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L'Économie politique

2003/4 (no 20)


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Le centenaire de la naissance de l'immense économiste que fut François Perroux passe bien inaperçu. Un retour sur son oeuvre, ou plus exactement sur certains de ses apports fondamentaux, s'impose, afin de redécouvrir, voire de découvrir, l'une des réflexions économiques essentielles du XXe siècle. Nous examinerons dans un premier temps la critique que François Perroux adresse à la pensée néoclassique - plus dominante aujourd'hui qu'à son époque -, avant de nous tourner vers la tentative de dépassement de cette dernière qu'il propose.

Une critique de l'approche néoclassique

Une pensée étroite et arrêtée

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Pour François Perroux, le néoclassicisme - c'est-à-dire la reformulation de la théorie économique libérale menée au cours des années 1870 à Lausanne, Vienne et Londres par Léon Walras, Carl Menger et William Stanley Jevons - est le "fils infidèle" des économistes classiques anglais. En effet, même si l'on peut reprocher à ces derniers d'avoir accrédité l'idée selon laquelle l'échange marchand, le "doux commerce", pour reprendre les termes de Montesquieu, engendre inéluctablement la concorde et constitue en toute circonstance un jeu à somme positive, ils ont néanmoins eu l'immense mérite de "prendre pour champ de leur réflexion le monde entier et l'entière humanité"[1][1] François Perroux, Pour une philosophie du nouveau développement,.... Tel n'est plus le cas avec les néoclassiques, qui, à l'instar d'ailleurs des économistes marxistes, mènent leurs réflexions dans le cadre "de conceptualisations étroites, régies par idées arrêtées"  [2][2] François Perroux, L'Economie du XXe siècle, Grenoble,....

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Une conceptualisation étroite, tout d'abord. Par cette expression, François Perroux désigne le procédé qui consiste à extraire de la société capitaliste un système économique grâce à l'emploi des concepts de marché, de prix, d'équilibre spontané, de maximisation de l'utilité... Or, l'une des conséquences de l'usage de ces notions est de rendre invisibles les phénomènes non mercantiles, tels que l'Etat, les contraintes politiques et publiques, les actes conditionnés et, plus généralement, tout ce que l'on appelle aujourd'hui les "représentations", phénomènes qui constituent pourtant les conditions mêmes de possibilité des activités économiques. Si bien, ajoute François Perroux, qu'un économiste qui serait ignorant des premiers éléments de la sociologie de la connaissance considèrerait "comme extra-scientifique [...] tout essai de redécouvrir les éléments éliminés par la conception courante". Appliquée par exemple aux rapports internationaux, une telle méthode les réduit à un simple ensemble de relations d'échanges entre firmes, et laisse en conséquence dans l'ombre des éléments aussi fon damentaux que le rôle des monopoles ou l'action de l'Etat. Le "système de marché", tout comme d'ailleurs le "système de plan", ainsi que François Perroux désigne ces deux paradigmes rivaux (n'oublions pas l'époque à laquelle l'auteur écrit), "transforment l'univers réel en l'un des deux meilleurs mondes pos sibles" [EVS, p. 709-710], les concepts choisis ne retenant que ce que leur utilisateur préfère voir.

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Etroite, la conceptualisation néoclassique est également fondée sur des idées arrêtées, dans le sens où elles sont formées et énoncées à un moment de la dialectique que l'on refuse de dépasser. Afin de s'opposer à toute organisation économique alternative au marché libre, la pensée néolibérale doit en effet non seulement, ce qui n'est pas facile, séparer l'individu du tout social au sein duquel il est immergé, mais encore nier la possibilité de choix économiques qui ne soient pas individuels.

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Ces caractéristiques de la théorie néoclassique conduisent à des réductionnismes tels que, par exemple, l'élimination du pouvoir, l'homogénéisation des agents et l'indistinction des besoins, ou encore l'opacité de la notion de croissance.

De nombreux réductionnismes

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Alors que la vie économique fonctionne sur les trois logiques d'action, sous-tendues par les institutions, que sont l'échange marchand (contrat et marché), la contrainte publique (l'Etat) et le don (assistance publique)  [3][3] Selon François Perroux : "Les institutions sont des..., la théorie dominante est parvenue à éluder la question du pouvoir, terme à entendre comme "relation dissymétrique" entre agents se traduisant par des actions d'influence (firmes leader...), d'imposition (prix fixés, monopoles...) ou de subordination (impérialisme...)  [4][4] "Pouvoir et économie" (1re éd., 1973), in Pouvoir et.... Pour cela, elle utilise, ainsi que le montre François Perroux dans "Pouvoir et économie", quatre procédés.

