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L'Économie politique

2003/4 (no 20)


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Entre la tradition d'analyse marxiste en termes d'impérialisme et la tradition universitaire de l'économie internationale - l'étude des relations économiques entre nations -, François Perroux a été un des rares économistes français, après la Seconde Guerre mondiale, à tenter d'analyser et de penser d'emblée les processus et les dynamiques économiques dans leur dimension mondiale. En témoignent les titres de quelques-uns de ses innombrables ouvrages et articles : L'Europe sans rivages (1954), La Coexistence pacifique (1958), L'Economie du XXe siècle (1961), "Indépendance de l'économie nationale et interdépendance des nations" (1963), "Les entreprises transnatio nales et le nouvel ordre économique du monde" (1980), Dialogue des monopoles et des nations : "équilibre" ou dynamique des unités actives (1982)...

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Cet effort, porté pendant près d'un tiers de siècle, est sous-tendu par la mise en cause de l'orthodoxie, à la fois largement et approximativement perpétuée alors dans l'enseignement universitaire. "Ce qui n'est pas opérationnel - mais vraiment pas du tout, écrit-il dans son texte autobiographique de 1980 (1980, 1987, p. 205), c'est l'équilibre standard, répété sans la finesse et les scrupules des fondateurs, parce qu'il détruit  [2][2] Ces mots sont en italiques dans les textes d'origi... la réalité de l'agent et de son activité sous couleur de la simplifier, soit qu'il s'exprime sans critique dans les manuels courants, soit qu'il dissimule ses faiblesses dans des modèles chiffrés qui, macro ou méso-économiques, manient des blocs ou des sous-blocs structurés, incompatibles avec l'équilibre standard s'il est strictement entendu."

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Il rejette la "théorie standard", l'approche néoclassique, pour son irréalisme, son incapacité à rendre compte du réel, citant à l'occasion Oskar Morgenstern : "Il n'y a pas de route qui conduise de Léon Walras à la réalité", mais aussi Vilfredo Pareto : "Je voyais le concret et ne pouvais l'atteindre." C'est donc à la connaissance, l'analyse, l'intelligence de la réalité que s'est attaché Perroux ; ce qui n'exclut évidemment pas l'effort théorique, mais en détermine et le but, et la fonction, le travail théorique devant viser à créer les outils d'une connaissance rigoureuse. Il faut enfin noter, car cette dimension prendra une place croissante au fil des années, que l'éthique, les valeurs chrétiennes dominent la réflexion et imprégneront de plus en plus les textes de Perroux.

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Hétérodoxie, théorie au service de la connaissance et humanisme chrétien : c'est dans cet espace de pensée que Perroux a travaillé à construire une autre écono mie politique, laquelle, sans s'inscrire dans aucune des voies déjà ouvertes (par Marx, l'économie historique, Schumpeter, l'économie sociale, Keynes, l'institutionnalisme...), empruntait à toutes. Effort titanesque, dans une période dominée à la fois par la vogue des diverses variantes du keynésianisme et par d'essentielles transformations - formalisation et mathématisation - de la science économique : vogues et tendances lourdes auxquelles il lui est arrivé de sacrifier.

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Pour avoir lu Perroux comme étudiant subjugué dans les années 1950, pour avoir été de plus en plus désappointé, puis déçu par ses écrits dans les années 1960, pour avoir travaillé depuis sur l'histoire économique, le capitalisme et l'économie mondiale, je crois mieux comprendre maintenant pourquoi l'exceptionnel effort d'élaboration théorique de François Perroux a finalement débouché sur un pathétique échec.

Une théorie de l'économie internationalement dominante

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L'effort d'élaboration conceptuelle et théorique, Perroux l'a mené avec une particulière obstination dans le domaine de l'économie internationale et mondiale. Il critique la théorie classique et néoclassique de l'échange international, dont "les schémas individualistes et mécanistes sont de moins en moins admissibles" (1954, p. V). Mais il le fait avec le souci d'élaborer l'indispensable alternative : face à la théorie orthodoxe, il travaille donc à la construction de ce qu'il nommera "une théorie réaliste du marché international" (1960, p. 161).

