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L'Économie politique

2004/1 (no 21)


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Plus de cinq années après le krach de l'été 1998, l'économie russe poursuit une croissance entamée dans la foulée même de la crise financière [Sapir, 2001 et 2002]. Le niveau de cette croissance est aujourd'hui étonnamment élevé. Ce phénomène a souvent été attribué à la hausse des prix des hydrocarbures depuis 2001. Pourtant, une analyse plus détaillée laisse à penser que les matières premières ne jouent qu'un rôle relativement secondaire, et indirect. Cette forte activité n'a cependant pas encore effacé les séquelles de la dépression que le pays a connue entre 1992 et 1998. La Russie reste appauvrie par rapport à sa situation au début de la transition. Le passage à une véritable logique de développement constitue indiscutablement l'enjeu des années à venir.

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Les transformations profondes engagées depuis la fin de 1998 semblent porter leurs fruits. Depuis 2000, un certain nombre de mesures importantes, du nouveau code fiscal à la loi sur la fonction publique, ont incontestablement permis une rationalisation du cadre institutionnel. L'intégration de fait de la Russie dans l'espace économique européen joue désormais un rôle non négligeable. Dans ces conditions, les objectifs ambitieux fixés par le président Vladimir Poutine en mai 2003 - un doublement du PIB à l'horizon 2010 et une forte diminution de la pauvreté - ne semblent pas irréalistes. Ils exigeront cependant, pour être atteints, plus qu'une simple perpétuation de la politique actuelle.

Une année 2003 favorable couronne un spectaculaire redressement

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Les résultats de 2003 ont démenti les craintes que l'on pouvait avoir en 2002 devant un ralentissement de la croissance de la production et de l'investissement.

Principaux chiffres de la croissance en Russie pour 2003Tableau1
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L'activité économique a ainsi connu une accélération notable, sans tensions inflationnistes. Depuis le pic de la fin du printemps 2001, la tendance à la baisse de l'inflation est régulière, le taux semblant devoir se stabiliser entre 10 % et 13 % par an. Cette situation, en dépit de chocs exogènes multiples dans une période récente, témoigne de la robustesse acquise par l'économie russe depuis le krach de 1998. A l'inverse, le niveau auquel cette stabilité se manifeste montre que des tensions inflationnistes structurelles se perpétuent, en particulier l'écart entre la formation de l'épargne (insuffisante) et le besoin d'investissement. Ceci, en réalité, n'est pas étonnant, compte tenu de l'importance des reconstructions à entreprendre en Russie.

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L'accélération de la croissance s'est manifestée dès la fin de 2002 par l'évolution du volume du fret ferroviaire (graphique 1), un bon indicateur des mouvements de l'appareil productif. De fait, la production industrielle réagit à la hausse de la fin 2002 à mai 2003. Le mouvement des investissements est aussi spectaculaire. Alors que l'année 2002 avait été médiocre à cet égard, la hausse en 2003 est particulièrement importante. Elle traduit une formation de capital dans les entreprises, mais aussi pour certains ménages (logements).

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La hausse des revenus des ménages a également été sensible, dépassant les 10 %. Il faut cependant noter que l'hiver 2002-2003 a vu se dénouer des arrangements, souvent fondés sur des contrats d'assurance, visant à minimiser le salaire officiellement versé afin de contourner un impôt sur la masse salariale. La modification du code fiscal a rendu ces arrangements caducs.

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La hausse importante des salaires correspond alors, dans un certain nombre de cas, à un phénomène de "légalisation" des rémunérations. Cependant, il est incontestable que les revenus des ménages se sont accrus dans les derniers mois. On peut estimer à 4 à 6 % la hausse réelle dans le cours de 2003. Ceci a contribué à soutenir la croissance, et ce d'autant plus que l'on note, enfin, l'émergence du crédit à la consommation.

