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L'Économie politique

2004/1 (no 21)


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Pour de nombreux observateurs, les dernières élections législatives ont sonné le glas de la démocratisation en Russie, et cela avec l'assentiment des Russes eux-mêmes. On peut certes douter de la légitimité de la nouvelle Chambre, tant les irrégularités ont été nombreuses, au cours de la campagne comme pendant le scrutin lui-même. Sans doute les voix ont-elle été manipulées, en grande partie pour masquer le désintérêt envers les élections. Mais si la campagne électorale a été savamment orchestrée à l'avantage de Russie unie, le parti du pouvoir, des observations à long terme de la société russe, tant à partir d'enquêtes qualitatives que de multiples sondages d'opinion, conduisent à ne pas être surpris par la nouvelle composition de la Douma. A côté de Russie unie, les partis qui la dominent sont des mouvements patriotiques qui veulent incarner l'ordre et la puissance. Le tout nouveau parti La Patrie - dont la création a été suscitée par le pouvoir pour barrer la voie au Parti communiste, le seul véritable parti d'opposition - obtient un score qui lui donne une réelle légitimité. L'Union des forces de droite (SPS) et Iabloko, les partis libéraux, n'ont pas atteint la barre des 5 % qui leur aurait permis une représentation proportionnelle. Les convergences entre certaines aspirations sociales et les slogans des partis de l'ordre et de la stabilité sont évidentes. Faut-il en conclure que la société russe tourne le dos à la démocratie ?

Une opinion publique marquée par les contradictions

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L'opinion publique est marquée par de nombreuses contradictions. La première porte sur la perception même des bouleversements qu'a connus le pays depuis 1991, bouleversements qui sont réels : transformation institutionnelle, libéralisation économique, ouverture des frontières, redéfinition du territoire de l'Etat... Si, en 1994, 56 % des personnes interrogées par le Centre russe d'étude de l'opinion publique (VTsIOM) estimaient que de grands changements les concernant avaient eu lieu au cours de ces dernières années, elles n'étaient plus que 39 % en 2003. Le pourcentage de ceux qui affirmaient qu'en fait rien n'avait changé est symétriquement passé de 13 % en 1994 à 46 % en 2003.

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La deuxième contradiction porte sur le rapport au monde extérieur. Alors que l'économie russe est incontestablement entrée dans la globalisation et que la population prend de plus en plus goût aux voyages à l'étranger, l'opinion publique se réfugie depuis le milieu des années 1990 dans un néo-traditionalisme opposant la Russie à l'Occident et soulignant la spécificité de la voie politique qu'elle devrait adopter. A en croire les sondages, dans la seconde moitié des années 1990, la crainte d'une menace extérieure pesant sur la Russie se serait développée, attisée par les publications contre l'Otan dans la presse nationale et par les événements du Kosovo. La place de la Russie dans le monde est devenue une préoccupation majeure ; celle-ci se reflète dans l'image qu'a actuellement le président russe auprès de l'opinion publique, qui, à plus de 70 %, lui accorde pour mérite essentiel d'avoir renforcé les positions internationales du pays.

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Troisième contradiction : alors qu'elle jouit de nouveaux droits depuis le début des années 1990, l'opinion publique affirme désor mais souhaiter le contrôle du pouvoir sur de nombreux aspects de la vie quotidienne. Après avoir souhaité, au début de la dernière décennie, un retour à la "normalité occidentale", sans d'ailleurs vraiment mettre de contenu derrière les valeurs du libéralisme et de l'économie de marché, dès 1995 elle se réfugie dans sa grande majorité derrière l'idée d'un Etat fort. Selon l'Institut russe indépendant des problèmes sociaux et nationaux, 80 % de la population étaient d'accord en 2000 avec l'idée que "la Russie a besoin aujourd'hui d'une main de fer" ; deux à trois ans plus tôt, ce pourcentage était de 60 %. En 2001, un sondage du VTsIOM permettait de préciser en quoi devait consister cette "main de fer" : la majorité, voire la très grande majorité de la population considérait que l'Etat devait exercer un contrôle sur les prix des services communaux, l'électricité et le gaz (96 %), les prix des produits d'alimentation de première nécessité (93 %), l'activité des branches essentielles de l'industrie et des grandes entreprises (91 %), le processus d'éducation dans les instituts supérieurs et les écoles (88 %), la morale publique (79 %), l'activité entrepreneuriale (73 %), les dépenses importantes des citoyens (67 %), l'activité de la télévision (63 %) et de la presse (58 %) et les contacts des citoyens avec des étrangers (51 %)...

