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L'Économie politique

2003/4 (no 20)


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Gunnar Myrdal est né en 1898 en Suède. Sa formation intellectuelle est d'abord marquée par les enseignements de Knut Wicksell, David Davidson, Eli Heckscher et surtout Gustav Cassel, qui sera son directeur de thèse et dont il prendra la succession à la chaire d'économie politique de l'université de Stockholm de 1933 à 1939. Il soutient sa thèse en 1927, intitulée "Le problème de la formation des prix et le changement économique", dans laquelle il introduit la notion d'anticipations, qu'il reprendra ensuite en 1931 dans son ouvrage L'Equilibre monétaire. Myrdal aurait pu être un économiste orthodoxe : il est, avec Erik Lindhal, la principale figure de "l'école suédoise" (ou "école de Stockholm"), dont les travaux serviront à poser les jalons d'une analyse dynamique de l'équilibre général, notion phare de l'approche économique dominante, dont se servira plus tard John R. Hicks dans Value and Capital (1939). Certes, Myrdal exprime des résultats voisins de ceux que John Maynard Keynes établira dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie en 1936. Mais la discussion reste ouverte quant à la radicalité des thèses exposées dans L'Equilibre monétaire, dans la mesure où elles connurent une réception bienveillante des économistes néoclassiques et furent prolongées par le "courant de la synthèse" entre néoclassiques et keynésiens  [1][1] Voir M. Seccareccia, "Le wicksellisme, Myrdal et l'explication....

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Ses premiers contacts avec l'institutionnalisme ont lieu dans les années 1929-1930, alors qu'il effectue un séjour aux Etats-Unis comme boursier de la Fondation Rockefeller. Il y rencontre notamment Wesley Clair Mitchell et John Rogers Commons, mais il se montre critique à l'égard de ce courant de pensée : "J'étais à l'étape "théorique" de mon propre développement en tant qu'économiste. J'ai même quelque peu participé aux débuts de l'Economic Society, qui était conçue comme une organisation de défense contre le progrès des institutionnalistes"[2][2] "Crises et cycles dans le développement de l'économique",....

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Son adhésion à l'institutionnalisme s'effectue dans les années 1930, période au cours de laquelle il s'engage dans la vie politique avec sa femme, Alva Myrdal, et oriente ses travaux vers l'étude des problèmes sociaux. Ils adhèrent en 1931 au parti social-démocrate (le Socialdemokratiska arbetarepartiet) et entreprennent des recherches sur les problèmes démographiques et de logement. Ils publient en 1934 l'ouvrage Etat critique du problème démographique, dans lequel est préconisé le développement de réformes sociales natalistes, lesquelles influenceront fortement les politiques sociales suédoises. A cette même période, Myrdal, membre d'un comité sur le chômage, rédige Les Effets économiques de la politique fiscale (1934). D'autres études suivront, sur le logement et sur la question de la politique économique. Ces différents travaux témoignent d'une orientation importante de la pensée de Myrdal, qui veut répondre aux nouveaux enjeux de l'époque, marquée par la crise de 1929.

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S'il reconnaît lui-même son hostilité à l'institutionnalisme dans ses premières années de théoricien, il n'en montre pas moins une attitude tout aussi critique à l'encontre de l'orthodoxie économique, dont témoigne son ouvrage The Political Element in the Development of Economic Theory, publié en 1930, où il met en avant les présupposés normatifs sur lesquels reposent les théories classiques et néoclassiques. Il dénonce le semblant d'objectivité dont se prévalent les économistes contemporains, alors que tous leurs développements théoriques se fondent sur des a priori moraux bien spécifiques. Ce premier ouvrage initie une réflexion sur la méthode, féconde dans l'oeuvre de Myrdal, qui constituera un apport majeur à l'institutionnalisme  [3][3] Les écrits méthodologiques sont nombreux et disséminés....