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En fait, avec les concepts d'effet de domination, d'économie dominante, de dynamique de l'inégalité, c'est dès 1947-1948 que Perroux a établi les fondations de son édifice théorique. Après une première version présentée lors de ses leçons données au Bailliol College de l'université d'Oxford en 1947, c'est l'année suivante qu'il publie son "Esquisse d'une théorie de l'économie dominante" : il y met en scène d'emblée "la force, le pouvoir, la contrainte" (1948b, p. 243). Constatant qu'"il est aussi opportun de concevoir le monde économique comme un ensemble de rapports patents ou dissimulés entre dominants et dominés que comme un ensemble de rapports entre égaux" (p. 245), il définit ainsi l'effet de domination : "A exerce un effet de domination sur B quand, abstraction faite de toute intention particulière de A, A exerce une influence déterminée sur B sans que la réciproque soit vraie ou sans qu'elle le soit au même degré. Une dissymétrie ou irréversibilité de principe ou de degré est constitutive de l'effet en examen" (p. 248).

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Dans la foulée, il jette les bases d'une "théorie de l'économie internationalement dominante" (p. 245) : rejetant les définitions usuelles de la nation, il propose de la saisir comme "des groupes de firmes privées arbitrées par un monopoleur de la contrainte publique, l'Etat" (p. 262), ce qui oblige à prendre en compte "les faits d'organisation nationale et les stratégies des groupes et des monopoleurs de la contrainte publique" (p. 263). Grâce à cette définition, "les éléments de l'effet de domination, force contractuelle, dimension, nature de l'activité", sont présents au sein de ce "complexe total qu'est l'économie nationale" ; et ces éléments peuvent, en certaines occurrences, jouer "dans le même sens pour engendrer une influence dissymétrique ou irréversible sur d'autres économies nationales, c'est-à-dire d'autres complexes totaux" (p. 264).

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Avec cette analyse de l'économie dominante, est rendue possible une approche théorique qui "met au plein centre des imperfections du marché international les faits d'organisation nationale et les stratégies des groupes et des monopoleurs de la contrainte publique" (p. 263). Allant au fond du problème, l'auteur exprime avec vigueur le caractère novateur de sa démarche : "l'effet de domination brise les schémas de l'interdépendance générale et réciproque" (p. 293).

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Mais déjà Perroux élargit encore son projet théorique : "une dynamique entière peut être tirée de l'effet de domination. Le jour où elle serait entièrement élaborée, elle mériterait peut-être le nom de dynamique de l'inégalité, comme la dynamique de J. Schumpeter pourrait s'appeler dynamique de la nouveauté" (p. 254-255). En effet, compte tenu des relations de flux et de prix et des effets de stoppage et d'entraînement, "l'économie dominante, centre de conjoncture autonome, exercerait par ses mouvements mêmes, et en dehors de tout dessein prémédité, une action d'influence sur d'autres économies réduites à une action d'adaptation" ; ce qui fait que "les choix de politique économique intérieure de certaines nations sont des décisions de politique économique mondiale" (p. 266).

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Dans ses articles et ouvrages ultérieurs, Perroux poursuit inlassablement son travail d'élaboration théorique. Dans son article de 1950, il situe les deux effets, d'entraînement et de stoppage, au coeur du "dynamisme de la domination" (p. 257). Dans son grand ouvrage de 1954, L'Europe sans rivages, il précise les éléments constitutifs de l'économie dominante : dimension, pouvoir de négociation, nature des activités exercées (p. 86) ; mais surtout, il en étudie le rôle et les fonctions, soulignant notamment que l'économie dominante cherche à faire accepter "la règle du jeu qui lui permet d'utiliser à plein ses moyens propres, de tirer tout le parti possible de ses supériorités relatives sans compromettre son avenir" (p. 96).

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Dans cette vision, la polarisation trouve une place majeure : "L'espace économique du monde est alors un réseau d'échanges et de forces irradié par des pôles économiques de la vieille Europe, un tissu de relations compliquées et mouvantes autour de ces pôles" (p. 34-35). Plans, projets et stratégies jouent un rôle structurant décisif ; dans la nation, d'abord : "La consistance économique de la nation résulte de plans, incompatibles à l'état brut, des individus, des groupes, de l'Etat, qui, dans le déroulement de la vie économique, s'ajustent et deviennent compatibles par le marché et par les épreuves de force" (p. 302) ; mais aussi, débordant la nation, au niveau mondial : "De vastes projets dessinent d'invisibles frontières aussi vives que les frontières de la cartographie et de la politique. Pour ces périmètres économiques d'influence et d'action qui traduisent leurs plans incompatibles d'expansion, les Européens se déchirent" (p. 35).