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Ces contradictions marquent-elles le souci d'un arrêt du processus des réformes ? Les années 1990 seraient-elles des années "pour rien" ? Au vu de l'évolution du pouvoir et des valeurs de l'opinion publique, on peut effectivement se le demander. On retrouve, semble-t-il, certains des ressorts du régime soviétique. Ainsi le président de la Russie recourt-il à la violence d'Etat et au patriotisme : un ennemi, fictif ou non, est désigné afin de dramatiser la situation politique et de mobiliser la population. La deuxième guerre en Tchétchénie avait ainsi contribué, dans un contexte de forte apathie politique, à présenter la précédente élection présidentielle de 2000 comme un enjeu majeur, et Vladimir Poutine comme l'homme providentiel. La lutte contre Mikhaïl Khodorkovski et les oligarques indociles s'inscrit dans cette même logique d'un combat à mener contre des ennemis de la patrie, permettant la légitimation du parti du président en exercice. Alors que, au début des années 1990, la période soviétique était apparue comme une époque entre parenthèses, la Russie ayant dévié de sa trajectoire naturelle au moment de la révolution, celle-ci est maintenant réhabilitée. Staline apparaît désormais comme une des grandes figures du XXe siècle, représentant l'ordre, mais aussi la grandeur d'un pays qui a su gagner la Seconde Guerre mondiale.

L'aspiration à l'ordre : réponse à la crise ou valeur liée à la stabilisation économique ?

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Cette évolution peut s'expliquer par le choc des bouleversements économiques et politiques de la décennie écoulée. Analysant la situation dans l'ensemble des pays de l'Est et cherchant à comprendre les changements en termes culturels, le sociologue polonais Piotr Sztompka est allé jusqu'à utiliser le terme de "traumatisme"  [1][1] Piotr Sztompka, "The ambivalence of social change..... Alors que la démocratisation et la libéralisation économique apparaissent, pour la plupart des observateurs extérieurs, comme des fins positives en soi, les populations concernées privilégient des valeurs comme la sécurité, la possibilité d'anticiper sur l'avenir, et tiennent au maintien de leurs habitudes. Le changement tant soudain qu'inattendu et profond de l'ensemble des institutions et des croyances politiques, le passage radical du discours du socialisme réel au discours du capitalisme, auraient provoqué dans l'ensemble des pays de l'Est un climat de vulnérabilité, un discrédit des institutions, le développement de la méfiance à l'égard d'autrui, la fragilisation des identités collectives, l'apathie politique et un sen timent d'impuissance, le pessimisme à l'égard de l'avenir et la nostalgie du passé.

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S'agissant de la Russie, au-delà d'un changement radical dans les discours politiques au début des années 1990, la société avait commencé à se transformer dès le milieu des années 1970 : le paternalisme de l'Etat soviétique relevait largement du mythe, tout comme le collectivisme. Il est néanmoins vrai que la disparition des garanties assurées par l'Etat, en particulier dans le domaine de la santé et de l'éducation, les salaires impayés et l'apparition du chômage  [2][2] En juillet 1999, le taux officiel du chômage avait... ont considérablement fragilisé la population. La situation démographique est détériorée : en 2003, le taux de natalité s'élève à 10,4 pour mille, le taux de mortalité à 16,5 pour mille et le taux de mortalité infantile à 12,7 pour mille. Les inégalités se sont creusées : entre les différentes catégories sociales, mais surtout entre villes et campagnes et entre les régions - dans neuf régions de Russie, 75 % de la population se situent en dessous du seuil de pauvreté. La place prise par l'argent dans la vie sociale a eu des conséquences considérables, modifiant en particulier les liens de solidarité. Alors qu'on peut affirmer que, pendant la décennie 1990, les réseaux d'entraide jouaient un rôle majeur dans les phénomènes de survie économique, les nouvelles différences sociales cassent de plus en plus les relations anciennes.

