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L'Économie politique

2004/1 (no 21)


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La Russie compterait, au mois d'octobre 2002, 145 millions d'habitants, si l'on en croit le dernier recensement, à moins qu'elle n'en héberge 143 millions, si l'on suit les estimations réalisées à partir de l'état civil. Admettons que le premier chiffre soit un peu plus proche de la réalité que le second  [1][1] Voir notre commentaire dans Alain Blum et Catherine.... Cela ne change pas l'essentiel : le nombre de Russes a diminué de plusieurs millions depuis 1989, année où le précédent recensement avait estimé la population à 147 millions d'habitants.

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Ces variations sont d'importance. Non qu'une telle diminution soit exceptionnelle aujourd'hui en Europe, puisque plusieurs pays connaissent, eux aussi, une baisse de leur population. Et non qu'une décroissance de la population ait nécessairement des conséquences catastrophiques. Mais parce que, à nouveau, l'interprétation de l'histoire démographique nous permet de réfléchir sur les relations ténues qui, en URSS, puis dans les Etats qui en sont issus, relient dynamiques sociales et politiques, entre Etat, institutions et population.

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Les courbes démographiques de Russie, d'Ukraine ou de quelque autre Etat issu de l'URSS continuent de refléter avec une précision étonnante les changements de l'histoire après 1989. Les bouleversements apparents sont en effet nombreux, qui débutent dès 1991, dernière année d'existence d'une URSS déjà fortement perturbée par les revendications nationales et par une grave crise économique et sociale. La démographie et les comportements qu'elle reflète semblent montrer une profonde crise sociale, une dégradation des infrastructures sanitaires ; des tensions sociales et des désespérances, face à un libéralisme qui laisse de nombreux habitants impuissants à rentrer dans des nouvelles formes de relations économiques et sociales ; un stress généré par l'incertitude du lendemain, qui contrasterait avec la stabilité précédente.

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Qu'on en juge. Au début des années 1980, en Russie, les hommes vivaient en moyenne 61,5 années, les femmes 73 ans (espérance de vie à la naissance). Au début des années 1990, ils vivaient respectivement 64 et 74 ans. Mais 58 et 72 ans seulement en 1995. L'augmentation de la mortalité est considérable, ramenant la Russie à son niveau du début des années 1950. La situation est analogue en Ukraine ou dans le Caucase. En termes de fécondité, la chute est aussi impressionnante, et le mariage perd de son intensité.

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Il n'en a fallu pas plus à certains observateurs pour en conclure à une dégradation profonde liée à la course au libéralisme engagée par ces pays. Cependant, un examen plus approfondi des tendances de long terme nuancent les conclusions. Bien entendu, la situation de la mortalité est catastrophique, mais son origine est une lente dégradation engagée au début des années 1970, que les ruptures récentes n'ont pas encore interrompue en profondeur. De même, si les jeunes femmes et les jeunes hommes repoussent, sans aucun doute, leur projet de constitution d'une famille, le mariage et la première naissance étaient si précoces auparavant que les transformations s'apparentent plus à un réajustement qu'à une réelle crise. Démêler, dans ces tendances brusques et perturbées des quinze dernières années, ce qui tient à un réajustement, ce qui tient aux tendances longues, à l'inertie d'une crise sanitaire ancienne ou aux effets immédiats des transformations est délicat. L'image qui se dégage alors est celle de femmes et d'hommes qui retrouvent les moyens d'exprimer leurs sentiments, qui ne confondent plus systématiquement institutions sociales et pratiques sociales, c'est-à-dire, par exemple, mariage et vie en couple. Il y a dans ce renouveau, non un bouleversement, mais une réadaptation. Il y a bouleversement du quotidien, mais pas bouleversement des caractères.

Inerties, convergences et divergences postsoviétiques

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Il est difficile de voir, dans les tendances de l'espérance de vie des vingt dernières années des républiques soviétiques, puis des Etats qui en sont issus, la marque d'une indépendance retrouvée après la fin de l'URSS. Le synchronisme des évolutions y reste important. La Lettonie, dont le parcours après 1991 n'a guère à voir avec l'Ukraine, semble pourtant ancrée dans un même schéma, heurté, de rapides baisses suivies de violentes hausses de la mortalité (figure 1). Les mouvements sont synchrones, avant comme après 1991, comme si ces Etats restaient liés par quelque mystérieuse relation sociopolitique qui survivrait à l'indépendance. Or ce n'est pas tant cela qu'expriment ces variations, dont on voit d'ailleurs une première divergence depuis la fin des années 1990. Elles montrent surtout l'inertie de certaines transformations, dont les échos se font encore entendre alors que les conditions socioéconomiques se sont transformées.