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L'étude que la société Carnegie lui confie en 1938 sur la question noire aux Etats-Unis va définitivement inscrire l'oeuvre de Myrdal dans une perspective institutionnaliste (il publie les résultats de ce travail en 1944 dans An American Dilemma. The Negro Problem and Modern Democracy). Il y remet en cause les cloisonnements disciplinaires qui imposent le traitement des problèmes selon un angle d'approche particulier - économique, ou sociologique, etc. -, pour souligner que la seule distinction valable, dans les sciences sociales, est le choix des critères les plus pertinents, et ce, quelle que soit l'origine de leur champ disciplinaire.

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Son engagement politique en Suède jusqu'en 1947 est important : il est conseiller du gouvernement social-démocrate suédois de Per Albin Hansson (de 1932 à 1937), il devient sénateur au Rikstag (de 1934 à 1936 et de 1942 à 1946), occupe la fonction d'ambassadeur de Suède en Inde (de 1939 à 1942), puis celle de ministre du Commerce (de 1945 à 1947). Il est en outre nommé président de la Commission de planification économique de Suède en 1945. A partir de 1947, il délaisse quelque peu les affaires suédoises pour se consacrer aux questions internationales en tant que secrétaire exécutif de la Commission économique européenne des Nations unies à Genève, poste qu'il occupera pendant dix ans. En 1961, de retour en Suède, il enseigne à l'université de Stockholm et fonde la même année l'Institute for International Economic Studies.

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Ses préoccupations sur les questions internationales le conduisent aux publications d'Une économie internationale (1956) et de Planifier pour développer. De l'Etat-providence au monde-providence (1960) ; il y aborde notamment la question du développement économique des pays sous-développés  [4][4] Il importe aussi de faire référence à Théorie économique.... Celle-ci prendra ensuite une importance croissante dans son oeuvre, surtout à partir de 1957, année où il s'engage, pour le Twentieth Century Fund, dans une étude sur le développement en Asie du Sud-Est qui donnera lieu à la publication de Le Drame de l'Asie. Une enquête sur la pauvreté des nations (1968), ouvrage de référence en économie du développement. Le Défi du monde pauvre. Un programme de lutte sur le plan mondial (1970) apporte des éléments complémentaires à ce dernier ouvrage, notamment en matière de réformes sociales nécessaires aux pays sous-développés. Enfin, il convient de citer la publication de Procès de la croissance : à contre-courant (1973), recueil de textes critiques sur la théorie économique, sur la méthode et sur le développement. Revenant en 1972 sur son parcours intellectuel, Myrdal soulignait : "Par les types de problèmes que j'en vins à traiter, je devins un économiste institutionnel, après avoir été dans ma jeunesse un des plus ardents économistes "théoriciens"" ("Crises et cycles...", op. cit, p. 21).

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Myrdal obtiendra en 1973 le prix Nobel d'économie, qu'il partage avec Friedrich von Hayek. Et il recevra en 1975 la médaille Veblen-Commons de l'Association for Evolutionary Economics (AFEE).

Critique de l'orthodoxie économique

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La critique du discours économique dominant est consubstantielle à la démarche de Myrdal. La croyance dans l'objectivité de l'économie et la quête de la vérité caractérisent, selon lui, l'orthodoxie économique. De son point de vue, l'évolution de la théorie économique répond avant tout à certains intérêts dominants dans la société : ainsi, le tournant keynésien des années 1930, suite à la dépression économique et la transformation des conditions institutionnelles et politiques, apparaît comme "une rationalisation et une justification théoriques du changement des inclinations politiques" ("Crises et cycles...", op. cit, p. 14).