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Au-delà du renforcement des inégalités, le bouleversement des hiérarchies sociales a provoqué des sentiments de frustration auprès d'une partie de la population frappée par les transformations écono miques et l'inflation. Si l'on a souvent parlé, en Occident, de l'apparition de "nouveaux riches", une catégorie de "nouveaux pauvres" a elle aussi vu le jour : des personnes qualifiées, souvent issues du complexe militaro-industriel, dont le statut social était relativement élevé à la période soviétique, et qui ne trouvent pas aujourd'hui à se reclasser. Le climat d'insécurité, largement entretenu par le discours public et le pouvoir lui-même, et en particulier les actes terroristes liés à la guerre en Tchétchénie et la criminalité, ont contribué à cet état de vulnérabilité auquel la population russe, dans sa grande majorité, semble répondre aujourd'hui par un souci d'ordre et par un regain nationaliste.

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Cette aspiration à l'ordre n'est pourtant pas qu'une simple réaction aux bouleversements de la décennie écoulée, et, paradoxalement, c'est dans un contexte de relative stabilisation économique et sociale que ce souhait de stabilité se manifeste le plus nettement. La situation économique du pays s'est rapidement améliorée après la crise financière de 1998 et le pourcentage de familles pauvres, qui avait fortement augmenté en 1998-1999, a baissé de façon sensible au cours de ces dernières années. En 2002, tout comme en 2001, le niveau moyen des ressources des ménages augmente, même si le fossé entre les plus riches et les plus pauvres continue d'être important : à la fin de l'année 2002, les 10 % des ménages aux revenus les plus élevés avaient des ressources 9,6 fois supérieures à celles des 10 % des ménages aux revenus les plus faibles ; 25 % des ménages avaient un revenu inférieur au minimum de subsistance, qui s'élevait alors à 1 893 roubles par mois (68 euros).

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Les premières années de la décennie 1990 avaient été marquées par l'enrichissement rapide de certaines couches sociales, un enrichissement dû à un souci d'autonomie et de "réalisation de soi", à la capacité de saisir des opportunités licites ou illicites, mais aussi à l'importance d'un capital social accumulé au cours des années précédentes et des relations personnelles établies au sein des administrations. Si, au cours de ces années-là, l'argent pouvait être gagné facilement - et l'on pense en particulier aux pyramides financières qui permirent à quelques-uns de s'enrichir très rapidement -, il pouvait aussi être rapidement perdu. La crise financière de 1998 a ainsi vu disparaître les ressources d'une bonne partie de ceux qui représen taient la classe moyenne émergente ; peu, d'ailleurs, ont retrouvé le statut qu'ils avaient avant la crise. Comme l'explique le directeur d'une société, âgé de 48 ans et ancien doyen d'une faculté de chimie, "le succès a en Russie un caractère... fortuit... On trime 18 heures par jour sans savoir si demain tout sera normal... Nous sommes malheureusement les otages de la situation".