Espérance de vie masculine à la naissance dans cinq républiques puis Etats issus de l'URSS.Illustration 1
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De même, la profondeur de la crise actuelle de la mortalité en Russie est loin d'être la simple expression du coût humain et social des transformations socio-économiques. Elle ne se comprend que mise en perspective avec les quarante années qui ont précédé. Les violents mouvements observés sont pour l'essentiel la combinaison des effets à court terme de la politique de lutte contre l'alcoolisme du milieu des années 1980 et de la lente dégradation de la santé et de la mortalité depuis le milieu des années 1960. La chute de l'espérance de vie à partir de 1987 et surtout 1991 est l'écho direct de la remontée brutale de celle-ci du fait des mesures antialcooliques décidées par Gorbatchev et désignées par la suite par le terme de "lois sèches". Grâce à ces mesures, la mortalité a considérablement baissé. Mais cette baisse était artificielle, car elle ne modifiait ni le système de soins, ni les pratiques sociales des personnes. Elle ne pouvait avoir qu'un effet très temporaire, comme toute mesure coercitive de prohibition non accompagnée d'une véritable politique de prévention. Très rapidement, la mortalité retrouva son niveau antérieur et se dégrada même au-delà de la situation d'avant 1985.

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Cette dégradation, largement commentée, fut comprise comme l'effet d'un appauvrissement accéléré d'une large partie de la population, de la disparition des structures de protection sociale ou encore du stress. Bien entendu, la population a subi les contrecoups des transformations économiques rapides et difficiles à maîtriser des "thérapies de choc" du Fonds monétaire international. Mais les tendances reflètent une réalité plus complexe, héritière du passé autant que contrainte par le présent. D'une part, les effets des lois sèches furent très temporaires ; la Russie et toutes les autres républiques retrouvèrent rapidement leur niveau antérieur de mortalité. Elles connurent même une dégradation supplémentaire, car la tendance longue à la dégradation, qui explique une perte de plus de deux ans d'espérance de vie pour les hommes entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990, n'a pas été interrompue par ces mesures. D'autre part, en sauvant la vie de nombreuses personnes consommatrices d'alcool, les lois sèches n'ont fait que repousser leur décès de quelques années, des décès qui ont eu lieu dès que la consommation d'alcool a de nouveau pris de l'ampleur  [2][2] Voir Alexandre Avdeev, Alain Blum, Serge Zakharov et....

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Le niveau exceptionnellement bas de l'espérance de vie en 1994 s'explique en bonne partie par ces deux raisons. La désorganisation partielle de la protection sociale et un accès plus coûteux au système de soins ne sont donc qu'en partie responsables de cette situation. En témoigne la poursuite de la baisse, rapide, de la mortalité infantile, preuve de la persistance d'un système de soins répondant à certains besoins. En témoigne aussi le fait que les personnes âgées sont moins touchées par la dégradation que les personnes adultes, ces dernières ayant été les premières à ressentir les effets des lois contre l'alcoolisme, puis de leur disparition. La remontée de la mortalité après 1994 est ainsi justifiée, de même que le synchronisme des évolutions dans chacun des Etats issus de l'URSS, non par un parallélisme des nouvelles tendances socio-économiques, mais bien par l'appartenance à un monde passé commun.

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En revanche, les divergences qui sont apparues depuis la fin des années 1990 témoignent d'un engagement différent dans les transformations institutionnelles. Les Etats baltes, à l'image d'ailleurs des pays d'Europe centrale et orientale, sont clairement engagés dans une politique de réforme des systèmes de soins. Ils sont aussi engagés dans l'établissement d'une relation différente entre population et santé, par une modification des pratiques sociales. Les conséquences en termes de mortalité sont sensibles. La Russie, l'Ukraine ou le Bélarus, en revanche, semblent encore hésiter, et la mortalité reste le signe d'une société fragile et instable. L'ampleur de la mortalité accidentelle, en particulier parmi les adultes, en est l'une des expressions. L'hétérogénéité du système de soins dans les régions et l'absence d'un choix clairement défini d'un système de santé particulier constituent des éléments de cette fragilité. Les courbes reflètent dans ces derniers pays hésitations et choix contradictoires, au même titre qu'elles reflétaient hier les violences de l'histoire.