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C'est cette illusoire objectivité et cet empirisme naïf de l'économie contemporaine que remet en cause Myrdal dans The Political Element in the Development of Economic Theory (1930). Toute recherche suppose a priori un choix de valeurs (value premises) sur lesquelles repose le discours théorique. Les économistes n'ont que rarement conscience de la dimension normative de leur théorie et oublient généralement les fondements philosophiques sous-jacents à leurs raisonnements. Myrdal pointe ainsi le soubassement idéologique de la théorie contemporaine, que les économistes tentent d'occulter en prétendant développer une "économie positive". Cette croyance dénote un "empirisme naïf", dans la mesure où elle suppose que la connaissance découle de la recherche empirique, alors qu'elle apparaît sous la forme de réponses à des questions posées : les faits ne prennent sens que dans un cadre théorique préalablement défini, à partir d'un ensemble de postulats sur les valeurs auxquelles on donne la priorité. Ceux-ci permettent, non seulement de déterminer les conclusions politiques de toute recherche théorique, "mais aussi tous [les] efforts pour établir les faits, depuis le choix de l'approche jusqu'à la présentation [des] résultats" (Procès de la croissance..., p. 63).

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En n'explicitant pas les valeurs sur lesquelles s'appuient leurs théories, les économistes contribuent au développement de biais dans leurs analyses, dont témoignent les écarts importants entre leurs résultats et la réalité sociale. La théorie économique apparaît finalement comme une rationalisation des intérêts conservateurs de la société. Le développement d'une série de "prédilections conservatrices" a ainsi été nécessaire pour légitimer le postulat selon lequel tout s'arrangera à la satisfaction de tous si on laisse librement jouer les forces du marché. Myrdal en dénombre quatre principales : l'harmonie des intérêts, le laisser-faire, la doctrine du libre-échange et le concept de l'équilibre (Théorie économique, p. 157-163), prédilections permettant aux économistes de retirer de leur agenda de recherche la question de l'égalité et qui explique leur peu d'intérêt à l'égard du développement des pays sous-développés.

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La théorie économique dominante se fonde donc sur un programme méthodologique fallacieux, qui la conduit, d'une part, à un faible réalisme, d'autre part, à favoriser l'organisation marchande de l'économie - qui n'est pas sans contribuer au développement des inégalités que Myrdal dénoncera avec force lorsque les économistes voudront plaquer leurs concepts à la réalité des pays sous-développés  [5][5] Il déclare notamment : "Qu'il existe une tendance à.... Si la critique des forces du marché est bien présente, la critique du "positivisme" de la théorie économique constitue aussi une clé d'entrée de l'oeuvre de Myrdal, sur laquelle il faut insister. Il reproche en effet aux économistes contemporains leur manque de culture - et notamment de culture historique -, dissimulé sous un professionnalisme d'apparat. Non seulement ils n'ont pas conscience de l'origine normative de leur théorie, mais, en outre, leur méthode s'oppose à la tradition originelle de l'économie, née au XVIIIe siècle avec Adam Smith, poursuivie ensuite notamment par John Stuart Mill ou encore Alfred Marshall, et qui définit l'économie comme une "science morale".

La problématique institutionnaliste

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An American Dilemma (1944) propose une analyse, non pas de la population noire aux Etats-Unis, mais de la "société américaine du point de vue du groupe le plus défavorisé". La question noire n'y est pas traitée de manière isolée, en se centrant simplement sur la population concernée, mais en analysant les différentes dimensions opérant dans la société américaine (les représentations des Noirs véhiculées par les Blancs, etc.), pour expliquer la situation inégalitaire qui prévaut. Ces travaux sur la question de l'égalité, d'abord sur la question noire au sein de la société américaine, puis au niveau de l'intégration économique internationale et du sous-développement, conduisent Myrdal à substituer à la distinction usuelle entre facteurs économiques et non économiques celle entre facteurs pertinents et non pertinents. Aussi, souligne Myrdal, il ne suffit pas, comme seraient tentés de le faire certains économistes, d'ajouter aux facteurs économiques des facteurs non économiques pour disposer d'une vision réaliste des problèmes étudiés, mais il est bien nécessaire d'utiliser "dès le départ des concepts qui correspondent à [leurs] données réelles" (Le Défi du monde pauvre, p. 28).