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Depuis le début des années 2000, on observe un changement important, dans le sens d'une consolidation des gains des couches sociales supérieures et du développement de stratégies sociales à plus long terme. Il existe aujourd'hui trois Russies, explique le sociologue Mikhaïl Taroussine : une Russie qui vit dans le passé, une Russie qui survit dans le présent, et une Russie qui se projette dans l'avenir, que le sociologue estime à 20 % de la population ; et ces trois Russies ne se comprennent pas. Comme dans les autres pays de l'Est, l'éducation supérieure devient un élément central : la génération des parents avait été confrontée à l'instabilité économique, elle n'avait pu s'adapter aux transformations économiques qu'au prix d'une forte mobilité professionnelle et du cumul des métiers ; elle souhaite pour ses enfants une éducation supérieure, garantie à ses yeux du bien-être à venir.

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Ce sont les jeunes générations qui se sont le mieux adaptées à l'économie de marché. Près de la moitié des jeunes entre 30 et 34 ans ont des revenus plus élevés que leurs parents. Ce sont elles qui sont porteuses du changement social, des nouvelles valeurs, et que les plus anciens critiquent généralement pour leur individualisme, leur matérialisme et leur pragmatisme - même si ces valeurs étaient déjà présentes dans la Russie des grandes villes dès les années 1970. Ceux qui sont nés entre 1975 et 1980 sont, comme l'écrit le sociologue Yuri Levada, "la première génération de pragmatiques qui n'a aucune mémoire sociale (institutionnalisée). C'est pourquoi elle est prête "sans éprouver aucun sentiment" à accepter non seulement les symboles d'Etat du passé, tels que l'hymne soviétique, mais aussi le style autoritaire du pouvoir, sa politique tchétchène, etc"[3][3] Yuri Levada, ""Rupture de générations" en Russie",....

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Alors que l'activité informelle a eu une place importante dans l'économie russe au cours de la décennie écoulée, le renforcement de l'Etat, la mise en oeuvre de réformes comme celle de la fiscalité et l'accroissement des contrôles ont permis d'en réduire le volume. La globalisation, l'introduction de normes internationales, l'entrée sur le marché russe d'acteurs économiques transnationaux ont contribué à rendre plus nécessaire la transparence de l'économie russe. Surtout, les acteurs économiques aspirent à une élévation de leur statut social, élévation qui passe, selon eux, par une stabilisation du marché russe : dans leur grande majorité, ils souhaitent en effet rester en Russie. Ce sont les oligarques qui ont commencé à parler de transparence et d'"éthique" dans les affaires, mais ils sont désormais suivis par les petits et moyens entrepreneurs, acteurs économiques très éloignés du politique. En dehors des grandes villes, on observe des soucis similaires, motivés en partie par l'espoir d'obtenir ainsi des subventions et des commandes de l'Etat. Reste à savoir si ces nouvelles tendances, qui font écho au discours de Vladimir Poutine sur la lutte contre la corruption, vont s'affirmer plus nettement dans les années à venir et comment va s'opérer ce processus de légalisation du monde des affaires.

L'aspiration à l'ordre dans un contexte de désintérêt pour le politique

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Dans ce contexte de relative stabilisation sociale, les tendances à la nostalgie du passé, dont on a vu qu'elle était une des conséquences des bouleversements des années 1990, ont diminué. Si, en 1999, 58 % de la population interrogée par le VTsIOM affirmaient qu'il aurait mieux valu que tout, dans le pays, soit resté comme avant 1985, ce pourcentage n'était plus que de 44 % en 2003, retrouvant ainsi son niveau de 1994. La hiérarchie des raisons invoquées pour justifier cette nostalgie change également, reflétant ainsi, sans doute sous l'effet de la propagande du pouvoir actuel, l'évolution des perceptions du changement. En 1999, l'opinion publique justifiait à 43 % cette nostalgie par le fait que "les gens avaient alors la garantie du lendemain", à 37 % par celui que "nous étions un pays fort et uni" et à 32 % par celui que "l'ordre régnait dans le pays" ; en 2003, ces pourcentages passent respectivement à 24 %, 26 % et 26 %. La question des prix, jadis peu élevés et stables, qui était évoquée en 1999 par 30 % des personnes interrogées, ne l'est plus que par 20 % en 2003. L'évolution du lien social ("les relations entre les gens étaient meilleures"), mentionnée par 22 % en 1999, ne l'est plus que par 17 % en 2003.