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Le premier consiste à distinguer l'économique - domaine privé - du politique, censé avoir l'exclusivité de l'exercice du pouvoir, le pouvoir étant alors assimilé au pouvoir public. C'est ce que fait par exemple Raymond Aron, cité par François Perroux, lorsqu'il écrit : "Par économie, on entend l'ensemble - conduites individuelles et institutions collectives - dans lequel et par lequel les hommes s'efforcent de surmonter leur pauvreté originelle, la disparité entre besoins et exigences d'une part, ressources de l'autre. Par politique, on entend l'ensemble qui établit entre individus et grou pements, animés de désirs contradictoires, des relations stables d'autorité et de dépendance"[5][5] Raymond Aron, Etudes politiques, Paris, Gallimard,.... En apparence anodine, une telle distinction détourne en fait l'attention qui pourrait être portée aux détenteurs du pouvoir économique, aux orientations économiques impulsées par l'Etat, ou encore aux arbitrages qui prévalent lorsque éclatent des conflits entre groupes organisés.

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Le deuxième procédé réside dans la séparation entre l'écono mique et le social. On définit alors l'économique comme la sphère des activités ressortissant au critère de la rentabilité privée, tandis que le social est présenté comme l'ensemble des opérations destinées à corriger le fonctionnement des marchés. En adoptant une telle typologie, on s'interdit d'examiner ce que le social contient de productif pour la société, comment, autrement dit, le flux des transferts sociaux permet aux flux d'opérations privées et publiques de subsister.

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Le troisième procédé, quant à lui, consiste à poser que l'écono mie est une science des moyens, et non une science des fins, ces dernières relevant exclusivement de la morale et de la politique. Or, une telle position n'est pas tenable. En effet, il est impossible d'étudier des moyens indépendamment des fins qu'ils révèlent, tout comme, réciproquement, on ne peut imaginer une discipline des fins qui négligerait les conditions de réalisation de celles-ci, ainsi que leurs effets probables.

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Le quatrième procédé, enfin, repose sur la distinction entre les données (régime de la propriété, règles du jeu social...) et les variables (prix, quantités...). Une telle séparation a pour effet, comme la précédente, de présenter l'ordre social existant comme indépassable, comme définitivement figé.

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Mais le bannissement du pouvoir est loin d'être le seul réductionnisme dont est porteuse la théorie néoclassique. Ainsi, toujours dans "Pouvoir et économie", François Perroux met en évidence que le modèle d'équilibre général se fonde sur l'hypothèse de "l'homogénéité des agents humains et des biens et services" que ces derniers utilisent. Une telle hypothèse n'a rien de contingent. Elle constitue bien au contraire le fondement même de la cohérence mathématique du modèle en question. Toutefois, s'il permet la mathématisation du domaine économique, un tel présupposé conduit à une élaboration théorique non pas "distante" de la réalité, mais "directement contraire aux caractères les plus inéliminables des agents humains et de l'économie qu'ils forment". S'agissant des modèles de croissance équilibrée, notre auteur formule le même diagnostic : "Chez R. Solow comme chez J. Hicks, les quantités, les choses, leurs coefficients et leurs prix éclipsent les agents" [PE, p. 218, 249].

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Au sein d'une telle économie "atomistique", où n'interagissent que des individus semblables et égaux, l'organisation sociale est censée n'avoir aucune influence sur les échanges marchands. Et c'est ainsi que le concept abstrait de "rareté" - désignant de façon prétendument neutre que les quantités de ressources disponibles sont inférieures aux demandes à satisfaire - conduit à mettre sur le même plan les besoins physiologiques essentiels et les aspirations les plus immatérielles. De la même façon, l'"utilité" est ramenée à la simple importance attachée à un bien, tandis que le "besoin" est assimilé au désir d'achat. Une telle démarche est bien évidemment lourde de confusions. Comme l'explique François Perroux dans "Dialectique et socialisation", texte de plus de quarante pages qu'il a rédigé comme préface à l'édition des oeuvres économiques de Karl Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade : "La hiérarchie des besoins humains, telle que l'établit la science, est contradictoire avec la hiérarchie des besoins solvables dans l'économie fondée sur le marché, et avec la hiérarchie des priorités sociales choisies par les pouvoirs publics et les classes dominantes"[6][6] "Dialectique et socialisation", in Karl Marx, OEuvres,....

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La conséquence de ce type d'approche, explique-t-il ailleurs, est "l'indistinction des types de rareté que l'expérience courante et l'observation méthodique nous invitent à distinguer". En effet, loin de correspondre aux situations désincarnées retenues par la théorie, et que Marx désignait du terme plaisant de "robinsonades", la lutte que mènent les hommes contre les raretés naturelles transforment ces dernières en raretés sociales, c'est-à-dire en raretés où les inégalités entre personnes jouent un rôle significatif. Si bien que la "rareté révélée par le marché n'est pas indépendante des rôles que la société attribue à ceux qui y interviennent, très spécialement au travailleur salarié et à l'agent qui décide de l'emploi des moyens de produire. La lutte pour le desserrement des contraintes attachées à la distribution sociale des rôles agit sur les formes et le fonctionnement des marchés" [PND, p. 34-35].