Les sources de la croissance depuis la crise financière

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Le retour de la croissance dès le début de 1999 a surpris bien des observateurs. Nombreux étaient ceux qui, par ignorance ou idéologie, donnaient la Russie pour perdue à la suite de la crise financière. Pourtant, le potentiel de croissance de l'économie avait bien été identifié par de nombreux spécialistes russes [Glaz'ev, 1999 ; Ivanter et al., 2000]. Il ne manquait qu'une politique adaptée.

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Cette croissance ne survenant pas à la suite d'une vague de réformes libérales - le gouvernement d'Evgueni Primakov avait même réintroduit le contrôle des changes -, on a cherché sa cause dans des facteurs extérieurs. L'impact des prix des hydrocarbures a ainsi été souvent avancé comme l'élément déterminant du retour de la croissance. Cependant, les données disponibles ne confirment pas cette analyse.

Taux de croissance de l'industrie, du fret ferroviaire et des investissements (en glissement annuel)Illustration 2
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Les prix mondiaux des hydrocarbures (pétrole et gaz) n'ont commencé à se redresser qu'à partir de l'été 1999, et n'ont connu une augmentation sensible que dans l'hiver 1999-2000. Or les résultats de la production industrielle s'améliorent dès le printemps 1999 (graphique 2) ; dans les industries de consommation, le mouvement est sensible dès la fin de 1998.

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L'effet des hydrocarbures semble avoir été indirect et partiel. Ils ont permis à l'Etat russe de retrouver une base fiscale solide (l'impôt sur les exportations) tout en allégeant la pression pesant sur les producteurs internes. Ceci a contribué à leur profitabilité et, partant, à l'expansion de la production et des investissements. Il est aussi clair que les profits accumulés par les entreprises pétrolières et gazières se sont traduits par des dépenses en Russie, soutenant la conjoncture. Enfin, le retour d'une partie des recettes d'exportations, avec une baisse des fuites de capitaux (de 22 milliards de dollars par an en 1998 à 9 milliards en 2002), a contribué à détendre la situation sur le marché des liquidités.

Croissance et effets des exportations russesIllustration 3
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L'important excédent commercial dégagé par la Russie depuis le krach de 1998 a certainement été un facteur de stabilisation de la situation économique. Il a permis un retour à la solvabilité internationale et une alimentation en liquidités de l'économie, alors que la Banque centrale continuait de pratiquer une politique modérément restrictive. Cette situation a permis au pays de sortir de la situation de sous-liquidité dans laquelle il avait été placé par les politiques conduites entre 1993 et 1998, et qui s'étaient traduites par une explosion du troc comme moyen de règlement des transactions entre entreprises [Sapir, 1999a]. La remonétarisation de l'économie à laquelle on assiste de manière convaincante depuis l'hiver 1998-1999 est ici une des conséquences positives de l'alimentation en liquidités par le biais de l'excédent commercial.

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Si l'effet des exportations de matières premières a été positif, l'origine de la croissance est néanmoins ailleurs, comme le montre l'analyse de ses sources (tableau ci-dessous).

Les facteurs de la croissanceTableau4
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Dans la période qui a immédiatement suivi la crise de 1998, c'est un mouvement de substitution de la production nationale aux importations qui a fourni l'essentiel de l'énergie de la croissance. Pour accroître leur production, les entreprises des secteurs concernés ont dû augmenter leurs stocks, ce qui a constitué un second facteur de croissance. L'investissement a alors accompagné ce mouvement. Les exportations ne figurent qu'en quatrième position dans les facteurs de croissance pour 1999.

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La reconstitution de la profitabilité de la production interne est à lier à trois facteurs : la dépréciation du rouble en termes réels, un contrôle de la hausse des revenus, et la baisse des prix relatifs de l'énergie. Ce dernier point est à mettre à l'actif du gouvernement Primakov, qui a rétabli le système du double prix de l'énergie (prix interne et prix à l'exportation) qui avait été supprimé par les gouvernements libéraux de la période précédente. Compte tenu de l'impact de l'énergie dans la formation des coûts des industriels, il s'agit d'un élément important de la profitabilité des entreprises [Volkonskij et Kuzovkin, 2001]. Il n'a cependant pu jouer que progressivement.