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L'aspiration à l'ordre et à une Russie forte et unie semble donc aujourd'hui concentrer l'ensemble des souhaits. Cette tendance est confirmée par un autre sondage, effectué par l'institut Obchtchestvennoe Mnenie (Opinion publique) à la fin du mois d'août 2003 : si 46 % des personnes interrogées citent la famille comme valeur importante, 43 % d'entre elles mentionnent la sécurité avant le bien-être, la paix, les droits de l'homme, la loi, la justice et le travail. Cette aspiration est largement partagée, puisqu'elle réunit tant les laissés-pour-compte que les classes plus aisées qui ont su sces dernières années et qui souhaitent aujourd'hui avoir la possibilité d'anticiper l'avenir. La formation Russie unie a rassemblé, au début de l'été 2003, 30 % des intentions de vote de la classe moyenne, selon les estimations du VTsIOM, alors que l'Union des forces de droite, qui déclare vouloir la représenter, n'en recueillait que 10 %.

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Le consensus se fait également et surtout autour du patriotisme, une valeur qui se conjugue tout autant avec le souci d'une modernisation économique du pays qu'avec la défense des plus pauvres, une valeur qui était revendiquée par Vladimir Poutine dès le début de son premier mandat. Le contexte économique, mais aussi les attentats terroristes ont provoqué une phobie anticaucasienne ; de façon générale, des sentiments nationalistes, accompagnés d'un regain d'antisémitisme, se développent dans le pays. Mais le sentiment patriotique reste diffus : comment le définir, dans un contexte où le pouvoir et les élites politiques sont discrédités et où les perspectives d'avenir sont souvent faibles ? Dans un contexte de méfiance institutionnelle, que reste-t-il du sentiment collectif ?

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Nombreuses sont les recherches qui ont montré la disparition de l'attachement à une communauté réelle, aux intérêts communs à défendre, et au sein de laquelle il y aurait des pratiques de solidarité. Selon les observations du sociologue russe Ivan Klimov, ce patriotisme pourrait être de deux types : l'un, issu de processus de socialisation, serait lié à des sentiments de solidarité et de devoirs à l'égard de la "grande patrie" ; l'autre, correspondant à un sentiment intime et profond, renverrait à l'attachement à la terre natale, à la famille, à l'entourage, cette catégorie pouvant être plus ou moins étendue. Les enquêtes effectuées par ce sociologue montrent que "là où il y a du patriotisme, il n'y a pas de place pour le pouvoir". Les groupes qui identifient l'Etat au peuple, à la patrie, au pays, au territoire, plutôt qu'au pouvoir, expriment volontiers des sentiments d'attachement patriotique. Tel n'est pas le cas, au contraire, de ceux qui voient dans l'Etat avant tout le pouvoir et les élites politiques. Les personnes interrogées n'hésitent pas alors à dire que le patriotisme n'est pas une valeur indispensable, que le seul patriotisme qui ait vraiment existé est celui des combattants de la Seconde Guerre mondiale, que "le patriotisme est là où il y a liberté et transparence des lois pour tous, là où il y a aussi des riches et où le niveau de vie est élevé". Au-delà du simulacre, de l'affirmation d'un sentiment que l'on croit encore devoir exprimer, d'autant plus qu'il est devenu la valeur consensuelle de tout discours politique, le patriotisme ou l'absence de patriotisme apparaîtrait avant tout comme une réponse aux services et garanties que chacun attendrait de l'Etat. Dans un contexte de discrédit des institutions, il ne resterait qu'un attachement diffus à la terre natale, en dehors de toute considération politique.