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Cette remise en cause des frontières disciplinaires constitue la principale raison de la conversion de Myrdal à l'institutionnalisme, dont la problématique peut être résumée ainsi : "Dans la réalité, il n'existe évidemment pas, entre les faits, de séparation correspondant à notre division traditionnelle et scolastique de la science sociale en disciplines distinctes. Une analyse réaliste des problèmes ne peut se limiter à de telles lignes de démarcation. Cette distinction entre facteurs "économiques" et "non économiques" n'est en fait, du point de vue de la logique, qu'un expédient inutile et dépourvu de signification, et elle devrait être remplacée par une distinction entre facteurs "significatifs" et "non significatifs". Et l'on ne devrait pas s'attendre à ce que cette ligne de démarcation soit la même pour tous les problèmes" (Théorie économique...,p. 20).

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Six grands points caractérisent l'institutionnalisme de Myrdal  [6][6] "Institutional Economics", Journal of Economic Issues,... :

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- toute étude suppose de tenir compte du système social dans sa totalité. Le chercheur doit particulièrement privilégier les analyses de la distribution du pouvoir, des institutions, des attitudes et des éventuelles mesures politiques susceptibles de modifier l'évolution du système social ;

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- le principe de "causalité circulaire" (circular causation) explique l'évolution du système social. Ce principe proposé par Myrdal - inspiré par les travaux de Knut Wicksell et qu'il mobilise une première fois dans An American Dilemma, puis dans ses analyses sur les questions d'intégration économique internationale et du sous-développement - permet de dépasser l'approche en termes d'équilibre stable de l'économie standard. Pour Myrdal, la notion d'équilibre stable repose sur une vision tronquée de la réalité ; il n'existe aucune force stabilisatrice, et le déséquilibre est la norme. Tous les éléments, économiques et non économiques, du système social sont interdépendants ;

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- le changement social reposant sur ce dernier principe peut être cumulatif. Dans ce cas, "un changement attire [...] des changements additionnels, qui entraînent le système dans la même direction, mais plus loin que le premier. Du fait de cette causalité circulaire, un processus social tend à prendre un caractère cumulatif et à gagner de la vitesse à un rythme accéléré" (Théorie économique..., p. 23) ;

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- le changement social amorcé par des mesures politiques, extérieures au système social, dépend aussi des facteurs endogènes et de leurs évolutions respectives ;

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- il n'est pas possible de modéliser correctement l'évolution du système social dans la mesure où peuvent survenir à tout moment des effets d'inertie ou de blocage inattendus. Il n'en reste pas moins que l'objectif de la démarche institutionnaliste est bien de développer des concepts adaptés à la réalité sociale ;

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- l'approche holiste (holistic), c'est-à-dire insistant sur l'imbrication des phénomènes économiques dans les réalités sociales, politiques et culturelles, est privilégiée.

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Dans cette perspective, toute évolution du système social reste en grande partie indéterminée et ouverte. Un changement cumulatif consécutif à une politique réformiste pourra conduire à des bénéfices économiques et sociaux substantiels, bien supérieurs aux coûts induits par la réforme. Ce parti pris non déterministe et interventionniste constitue un autre aspect clé de l'oeuvre de Myrdal.