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La forte dévaluation de l'automne 1998 a donc été sans conteste l'élément déclenchant du retour de la croissance. Ceci permet de relire de manière critique les propositions qui avaient été faites en 1998 pour l'introduction d'un currency board en Russie [Soros, 1998 ; Hanke, 1998 ; Boone, Breach et Johnston, 1998 ; Barro, 1998].

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L'appréciation du rouble après 1993 avait eu des effets très négatifs sur l'économie (graphique 3). Suite à la dévaluation de 1998, le taux de change réel est resté relativement stable jusqu'à l'été 2001. Puis, sous l'impact des fortes entrées de devises issues des exportations, en particulier pour les matières premières, on a assisté à une remontée non négligeable du taux de change réel. Elle ne semble pourtant pas avoir tous les effets négatifs que l'on pouvait craindre [Sapir, 2003]. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation.

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En premier lieu, les investissements qui se sont développés de mi-1999 au début de 2002 grâce à la reconstitution des profits ont certainement eu un impact important sur la productivité. Compte tenu de son faible niveau en 1998, le potentiel de croissance était très important. Il n'est donc pas impossible qu'une forte hausse de la productivité ait pu compenser, au moins en partie, l'effet de la réévaluation réelle du rouble dans le secteur manufacturier.

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Un second facteur tient à ce que la réévaluation du rouble depuis 2002 correspond à une dévaluation du dollar. Le rouble ne se réévalue pas par rapport à l'euro. Ce point est important car une part considérable du commerce extérieur de la Russie se fait avec la zone euro, même si la monnaie de règlement reste encore bien souvent le dollar. Avec l'entrée des dix nouveaux pays membres en 2004, le commerce avec l'Union européenne (UE) représentera environ 43 % du commerce extérieur russe. La zone UE sera, de loin, le premier partenaire de la Russie, suivie par la CEI (environ 20 %) et la Chine (près de 15 %). Les Etats-Unis sont loin derrière et ne pèsent que 4 %. L'évolution de la compétitivité globale de l'éco nomie russe doit ainsi nécessairement tenir compte de l'orientation géographique de ses échanges.

Taux de change réel du rouble face au dollar US, base 100 : décembre 1993.Illustration 5
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L'amélioration de la situation financière des entreprises depuis l'automne 1998 a permis une revitalisation de l'esprit entrepreneurial. Aussi important que la croissance quantitative de la produc tion est le mouvement d'amélioration qualitative engagé par les entreprises. Ce mouvement a été précoce ; il s'est manifesté très rapidement après la crise de 1998. Une enquête auprès d'un panel d'entreprises opérant dans la plupart des branches de l'industrie, et réalisée par les chercheurs de l'IPEN-ASR (Moscou) à la fin du second semestre 1999, en témoigne.

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Entre août 1998 et novembre 1999, 26 % des entreprises estimaient avoir amélioré la qualité de l'ensemble de l'inventaire de la production, et 42 % d'une partie de cet inventaire. Près de 15 % des entreprises avaient renouvelé l'ensemble de leur production, et 38 % s'étaient livrées à un renouvellement partiel. Enfin, 40 % des entreprises du panel avaient étendu leurs relations commerciales avec de nouveaux clients. Il est donc faux de prétendre que les entreprises se sont contentées d'encaisser les dividendes de la déva luation sans chercher à poursuivre leur restructuration. On constate, au contraire, que la restructuration de l'appareil productif se fait d'autant mieux que le contexte est porteur et non récessif.

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A partir de 2000-2001, l'investissement et la demande intérieure ont relayé l'effet de substitution aux importations. Les gains de productivité enregistrés dans les industries manufacturières ont permis une hausse des salaires, et donc de la demande intérieure, sans entraîner de hausse du coût salarial réel.

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Quant à l'important excédent commercial dégagé depuis 1999, il fut, au premier chef, lié à la forte contraction des importations consécutive à la dévaluation du rouble (graphique 4). En fait, si l'on compare la situation fin 2002 avec le précédent pic d'exportation, on constate que le gain est inférieur à 20 %, tandis que le montant annuel des importations a diminué de 45 % entre 1997 et 1999. S'il retrouve aujourd'hui un niveau proche de celui de 1997, c'est avec une économie qui, entre-temps, a fortement progressé.

Le cercle vertueux de la croissance russeIllustration 6

Les interactions entre secteur réel et secteur financier

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La reprise de l'activité économique en 1999-2000 s'est faite alors que le système bancaire était dévasté par les conséquences de la crise de 1998. La croissance a donc été financée dans une très large mesure par les ressources internes des entreprises. Ces dernières ont été en mesure de le faire pour plusieurs raisons :

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- la montée de la production s'explique largement par la remise en route de capacités de production existantes et qui étaient inutilisées ou sous-utilisées. A cet égard, la situation particulière des entreprises russes, qui étaient très réticentes à mettre officiellement au chômage leurs salariés, préférant réduire drastiquement le temps de travail ou recourir aux impayés salariaux, et qui explique que les chiffres officiels du chômage aient été très faibles jusqu'à présent, a favorisé la reprise rapide de la production ;

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- la situation financière des entreprises s'est fortement améliorée, tant en raison de la dévaluation que du fait des nouveaux prix de l'énergie. La reconstitution rapide des fonds de roulement a été un élément clé permettant à l'offre interne de réagir de manière positive à l'éviction des produits importés.

Evolution de la balance commerciale de la Russie, en milliards de dollarsIllustration 7
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La faible intermédiation bancaire de l'économie russe est une caractéristique récurrente depuis le début de la transition. Il faut rappeler que les banques se sont développées dans une économie en récession, et sous une forte contrainte de liquidité à la suite de la politique de la Banque centrale depuis 1994. Ceci a favorisé des comportements spéculatifs et des crises multiples. En fait, bien avant la crise de 1998, le marché interbancaire russe ne s'était pas relevé de la crise de 1995 consécutive à la faillite de la Tver Universalbank.

Sources de financement des entreprises russes en 1999Tableau8
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La ré-intermédiation de l'économie russe en 2002-2003 constitue alors un élément réellement nouveau, dont il convient de tenir compte. Même si les entreprises russes ont encore peu recours au crédit bancaire, la hausse progressive de ce dernier, avec des taux désormais très bas, a certainement été un facteur d'entraînement de l'activité économique.

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On constate, en 2001 et 2002, un accroissement rapide du poids des crédits (tableau 4). Il bénéficie prioritairement aux entreprises privées et aux ménages, qui commencent, même de manière encore restreinte, à avoir accès au crédit à la consommation (en particulier pour l'achat d'automobiles et de biens électroménagers).

La progressive ré-intermédiation de l'économie russeTableau9
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Dans ce contexte, des taux d'intérêts réels faibles pour les crédits à court terme ont aussi été un élément positif pour la croissance. Il convient néanmoins de ne pas exagérer l'importance de la politique du crédit dans une économie où le financement des agents continue largement de se faire sur ressources propres.

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La croissance enregistrée en 2003 se situe donc dans une relative continuité avec le mouvement entamé en 1999, même si des facteurs nouveaux apparaissent. Mais cette croissance reste fragile, tant que la question de l'investissement ne sera pas l'objet d'une politique plus volontariste.

Les limites de la croissance

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En dépit de la croissance non négligeable de ces dernières années, la situation reste difficile. L'économie n'a pas complètement surmonté les conséquences de la dépression des années 1992-1998 (graphique 5). C'est dire à quel point un retard considérable a été accumulé durant les six premières années de la transition. Les investissements sont aussi loin d'avoir retrouvé le niveau qui était le leur en 1992.

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Cela signifie que de nombreuses entreprises, de nombreuses infrastructures, fonctionnent encore sur la base du capital accumulé durant la période soviétique. La brutale chute des investissements entre 1991 et 1998 s'est d'ailleurs traduite par une déformation brutale de la structure par âge du capital productif dans l'industrie (tableau 5).