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Perroux énumérera lui-même d'autres éléments de son édifice théorique : "les conflits-coopérations, les luttes-concours - compo santes de toute relation entre agents -, les macro-unités ou unités complexes, les espaces économiques, les propensions réelles au travail et au changement (innovation), les points d'entraînement (pôles de développement territorialisés ou non), les firmes motrices et les régions motrices" - exprimant l'espoir qu'"on voudra peut-être admettre maintenant qu'ils procédaient d'une recherche méthodique de l'asymétrie" (1980, 1987, p. 204-205).

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S'appuyant sur l'ensemble de ces apports, Perroux souligne avec force "l'insuffisance de toute analyse qui ramène le commerce des nations au commerce des nationaux, omet les décisions des groupes publics et privés, dirige la lumière sur les décisions des firmes et des consommateurs, "dépolitise", dans une intention secrètement normative, les économies nationales qui sont profondément politiques et qui doivent à cette circonstance une partie de leurs succès" (1954, p. 94-95). Et il insiste sur l'importance de son propre apport théorique, tant pour la compréhension de l'économie contemporaine que pour la décision : "Dans ses derniers progrès, notre discipline nous aide à comprendre les influences asymétriques et irréversibles que les groupes humains, notamment les nations, exercent les uns sur les autres ; analysons de notre mieux les inégalités, nous serons plus capables d'en surmonter les conséquences néfastes" (1954, p. V-VI).

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Remarquable programme, où s'articulent élaboration théorique, analyse de la réalité et choix éthiques devant déboucher sur des propositions pour l'action. Un programme qu'à nos yeux Perroux, dans le flot puissant de son oeuvre, n'a pas tenu.

Une pensée fracturée

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Avec sa théorie de l'asymétrie et sa dynamique de l'inégalité, c'est une vision renouvelée et originale de l'économie mondiale que propose Perroux dans les années 1950. Mais il le fait dans un certain isolement, dû tant aux logiques institutionnelles qu'à sa personnalité, tant à l'histoire qu'à son propre itinéraire. En outre, il le fait dans un contexte intellectuel peu favorable : l'enseignement universitaire traditionnel, lesté de pesantes certitudes, a une énorme force d'inertie ; l'approche keynésienne, dont les lectures se diversifient déjà, commence à transformer la pensée et l'analyse écono miques ; la démarche critique est polarisée par les courants radicaux et marxistes ; et les autres écoles, nationales ou locales, font le gros dos pour survivre. Difficile, dans ces conditions, de faire passer ou d'imposer une nouvelle approche.

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Certes, il a des continuateurs, tels que Maurice Byé, avec la "grande unité inter-territoriale", ou Jean Weiller, avec la "préférence nationale de structure" ; mais c'est dans le marxisme que la génération d'après - Destanne de Bernis, Christian Palloix, Samir Amin, Charles-Albert Michalet - enracinera ses analyses. Perroux multipliera travaux, interventions et publications ; mais comment ne pas être mal à l'aise face à la dispersion de sa démarche théorique, aux flottements de son analyse, voire à son basculement dans l'attitude visionnaire ? Déjà, au terme de son grand ouvrage de 1954, il fait surgir, face aux menaces de conflits, aux résignations et aux peurs, "l'aspiration à la communauté des hommes" et "l'épanouissement du bonheur et de la joie dans l'économie du genre humain" (p. 630), passant ainsi brusquement dans le registre de l'incantation.

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A partir de 1958, la prise en compte des "pays foyers" et des "pays affiliés", inspirée par le travail de H. B. Wooley (1958, II, p. 218, 226-227), ne constitue pas une avancée marquante. D'ailleurs, l'analyse cède de plus en plus la place au lyrisme : "dans tous les cas, les peuples et les patries qui aspirent à la liberté tremblent en découvrant que l'Etat souverain est devenu, pour un grand nombre, une recette impraticable" (1958, II, p. 238). Et l'oeuvre tourne au réquisi toire contre le "développement au profit de l'économie dominante" ou aux plaidoyers pour le "développement complexe et harmonisé" et pour l'"économie des hommes" (1958, III).