Du mariage précoce à la cohabitation

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Les tendances du mariage, du divorce et des naissances hors mariage permettent aussi de comprendre la relation qui s'était établie, avant 1989, entre les pratiques sociales et leurs expressions institutionnelles et sociales. Un mariage très précoce, vite suivi d'une naissance, se concluait souvent par un divorce dans l'URSS des années 1980. L'âge des mères avait même longtemps baissé, quand il s'élevait ailleurs en Europe occidentale (figure 2). Ces évolutions contradictoires se sont inversées dans la première moitié des années 1990, et la dernière décennie a été caractérisée, dans la plupart des Etats européens issus de l'URSS, par une augmentation de l'âge au mariage, par un recul rapide de l'âge à la première maternité, mais aussi par une croissance des naissances hors mariage et une baisse très rapide de la nuptialité. Les Russes ne se marieraient-ils plus en raison des difficultés économiques et sociales et d'une perte de repères et de perspectives qui les empêcheraient de fonder une famille, comme on l'entend parfois ?

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Ces évolutions témoignent plutôt de la disparition du mariage comme institutionnalisation d'une première cohabitation. Dans la période soviétique des années 1970 et 1980, le mariage permettait aux jeunes de prendre leur autonomie vis-à-vis de leurs parents, en leur donnant accès avec plus de facilité à un logement. L'entrée dans la vie adulte, l'affirmation d'autonomie passaient par le mariage, alors qu'en Europe occidentale les premières rencontres et les premières cohabitations ne se concluaient pas par une union enregistrée. Là où, en URSS, l'institution qu'est le mariage représentait un passage obligé pour acquérir de l'autonomie, à l'Ouest, la cohabitation prénuptiale faisait office d'initiation à la vie en couple. La rapidité et l'intensité du divorce en URSS étaient l'analogue des cohabitations qui ne se terminaient pas par un mariage dans les couples non enregistrés. Mais cette comparaison a ses propres limites, car les difficultés d'accès à la contraception et une dissociation, voulue avec force par l'Etat, entre les individus et la responsabilité familiale, conduisaient les jeunes couples à avoir, très vite et très jeunes, un premier enfant, ce qui était beaucoup plus rarement le cas de couples en cohabitation avant que celle-ci ne devienne une forme alternative au mariage.

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La récente augmentation de l'âge au mariage et à la première naissance, la baisse de la fécondité, ainsi que celle de la pratique de l'avortement, et l'augmentation des naissances hors mariage en Russie ces dernières années relèvent des mêmes transformations. Les parcours familiaux, économiques et sociaux sont désormais envisagés en interactions les uns avec les autres. Les femmes maîtrisent mieux leurs comportements féconds, en faisant plus appel aux moyens de contraception modernes. L'avortement, bien que très pratiqué encore, n'est plus le seul moyen de limitation des naissances. Le mariage, enfin, n'est plus compris comme une étape indispensable à l'établissement en couple et à l'acquisition d'une indépendance, la cohabitation se développant rapidement, comme en témoignent l'augmentation des naissances hors mariage, mais aussi le retard de l'âge à la première union.

Age moyen au premier mariage en Russie.Illustration 2
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La chute de la fécondité (figure 3) a alors été d'autant plus rapide que les couples autour de 30 ans avaient déjà constitué leur descendance au moment où les nouveaux jeunes couples préféraient attendre avant de s'engager dans la constitution d'une famille. La combinaison des traces du passé, pour les générations à cheval sur les mutations contemporaines et les stabilités anciennes, et de la rapidité de la transformation des comportements, pour ceux dont l'essentiel de la vie adolescente et adulte recouvre les années non soviétiques, a conduit à une situation qui ne peut être interprétée sans tenir compte de cette complexité. Désormais, les jeunes couples ne refusent pas les enfants, mais les retardent, comme ailleurs en Europe. Il est sûr que l'incertitude des premières années de transformation a conduit ceux qui l'ont le plus subie à réduire leur descendance, et que le retard qu'ils ont pris pour constituer une famille ne sera jamais comblé. Il sera simplement atténué. Il est d'ailleurs trop tôt pour vraiment comprendre la nature de la famille russe qui se met aujourd'hui en place. Mais la place de l'enfant est à l'évidence à nouveau bien présente, et les comportements féconds ne sont plus étrangers à ceux de l'Europe, où la diversité reste d'ailleurs grande.

