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L'Économie politique

2003/4 (no 20)


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François Perroux, né à Lyon il y a tout juste un siècle et mort en 1987, fait partie de ces personnages ambigus dont les travaux et la personnalité ont suscité et suscitent encore autant la ferveur que le rejet. Tous ceux qui l'ont rencontré décrivent un personnage ombrageux et brillant, orgueilleux et humble, un mélange de génie et de paranoïa, à la fois critique féroce de l'approche économique dominante et désireux d'en être reconnu.

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Son parcours politique d'intellectuel chrétien démarre plutôt à gauche, avec des articles dans la revue Esprit des débuts. Mais, sensible aux sirènes pétainistes, il conseille le gouvernement de Vichy en 1942, avant d'être nommé secrétaire général de la fondation Alexis-Carrel, dont l'un des objectifs était de préserver la "pureté des races". Ce passé est souvent occulté. D'autant plus que Perroux se targue, après la guerre, d'avoir été résistant. De fait, c'est peu connu, Perroux bascule dans la résistance fin 1942-début 1943 : des témoins directs se rappelle des réunions qu'il organisait avec les clandestins de la CGT pour réfléchir à l'avenir de la France après la guerre. Il devient alors un partisan du général De Gaulle, avec qui il aura ensuite de nombreux échanges épistolaires. Ce qui n'empêchait pas ceux qui entraient dans son bureau de reconnaître le portrait d'Antonio de Oliveira Salazar, dictateur du Portugal de 1932 à 1968, économiste de formation, ancien ministre des Finances et qui consultait Perroux de temps à autre.

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Après la guerre, sans être membre des équipes qui fondent la comptabilité nationale et la planification française, il suit de très près leurs travaux et exerce un esprit critique qui lui est reconnu par les témoins de l'époque. Il demande à ces spécialistes de voir les forces derrières les comptes, la réalité sociale derrière les chiffres. Pour certains, Perroux est un nationaliste, un "souverainiste" dirait-on aujourd'hui. Ses travaux sur le Plan aussi bien que ceux sur les économies en développement insistent sur les capacités de la "volonté nationale" d'orienter le cours de l'économie dans un sens favorable à la Nation. Pour d'autres, cette volonté nationale n'est que le reflet de la "volonté de l'homme", de sa capacité à influer sur son destin, à laquelle croyait Perroux.

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Ce parcours politique personnel sinueux se retrouve dans les relations ambiguës qu'il entretient avec la théorie économique néoclassique dominante. Comme le souligne Jean-Paul Maréchal dans sa contribution, il en est l'un des plus ardents critiques. Il lui reproche en premier lieu d'oublier l'un des ressorts fondamentaux du fonctionnement de l'économie : le pouvoir. "La force, le pouvoir et la contrainte sont des objets totalement étrangers à la science moderne de l'économie et que ses perfectionnements les plus récents ne sont pas parvenus à intégrer", écrit-il en 1948. En fait, le principal ennemi de Perroux est Léon Walras et sa théorie de l'équilibre général. Cette version aseptisée des relations sociales ne lui convient pas. Pour lui, "il est important de dépasser l'échange marchand, d'introduire une dimension sociale explicite dans les objectifs ou les finalités économiques", souligne Denis Clerc  [1][1] "François Perroux ou la société conflictuelle", in.... C'est tout l'attrait des travaux de Perroux, selon Jean-Paul Maréchal : ceux d'un économiste dont le "projet place l'homme au centre de l'économie".

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Ironie du sort, nombreux sont ceux qui témoignent que Perroux aimait à exercer son propre "effet de domination" : monument de science, disposant d'une forte culture littéraire (Perroux jeune ressemblait à Victor Hugo jeune : "la même démesure", confie un témoin), il était écrasant dans les relations personnelles et aimait en jouer, allant parfois jusqu'à la cruauté, notamment avec les "petites gens". Dans le même temps, certains soulignent que, lorsqu'on le connaissait bien, il ne jouait plus ce jeu et avouait ses faiblesses personnelles...

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S'il n'est pas néoclassique, où peut-on classer Perroux ? Chez les marxistes ? Il ne croit pas à la lutte des classes. Chez les keynésiens ? La Théorie générale souffre à ses yeux "de l'indétermination, de l'obscurité, de l'absence de vérification statistique, qui sont manifestes dans toute l'oeuvre". Ce qui ne l'empêche pas d'inviter Joan Robinson à son séminaire. Celle-ci, à qui on demande alors ce qu'elle pense de Perroux, répond : "Comment dit-on irrelevant  [2][2] "Sans pertinence" [NDLR]. en français ?" Le seul "maître" qu'il se reconnaissait était l'économiste autrichien Joseph Schumpeter : un néoclassique respecté, mais qui refusait l'équilibre à la Walras. Car Perroux veut être reconnu par l'économie dominante. Il s'entoure de mathématiciens de haut vol, par curiosité pour la matière et pour tenter de rester dans la mode montante de la formalisation. Il tente et est près d'obtenir le prix Nobel d'économie, mais se fait battre sur le fil par Bertil Ohlin, co-lauréat en 1977 avec James Meade.

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Cette volonté de reconnaissance par le champ scientifique dominant sera l'un des obstacles à sa capacité de proposer des théories alternatives. "Comme tant d'autres, écrit Michel Beaud, il a voulu défier la théorie standard en portant le fer contre elle sur le terrain où elle est probablement imbattable : celui de l'élaboration et de la cohérence théoriques." Résultat : "Comment ne pas être mal à l'aise face à la dispersion de sa démarche théorique, aux flottements de son analyse, voire à son basculement dans l'attitude visionnaire ?", un bilan sous forme de critique radicale que présente Michel Beaud dans sa contribution.

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La dernière pirouette de Perroux se trouve dans son testament : il y désigne comme exécuteurs testamentaires littéraires deux personnes qui ont travaillé près de lui, Gérard Destanne de Bernis et... Raymond Barre. On ne peut faire plus opposé sur le plan politique et quant à la conception de l'économie. Un dernier symbole de l'ambiguïté de Perroux.

Notes

[1]

"François Perroux ou la société conflictuelle", in Déchiffrer les grands auteurs de l'économie et de la sociologie,Syros, 1997.

[2]

"Sans pertinence" [NDLR].

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « Introduction », L'Économie politique, 4/2003 (no 20), p. 44-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-4-page-44.htm
DOI : 10.3917/leco.020.0044


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