Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2003/4 (no 20)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 5 - 7 Article suivant
1

Face à la mondialisation économique et à la prolifération des problèmes de dimension transnationale (crises financières, pollution, blanchiment d'argent sale, etc.), on pourrait s'attendre à ce que les Etats coopèrent pour retrouver des marges de manoeuvre politiques à l'échelle de la planète. Les organisations économiques internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) ou l'Organisation mondiale du commerce (OMC) devraient ainsi connaître leur heure de gloire. Or c'est totalement l'inverse qui se produit. Elles n'ont jamais été si mal en point qu'en cette fin d'année 2003.

2

Prenez l'OMC. La réunion de Cancún (Mexique) de septembre dernier s'est soldée par un fiasco, dont les deux grandes puissances commerciales mondiales ont tout de suite tiré les conséquences. Les Etats-Unis continueront d'ouvrir les frontières à leurs produits par un recours accru aux traités commerciaux bilatéraux, dans des négociations où les rapports de force bruts jouent à plein. Pascal Lamy, le commissaire européen au commerce, a qualifié l'OMC d'"organisation médiévale", remis en cause le principe actuel de son fonctionnement "un pays = une voix", et laissé entendre que l'Union européenne pourrait elle aussi reprendre des négociations bilatérales.

3

Le FMI ne se porte pas mieux. La multiplication des crises financières dans les pays émergents (Mexique, Asie, Turquie...) avait incité Anne Krueger, le numéro deux de l'institution, à proposer la création d'un tribunal international des faillites, une véritable entité supranationale qui aurait eu le droit d'intervenir entre un pays et ses créanciers étrangers pour forcer ces derniers à négocier en cas de crise et de sortie brutale de capitaux. Un moyen de leur faire accepter leurs "erreurs de jugement" (leur appât du gain à l'origine de placements ou de crédits risqués) et de leur faire payer une partie de la résolution de la crise. Sous la pression du gouvernement américain et des grands investisseurs internationaux, le projet a été enterré en avril dernier.

4

De même, la Banque des règlements internationaux (BRI), chargée de proposer des normes internationales contraignant les banques à prendre moins de risques ou à en assumer le coût, vient-elle de prendre une grosse claque. Engagée dans une longue négociation de refonte de ses normes, elle vient de se voir signifier par les Etats-Unis que sa nouvelle réglementation ne serait appliquée qu'à une vingtaine de banques (et, par la Chine, qu'elle ne les appliquerait pas du tout !), rompant ainsi avec le principe d'universalité qui les caractérisait jusqu'alors.

5

Bref, de quelque côté que l'on se tourne, les organisations économiques internationales se portent mal. Heureusement, le coq gaulois est là pour y remédier : comment ne pas être enthousiasmé par le plaidoyer en faveur du système multilatéral, défendu si hautement à l'ONU par notre président de la République et notre gouvernement, toujours prêts à dénoncer ces Américains qui se croient au-dessus de la loi commune ? Sauf qu'à la première contrainte multilatérale venue, la France réagit exactement comme les Etats-Unis : confrontée à la demande de la Commission européenne de réduire son déficit budgétaire, le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, déclare que son devoir n'est pas "d'aller rendre des équations comptables et de faire des problèmes de mathématiques pour que tel ou tel bureau, dans tel ou tel pays, soit satisfait". Le multilatéralisme de la France n'est pas une politique, c'est un opportunisme.

6

Si la France n'est pas à la hauteur, l'Europe l'est-elle ? Son projet de constitution, actuellement en débat, reste vide en matière de défense, de coordination des politiques économiques et de solidarité envers ses plus démunis, sans oublier, comme le montre dans ce numéro Benjamin Cohen, l'impossibilité structurelle de l'euro de jouer dans la cour des grands. L'Europe reste un nain politique international. Or, comme le souligne le chercheur américain Robert Kagan, un multilatéralisme permettant d'associer les grands pouvoirs mondiaux ne se décrète pas : il ne peut être créé que par la rencontre et la volonté de compromis de puissances équivalentes. Aujourd'hui, l'Europe n'est pas en position de contrebalancer le poids politique des Etats-Unis dans les institutions multilatérales et ne montre pas toujours une volonté farouche de les renforcer.

7

Les plus ardents défenseurs du multilatéralisme se trouvent maintenant au Sud. Sous l'impulsion du Brésil, auquel se sont ralliées la Chine, l'Inde et l'Afrique du Sud, les pays émergents réclament leur place dans le concert mondial, et ils entendent la prendre par l'intermédiaire d'un renforcement des institutions internationales et de leur rôle dans ces institutions. Ils l'ont déjà fait par deux fois à l'OMC : en obtenant le droit international de copier les médicaments des grands laboratoires pharmaceutiques, afin de les produire et les exporter à bas prix vers les plus pauvres, et en mettant fin à la conférence de Cancún.

8

Cette alliance entre des pays aux intérêts économiques divergents va-t-elle durer ? Arriveront-ils à obtenir quelque chose, soutenus par la pression d'une société civile internationale émergente ? Pour l'instant, les Etats-Unis et l'Union européenne sont incapables de répondre à leurs demandes d'un ordre mondial producteur de richesse mais également plus juste et plus démocratique.

9

Faute de progrès, les organisations économiques internationales menacent de succomber au virus du G7 : des rencontres médiatiques où les Etats ne décident plus rien. Alors même que la mondialisation rend plus que jamais nécessaire le besoin de règles communes, dont la définition ne peut être laissée aux seules multinationales et investisseurs financiers.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « Le multilatéralisme en panne », L'Économie politique 4/2003 (no 20) , p. 5-7
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-4-page-5.htm.
DOI : 10.3917/leco.020.0005.


Pages 5 - 7 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback