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L'Économie politique

2003/4 (no 20)


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Albert Otto Hirschman est né à Berlin en 1915, dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Il s'engage au début des années 1930 dans le Parti social-démocrate et participe activement à la lutte contre la montée du nazisme. Il est obligé de quitter l'Allemagne après une année d'études universitaires passée à Berlin en 1932-1933. Il continue sa formation à Paris durant deux années à l'Ecole des hautes études commerciales (HEC), puis obtient une bourse à la London School of Economics (LSE) pour l'année universitaire 1935-1936, devenant à cette occasion l'étudiant de Friedrich von Hayek et de Lionel Robbins. Mais l'événement marquant de cette période est son implication dans un groupe de réflexion sur la nouvelle économie cambodgienne, nouant vraisemblablement là ses premiers contacts sérieux avec le keynésianisme, qui exercera une influence importante dans son oeuvre en général et dans ses écrits sur le développement en particulier.

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Il débute une étude sur la réforme monétaire française de 1925-1926 et la développe dans sa thèse de doctorat, préparée à partir de 1936 à l'université de Trieste, où il a été nommé assistant. Durant la même année, il s'engage pendant quelques mois dans le combat des Brigades internationales en Espagne, mais délaisse rapidement le mouvement sous contrôle des communistes. C'est en Italie, au côté de Eugenio Colorni, son beau-frère, qu'il s'associe au combat antifasciste. Il quitte l'Italie en 1938, au moment des lois antiraciales, et séjourne en France. Il est volontaire dans l'armée française en 1939, mais est obligé, après la défaite, de se réfugier à Marseille, où il rejoint Varian Fry et participe à l'organisation de l'Emergency Rescue Committee. Repéré par les autorités en décembre 1940, il se voit contraint de prendre la fuite en Espagne pour rejoindre les Etats-Unis.

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Il s'établit à l'université de Berkeley grâce à une bourse d'étude de la Fondation Rockefeller. C'est là, à partir de 1941-1942, qu'il commence à travailler sur son premier ouvrage, National Power and The Structure of Foreign Trade, qui sera publié en 1945. Engagé dans l'armée américaine en 1943, il devient citoyen américain et est envoyé en Afrique du Nord, puis en Italie. De 1946 au début des années 1950, il travaille pour le Bureau de la Réserve fédérale, dans le cadre du plan Marshall. Ses premiers travaux le désignent comme un spécialiste des problèmes de la reconstruction en Italie et en France, et il participe quelque temps après à l'organisation de l'Union européenne des paiements. En 1952, en mission en Colombie, il devient conseiller financier du Bureau national de planification, avant de travailler en tant que consultant privé. Ces années en tant qu'expert économique, comme planificateur et comme conseiller sur les questions de développement vont être déterminantes pour sa formation.

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Il est ensuite invité à l'université de Yale, qui a repéré ses premières recherches et son travail de terrain en Colombie. Il commence alors à travailler sur The Strategy of Economic Development, publié en 1958, qui va constituer une référence majeure de la réflexion sur l'économie du développement. Il complète ce travail par deux ouvrages plus appliqués : Journeys Toward Progress : Studies of Economic Policy-Making in Latin America, en 1963, puis Development Projects Observed, en 1967. Il rappellera plus tard qu'il s'agissait pour lui, au travers de cette trilogie, de "célébrer, chanter l'épopée du développement, son défi, son drame, sa grandeur"[1][1] "Une ambition cachée", in Un certain penchant à l'autosubversion,.... De nombreux articles accompagnent cette trilogie ; on les retrouve dans deux recueils d'articles : A Bias for Hope : Essays on Development and Latin America, publié en 1971, et Essays in Trespassing : Economics to Politics and Beyond, publié en 1981.

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De 1958 à 1964, il enseigne à l'université de Columbia et, de 1964 à 1974, à l'université de Harvard. Il élargit ses travaux et se consacre à la rédaction d'un ouvrage important, Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firmes, Organizations, and States[2][2] Défection et prise de parole, Fayard, 1995 (intitulé,..., publié en 1970, ouvrage sur lequel il reviendra à plusieurs reprises pour rectifier, approfondir ou élargir les principaux résultats qu'il y exposait.

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Il est depuis 1974 professeur à l'Institute for Advanced Studies de l'université de Princeton. En 1977, l'ouvrage The Passions and the Interests marque une orientation nouvelle dans l'oeuvre d'Hirschman, à présent tournée essentiellement vers l'histoire des idées. Il publie Shifting Involvments : Private Interest and Public Action en 1982, et The Rhetoric of Reaction en 1991, lequel constitue son dernier ouvrage à ce jour. Il convient enfin de faire référence au recueil d'articles publié en 1995, A Propensity to Self-Subversion, et à l'entretien réalisé en octobre 1993 publié dans Passaggi di frontiera.

Une expérience initiale formatrice : la question du développement

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Les travaux de Hirschman, depuis son ouvrage Défection et prise de parole (1970), ont attiré l'attention des politologues, des historiens et des sociologues. Mais comme il l'a rappelé, il demeure "avant tout un économiste"[3][3] La Morale secrète de l'économiste, Les Belles Lettres,..., et ce sont sur ses contributions à la question du développement, antérieures en grande partie à Défection et prise de parole, qu'il doit être jugé en tant qu'économiste. Ces travaux sur le développement, rappelle-t-il, ont été pour lui formateurs et déterminants pour sa réputation ; ils constituaient le plus souvent "des opinions divergentes critiquant la nouvelle et l'ancienne orthodoxie [et] ont conduit à des débats animés, aidant ainsi, avec les contributions d'autres auteurs, à rendre le nouveau domaine de l'économie du développement attirant et excitant, ceci dans les années 1950 et 1960. J'ai bien l'impression que c'est ce que mon travail a apporté de plus positif, et que là a été son influence essentielle"[4][4] "Confession d'un dissident. Retour sur Stratégie du.... L'analyse de ses réflexions sur le développement n'a pas simplement un intérêt théorique ; elle permet aussi d'associer les premiers travaux de Hirschman à ses dernières contributions, et d'en repérer les éventuelles continuités et brisures. Le classique Défection et prise de parole présente ainsi de fortes affinités avec Stratégie du développement économique. Les Passions et les Intérêts constitue moins une rupture qu'un prolongement de ses réflexions sur le développement, interrogeant dans l'histoire des idées les rapports entre économie et politique, rapports qu'étudiait Hirschman dans son travail de terrain dans les pays sous-développés.

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Ses travaux sur le développement inaugurent le positionnement critique de Hirschman vis-à-vis d'un discours économique orthodoxe péchant par excès de théorisation et par manque de réalisme, qu'il ne cessera par la suite de développer. Soulignons que, dès son premier ouvrage, National Power and The Structure of Foreign Trade (1945), il fustigeait déjà les lacunes de la théorie économique sur les rapports entre puissance nationale et commerce international, et se montrait favorable à une approche s'affranchissant des cloisonnements disciplinaires. Plus généralement, il critique le déterminisme de certaines positions théoriques ou doctrinales recherchant à établir des lois, des régularités ou encore des constantes et ne laissant aucune place aux possibilités de changements induites par l'intrinsèque capacité d'adaptation des communautés humaines. Il est essentiel, pour le chercheur en sciences sociales, de "repousser les limites de ce qui est ou est perçu comme possible, fût-ce au prix d'un affaiblissement de notre capacité, réelle ou supposée, à discerner ce qui est probable"[5][5] "Political economics and possibilism", in A Bias for....

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Cette démarche "possibiliste" permet ainsi de mieux saisir la conception endogène du développement qu'introduit Hirschman, qui repose sur la prise en considération attentive des capacités d'action collective des partenaires économiques, politiques et sociaux. Le développement dépasse la seule croissance économique en y intégrant les changements de valeurs et des institutions. Ainsi, amorcer un processus de développement relève d'une stratégie consistant à trouver les moyens de mobiliser des ressources virtuellement présentes. "Il importe moins, souligne Hirschman dans Stratégie du développement économique (p. 17), pour le promouvoir, de trouver des combinaisons optimales de ressources et de facteurs de production données que de faire apparaître et de mobiliser à son service des ressources et des capacités cachées, éparpillées ou mal utilisées." Il s'agira de rechercher des "dispositifs d'entraînement", en somme des mécanismes multiplicateurs susceptibles, sur la base d'une première impulsion, d'entraîner un enchaînement imprévu d'effets positifs. Le problème du sous-développement n'est donc pas imputable à l'absence de certains facteurs ou compétences, mais simplement à l'incapacité de trouver la combinaison des éléments qui permettrait d'initier le processus du développement. Et Hirschman souligne (p. 38) : "Nous affirmons simplement que les pays ne réussissent pas à exploiter leur potentiel de développement parce que, pour des raisons en grande partie liées à leur conception du changement, ils ont du mal à prendre les décisions requises par le développement en aussi grand nombre et avec autant de rapidité qu'il faudrait."

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Le problème auquel les pays sous-développés sont confrontés est la faiblesse de leur capacité d'investir. Contrairement à ce que supposent les approches inspirées des modèles de croissance équilibrée (Roy Harrod et Evsey Domar), les déterminants de l'épargne et de l'investissement sont indépendants dans les pays sous-développés. On se retrouve ainsi dans des situations où une épargne virtuelle est "frustrée", alors que les opportunités d'investissement sont réelles. Dès lors, l'objectif de toute théorie du développement est de rendre compte de ces situations et de proposer des moyens susceptibles d'accroître cette capacité d'investir. Si, à chacune des situations particulières, il faut s'attendre à ce que le processus de développement rencontre des obstacles sérieux (incertitude, coût social, etc.), Hirschman compte sur ce qu'il appelle l'effet de complémentarité de l'investissement, notion proche de l'effet multiplicateur  [6][6] On peut se représenter cet effet de complémentarité....

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La critique que développe Hirschman à l'encontre des modèles de croissance équilibrée le conduit naturellement à opter pour un développement fondé sur une croissance non équilibrée donnant la priorité à une zone, un secteur, dont la réussite entraînera le développement de l'ensemble. Une politique de développement doit donc viser à entretenir les déséquilibres et miser sur les effets de complémentarité des investissements, afin que les "forces du marché" et les "forces extérieures au marché", les actions et pressions politiques, enclenchent un processus vertueux de développement. Hirschman affirme là sa volonté de dépasser les frontières disciplinaires, seul moyen de fournir une image fidèle de la réalité du développement. Celui-ci est donc une stratégie, relevant à ce titre du registre du politique, du possible, et en aucune manière de programmes technocratiques, planifiés et importés, caractéristiques des prétentions probabilistes de l'expert. Journeys Toward Progress (1963) et Development Projects Observed (1967), ouvrages plus appliqués, témoignent de ce credo "possibiliste" suivi par Hirschman.

La recherche des microfondements d'une société démocratique

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Revenant sur son parcours, Hirschman soulignait que ses différents travaux ont toujours été motivés par une commune question : la recherche des "microfondements d'une société démocratique, [de] la constitution de la personnalité démocratique"[7][7] Un certain penchant à l'autosubversion, p. 195.. Ses travaux, à partir de Défection et prise de parole (1970), sur les organisations, les institutions, les comportements et dans le domaine de l'histoire des idées l'ont ainsi amené à mettre en avant certaines caractéristiques positives de l'économie de marché dans l'émergence et l'épanouissement de cette "personnalité démocratique", et en particulier de pointer l'existence, au sein des sociétés démocratiques de marché, d'un régime régulier de conflits.

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Cette réflexion a été entreprise sur plusieurs registres. La distinction entre défection (exit) et prise de parole (voice) permet de présenter, au niveau des modes d'action individuelle, la diversité des types de rapports entre organisations et individus. L'archéologie du couple intérêts/passions, développée dans Les Passions et les Intérêts, montre que, avant Adam Smith, l'économie et la politique procédaient de la même matrice, dans le cadre d'une conception large de la rationalité et de l'intérêt. Bonheur privé, action publique, complémentaire de l'ouvrage précédent, propose une conception plus complexe de l'"acteur rationnel" de la théorie économique, en s'interrogeant sur les principes qui gouvernent les choix individuels entre activité privée et participation publique. Hirschman y montre que l'individu dispose de "capacités autocorrectives" liées à ses valeurs morales dans l'action économique, à même de promouvoir le développement d'une société démocratique de marché. Deux siècles de rhétorique réactionnaire poursuit une réflexion qu'Hirschman avait entamée dans National Power and the Structure of Foreign Trade et, dans ses contributions sur le développement, sur le rôle des idées dans le changement, en dressant une "carte des rhétoriques de l'intransigeance" comprenant à la fois les rhétoriques réactionnaires et les rhétoriques progressistes. Si l'objectif initial de cet ouvrage était bien de stigmatiser le raisonnement et le discours réactionnaires, Hirschman finit par conclure que l'abus de la rhétorique et l'hostilité à toute forme de dialogue et de compromis ne sont pas l'apanage du réactionnaire, mais peuvent aussi bien l'être du progressiste, du réformateur. Il dénonce, en définitive, l'absence d'ouverture de certains discours et raisonnements incompatibles avec la discussion et la délibération sur lesquelles se fonde la société démocratique de marché.

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Deux traits remarquables de l'oeuvre d'Hirschman doivent être soulignés ici : d'une part, ses réflexions sur le conflit, qu'il a inaugurées dès National Power and the Structure of Foreign Trade, et d'autre part, son attitude critique, personnelle et originelle, qu'il a définie dernièrement comme son "penchant à l'autosubversion".

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La place qu'il donne à la notion du conflit reste bien évidemment indissociable de sa trajectoire personnelle, témoin de la montée du totalitarisme durant les années 1930 et de violences en Amérique latine lorsqu'il travaillait dans ces pays au cours des années 1950 et 1960. Elle est au coeur de son premier ouvrage, National Power and the Structure of Foreign Trade, consacré aux rapports entre puissance nationale et commerce international, où il souligne le rôle du conflit économique et le peu d'intérêt qu'il suscite chez les économistes. Il poursuit cette réflexion dans son analyse du phénomène inflationniste au Chili (présentée dans Journeys Toward Progress). Dans un texte ultérieur, il pose les jalons d'une théorie sociopolitique de l'inflation dans laquelle le conflit constitue l'enjeu de l'inflation. "Avec l'inflation, explique-t-il, chaque groupe est capable de se lancer dans une conduite conflictuelle et de démontrer sa puissance et son opposition aux autres groupes"  [8][8] "The social and political matrix of inflation : elaboration.... L'inflation, dans cette perspective, atténue le conflit et permet l'acceptation des règles du jeu économique et social, ainsi qu'une reconnaissance mutuelle des différentes parties dans leur désaccord. Ainsi s'enclenche un processus continu d'arbitrages et de négociations entre groupes sociaux, qui débouche sur un contrôle démocratique de l'économie.

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C'est dans une contribution intitulée "Des conflits sociaux comme piliers d'une société démocratique de marché" qu'il a apporté des éclairages importants sur sa conception du conflit  [9][9] In Un certain penchant à l'autosubversion.. Il distingue deux types de conflits : "Ceux qui se soldent par un résidu positif d'intégration et ceux qui déchirent la société." La société démocratique de marché se caractérise précisément par le fait qu'elle développe un "régime régulier de conflits" portant sur la répartition du produit social entre groupes sociaux, secteurs, régions, et nécessitant dès lors un effort constant d'ajustement et de compromis. S'il ne faut pas nier l'existence de conflits antagoniques, aux conséquences désastreuses, Hirschman met au jour un autre type de conflits, inhérents à l'économie de marché et indispensables au maintien du processus démocratique.

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L'autosubversion renvoie à une attitude critique de Hirschman à l'encontre des positions déterministes du chercheur en sciences sociales, et en économie en particulier. Elle est constitutive des analyses développées dans Les Passions et les Intérêts et surtout dans Bonheur privé, action publique, qui questionnent la dimension autocorrective de l'individu, en particulier de l'homme de science, car c'est précisément dans ce champ que certaines compétences démocratiques doivent pouvoir s'épanouir : l'ouverture d'esprit, l'acceptation de la critique, la révision de ses positions, etc., constituent en effet des qualités attendues du chercheur en sciences sociales. Plus précisément, le progrès des recherches et de la pluridisciplinarité, notamment entre économie et politique, suppose inévitablement une capacité d'autocritique, de la part du chercheur, vis-à-vis de ses propres catégories théoriques. La société démocratique de marché, rappelle utilement Hirschman, suppose la délibération ; il est alors "capital que les opinions ne soient pas pleinement formées avant le processus de délibération"[10][10] "Opinions opiniâtres et démocratie", in Un certain.... C'est pourquoi, le processus démocratique suppose un certain type de personnalité sachant se défaire, par sa capacité autocorrective, de ses "opinions opiniâtres".

