Boldrin et Levine dans un certain nombre de directions, pour tester sa robustesse et son applicabilité. Dans un article, il trouve qu'il fonctionne correctement en modifiant les hypothèses sur la consommation et la production de biens intellectuels, et moins bien en changeant les contraintes de temps. Dans un autre texte, Quah soutient que les solutions envisagées par Boldrin et Levine ne peuvent pas vraiment régler le problème de l'indivisibilité. "Ce qu'il faut, écrit-il, c'est la capacité d'ajuster de façon continue la quantité d'un bien intellectuel effectivement concrétisée." Ce qu'on peut traduire à peu près par : on doit pouvoir énoncer la moitié d'une idée. Ce qui risque de poser problème.

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Il faudra plus d'études comme celles de Quah pour pousser plus loin, remuer dans tous les sens, approfondir, réfuter et étendre la théorie de Boldrin et Levine. Ainsi que des travaux empiriques pour vérifier si c'est une description plus pertinente de l'innovation. La théorie fait partie d'un maquis intellectuel, et les économistes qui travaillent dans ce maquis ont tendance à le rendre impénétrable en adoptant des termes différents ou en donnant pour les mêmes termes des définitions différentes.

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Ce qui est clair, c'est que Boldrin et Levine ont lancé une attaque d'envergure contre l'opinion traditionnelle sur l'innovation et la nécessité de protéger la propriété intellectuelle. On pouvait s'attendre à ce qu'ils rencontrent oppositions et incrédulité. Ce qui compte, c'est la suite.

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"Jusqu'à présent, la réaction a été de surprise et d'incrédulité, dit Boldrin. Nous verrons. Dans ces domaines, l'intérêt est que les gens trouvent l'idée suffisamment intéressante pour que cela vaille le coup de pousser plus loin les recherches. Tout ce que nous avons fait est une simple contribution théorique."

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Traduction de Marc Mousli

Notes

[1]

La version originale de cet article est parue dans le numéro de septembre 2002 de la revue The Region, disponible sur le site http ://minneapolisfed.org/pubs/region

Plan de l'article

  1. L'opinion traditionnelle
  2. Ebranler la convention
  3. Rivalité ou non-rivalité ?
  4. Britney touche ce qu'on lui doit
  5. Les critiques
  6. Peaufiner la théorie

Pour citer cet article

Clement Douglas, « Du mythe de la nécessité des brevets pour susciter l'innovation », L'Économie politique, 3/2003 (no 19), p. 9-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-3-page-9.htm
DOI : 10.3917/leco.019.0009


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