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Ce même processus de nivellement se retrouve avec le concept de croissance. Comme le rappelle François Perroux, les recherches sur la croissance du produit national brut ont été menées au cours des années 1950 à l'interface entre les comptabilités nationales, les études statistiques portant sur les séries longues et les représentations statiques de la croissance équilibrée. Toutefois, malgré une indéniable utilité, la croissance économique n'en est pas moins un indicateur opaque. En effet, souligne notre auteur, le "produit global (national) brut n'est aucunement une quantité analytique ; c'est un agrégat empirique et statistique, l'ensemble des biens, des objets obtenus par une économie nationale pendant une période" [PND, p. 47]. Un tel agrégat, supposé homogène par construction (ce qui d'ailleurs pose problème dans les pays où les régimes de prix sont différents d'une branche à l'autre), ne peut en aucun cas permettre de répondre à des questions aussi essentielles que celles portant sur les objectifs économiques et sociaux de la croissance.

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Mais François Perroux ne se contente pas de pointer les insuffisances de la théorie néoclassique, ni d'ailleurs celles de la pensée marxiste. Il avance un certain nombre de propositions destinées à fonder une "économie de l'homme".

Fonder une économie de l'homme

Une nouvelle définition de l'économie

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Le caractère étroit et arrêté des concepts néoclassiques empêchant tout à la fois de prendre en considération les échecs concrets du système capitaliste et de dépasser la confrontation entre le service de l'individu et celui de la totalité - qui constituent les objectifs respectifs du libéralisme et du marxisme -, il convient en conséquence de fonder une idée englobante apte à susciter une transformation dialectique des deux points de vue antagonistes. Cette idée, que propose François Perroux dans L'Economie du XXe siècle, c'est celle de "l'économie de l'homme, entendue comme l'économie de tout l'homme et de tous les hommes. Economie de tout l'homme veut dire que l'être humain entier est accueilli avec ses mobiles allocentriques et ses mobiles égocentriques, dans des structures entièrement ouvertes et non prédéterminées, mais telles qu'en aucun de leurs aspects ni en aucun point de leurs transformations, elles ne fassent obstacle à la réalisation par la personne de ce que celle-ci considère comme ses ultimes valeurs : soit des idées (justice, vérité), soit une foi transcendante. Economie de tous les hommes signifie économie de tous les êtres humains vivants". Et notre auteur d'ajouter : "L'économie de tous les hommes et de tout l'homme s'impose aux civilisations laïques et aux pensées religieuses qui admettent les droits de l'homme. Elle est aussi une idée portée et défendue par des forces réelles, très présentes à l'histoire, celles du travail organisé et de la démocratie" [p. 708, 711]. Revenant vingt ans plus tard sur ce thème central de son oeuvre dans Pour une philosophie du nouveau développement, François Perroux écrira : "Le développement de tout l'homme et de tous les hommes est une finalité qui devrait être unanimement acceptée par les responsables de la politique, de l'économie et de la recherche" [p. 32].

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Une telle exigence disqualifie bien évidemment la traditionnelle définition de la science économique, empruntée à Lionel Robbins et paraphrasée un peu partout, selon laquelle il s'agit de la discipline qui étudie le comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs, définition absolument neutre vis-à-vis des fins, que celles-ci soient moralement licites ou condamnables. Au rebours d'une telle approche, François Perroux pose que "L'économie est l'aménagement, en vue de l'avantage de chacun et de tous, des rapports humains par l'emploi de biens rares socialement et approximativement quantifiables et comptabilisables" [PND, p. 36]. Une telle définition - qui n'est, à notre connaissance, reprise dans aucun manuel standard - appelle au moins trois remarques. Tout d'abord, elle insiste sur les rapports entre les êtres humains, et non sur les relations entre ces derniers et la richesse. Ensuite, en limitant les rapports ainsi étudiés à ceux qui ont à voir avec les biens rares, elle ôte à l'économie toute prétention à constituer une lecture englobante de l'agir humain, comme le voudrait par exemple un Gary Becker prétendant mettre au jour, grâce à la microéconomie, la logique ultime de la totalité de nos comportements, jusques et y compris celui de se marier ou d'avoir des enfants. Enfin, en insistant sur le caractère social de la quantification des biens rares, François Perroux renvoie à la dimension socialement construite de la rareté.

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Dans une telle perspective, les énoncés économiques doivent donc être vrais au double sens de la vérité (exactitude) scientifique et de la vérité morale. C'est sans doute Henri Bartoli qui synthétise le mieux l'essence de cette double exigence, lorsqu'il écrit que le parti de la science économique "n'est pas celui d'un être abstrait, l'homme en général, mais d'hommes en situation ; aussi doit-elle unir la transformation du monde et la connaissance de ses lois, être d'un même mouvement objective et combattante"[7][7] L'Economie, service de la vie, Grenoble, Presses universitaires....

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Comme on l'aura compris, un tel projet place l'homme au centre de l'économie. Mais l'homme dont il est question est une personne, c'est-à-dire ni l'atome humain asocial du libéralisme, ni d'ailleurs l'individu broyé par le collectif d'un certain marxisme. Ni indépendant ni dépendant, mais autonome, l'homme, dans cette approche, se voit reconnaître la liberté de la modernité en même temps qu'imposer la présence de l'autre, par lequel passe son épanouissement. Au-delà du libéralisme et du socialisme, cette conception, que l'on peut qualifier d'humaniste, récuse tout déterminisme univoque, quel qu'en soit le sens, entre l'homme et la société.