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La notion d'autosubversion, développée dans l'ouvrage qui en porte le titre, repose sur ce dernier principe : elle vise à "démontrer qu'une tendance [qu'un chercheur développe] mérite d'être profondément reconsidérée et nuancée en prêtant attention à la ligne opposée, à la lumière d'événements ou de découvertes ultérieures" (p. 136). Ce penchant à l'autosubversion, qui a très tôt caractérisé le travail de Hirschman, a toujours été principalement déterminé par des valeurs morales : "Sitôt que l'idée m'en effleura l'esprit, ce fut pour moi un devoir d'aller de l'avant : n'en rien faire eût été une forme d'autocensure ou de dissimulation" (p. 88). Cette propension à l'autosubversion peut ainsi "contribuer à nourrir une culture plus démocratique où, non contents d'avoir le droit de professer des opinions et des convictions personnelles, les citoyens sont prêts à les remettre en question à la lumière d'arguments et d'éléments inédits" (p. 136).

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Par cette attitude critique d'autosubversion, Hirschman entend remettre en cause un certain parti pris méthodologique, largement partagé par la communauté des économistes, privilégiant la rationalité des moyens au détriment de la rationalité des fins. Il milite ainsi pour une revalorisation de la faculté dont dispose la personne humaine de se donner des fins en dehors de tout instinct ou conditionnement. Ce questionnement sur les fins et sur les conditions requises pour assurer la stabilité de la société démocratique de marché est au coeur de sa réflexion depuis Défection et prise de parole. La notion d'autosubversion, dans cette perspective, n'est que la transposition dans le cadre scientifique de cette capacité autocorrective de la personne humaine, nécessaire au maintien de la démocratie.

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Depuis ses premières contributions sur le développement économique jusqu'aux investigations dans l'histoire des idées économiques et sociales, l'économie politique de Hirschman a toujours été résolument orientée vers l'action, le souci expérimental, l'exigence de l'enquête. Il écrit ainsi : "Mon objectif à moi n'est pas de prévoir des tendances. Je m'applique plutôt à découvrir ce qui peut se produire et à attirer l'attention des lecteurs là-dessus [...] ; je m'intéresse, avant tout, à la constellation de faits et de situations nécessaires pour que se réalisent de bonnes choses. Je cherche toujours à faire des propositions et à convaincre que certaines choses sont possibles. En ce sens, je suis bien un activiste"[11][11] In La Morale secrète de l'économiste, p. 98.. Son économie politique, motivée par l'action démocratique, n'obéit à aucun déterminisme, mais ouvre des "possibles" confiants dans les capacités intrinsèques des individus et groupes sociaux à déterminer des compromis collectifs dans un cadre démocratique.

Conclusion

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La propension de Albert Hirschman à s'affranchir des barrières disciplinaires permet assurément d'associer son oeuvre à certains courants hétérodoxes de la théorie économique, et en particulier au courant institutionnaliste. Mais, là encore, sa démarche apparaît singulière. En effet, son objectif n'est pas de s'opposer, mais de maintenir le dialogue avec l'orthodoxie, même s'il peut se montrer très critique à son égard. Il reconnaît ainsi qu'il a toujours "cherché les moyens [...] de maintenir le contact avec les "orthodoxes", toujours cherché à convaincre les personnes du camp adverse des autres options possibles, à travers les raisonnements qui leur sont familiers" (La Morale secrète de l'économiste, p. 130). L'absence de discussion et la radicalisation des positions seraient contraires à l'esprit de son économie politique s'interrogeant sur les "microfondements d'une société démocratique". Il s'agit encore de rechercher des compromis possibles entre des parties opposant leurs arguments contradictoires, compromis seuls à même de déboucher sur une adaptation du discours et du raisonnement scientifiques à la réalité sociale. Dans cette perspective, le dépassement des frontières entre économie et politique ne doit pas servir à disqualifier le discours disciplinaire, en particulier économique, mais au contraire constituer un moyen de résorber les antagonismes et de promouvoir la collaboration entre disciplines.

Bibliographie

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Ouvrages de Albert O. Hirschman

23
  • 1945, National Power and the Structure of Foreign Trade, Berkeley, Cal., University of California Press.

  • 1958, The Strategy of Economic Development, New Haven, Conn., Yale University Press. Trad. française, Stratégie du développement économique, Paris, Editions ouvrières, 1964.