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Ce phénomène est aggravé, dans le secteur des matières premières, par le comportement opportuniste des grandes sociétés russes, qui adoptent une attitude de maximisation à court terme de leurs résultats pour accroître leur valorisation boursière. En sacrifiant délibérément les investissements sur les nouveaux sites de production, en accroissant la production par des artifices ou des expédients (comme l'injection d'eau sous les nappes dans le cas des puits de pétrole), ces sociétés font apparaître un taux de profit artificiellement favorable. De tels comportements jettent un doute légitime sur les agissements de leurs dirigeants et aboutissent à reporter dans le futur un besoin massif en investissements.

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Dans ces conditions, le taux d'investissement actuel (entre 16 et 17 % du PIB) reste notoirement insuffisant, tant dans le secteur privé que dans le public. La détérioration des infrastructures publiques qui servent de base aux services dont la population a besoin pourrait assez rapidement avoir un impact défavorable sur le niveau de l'activité économique ainsi que sur la profitabilité du secteur privé. Il est en effet démontré qu'il existe une forte complémentarité entre les deux formes d'investissements [Munnell et Cook, 1990 ; Ford et Poret, 1991 ; Aschauer, 1990]. Cette complémentarité traduit l'effet stabilisateur, sur les anticipations des agents privés, de l'engagement des autorités publiques [Sapir, 1999b].

Russie : évolution du PIB et de l'investissement depuis le début de la transition.Illustration 10
Russie : évolution de la structure par âge du capital fixe dans l'industrieTableau11
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Dès lors, en sachant que le taux d'investissement en France lors de la période de reconstruction fut compris entre 20 et 25 %, et qu'il fut nettement supérieur au Japon et en Corée du Sud, on peut estimer le niveau nécessaire des investissements pendant cinq à dix ans entre 22 % et 27 % du PIB. Cela signifie qu'il a manqué entre 20 milliards et 38 milliards de dollars par an en investissements tous les ans entre 1998 et 2003. Transposé sur la période 2004-2010, ceci pourrait représenter un total de près de 200 milliards de dollars. Le financement de ce manque d'investissements risque de se révéler problématique, compte tenu de la relative faiblesse des impôts et du comportement opportuniste de certaines grandes sociétés exportatrices.

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On doit cependant noter une hausse régulière des dépenses publiques, rendue possible par une meilleure collecte fiscale (tableaux 6 et 7). Cette dernière implique cependant un contrôle étroit sur le comportement des sociétés exportatrices, et une lutte sans relâche contre les pratiques d'évasion des capitaux.

Russie : variables budgétaires et d'investissementsTableau12
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L'indispensable reconstruction des mécanismes budgétaires et fiscaux à laquelle on a assisté depuis la crise de 1998 peut ainsi être donnée en exemple, même si tout n'est pas parfait [Panfilov, 1999]. Néanmoins, on peut se demander si elle est suffisante, compte tenu des défis posés par l'obsolescence d'une large partie du capital accumulé dans l'économie russe.

Russie : résultats budgétaires consolidés depuis 1998Tableau13
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La forte hausse des dépenses budgétaires (à la fois en roubles constants et en pourcentage du PIB) enregistrée entre 2001 et 2002 témoigne des besoins dans l'économie et la société. Le plan de développement présenté le 16 mai 2003 par Vladimir Poutine, et qui prévoit un doublement du PIB à l'horizon 2010, implique nécessairement un rôle actif des finances publiques. Dans ce contexte, les investissements étrangers en Russie ont été décevants, par rapport à ce que d'autres pays ont connu.

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Même s'ils devaient connaître une très forte hausse dans les années à venir, ils ne pourront combler l'écart entre la dynamique actuelle de formation du capital et celle qui serait nécessaire. Ceci ne veut pas dire que les investissements étrangers, et en particuliers les investissements directs, ne puissent avoir un impact positif dans certaines activités. Il faut cependant cesser d'y voir la solution principale au problème de l'investissement en Russie.