Un économiste réformiste

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Le penchant réformiste de Myrdal se développe nettement dans les années 1930, lorsqu'il adhère avec sa femme au Parti social-démocrate suédois. Leurs travaux les poussent à s'interroger sur la question de l'égalité économique et sociale. Myrdal affirme alors : une "thèse essentielle sous-jacente à cette nouvelle phase de mon travail était que des réformes égalitaires bien programmées seraient préventives, prophylactiques et ainsi productives" ("Crises et cycles...", op. cit, p. 19). Il défendait ainsi une position minoritaire au sein de la communauté des économistes, pour qui toute mesure politique redistributive entrave la production et les forces du marché, et donc contribue à aggraver la situation initiale qu'elle était censée modifier favorablement. Myrdal oppose à cette théorie statique une analyse dynamique, fondée sur le principe de causalité circulaire à effets cumulatifs. Le développement du modèle de l'Etat-providence dans les pays occidentaux l'illustre parfaitement ; il prouve qu'une "meilleure égalisation des chances" favorise le progrès économique (Théorie économique..., p. 142). Et il ajoute : "Dans une société progressiste - caractérisée à la fois par des réformes de redistribution et par un progrès économique, puisque ces deux types de changements sociaux se renforcent mutuellement par voie de causalité circulaire -, l'amélioration du sort des pauvres peut souvent s'accomplir sans impliquer de sacrifices importants pour ceux qui bénéficient d'une plus grande aisance, et il arrive parfois que cette amélioration ne soit pas seulement compatible avec la hausse des niveaux dans toutes les catégories de revenus, y compris les plus élevées, mais en soit même une condition." Il reproduira les mêmes arguments pour légitimer les besoins de "réformes radicales" dans les pays sous-développés.

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L'oeuvre de Myrdal reste profondément marquée par la croyance, héritée de la philosophie des Lumières, selon laquelle l'amélioration des individus et de la société peut être obtenue par des réformes sociales. Cette référence lui permet, d'une part, de légitimer l'égalité comme valeur explicite de ses différents travaux - il montre à ce titre que les racines de l'économie puisent dans cette tradition philosophique -, et d'autre part, de promouvoir l'interventionnisme politique afin de répondre au principe d'égalité. Là où le radical rejette la responsabilité des problèmes sociaux "sur l'environnement, lequel peut être modifié", le conservateur "pense, au contraire, que c'est dans l'ensemble la nature, et non l'environnement, qui fait des individus ce qu'ils sont, d'où son hostilité à toute réforme sociale et sa préférence pour "une politique de laisser faire ou ne rien faire"" (Théorie économique..., p. 133). Myrdal, lui, n'est ni l'un ni l'autre : c'est un réformiste.

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Le réformiste s'oppose par définition à toute forme de déterminisme et ne peut pas, par conséquent, adhérer aux thèses libérales et marxistes, pour lesquelles un "développement naturel conduit vers un but qu'on ne se propose pas [...], commandé par une fin immanente aux faits et prédéterminé par eux tels qu'ils existent déjà" (Planifier pour développer, p. 18). Les individus et la société sont modifiables par une action appropriée sur les institutions sociales ; la tâche des sciences sociales étant précisément de permettre d'acquérir une connaissance suffisante des faits et d'en déduire les implications pratiques en matière d'égalité économique et sociale. Chacun pourra alors "modifier ses attitudes de façon à les adapter plus rationnellement aux faits existants et à ses évaluations les plus profondes, autrement dit à ses idéaux" (Une économie internationale, p. 425). On voit sur ce point précisément en quoi la méthodologie institutionnaliste est partie prenante de la démarche réformiste. C'est par la prise en compte des institutions et des attitudes que l'on sera à même de déterminer les différentes alternatives possibles, afin de choisir celles qui seront susceptibles de conduire aux objectifs égalitaires fixés a priori (valeur prioritaire). Les réformes sociales auront pour but de modifier dans le sens souhaité le cadre institutionnel et les attitudes individuelles, notamment par l'action éducative, institutions et attitudes se renforçant mutuellement. Il y a chez le réformiste, conclut Myrdal, "un élément de croyance en la raison, en tant que force indépendante de l'histoire, et dans la liberté de choisir, par laquelle l'homme peut changer la réalité en accord avec ses plans et changer le cours du développement futur" (Planifier pour développer, p. 19).