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Il convient donc de favoriser - ce que les sociétés contemporaines ne font pas - une "socialisation humaine plénière", c'est-à-dire une forme de socialisation "qui embrasse tous les hommes et soit propice à l'épanouissement de chacun". Or, la notion de socialisation n'est pas dépourvue d'ambiguïté. C'est qu'il existe en fait une dialectique entre deux socialisations : par la première, l'être humain socialisé sacrifie son autonomie au tout social ; par la seconde, il reste autonome au sein d'un "tout social qui est une figure dynamique des autonomies personnelles" [DS, p. XV]. Les réponses à cette contradiction ressortissent, selon François Perroux, à deux grands systèmes de pensée : la dialectique de l'histoire issue de Karl Marx, d'une part, et ce qu'il nomme la "dialectique de l'esprit", ou "dialectique du dialogue", d'autre part.

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S'agissant de la première, son verdict est sans appel : la négation de l'Etat capitaliste par l'appropriation collective des moyens de production n'a nullement conduit au dépérissement de l'Etat communiste, dans la mesure où la contradiction entre les "maîtres" des machines et ceux qui servent ces dernières est loin d'avoir été surmontée. Pas plus, d'ailleurs, que les luttes du Parti, de l'Armée ou entre l'agriculture et l'industrie n'ont été éliminées.

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Tout autre est la dialectique du dialogue. Dans la pensée occidentale, le dialogue ne met pas seulement en présence deux sujets, mais suppose un troisième terme : "une valeur supra-historique : la vérité ou la justice, par exemple, d'où découle une conduite morale : la véracité ou la loyauté". Le dialogue interpersonnel constitue "une recherche en commun par communications contradictoires, d'une proposition jugée vraie ou d'une solution jugée juste, par deux interlocuteurs qui acceptent des critères compatibles de vérité et de justice". En cela, le dialogue exclut, d'une part, la violence - ce qui signifie, et c'est une tâche des plus ardues, qu'il faut extirper la violence du dialogue - et, d'autre part, le compromis entendu comme processus renvoyant à des intérêts exclusivement matériels.

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En effet, même lorsqu'il porte sur des intérêts, le dialogue ouvre le domaine de la vérité et de la justice. En ce sens, il "engage des valeurs sur lesquelles on ne "compromet pas", mais dont des êtres individués en situations, et en fonctions, cherchent à découvrir ensemble des approximations réciproquement acceptables". Malgré un certain nombre de particularités, le dialogue social, c'est-à-dire entre groupes sociaux (syndicats, groupes de firmes, partis...) possède les mêmes spécificités. Pour François Perroux, l'être humain se socialise dans le dialogue : "Il se socialise en tant que sujet, en tant qu'être conscient et libre, en tant qu'autonomie. Il progresse dans la reconnaissance d'autrui, dans la liberté vécue pour soi et pour autrui, en exerçant l'action et la parole" [DS, p. XXIV, XXXI, XXXIII, XXXVI].

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Socialisation par la lutte sociale (dialectique de l'histoire) et socialisation par le dialogue (dialectique de l'esprit) se distinguent en fait assez nettement. "Ou bien l'autonomie est dans l'esprit et dans la personne humaine. Ou bien elle réside dans un tout, dont les personnes sont des parties dépendantes. [...] Ou bien l'histoire s'impose inéluctablement à la personne, ou bien la personne se dégage de l'histoire et contribue à la faire" [DS, p. XL].

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"L'économie de tout l'homme et de tous les hommes" n'est donc pas une simple recommandation d'ordre moral. Il s'agit d'une "économie d'intention scientifique" qui appelle un renouveau conceptuel.

Un renouveau conceptuel

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Selon François Perroux, un changement d'"axiomatisation" s'impose, changement qui doit prendre la forme d'un passage du modèle de l'"échange pur" à celui de "l'échange composite", deux modèles qui se distinguent, voire s'opposent, tant par le niveau fondamental d'explication du réel que par les mécanismes de régulation qu'ils retiennent.

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Le premier, qui correspond au paradigme néoclassique wal rassien, est un modèle de "transfert libre" portant sur des biens divisibles et homogènes ; l'équilibre sur le marché de concurrence parfaite s'obtenant au point d'égalisation des utilités marginales. L'entité élémentaire d'explication est la chose (la molécule), tandis que le principe de fonctionnement est celui de l'équilibre mécanique d'un ensemble sans opérateur.

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Le second, élaboré par François Perroux, appréhende le fonctionnement de l'économie comme "un mixte de transferts libres et réciproques d'utilités et de relations de pouvoirs ; il exprime logiquement la relation économique qui est, essentiellement, un conflit-coopération, une lutte-concours" [PE, p. 185]. Dans une telle perspec tive, la répartition des choses socialement comptabilisables ne peut être, sous leur forme pure, ni un conflit ni une coopération. Le conflit pur est en effet inenvisageable, dans la mesure où il implique des destructions qui réduisent la quantité de richesse à répartir. Quant à la coopération pure, elle ne saurait pas plus être retenue, car tant les individus que les groupes ne renoncent jamais totalement à la poursuite d'objectifs égoïstes. Pour le dire comme François Perroux, dans le long terme, on ne peut observer ni "contrat sans combat", ni "combat sans contrat".