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Enfin, s'agissant de la démocratie, son avenir n'est pas aujourd'hui une question qui inquiète : le sondage portant sur les domaines sur lesquels l'Etat devrait exercer un contrôle l'a montré. Les libertés paraissent globalement assurées - la population pensant avant tout à la liberté de parole et d'expres sion, ainsi qu'à la liberté de voyager - et l'opinion publique semble assez peu soucieuse de la censure exercée sur les médias, d'autant qu'elle les considère comme étant sous l'influence des groupes financiers qui en ont pris le contrôle au cours des années 1990 et auxquels elle est majoritairement hostile. Peu seraient d'ailleurs capables de définir la démocratie ; on observe ainsi, par exemple, que près d'un quart de l'opinion publique, à la fin du mois d'octobre 2003, estimait que le Parti libéral-démocrate de Russie, de Vladimir Jirinovski, défendait cette valeur de façon prioritaire, contre 21 % pour Russie unie, devant les deux partis libéraux Iabloko (14 %) et l'Union des forces de droite (13 %).

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Ces tendances ne sauraient en occulter une autre, plus forte encore : en dehors de quelques courtes périodes, la population se désintéresse profondément du politique et se replie sur les problèmes de la vie quotidienne. Tout en affirmant son appartenance à la Grande Russie, elle ne se mobilise guère. Cette apathie politique peut s'expliquer par cette opinion majoritairement répandue selon laquelle, malgré tous les bouleversements, la Russie n'a pas connu de changements véritables et qu'aucun gouvernement n'a été capable de trouver des solutions à la crise que traverse le pays. Elle s'explique aussi par l'incompréhension des phénomènes en cours, et ce en particulier dans les campagnes. Le désintérêt du politique parmi les jeunes générations peut, quant à lui, procéder de logiques proches de celles observées en Occident.

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Le futur président de la Russie sera celui qui saura rassembler par sa personne les aspirations sociales et les espoirs des différentes générations : des jeunes, qui n'ont pas connu la période soviétique, mais aussi de ceux pour lesquels le bouleversement du début des années 1990 a été vécu, non comme l'assurance d'un avenir meilleur, mais comme la disparition d'un monde auquel ils avaient cru et qui structurait leur existence. Il devra répondre à des aspirations issues du changement postsoviétique, mais aussi des expériences antérieures ; il devra susciter à la fois l'espoir d'une modernisation de la Russie et celui d'un ancrage dans l'histoire. Il devra être un adepte de l'ordre et de la justice sociale, mais aussi défendre les intérêts nationaux de la Russie parce que, de même que la honte de son pays semble provoquer des sentiments d'humiliation personnelle, l'affirmation de la grandeur nationale peut au contraire susciter de la fierté, en particulier chez les générations plus âgées. Ce futur président devra rassembler à la fois les perdants et les gagnants des changements ; il devra concilier le souci de sécurité avec le désir d'innovation. Surtout, il devra susciter une mobilisation politique de la population, et ce sera sans doute son défi majeur.

Notes

[1]

Piotr Sztompka, "The ambivalence of social change. Triumph or trauma ?", Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung, discussion paper, 2000.

[2]

En juillet 1999, le taux officiel du chômage avait atteint un chiffre record de 14 % de la population active ; en août 2003, il s'élevait à 7,6 %.

[3]

Yuri Levada, ""Rupture de générations" en Russie", La Revue Tocqueville, vol. XXIII, n? 2, 2002. Disponible à l'adresse : http :// www. ceri-sciencespo. com/ archive/ nov03/ tocqyl. pdf

Plan de l'article

  1. Une opinion publique marquée par les contradictions
  2. L'aspiration à l'ordre : réponse à la crise ou valeur liée à la stabilisation économique ?
  3. L'aspiration à l'ordre dans un contexte de désintérêt pour le politique

Pour citer cet article

Rousselet Kathy, « Les ambiguïtés de la société russe », L'Économie politique, 1/2004 (no 21), p. 35-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-1-page-35.htm
DOI : 10.3917/leco.021.0035


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