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L'idée de planification occupe ainsi une place importante dans l'oeuvre de Myrdal, d'abord dans ses premières réflexions sur la politique économique et la réforme sociale, développées dans les années 1930 en Suède, puis dans ses travaux ultérieurs sur les questions d'intégration économique internationale et de développement, la planification ne doit pas être confondue avec les notions de collectivisation ou encore de socialisation de la production, ni avec l'idée interventionniste. Si elle repose effectivement sur des politiques économiques et sociales prononcées, elle ne s'oppose nullement à l'entreprise privée, puisqu'elle doit lui permettre d'étendre son champ d'action. Elle est différente du simple interventionnisme par son caractère conscient et réfléchi ne recherchant pas à pallier les effets des crises économiques inattendues. Elle vise à créer les conditions d'un processus cumulatif de développement économique qui dépasse la recherche de la croissance économique, dans la mesure où il se définit comme "un mouvement vers le haut de l'ensemble du système social [...]. Il implique non seulement la production, la répartition du produit et les modes de production, mais aussi les niveaux de vie, les institutions, les comportements et les politiques" (Planifier pour développer, p. 81-82). Une "harmonie créée" doit en résulter, où les forces du marché sont réglementées et contrôlées par les interventions des différents collectifs privés et publics de la société. Ainsi la planification doit-elle conduire, non à une présence accrue de l'Etat, mais à une diminution de ses interventions directes, confiant aux organisations privées et publiques décentralisées une grande partie de ses prérogatives. La planification pré suppose donc une extension de l'initiative et de la participation individuelles, conditions préalables pour que les charges aujourd'hui dévolues à l'Etat soient confiées "à la coopération et à la négociation collective entre les individus eux-mêmes, dans toutes sortes de communautés et d'organisations situées au-dessous de l'Etat, en vue d'établir les normes de vie collective" (Planifier pour développer, p. 100).

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La planification requise dans les pays sous-développés est différente. Elle nécessite des réformes beaucoup plus massives parce que leur situation économique et sociale est beaucoup plus défavorable que celle des pays occidentaux lorsqu'ils se sont développés au XIXe siècle. De nombreux blocages institutionnels (structure sociale inégalitaire, contrôle du pouvoir par des groupes oligarchiques, etc.) empêchent de reproduire le modèle de développement des pays riches actuels. On comprend alors pourquoi l'étude du sous-développement a conforté Myrdal dans sa démarche institutionnaliste : le développement économique ne peut être réalisé que par une action forte sur certains "facteurs non économiques" que les économistes orthodoxes considèrent comme donnés dans leurs modèles théoriques. Des interventions appuyées de l'Etat sont ainsi préconisées par Myrdal, notamment pour permettre le développement de réformes agraires, de politiques d'éducation, sanitaire et démographique, d'efforts en matière de recherche, de mesures de lutte contre la corruption, en particulier au sein de l'administration  [7][7] On retrouve ces différents points dans Une économie...

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Néanmoins, la planification dans les pays sous-développés doit rester démocratique, c'est-à-dire qu'elle doit "obtenir non seulement le soutien des masses, mais aussi leur participation active à sa préparation et à son application" (Le Drame de l'Asie, p. 153). Si l'aide et l'assistance extérieures sont nécessaires pour promouvoir le développement, elles demeurent insuffisantes. Beaucoup plus importantes sont les mesures politiques que les pays sous-développés pourront développer, dont un des objectifs doit viser à employer efficacement l'importante main-d'oeuvre inemployée, en particulier dans le secteur agricole, à la "production économique, ainsi qu'à améliorer progressivement les techniques et à augmenter la capitalisation - avec pour résultat d'accroître la production, de faciliter l'épargne et la formation de capital, et de permettre également, le moment venu, le relèvement du niveau de vie des masses", objectif ultime de tout processus de développement (Une économie internationale, p. 272). Enfin, Myrdal préconise un protectionnisme minimal transitoire pour les pays sous-développés, notamment en matière d'importations de biens de consommation, afin de favoriser les importations de biens d'équipement nécessaires à leur industrialisation et d'améliorer leurs exportations pour accroître leur capital disponible (Une économie internationale, chap. 13).