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Ainsi, au rebours de l'économie orthodoxe et de sa logique de maximisation du gain monétaire incarnée par l'homo oeconomicus, la théorie de l'échange composite fonde le fonctionnement de la sphère économique sur un entrecroisement permanent entre désir de gain et désir de pouvoir. Le désir de pouvoir constitue, selon François Perroux, "un attribut de l'agent économique", tandis que son exercice est "inhérent à l'activité économique". On comprend bien alors l'intérêt porté par l'auteur à la théorie des jeux, et en particulier à l'un de ses concepts centraux : l'affrontement. Dans le cadre d'une opération donnée, ce dernier implique en effet : des intérêts contradictoires, la volonté pour les parties en présence d'aboutir à un résultat grâce à leurs actions réciproques, l'existence de règles du jeu, ou encore la différence d'efficacité entre parties prenantes. Pour toutes ces raisons, l'affrontement "n'est ni l'adaptation à une donnée (le prix, par exemple) imposée aux agents, ni l'imposition d'une donnée (le prix, par exemple) par un agent à un autre". Opposant aussi bien des individus que des groupes, l'affrontement constitue, dans la perspective ouverte par François Perroux, "la figure englobante des transactions économiques" [PE, p. 188, 235].

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Au sein de l'échange composite, l'Etat a naturellement un rôle important à jouer. Il doit notamment assurer deux sortes d'arbitrages. Tout d'abord, il lui appartient de maintenir, mais aussi d'adapter les institutions. Il doit également procéder à des arbitrages spéciaux quand les conflits économiques menacent l'ordre public. Dit autrement, pour François Perroux, "le rôle économique minimum et fondamental de l'Etat [...] est la préservation, dans des conditions historiques, de la vie et de la liberté de chaque être humain" [PE, p. 262].

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Cette exigence de préserver la vie et la liberté de chaque être humain trouve l'une de ses plus intéressantes traductions avec la notion de "coûts de l'homme". En effet, afin de s'émanciper des contraintes du marché aussi bien intérieur qu'international, et donc de rompre avec la pure logique de la solvabilité, il convient, explique François Perroux, d'intégrer dans les comptabilités privée et sociale un ensemble de coûts destiné à rendre compte "du statut humain de la vie pour chaque travailleur et chaque citoyen" [PND, p. 165]. Il s'agit des "coûts de l'homme" que l'on peut ventiler en trois catégories : "1? ceux qui empêchent les êtres humains de mourir (lutte contre la mortalité dans le travail professionnel et hors des limites de ce travail) ; 2? ceux qui permettent à tous les êtres humains une vie physique et mentale minima (activités de préventions hygiéniques, de soins médicaux, de secours invalidité, vieillesse, chômage) ; 3? ceux qui permettent à tous les êtres humains une vie spécifiquement humaine, c'est-à-dire caractérisée par un minimum de connaissances et un minimum de loisirs (essentiellement : coûts d'instruction élémentaire, coûts de loisir minimum)" [EVS, p. 367-368]. L'intégration de tels coûts dans le calcul économique reviendrait à reconnaître la priorité de l'être humain dans la distribution de la richesse produite, et conduirait à hiérarchiser les besoins et les réponses à leur donner, sur une base bien différente de celle de la solvabilité et de l'utilité "neutre", c'est-à-dire d'une approche de l'utilité ne s'opposant ni à l'inutile, ni à l'objectivement nuisible.

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Un tel impératif est présent, du moins implicitement, dans la notion de développement, que François Perroux distingue clairement de celle de croissance. En 1961, dans L'Economie du XXe siècle, la croissance est définie comme "l'augmentation soutenue [...] d'un indicateur de dimension ; pour la nation : le produit global brut ou net, en termes réels" - autrement dit, une amélioration purement quantitative -, tandis que le développement y désigne "la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global". Bien que distincts, ces deux phénomènes sont cependant liés car, précise l'auteur, "aucune croissance observée n'est homothétique ; la croissance s'opère dans et par des changements de structure" [EVS, p. 191, 763].

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Deux décennies plus tard, dans Pour une philosophie du nouveau développement, il insiste sur le fait que le développement suppose le déploiement de l'activité des hommes à la fois par l'échange de biens ou de services, et par l'échange d'information et de symboles, et pose trois conditions au progrès économique. Selon la première, dite "de promotion", il faut favoriser en longue période la promotion des personnes et des groupes sur le triple plan matériel, culturel et de la volonté politique. La deuxième, dite "de structuration", appelle à infléchir les structures économiques et sociales en vue de parvenir au plein développement des membres de la collectivité. Enfin, les deux premières conditions étant satisfaites, la troisième vise à diffuser les fruits de l'innovation, de l'investissement, des connaissances scientifiques et de la capacité esthétique aussi largement que possible. De tels projets appellent naturellement l'élaboration d'indicateurs sociaux, outils à propos duquel François Perroux glisse cette remarque : "L'indicateur social se situe au croisement de la multidimensionnalité des objectifs d'une collectivité et de la multidimensionnalité des desseins de l'individu capable et épris d'une vie personnelle. Cette complexité défie les combinaisons et les pondérations les plus ingénieuses" [PND, p. 78].