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D'une certaine manière, c'est avec L'Economie du XXe siècle que le sentiment d'atteindre à une sublime impasse est le plus net. Presque tout Perroux est là : de la critique de l'économie dominante à l'énoncé de la grande perspective humaniste et mondialiste ; de la présentation de la théorie de la domination à l'évocation du marché mondial et des impérialismes structurels, en passant par les pôles de croissance, la distinction entre espace économique et espaces territoriaux nationaux, la prise en compte des pays foyers et affiliés ; avec, comme en parallèle, l'espoir qu'un gouvernement du monde réussisse à vaincre l'avarice des nations, et des appels pour l'économie des hommes, l'économie humaine, l'économie généralisée, l'économie de l'Homme...

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Economie du genre humain, des hommes, de l'Homme : on retrouve là, de plus en plus affirmé, le pôle humaniste chrétien de l'univers intellectuel de Perroux. Il est tout à fait légitime qu'un scientifique, un économiste, ait une posture éthique et idéologique, un système de valeurs, des aspirations. Ce qui fait problème, à nos yeux, ce n'est pas que Perroux affiche sa vision. C'est que, malgré son souci de rigueur et de cohérence, il ne construise pas l'articulation entre son élaboration théorique (double critique, de certaines manifestations du réel, d'une part, et de la théorie réductrice néoclassique, d'autre part) et la proclamation d'une économie idéale (de l'Homme, de l'espèce, planétaire, etc.). C'est aussi qu'il ne précise pas dans quel ordre se situe cette économie humaine : dans celui de la réalité historique - mais alors quelles stratégies, quelles forces sociales, quelles alliances ou quels compromis permettront les transfor mations nécessaires ? - ou dans celui de la pensée - et alors quel en est le statut : espérance, modèle, projet, utopie ?

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Ainsi apparaît une fracture majeure dans la pensée de Perroux : entre l'effort d'élaboration théorique et la proclamation visionnaire d'un idéal. Fracture qui se révèle dans le fait que la critique - des injustices, des inégalités et des aberrations de l'économie mondiale et du monde tels qu'ils sont - demeure superficielle et tourne vite à la simple dénonciation. D'où, dans l'oeuvre de Perroux, la coexistence d'une critique parcellaire du monde tel qu'il est, d'un foisonnement pathétique de l'effort théorique et d'une dérive vers l'attitude visionnaire : cette coexistence, sans articulation construite entre ces différentes dimensions, est, selon nous, à la source de l'impasse dans laquelle sa pensée s'est enfermée.

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N'en a-t-il pas lui-même, sinon conscience, au moins le sentiment, quand il écrit en 1980 : "Mieux que personne, je sais tout ce qui reste à faire et je m'y emploie de mon mieux. Mais on comprendra peut-être [...] que je ne puis accepter sans appel les verdicts qui réduisent mon apport à une pure critique, ou qui me félicitent de vues pénétrantes sans logique d'ensemble, ou qui, polémi quement, décrètent que ma position n'est pas opérationnelle" (1980, 1987, p. 205) ?

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A cette fracture et cette impasse, nous voyons deux causes : l'une, méthodologique, est la survalorisation de l'élaboration théorique par rapport à la démarche historique ; l'autre, politico-idéologique, est l'oubli, l'occultation du capitalisme qui, précisément, est au coeur de la formation et du fonctionnement de l'économie mondiale.

La survalorisation de l'élaboration théorique

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La première cause de l'échec de Perroux est d'ordre méthodologique : c'est la coupure tranchée, chez lui, entre science économique et histoire économique, coupure qui exprime le refus d'assumer le choix de l'économie historique et, par là, de mener jusqu'au bout la rupture avec la conception dominante de la science économique.

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En de multiples occasions, Perroux s'affirme économiste et qualifie d'économique sa recherche, renvoyant pour d'autres apports aux sociologues ou aux historiens : ainsi, c'est à ces derniers qu'il laisse, en 1948, le soin de montrer "comment la croissance économique du monde s'est faite par l'action d'économies nationales - continentales et maritimes - successivement dominantes" (1948b, p. 246). C'est dans l'élaboration théorique que réside, selon lui, la marque de l'économiste et la part noble de son travail. Son champ est donc l'économie ; et la référence, la cohérence théorique.