Investissements étrangers en RussieTableau14
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La question de la base fiscale revêt une acuité particulière pour l'avenir de la Russie. L'excédent commercial oscillant depuis quatre ans entre 40 et 60 milliards de dollars, la question du contrôle sur la rente des matières premières est nécessairement au coeur de toute stratégie de développement [Glaz'ev, 2003]. Ceci est d'autant plus vrai que les grandes sociétés exportatrices d'hydrocarbures et de matières premières recommencent une politique systématique d'évasion fiscale depuis la seconde moitié de 2002. Le manque à gagner pour les finances publiques est considérable ; il a donné lieu à une enquête de la Cour des comptes, qui a abouti à un rapport récent dénonçant plusieurs centaines de cas et portant sur plusieurs milliards de dollars.

L'affaire Ioukos en perspective

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L'affaire Ioukos, qui a défrayé la chronique tant judiciaire que politique et économique en Russie, apparaît alors comme sympto matique des tensions qui s'accumulent derrière le brillant rideau de scène d'une croissance en plein rebond. L'arrestation du PDG de Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski, le 25 octobre, et la démission qui s'ensuivit d'Alexandre Volochine, le chef de l'appareil présidentiel, ont confirmé que l'on assiste à un tournant important dans la vie politique et économique russe.

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Les accusations portées contre les dirigeants de Ioukos reflètent des accusations plus générales portées contre les oligarques et leurs équipes depuis de nombreuses années, tant en Russie qu'à l'étranger. Les irrégularités ont été légions lors des privatisations, et la Cour des comptes avait épinglé, dans un rapport datant de fin 2000, près de 80 % des cas. On comprend alors pourquoi les procédures judiciaires entamées début juillet sont fortement symboliques en Russie. Elles s'attaquent à une société - et à un groupe de responsables - dont la trajectoire résume assez bien les dimensions les plus contestables de la transition en Russie.

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Au début de septembre 2003, Vladimir Poutine est intervenu publiquement pour affirmer qu'il n'était nullement question d'annuler les privatisations. Il a cependant ajouté que les délits ou les crimes qui avaient pu être commis pendant le processus de privatisation ne pouvaient rester impunis. Le président du Conseil de la Fédération, Sergueï Mironov, a indiqué le 23 septembre qu'il considérait comme inutile, voire dangereux, de donner une base légale aux déclarations de Vladimir Poutine quant à la garantie des privatisations. Si les privatisations ne doivent pas être annulées, des exceptions sont possibles là ou des crimes ont été commis. Mironov, et il est loin d'être le seul parmi les hommes politiques russes, soutient par ailleurs l'idée qu'il est nécessaire de prendre des actes législatifs afin d'assurer une meilleure redistribution des revenus issus des matières premières. Ceci implique nécessairement une forme de contrôle sur les matières premières et leur commercialisation.

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Les questions des privatisations et du partage de la rente des matières premières sont appelées à être des thèmes centraux de la période à venir. Nul ne conteste qu'une définition précise des droits patrimoniaux entre acteurs économiques constitue une condition essentielle aux transactions marchandes. Le bon fonctionnement de ces institutions, néanmoins, ne dépend pas seulement, et le cas de la Russie nous le rappelle avec force, d'une bonne définition légale des droits et des procédures ; il dépend avant tout de la légitimité de ces institutions. Or, clairement, cette légitimité est aujourd'hui mise en cause non par l'arrestation de Khodorkovski, mais par les conséquences des privatisations de 1995-1997, qui sont rejetées par une écrasante majorité de la population (73 %). Nul n'ignore qu'une crise de légitimité, parce qu'elle délie les individus de leur obligation de l'observance des lois, peut être dévastatrice. Telle est bien la crise qui couve aujourd'hui en dessous des bons résultats de la croissance russe depuis 1999.

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Les options ouvertes au gouvernement russe sont cependant peu nombreuses. Il ne peut laisser la situation en l'état. Tant que l'ombre de l'illégitimité pèsera sur la propriété privée des entreprises, les investissements ne pourront être que limités. L'idée d'une amnistie générale, souvent évoquée, n'est pas réaliste. Cette amnistie, desti née en principe à rassurer les investisseurs, manquerait totalement de crédibilité. Qui, en effet, prendrait au sérieux une mesure qui serait rejetée par les trois quarts de la population ? L'annulation totale des grandes privatisations, pour procéder de manière transparente et régulière à un nouveau processus de privatisation, a bien des attraits. Mais on peut douter de la capacité des autorités russes à réaliser rapidement de nouvelles privatisations dans des conditions qui leur donneraient une légitimité incontestable.