Une analyse d'une grande actualité

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Comme on l'aura sans peine compris à la lecture des pages qui précèdent, l'oeuvre de François Perroux se révèle d'une grande actualité, tant dans sa dimension critique que dans sa dimension propositionnelle.

Dimension critique

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S'agissant de la première dimension, il est évident que des thèmes tels que le rôle du pouvoir, la pluralité des logiques économiques, la différenciation des besoins ou la désirabilité de la croissance, thèmes auxquels François Perroux a consacré de pénétrantes analyses, sont depuis quelques années à la base d'innovations théoriques du plus haut intérêt.

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Ainsi, la question du pouvoir constitue l'axe central de ce que l'on nomme désormais l'"économie politique internationale". Née au Royaume-Uni et aux Etats-Unis au début des années 1970, à l'intersection de l'analyse économique, de la science politique et de l'histoire, cette approche, à l'écart de laquelle se sont longtemps tenus la plupart des économistes français, se fixe pour objectif d'expliquer comment, sur le plan international, le pouvoir des Etats et les forces du marché s'influencent mutuellement dans la définition des règles du jeu économique et social mondial. Signe du désintérêt français pour cette grille de lecture, il fallut attendre 1999, c'est-à-dire plus de deux décennies après les textes fondateurs de Susan Strange, Robert Keohane et Joseph Nye, pour que paraisse le premier manuel d'économie politique internationale  [8][8] Gérard Kébabdjian, Les Théories de l'économie politique.... Son auteur, Gérard Kébabdjian, présente d'ailleurs François Perroux comme l'un des précurseurs, avec L'Economie du XXe siècle, du courant réaliste, courant auquel l'ouvrage accorde d'ailleurs une très large place.

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La pluralité des logiques économiques est, quant à elle, l'un des pivots essentiels de la sociologie économique, démarche que l'on peut définir comme la rencontre entre théorie économique et théorie sociologique en vue de fournir une explication des faits socio-économiques plus pertinente que celle qui est obtenue lorsque les deux grilles d'analyse précitées sont mobilisées séparément. La "nouvelle sociologie économique" - comme on a pris coutume de l'appeler afin de la distinguer d'une première tentative ayant eu lieu dans les années 1890-1920 et à laquelle sont associés les noms d'Emile Durkheim et de Max Weber - est née au milieu des années 1980, en particulier à partir des travaux de Mark Granovetter. Ce dernier propose une approche reposant sur deux propositions : premièrement, toute action est socialement située et ne peut être expliquée en se fondant sur les seuls motifs individuels ; deuxième ment, les institutions sociales ne surgissent pas toutes faites mais sont socialement construites. L'un des concepts centraux de cette approche est celui d'"encastrement", concept emprunté à Karl Polanyi, mais auquel Mark Granovetter donne un sens différent de celui que lui avait conféré l'auteur de La Grande Transformation. En effet, alors que chez Karl Polanyi le terme encastrement désigne le fait que, dans les sociétés pré-capitalistes, l'économie constitue une partie organique de la société, chez Mark Granovetter, il sert à révéler la dimension fondamentalement sociale de toutes les activités économiques. Plus proche du message originel de Karl Polanyi, la sociologie économique française, dans le sillage par exemple de Jean-Louis Laville, insiste sur la coexistence, au sein de toutes les sociétés humaines, de quatre principes de comportements économiques : le marché, la redistribu tion, la réciprocité et l'administration domestique.

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Le thème de la différenciation des besoins et, partant, du choix des modalités de leur satisfaction constituent des éléments centraux de la réflexion en éthique économique, domaine qui commence, en France, à faire l'objet d'un intérêt dépassant le petit cercle des initiés auquel il était jusque-là confiné. Les analyses de François Perroux sur la notion de "rareté sociale" ne peuvent manquer d'être rapprochées des travaux de John Rawls consacrés à la justice sociale. Ce dernier explique en effet, dans Théorie de la justice, que, toute société étant traversée par une identité mais également par des conflits d'intérêts, il est indispensable de posséder un ensemble de principes permettant de choisir entre différentes organisations sociales alternatives afin de pouvoir "conclure un accord sur une distribution correcte des parts". De tels principes sont, précise le célèbre philosophe américain, ceux de la justice sociale, dont le but est de fournir "un moyen de fixer les droits et les devoirs dans les institutions de base de la société" - c'est-à-dire la consti tution politique ou les principales structures socio-économiques - et de définir "la répartition adéquate des bénéfices et des charges de la coopération sociale". D'autres auteurs pourraient bien sûr être cités, comme Michael Walzer avec sa thèse de l'égalité complexe, ou Amartya Sen et ses travaux sur la pauvreté, l'égalité et le développement.

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Dernier exemple, l'analyse selon laquelle le taux de croissance du PIB ne constitue pas l'alpha et l'oméga de la vie économique a connu, ces dernières années, un regain de crédibilité avec la multiplication des effets pervers écologiques et sociaux de la mondialisation néolibérale.