Conclusion

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Au cours des années 1970, Myrdal exprima à plusieurs occasions sa croyance dans le développement prochain de l'institutionnalisme et le déclin de l'orthodoxie économique. L'importance croissante prise par les questions d'égalité dans nos sociétés contemporaines supposait en effet, selon lui, des approches intégrant facteurs économiques et facteurs non économiques, une méthode dont il n'eut de cesse de revendiquer le bien-fondé dans son oeuvre à partir de An American Dilemma, puis dans ses études sur le développement. On ne saurait aujourd'hui donner raison à Myrdal. Mais les appels pour un changement d'approche dans la théorie économique, auquel en son temps Myrdal aspirait, sont toujours vivants et méritent attention  [8][8] Voir notamment F. Eymard-Duvernay, "Pour un programme....

Bibliographie

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Principaux ouvrages de Gunnar Myrdal

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  • 1930, Vetenskap och politik i nationalekonomien (Science et politique en économie). Trad. anglaise, The Political Element in the Development of Economic Theory, Routledge & Kegan Paul Ltd, 1971 (5th edition) [1953].

  • 1931, "Om penningteoretisk jämvikt. En studie över den "normala räntan" i Wicksells penninglära" ("L'équilibre monétaire d'un point de vue théorique. Une étude de l'"intérêt normal" selon la doctrine monétaire de Wicksell"), Ekonomisk Tidskrift, vol. 33, n? 5-6, p. 191-302. Version anglaise révisée, Monetary Equilibrium, W. Hodge & C? Ltd, London, 1939. Trad. française, L'Equilibre monétaire, Paris, Librairie de Médicis, 1950.

  • 1934, Finanspolitikens ekonomiska verkningar (Les Effets économiques de la politique fiscale), rapport pour le comité sur le chômage, Stockholm, P. A. Norstedt & Soner.

  • 1934, Kris i befolkningsfrågan (Etat critique du problème démographique), en collaboration avec Alva Myrdal, Stockholm, Bonnier.

  • 1944, An American Dilemma. The Negro Problem and Modern Democracy, Harper & Row Publishers, New York/Evanston/London, 1962.

  • 1956, An International Economy, New York, Harper & Brothers, 1956. Trad. française, Une économie internationale, PUF, 1958.

  • 1957, Economic Theory and Under-Developed Regions, London, Duckwoth (repris ensuite sous le titre Rich Lands and Poor : The Road to World Prosperity, New York, Harper, 1958). Trad. française, Théorie économique et pays sous-développés, Présence africaine, 1959.

  • 1958, Value in Social Theory. A Selection of Essays on Methodology, London, Routledge & Kegan Paul, 1958.

  • 1960, Beyond the Welfare State, Gerald Duckworth & C?, London. Trad. française, Planifier pour développer. De l'Etat-Providence au monde-providence, "Economie et Humanisme", Les Editions Ouvrières, 1963.

  • 1963, Challenge to Affluence, New York, Pantheon Books.

  • 1968, Asian Drama : an Inquiry into the Poverty of Nations, A Twentieth Century Fund Study, 3 vol., New York, The Twentieth Century Fund (repris partiellement dans Asian Drama : an Inquiry into the Poverty of Nations, abridgment by Seth S. King, New York, Pantheon Books, 1971). Trad. française, Le Drame de l'Asie. Une enquête sur la pauvreté des nations, Le Seuil, 1976.

  • 1969, Objectivity in Social Research. The 1967 Wimmer Lecture, New York, Pantheon Books.

  • 1970, The Challenge of World Poverty. A World Anti-Poverty Program in Outline, New York, Pantheon Books. Trad. française, Le Défi du monde pauvre. Un programme de lutte sur le plan mondial, Gallimard, 1971.