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Une option intermédiaire a été évoquée par Evgueni Primakov, l'ancien Premier ministre, aujourd'hui le président de la Chambre de commerce, et Sergueï Mironov. Cette option repose sur la combinaison d'une amnistie partielle et d'une lourde amende. La question de l'utilisation des sommes collectées par ce mécanisme se posera alors. Sergueï Mironov a proposé, lors de son intervention du 23 septembre, que ces sommes soient, pour moitié, allouées à un budget de développement de la Russie et, pour l'autre moitié, à quatre budgets spécifiques, soit les programmes sociaux, la santé, l'éducation et la défense.

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L'approche choisie par Vladimir Poutine au début de son mandat, en 2000, était celle d'un compromis avec les oligarques issus de la période eltsinienne, sous condition que ces derniers se révèlent des instruments d'un développement économique du pays. Cette approche est aujourd'hui en crise parce qu'une partie des oligarques, et spécifiquement ceux de la production des matières premières, n'ont pas joué le jeu. Ils ont pratiqué une politique de maximisation à court terme de la valeur boursière de leurs sociétés, aux dépens d'une véritable stratégie de développement, et cherché à renouer avec les politiques d'évasion fiscale pratiquées massivement avant 1998. Ils constituent dans bien des cas un obstacle au développement d'un tissu de petites et moyennes entreprises.

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Mais cette approche est aussi en crise parce que Vladimir Poutine semble avoir modifié son horizon temporel. S'il s'est toujours fait l'avocat de la reconstruction économique, il est clair que, depuis le printemps 2003, il cherche à accélérer la reconstruction du pays. Plusieurs éléments peuvent avoir conduit le président russe à penser que le temps était compté : les conséquences humaines et démographiques de la stagnation sociale en Russie, l'impact potentiel de la zone euro sur l'économie du continent européen, enfin le cours unilatéraliste de la politique américaine symbolisé par la guerre en Irak de 2003.

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Un tournant se dessine aujourd'hui. Le débat sur l'importance du contrôle de la rente des matières premières et sur l'accroissement des investissements en témoigne. Il portera fondamentalement sur l'élaboration et la mise en oeuvre d'un contrat social qui rendra la sortie du modèle soviétique et la transition enfin légitimes pour une grande majorité de la population. C'est ce contrat social qui sera, s'il se met en place, la base de la réelle stabilité institutionnelle en Russie, dont tous les acteurs économiques, russes et étrangers, ont besoin. La règle de droit est juridiquement formelle et socialement factice, tant que les bases de la légitimité de l'ordre social ne sont pas refondées. Ce tournant peut être une occasion inespérée de favoriser l'intégration de la Russie dans un ensemble économique et stratégique européen. Il est possible que ce tournant soit le véritable enjeu du prochain mandat présidentiel que brigue Vladimir Poutine. Si tel était le cas, c'est bien à l'accouchement de la véritable Russie postsoviétique que nous serions alors en train d'assister.

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  • Volkonskij V. A. et Kuzovkin A. I. (2001), "Voprosy mezhstranovyh sopostavlenij energoemkosti VVP i cen na energosistemy", Problemy Prognozirovanija, n? 5/2001.

Plan de l'article

  1. Une année 2003 favorable couronne un spectaculaire redressement
  2. Les sources de la croissance depuis la crise financière
  3. Les interactions entre secteur réel et secteur financier
  4. Les limites de la croissance
  5. L'affaire Ioukos en perspective
  6. Bibliographie

Pour citer cet article

Sapir Jacques, « Succès et limites de la reprise russe », L'Économie politique, 1/2004 (no 21), p. 17-34.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-1-page-17.htm
DOI : 10.3917/leco.021.0017


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