Une dimension propositionnelle

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Mais l'apport de François Perroux à l'analyse économique est loin de se cantonner au registre de la critique. Les faiblesses de la théorie dominante qu'il met au jour constituent le point de départ d'une reconstruction qui s'alimente à des sources aussi variées que l'école classique anglaise, le marxisme ou l'humanisme chrétien. Ainsi, la définition de l'analyse économique qu'il propose conjointement à sa théorie de l'échange composite, au concept de coûts de l'homme ou encore à la distinction qu'il opère entre croissance et développement, ont indiscutablement préfiguré l'intérêt contemporain pour le thème du développement. Dans la signification qu'il revêt depuis la fin des années 1980, le terme "développement" ne renvoie plus à ce que l'on appelait durant les Trente Glorieuses l'"économie du développement" - c'est-à-dire un ensemble d'ana lyses et de propositions visant à permettre aux pays du tiers monde de rattraper les pays industrialisés -, mais à une réflexion plus globale, tous pays confondus, sur les finalités ultimes de la vie et de la pensée économiques. Une telle évolution, qui se manifeste notamment par l'apparition et le succès de néologismes tels que "développement humain" ou "développement durable", résulte en particulier du fait que toutes les économies, riches ou pauvres, sont désormais confrontées (à des degrés naturellement variables) aux revers tant écologiques que sociaux du fonctionnement de la sphère économique. Les échecs répétés, au Nord comme au Sud, des recettes économiques traditionnelles (marxistes comme libérales) obligent à repenser à nouveaux frais la question des rapports entre l'économie, la société et la biosphère.

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Ayant précédé de plusieurs décennies ce regain d'intérêt pour le sens de l'agir économique, de prestigieux hétérodoxes français, comme Ignacy Sachs, René Passet ou Henri Bartoli, ont, souvent dans l'indifférence d'une profession aveuglée par la formalisation mathématique, développé des approches se situant, explicitement ou implicitement, dans le sillage de François Perroux.

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Ainsi, en 1972, approfondissant la distinction entre croissance et développement, Ignacy Sachs forge la notion d'"écodéveloppement". Récusant simultanément la thèse de la croissance zéro et la poursuite d'une maximisation sans discernement de la production, il appelle, dans Stratégies de l'écodéveloppement, à "faire preuve de ressources dans l'adaptation écologiquement prudente du milieu aux besoins de l'homme". Mettre en oeuvre une politique d'éco développement, explique-t-il, c'est "s'attacher à trouver des façons à la fois socialement utiles et écologiquement prudentes de la mise en valeur des ressources naturelles". Sept ans plus tard, en 1979, René Passet publie L'Economique et le Vivant, ouvrage dans lequel il propose que figurent, comme autant de normes dans les fonctions d'utilité sociale ou de préférences gouvernementales, les mécanismes de reproduction de la sphère sociale et de la sphère naturelle. Dans une telle perspective, qui se fonde largement sur l'analyse des systèmes complexes, les finalités de chaque sous-système doivent respecter les régulations des systèmes qui l'englobent. Ainsi, la logique du marché ne saurait être appliquée à la totalité de la société, pas plus qu'utilisée sans discernement pour lutter contre la destruction du milieu. En 1996, dans un ouvrage au titre éloquent, L'Economie, service de la vie, Henri Bartoli propose une nouvelle définition de l'économie comme : "la recherche pleine de la couverture des besoins du statut humain de la vie tels qu'ils s'expriment et croissent dans la communauté historique au gré de la civilisation et de la culture, pour tous et, prioritairement, pour les plus pauvres, aux moindres coûts humains, écologiques et instrumentaux, en englobant dans cette dernière catégorie les coûts matériels et les coûts financiers". Ces trois exemples, qui ne donnent qu'une faible idée de l'apport des auteurs cités à l'analyse économique contemporaine, rendent néanmoins compte de la pertinence des grilles de lectures élaborées par François Perroux.

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Dans l'aire anglo-saxonne, un économiste comme Amartya Sen, qui ne semble pas avoir été influencé par l'oeuvre de François Perroux, développe, pour sa part, une pensée qui semble parfois proche de celle de l'auteur de L'Economie du XXe siècle. Ainsi, appelant à l'établissement d'un "statut humain de la vie" fondé sur les "coûts de l'homme", François Perroux précise, dans Le Pain et la Parole, que nourrir, soigner, instruire et libérer les êtres humains constituent des opérations "tout élémentaires propres à procurer à chacun les "biens de départ". Ils ouvrent aux hommes l'accès au rang de personnes et de sociétés pleines de sens au-delà de l'efficacité ; ils leur permettent de tendre vers l'épanouissement"[9][9] Le Pain et la Parole, Paris, Cerf, 1969, p. 285.. En effet, précise-t-il ailleurs, il ne s'agit nullement de mener toutes ces opérations contre le gré des gens, mais bien au contraire de les "mettre, par l'effort commun, en situation de pouvoir se nourrir, se former et opérer leur propre libération". Loin d'un simple discours sans portée, l'impératif d'une économie de l'homme et de tous les hommes conduit à des conclusions radicales : "Si un seul agent est privé de la capacité inhérente à sa nature générique, qui est de choisir des objectifs subsumés par une finalité, l'organisation est suboptimale" [EVS, p. 511, 518].