  • 1973, Against the Stream. Critical Essays on Economics, Pantheon Books/Random House Inc., New York. Trad. française, Procès de la croissance : à contre-courant, Paris, PUF, 1978.

  • 1978, Political and Institutional Economics. Eleventh Geary Lecture, Dublin, The Economic and Social Research Institute.

  • 1979, Essays and Lectures After 1975, édité par Mutsumi Okada, Kyoto, Keibunsha.

  • 1982, Hur Styrs Landet ? (Comment le pays est-il dirigé ?), Stockholm, Raben & Sjören.

32

Articles

33
  • 1974, "What is development ?", Journal of Economic Issues, vol. 18, n? 4, p. 729-736.

  • 1975, "The equality issue in world development", Lecture to the Memory of Alfred Nobel, March 17 (reproduit dans The American Economic Review, vol. 79, n? 6, December 1989, p. 8-17)

  • 1976, "The Veblen-Commons Award", Journal of Economic Issues, vol. 10, n? 2, juin, p. 210-216.

  • 1978, "Institutional Economics", Journal of Economic Issues, vol. XII, n? 4, December, p. 771-783.

  • 1981, "Need for reforms in underdeveloped countries", in Sven Grassman et Erik Lundberg (dir.), The World Economic Order : Past and Prospects, New York, St Martin's Press, p. 501-525.

  • 1984, "Rétrospective sur l'inégalité internationale et l'aide étrangère", in Gerald M. Meier et Dudley Seers (éd.), Les Pionniers du développement, Economica, 1988 (trad. orig. Oxford University Press, 1984), p. 163-178.

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Sur Gunnar Myrdal

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  • Dostaler G., Ethier D. et Lepage L., Gunnar Myrdal et son oeuvre, Les Presses de l'Université de Montréal/Economica, 1990.

Notes

[1]

Voir M. Seccareccia, "Le wicksellisme, Myrdal et l'explication monétaire de la crise", in G. Dostaler, D. Ethier et L. Lepage, Gunnar Myrdal et son oeuvre, 1990, p. 28-41.

[2]

"Crises et cycles dans le développement de l'économique", in Procès de la croissance : à contre courant, 1978, p. 16 (trad. française de Against the Stream. Critical Essays on Economics, 1973).

[3]

Les écrits méthodologiques sont nombreux et disséminés dans toute l'oeuvre de Myrdal. Deux références doivent néanmoins être notées ici : Value in Social Theory. A Selection of Essays on Methodology (1958) et Objectivity in Social Research (1969).

[4]

Il importe aussi de faire référence à Théorie économique et pays sous-développés (1957).

[5]

Il déclare notamment : "Qu'il existe une tendance à la création d'inégalités régionales inhérente au jeu des forces du marché, et que cette tendance ait d'autant plus d'emprise que le pays est pauvre, voilà deux des plus importantes lois du sous-développement et du développement en régime de laissez-faire" (Théorie économique..., op. cit.,

[6]

"Institutional Economics", Journal of Economic Issues, vol. XII, n? 4, December 1978, p. 771-783.

[7]

On retrouve ces différents points dans Une économie internationale, Planifier pour développer, Théorie économique et pays sous-développés et surtout dans Le Drame de l'Asie et Le Défi du monde pauvre.

[8]

Voir notamment F. Eymard-Duvernay, "Pour un programme d'économie institutionnaliste", Revue économique n? 52 (2), mars 2002, p. 325-336.

Plan de l'article

  1. Critique de l'orthodoxie économique
  2. La problématique institutionnaliste
  3. Un économiste réformiste
  4. Conclusion
  5. Bibliographie

Pour citer cet article

Frobert Ludovic, Ferraton Cyrille, « Gunnar Myrdal : l'économie comme science morale », L'Économie politique 4/2003 (no 20) , p. 100-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-4-page-100.htm.
DOI : 10.3917/leco.020.0100.


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