  • 1963, Journeys Toward Progress : Studies of Economic Policy-Making in Latin America, New York, Twentieth Century Fund.

  • 1967, Development Projects Observed, Washington, DC, Brooking Institution.

  • 1970, Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firmes, Organizations, and States, Cambridge, Mass., Harvard University Press. Trad. française, Face au déclin des entreprises et des institutions, Paris, Editions ouvrières, 1972 ; Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995.

  • 1977, The Passions and the Interests : Political Arguments for Capitalism before Its Triumph, Princeton, NJ, Princeton University Press. Trad. française, Les Passions et les Intérêts, Paris, PUF, 1980.

  • 1982, Shifting Involvments : Private Interest and Public Action, Princeton, NJ, Princeton University Press. Trad. française, Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1995.

  • 1991, The Rhetoric of Reaction : Perversity, Futility, Jeopardy, Cambridge, Mass., Harvard University Press. Trad. française, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.

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Recueils

25
  • 1971, A Bias for Hope : Essays on Development and Latin America, New York, Conn., Yale University Press.

  • 1981, Essays in Trespassing : Economics to Politics and Beyond, Cambridge, Cambridge University Press.

  • 1984, Getting Ahead Collectively : Grassroots Experiences in Latin America, New York, Pergamon Press.

  • 1986, Rival Views of Market Society and Other Recent Essays, New York, Viking/Penguin. Trad. française partielle dans L'Economie comme science morale et politique, Paris, Gallimard, 1984, et dans Vers une économie politique élargie, Paris, Minuit, 1986.

  • 1994, Passaggi di frontiera. I luoghi e le idee di un percoso di vita, Donzelli Editore, 1994. Trad. française, La Morale secrète de l'économiste, Paris, Les Belles Lettres, 1997.

  • 1995, A Propensity to Self-Subversion, Cambridge, Mass, Harvard University Press. Trad. française, Un certain penchant à l'autosubversion, Paris, Fayard, 1995.

26

Sur Albert O. Hirschman

27
  • Frobert L. et Ferraton C., L'Enquête inachevée. Introduction à l'économie politique d'Albert O. Hirschman, Paris, PUF, 2003.

  • Meldolesi L., Discovering the Possible : The Surprising World of Albert O.Hirschman, University of Notre-Dame, 1995.

Notes

[1]

"Une ambition cachée", in Un certain penchant à l'autosubversion, Fayard, 1995, p. 184 (trad. française de A Propensity to Self-Subversion, 1995).

[2]

Défection et prise de parole, Fayard, 1995 (intitulé, lors de la première traduction française, Face au déclin des entreprises et des institutions, Editions ouvrières, 1972).

[3]

La Morale secrète de l'économiste, Les Belles Lettres, 1997, p. 109 (trad. française de Passaggi di frontiera. I luoghi e le idee di un percoso di vita, 1994).

[4]

"Confession d'un dissident. Retour sur Stratégie du développement économique", in L'Economie comme science morale et politique, Gallimard, 1984, p. 96.

[5]

"Political economics and possibilism", in A Bias for Hope : Essays on Development and Latin America, Yale University Press, 1971, p. 27.

[6]

On peut se représenter cet effet de complémentarité comme une "relation de type multiplicateur, chaque investissement déterminant, dans la période suivante, des investissements d'un montant inférieur à celui de l'investissement initial" (Stratégie du développement économique, Editions ouvrières, 1964, p. 58).

[7]

Un certain penchant à l'autosubversion, p. 195.

[8]

"The social and political matrix of inflation : elaboration on the Latin American perspective" (1978), in Essays in Trespassing : Economics to Politics and Beyond, Cambridge University Press, p. 200.

[9]

In Un certain penchant à l'autosubversion.

[10]

"Opinions opiniâtres et démocratie", in Un certain penchant à l'autosubversion, p. 120.

[11]

In La Morale secrète de l'économiste, p. 98.

Plan de l'article

  1. Une expérience initiale formatrice : la question du développement
  2. La recherche des microfondements d'une société démocratique
  3. Conclusion
  4. Bibliographie

Pour citer cet article

Frobert Ludovic, Ferraton Cyrille, « Albert Otto Hirschman : les fondements d'une société démocratique de marché », L'Économie politique, 4/2003 (no 20), p. 89-99.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-4-page-89.htm
DOI : 10.3917/leco.020.0089


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