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En même temps, Perroux est indiscutablement ouvert à la dimension historique. Il consacre d'importants passages à l'histoire et à l'analyse concrète des situations contemporaines ; mais c'est, le plus souvent, en appui ou en illustration de ses propos théoriques. Ainsi, quand il élabore le concept très général de domination, pour ensuite construire les concepts plus circonscrits d'économie dominante, de firme dominante, d'industrie dominante, il tire ses exemples de l'économie britannique du XIXe siècle ou de l'économie américaine du XXe.

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Mais, au lieu d'assumer la démarche de ce que l'on peut appeler l'"économie historique", Perroux a longtemps privilégié le travail théorique, posé comme devant faire pièce à la construction néoclassique. Comme tant d'autres, il a voulu défier la théorie standard en portant le fer contre elle sur le terrain où elle est probablement imbattable : celui de l'élaboration et de la cohérence théoriques. Mais ce faisant, il a, pour son propre effort d'élaboration, accepté le découpage disciplinaire de la réalité, la coupure entre un champ qui serait purement économique et ceux du social et du politique ; et il a choisi de travailler dans une "dimension économique" pensée comme susceptible d'être saisie hors de la dimension historique. Il s'est donc situé sur le terrain de la science économique standard qu'il prétendait combattre ; alors que l'hétérodoxie doit assumer le changement de champ, d'objet et de méthode et inscrire son élaboration théorique dans la dimension historique, dimension qui est nécessaire à l'intelligence des réalités économiques (Beaud, 1991), particulièrement quand on intègre dans le champ de l'analyse, le pouvoir, l'Etat, les rapports de force entre nations.

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A cette coupure entre le théorique et l'historique, s'ajoute celle entre cognitif et normatif. Au lieu que les efforts de connaissance et les choix éthiques soient clairement pris en charge et articulés, c'est le plus souvent par glissements, dérives ou basculements que l'on passe du discours théorique et de l'analyse concrète au jugement de valeur, à la mise en accusation ou au plaidoyer, à l'affirmation d'une forme idéale ou souhaitée. Avec, finalement, des passages brusques ou des mixages entre réalité, théorisés, souhaités, idéalisés, et donc bien des fractures, des décrochements de pensée et des ambiguïtés.

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Couvrant d'immenses champs, ample, ambitieuse, la pensée de François Perroux révèle, on le voit, des porte-à-faux, des fêlures qui la fragilisent.

L'occultation du capitalisme

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La deuxième - et la principale - cause de l'impasse dans laquelle débouche l'effort de Perroux pour construire une analyse novatrice de l'économie mondiale réside dans la non-prise en compte du capitalisme.

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Cette occultation du capitalisme est d'autant plus surprenante et significative que Perroux a, dans la première phase de sa vie, beaucoup travaillé et écrit sur le capitalisme. En témoigne avant tout sa thèse intitulée Le Problème du profit, publiée en 1926. Dans cette thèse, comme l'a souligné Denis Pelletier dans sa contribution "François Perroux, la communauté et la politique" au séminaire de Montréal de 1995, "se dessinait déjà la volonté du jeune économiste de croiser le fer avec le système capitaliste dans son ensemble : la pensée communautaire de Perroux est fille de son anticapitalisme" (texte multigraphié, p. 35). Et effectivement, entre 1926 et 1948, Perroux traite fréquemment du capitalisme, et ce mot apparaît onze fois dans les titres de ses publications. Mais entre 1949 et 1985, le mot "capitalisme" ne figure que dans deux titres, et Perroux semble n'en user qu'avec réserve et circonspection.

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L'année 1948 marque un tournant. Or c'est précisément l'année où paraissent et l'article fondateur de Perroux sur l'effet de domination (1948b) examiné précédemment, et son Que sais-je ? sur le capitalisme (1948a), petit ouvrage très dense mûri à travers les cours donnés les années précédentes sur les systèmes économiques, la formation historique du capitalisme, l'organisation et l'esprit du capitalisme. Un premier fait frappe : si l'on rapproche ces deux publications, les analyses de Perroux sur la domination et celles sur le capitalisme se recouvrent largement. Ainsi, analysant la dynamique du capitalisme, il retrouve les concepts de son analyse de la domination : "Les artisans principaux du développement des économies nationales ou de l'économie mondiale sont les firmes dominantes et les économies nationales dominantes [...] : par elles, l'exploitation de l'homme par l'homme s'accomplit. Par elles aussi, se réalise le progrès économique [...]. Par elles, les innovations" (1948a, p. 43). Et cette proximité des analyses et des démarches rend plus troublante encore l'occultation ultérieure du capitalisme dans les analyses et les présentations de l'économie mondiale.