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De telles réflexions sur la couverture des besoins essentiels, l'épanouissement et la liberté de la personne sont évidemment à rapprocher du concept de "fonctionnements" élaboré par Amartya Sen, ainsi que, par exemple, de sa thèse du "développement comme liberté". Chez Amartya Sen, la notion de "fonctionnements" désigne les différentes choses qu'une personne peut souhaiter faire ou être. Parmi ces différents "fonctionnements" humains, il en est de très simples, tels qu'être convenablement nourri ou vivre en bonne santé, et d'autres plus complexes, comme ressentir de l'estime pour soi ou participer à la vie de sa communauté. Sur cette base, Amartya Sen élabore la notion de "capacité", qui fait référence aux "différentes combinaisons de fonctionnements" qu'un agent économique est en mesure de réaliser ou, pour le dire plus intui tivement, l'ensemble des vies possibles qu'une personne est en mesure de choisir et dont l'organisation économique doit, par ailleurs, favoriser la multiplication. De tels concepts sont naturellement susceptibles de s'appliquer à un vaste ensemble de questions. Et c'est ainsi que le lauréat du prix Nobel d'économie 1998 soutient, par exemple, que, loin de devoir forcément se ramener à un mécanisme brutal d'intégration dans un marché mondialisé, le développement doit bien plutôt être envisagé comme "un processus d'expansion des libertés réelles dont les personnes peuvent jouir", processus au sein duquel les libertés sont appelées à jouer le rôle tout à la fois de moteur et de pierre de touche.

Conclusion

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On ne peut qu'être frappé de l'oubli dans lequel est tombé François Perroux, oubli qui va jusqu'à ce que son nom même n'apparaisse pas dans certains dictionnaires consacrés aux grands économistes ! Et pourtant, en travaillant à fonder une économie de tout l'homme et de tous les hommes, en appelant à l'élaboration d'indicateurs destinés à guider l'action publique, il a annoncé, avec quatre décennies d'avance, l'exigence de développement durable entendue comme double solidarité intra- et inter-générationnelle. En forgeant des concepts destinés à faire de l'épanouissement de la personne le but ultime de la pensée et de la pratique économiques, il s'inscrit dans une tradition qui, d'Adam Smith à Alfred Marshall, en passant par John Stuart Mill ou même par le Léon Walras des écrits sur l'économie sociale, a entrecroisé ces deux sources de l'analyse économique que sont la "mécanique" (les mathématiques) et l'éthique. En lisant ou relisant L'Economie du XXe siècle ou Pouvoir et économie généralisée, on ne peut qu'être d'accord avec Amartya Sen écrivant, avec son inimitable sens de l'euphémisme, que "l'économie moderne s'est trouvée considérablement appauvrie par la distance qui a éloigné l'économie de l'éthique".

Notes

[1]

François Perroux, Pour une philosophie du nouveau développement, Paris, Aubier-Presses de l'Unesco, 1981, p. 33. Nous signalerons dorénavant les références à cet ouvrage par les lettres PND.

[2]

François Perroux, L'Economie du XXe siècle, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1991, p. 708 (1re éd., 1961). Nous signalerons dorénavant les références à cet ouvrage par les lettres EVS.

[3]

Selon François Perroux : "Les institutions sont des cadres durables d'action, des règles durables du jeu social et des habitudes collectives, par opposition à des actes ou événements successifs et discontinus" (Economie et Société. Contrainte, échange, don, Paris, PUF, 1960, p. 118-119).

[4]

"Pouvoir et économie" (1re éd., 1973), in Pouvoir et économie généralisée, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1994, p. 169, 174, 175. Nous signalerons dorénavant les références à cet ouvrage par les lettres PE.

[5]

Raymond Aron, Etudes politiques, Paris, Gallimard, 1972, p. 85.

[6]

"Dialectique et socialisation", in Karl Marx, OEuvres, T. I : Economie, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1977, p. X. Nous signalerons dorénavant les références à ce texte par les lettres DS.

[7]

L'Economie, service de la vie, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1996, p. 150.

[8]

Gérard Kébabdjian, Les Théories de l'économie politique internationale, Paris, Seuil, 1999.

[9]

Le Pain et la Parole, Paris, Cerf, 1969, p. 285.

Plan de l'article

  1. Une critique de l'approche néoclassique
    1. Une pensée étroite et arrêtée
    2. De nombreux réductionnismes
  2. Fonder une économie de l'homme
    1. Une nouvelle définition de l'économie
    2. Un renouveau conceptuel
  3. Une analyse d'une grande actualité
    1. Dimension critique
    2. Une dimension propositionnelle
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Maréchal Jean-Paul, « L'héritage négligé de François Perroux », L'Économie politique 4/2003 (no 20) , p. 47-63
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-4-page-47.htm.
DOI : 10.3917/leco.020.0047.


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