Russie : nombre d'enfants pour 100 femmes.Illustration 3

La Russie, nouvelle terre d'immigration

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L'Union soviétique s'étendait de l'Europe à l'Asie, frontalière avec la Pologne, la Chine, l'Iran et l'Afghanistan. Les nouveaux Etats sont plus localisés, même si la Russie reste géographiquement eurasiatique. Les migrations intenses qui parcouraient le territoire de l'URSS lui donnaient une cohérence humaine. Des liens personnels, individuels, rattachaient le Kazakhstan et l'Ukraine, l'extrême-orient et les marges occidentales du pays, car ceux qui partaient dans telle ou telle région conservaient en leur lieu de résidence antérieur les relations familiales qui permettaient de tisser un réseau dense d'un territoire à l'autre, fussent-ils éloignés de plusieurs milliers de kilomètres.

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Ces liens se sont en partie brisés aujourd'hui, signe d'une profonde recomposition du territoire, de la reconstitution d'Etats plus fermés sur eux-mêmes, mais aussi d'une réelle rupture entre l'orient et l'occident de la Russie, entre l'extrême-orient, la Sibérie et la Russie européenne ou l'Ukraine.

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La population de la Russie a toujours été concentrée dans sa partie européenne. Cette concentration s'est encore renforcée après l'éclatement de l'URSS. Bien que couvrant 25 % du territoire national, la partie européenne rassemble 78 % de la population (plus de 115 millions d'habitants). L'expansion coloniale de l'Empire s'est interrompue et inversée dès le milieu des années 1970. Mais la diffusion intérieure à la Russie même s'est modifiée. Nombreux sont ceux qui, incités à travailler dans le Grand Nord ou dans les mines et les chantiers sibériens par des primes importantes et la promesse de conditions de vie meilleures, ont fui à partir de 1990 ces territoires désertés, aux conditions de vie extrêmement difficiles, aux moyens de production dégradés et souffrant d'un désengagement de l'Etat et donc d'une disparition des incitations financières ou en nature. Ils sont revenus vers l'ouest, en Russie ou en Ukraine, défaisant ainsi les liens tissés au cours des années soviétiques, créant une forme de rupture entre l'ouest et l'est du territoire russe.

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Nombre de citoyens soviétiques sont aussi partis vers l'étranger, mais ils furent moins nombreux que ne le prédisaient certains. Ce sont surtout les Juifs et les Allemands qui sont partis. Entre 1948 et 1985, en près de quarante ans, moins de 1 million de citoyens soviétiques sont partis à l'étranger, pour l'essentiel durant les périodes de réchauffement diplomatique avec les Etats-Unis qui ont conduit à autoriser le départ de Juifs vers ce pays ou vers Israël. A partir du milieu des années 1980, outre ces départs qui deviennent brusquement très importants, l'ouverture des frontières touche aussi les Allemands de la Volga et du Kazakhstan (tableau 1). Mais cette émigration, qui concerne aujourd'hui une population plus diverse, n'en est pas moins désormais en voie de stabilisation ou de diminution.

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Les migrations considérées avant 1991 comme internes, au sein de la Communauté des Etats indépendants (CEI, c'est-à-dire l'ex-URSS moins les pays Baltes) ou entre la Russie et les Etats baltes, sont désormais des migrations internationales. Elles sont surtout constituées du retour vers la Russie de populations en provenance des Etats d'Asie centrale et, dans une moindre mesure, des autres Etats de la CEI et des Etats baltes (tableau 2). De pays d'émigration, la Russie s'est transformée en pays d'immigration. Il s'agit là d'un changement fondamental, qui interrompt une longue phase d'expansion continue qui débute au XVIe siècle, lorsque la Moscovie commence à s'étendre dans toutes les directions. La Russie n'a manifestement pas échappé au destin des métropoles des empires, qui deviennent un pays d'accueil de migrants après la décolonisation.

Emigrants hors de Russie, selon la nationalité (1993-2000), en milliers.Tableau4
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Ces transformations ne touchent pas simplement les échanges migratoires entre la Russie et ses voisins, mais aussi les migrations à l'intérieur même de la Russie. Ces migrations internes étaient la somme de deux composantes  [3][3] Voir Alain Blum, "Espaces régionaux et espaces nationaux.... A un modèle "classique" de migration, qui est fonction de la distance entre régions, se superpose une migration lointaine de colonisation vers la Sibérie. La première composante de ce modèle témoigne du fait que le processus migratoire ne fut guère contraint par une politique qui se voulait pourtant extrêmement dirigiste. La seconde composante montre en revanche que la colonisation sibérienne, incitée par des politiques volontaristes mais souvent non maîtrisée, a conduit à des zones de peuplement n'obéissant plus aux logiques traditionnelles des migrations internes, mais s'apparentant à des migrations internationales : des jeunes émigraient pour quelques années dans l'espoir de recevoir des salaires élevés, mais ils ne s'installaient pas définitivement  [4][4] A l'exception des régions de l'extrême Nord européen....