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Autre fait marquant : non seulement l'anticapitalisme de la période antérieure paraît, en 1948, abandonné ou oublié, mais le bilan du capitalisme proposé est globalement positif. Certes, Perroux n'ignore pas l'exploitation, mais il en minimise la réalité : "des forces intimes au système capitaliste même lui interdisent ces effets cumulatifs de l'exploitation qui tiennent tant de place dans la propagande marxiste". Bien plus, le capitalisme "fonctionne au bénéfice des masses" (p. 68-69). De même, dans son article de 1950, il affirme avec force (p. 257) : "L'histoire corrobore une fois de plus la théorie en interdisant d'associer automatiquement - soit pour les micro- unités, soit pour les macro-unités - exploitation à domination."

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C'est nettement le progrès qui l'emporte : progrès lié à l'accumu lation (1948a, p. 11 et suivantes) et indissociable de l'innovation, parce que devant "être conquis de haute lutte contre la routine". Au total, "plaisant ou non pour telle idéologie, le fait est là : la firme dominante, l'économie nationale dominante, ont été et demeureront vraisemblablement [...] les artisans essentiels du progrès économique" (p. 73-74). De même, en 1954 (p. 117), à propos des économies dominantes : "Elles suscitent le progrès en prélevant largement, comme il convient, leur bénéfice. Elles exercent des influences asymétriques qu'il serait entièrement illégitime et assez bas d'assimiler automatiquement à l'exploitation."

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Avait-il un compte à régler avec son propre anticapitalisme antérieur, ou voulait-il le faire oublier ? Perroux, qui, en début d'ouvrage, avait annoncé qu'il s'était "gardé d'insister sur ses options propres en ce qu'elles ont de plus personnel" (1948a, p. 7), ne tarit pas d'éloges : "tous ces indices sont concluants. Ils sont de même sens et ce sens est favorable" (p. 67) ; "le capitalisme est une merveilleuse machine à développer le pouvoir politique d'une nation" (id.) ; "le capitalisme nous apparaît, d'ensemble, comme un système complexe, réaliste et fécond" (p. 71). Et il se prend même à rêver : "Si, pour le demi-siècle qui commence avec 1928, le capitalisme répétait ses performances antérieures, il serait possible de compter sur l'élimination de tout ce que, d'après les standards actuels, nous appelons pauvreté" (p. 67). Car le capitalisme "a une force, une précision, une plasticité remarquables, que les démagogies variées de l'époque tendent à dissimuler ou à contester dangereusement. Pour que la Civilisation fleurisse, il faut d'abord que tous mangent à leur faim, que les maisons n'évoquent pas des tanières, que les pauvres soient vêtus et chauffés, que la maladie, la misère, l'humi liation soient exilées de la Cité des hommes. Ceux qui se proposent ces objectifs élémentaires évitent de parler avec inconséquence du capitalisme" (p. 130). Et finalement, "les déclamations politiciennes n'y peuvent rien changer : la prospérité, condition de la dignité, dépend, pour les hommes du XXe siècle, d'un capitalisme qui "tourne bien"" (p. 131).

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Chacun de ces points mériterait d'être analysé et discuté. Mais notre objet, ici, est de marquer que 1948 marque bien un tournant dans la trajectoire de Perroux : à l'évidence, il jette son anticapitalisme d'antan aux orties. Pour autant, il ne va pas devenir le chantre du capitalisme : mais, dans ses textes "à intention scientifique", il va se garder - si l'on peut dire, comme de la peste - d'étudier, d'analyser, de prendre en compte et même tout simplement de nommer le capitalisme. Cela l'amène parfois à recourir à de somptueuses métaphores : "l'Europe triomphante, l'Europe de référence, [...] c'est l'Europe de deux économies dominantes, l'anglaise et l'allemande, et l'Europe de deux centres dominants, la place de Londres et le centre de la Ruhr" (1954, p. 34) ; et encore : "de grands êtres, venus de partout, s'unissent ou se battent. Le blé des Amériques est ennemi du blé hongrois ou français. Le coton d'outre-mer est un allié sauvage de l'acier anglais et de la livre" (p. 35). Mais cela implique aussi de larges béances, de graves faiblesses dans l'analyse de la réalité, comme en témoigne, parmi bien d'autres, ce propos : "l'économie mondiale résulte des centres mondiaux de production des matières premières, de l'énergie, des voies et moyens de transport dans le monde" (p. 144).

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Finalement, l'essentiel, pour notre propos, est que Perroux paraît s'être enfermé dans un piège dont sa pensée n'a pu se dégager. Car, ou bien le capitalisme n'est qu'un "mot de combat" (1948a, p. 5), qu'un enjeu idéologique et politique ; mais alors il est difficile de lui attribuer un rôle historique marquant et décisif, comme il le fait en 1948. Ou bien le capitalisme a été et demeure une réalité historique et socio-économique capitale ; mais alors il est difficile de ne pas en faire un objet central de l'analyse, ce qu'il fait dans les années 1950-1960. Car comment ignorer que la réalité que recouvre le terme de "capitalisme" - employé par des auteurs aussi variés que Marx, Weber, Schumpeter, Polanyi et Braudel - a été la puissance transformatrice principale des économies des nations et du monde dans les cinq derniers siècles (Beaud, 1981, 2000) ? Comment ne pas voir que les crises, les croissances, les inégalités de développement, les transformations qualitatives de l'économie, dans les décennies passées, ne peuvent se comprendre si on ne prend pas en compte le "système national/mondial hiérarchisé" au coeur duquel le capitalisme est la principale force de transformation (Beaud, 1987, 1989) ?

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De ce système national et mondial, Perroux a mis en lumière et analysé les principales composantes dans l'après-guerre ; mais le fait que - pour des raisons psychologiques, politiques ou idéologiques - il en ait exclu le capitalisme ôte à sa construction cohérence et puissance d'analyse. Cette béance laissée au coeur de son édifice théorique l'affaiblit considérablement, tant est central, essentiel le rôle du capitalisme dans les dynamiques économiques tant nationales que mondiales, dans l'histoire comme aujourd'hui. D'où, sans doute pour y faire pièce, son recours au lyrisme, à l'emphase, à l'incantation.


Bibliographie

  • Publications de François Perroux :

    • 1948a, Le Capitalisme, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?.
    • 1948b, "Esquisse d'une théorie de l'économie dominante", Economie appliquée, vol. 1, n? 2-3, 243-300.
    • 1950, "Note sur le dynamisme de la domination", Economie appliquée, vol. 3, n? 2, 245-258.
    • 1954, L'Europe sans rivages, Paris, PUF.
    • 1958, La Coexistence pacifique, 3 vol. (t. I, Industrialisés ou non industrialisés ; t. II, Pôles de développement ou nations ; t. III, Guerre ou partage du pain), Paris, PUF.
    • 1960, "Marché "mondial" ?", Economie appliquée, vol. 13, n? 2, 159-175.
    • 1961, L'Economie du XXe siècle, Paris, PUF.
    • 1980, "Peregrinations of an economist and the choice of his route", Banca Nazionale del Lavoro Quarterly Review, vol. 33, p. 147-162 (trad. fr. 1987, "Pérégrinations d'un économiste et choix de son itinéraire", Economie appliquée, vol. 15, n? 2, 197-212.
  • Publications de Michel Beaud :

    • 1981, Histoire du capitalisme, Paris, Seuil (nouvelle éd. 2000).
    • 1987, Le Système national/mondial hiérarchisé. Une nouvelle lecture du capitalisme mondial, Paris, La Découverte.
    • 1989, L'Economie mondiale dans les années 80, Paris, La Découverte.
    • 1991, "Economie, théorie, histoire : essai de clarification", Revue économique, mars, vol. 42, 155-172.

Notes

[1]

Ce texte fait suite à une contribution, "François Perroux et l'analyse de l'économie mondiale", présentée à un séminaire de travail sur François Perroux en avril 1995 à Montréal.

[2]

Ces mots sont en italiques dans les textes d'origine.

Plan de l'article

  1. Une théorie de l'économie internationalement dominante
  2. Une pensée fracturée
  3. La survalorisation de l'élaboration théorique
  4. L'occultation du capitalisme

Pour citer cet article

Beaud Michel, « Effet de domination, capitalisme et économie mondiale chez François Perroux », L'Économie politique, 4/2003 (no 20), p. 64-77.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-4-page-64.htm
DOI : 10.3917/leco.020.0064


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