Migration entre la Russie et les Etats issus de l'URSS.Tableau5
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Les modifications contemporaines observées dans les orientations des flux migratoires semblent être la conséquence de la superposition de ces deux modèles concurrents. Si la première composante, expression d'une migration fonction de la distance, est stable, la seconde composante, elle, est beaucoup plus instable. La crise des grandes industries sibériennes et, surtout, l'atténuation des politiques volontaristes et incitatives de peuplement de la Sibérie, ainsi que le changement de la nature des priorités économiques de la Russie, qui voient une croissance rapide des services au détriment de la grande industrie, conduisent à un retour rapide des Russes de Sibérie vers la partie européenne de l'ex-URSS. Ce changement est fondamental (tableau 3). L'espace sibérien, aujourd'hui région d'émigration vers l'ouest, s'ouvre en tant que région d'immigration sur l'Extrême-Orient, et la main-d'oeuvre russe est partiellement remplacée par une migration en provenance de la Chine.

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Les mouvements de population ont atteint un sommet en 1994. La Russie centrale a ainsi bénéficié d'un surplus migratoire de plus de 200 000 personnes, alors que l'extrême-orient perdait 150 000 personnes et le nord presque 50 000 personnes pour une population bien moins nombreuse. En 1999, les régions du nord, de Sibérie orientale et occidentale et d'extrême-orient sont déficitaires : elles voient plus de personnes partir qu'arriver, le reste de la Russie recevant plus d'immigrants qu'elle n'en perd.

Russie : migration nette de la population selon la région économique, par période (1979-1988 et 1989-1998) et détail de quelques années.Tableau6
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Un pays autrefois parcouru par des flux incessants de population entre l'Ouest et l'Est, qui maintenaient ainsi une relation humaine et économique forte, est aujourd'hui remplacé par un Etat plus éclaté. La partie orientale s'ouvre d'avantage sur l'Extrême-Orient, la partie occidentale s'ouvre sur l'Europe. Cette interruption d'un processus multiséculaire est-elle définitive ? Rien ne permet bien entendu de l'affirmer. Mais si le mouvement se confirme, les conséquences en seront très grandes sur l'équilibre intérieur de la Russie, sur la répartition des hommes, sur l'immigration d'une main-d'oeuvre étrangère, chinoise ou coréenne, ou encore d'Asie moyenne, qui viendrait remplacer la main-d'oeuvre russe résidant maintenant dans la partie européenne du territoire, ou ne s'orientant plus vers les grandes industries. Les mouvements importants de réfugiés en provenance du Caucase, suite au conflit en Tchétchénie, sont, quant à eux, difficiles à estimer aujourd'hui.

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On peut donc considérer que les transformations, issues tant de la décolonisation que de l'éclatement de l'URSS, ont pratiquement abouti. En revanche, les mouvements migratoires vers la Russie, conséquence plus lointaine de la décolonisation, de transfert de main-d'oeuvre en provenance des Etats d'Asie centrale, s'intensifient.

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Ces flux migratoires nouveaux suffiront-ils à interrompre la baisse rapide de la population que connaît la Russie (comme l'Ukraine ou la Lituanie, seuls les pays d'Asie centrale échappant à cette baisse) ? La Russie a perdu, entre 1989 et 2002, près de 2 millions d'habitants, diminution qui aurait été beaucoup plus importante si elle n'avait pas été pays d'immigration  [5][5] Voir Alain Blum et Catherine Gousseff, "Russie. D'un.... Comme ailleurs en CEI, en Europe centrale et orientale, dans certains autres pays d'Europe, plusieurs facteurs contribuent à cette baisse, ici renforcés par une mortalité élevée : des facteurs structurels, traces de l'histoire dramatique qui conduit des générations entières à être peu nombreuses ; des facteurs de comportements, que nous avons évoqués (retard du mariage, baisse de la fécondité, etc.) ; et des facteurs issus directement du passé, en particulier la mortalité élevée. Quoi qu'il en soit, la baisse devrait se poursuivre, et seule une migration importante permettrait à ces pays de la limiter. Une telle migration est envisageable, nous l'avons évoquée ; elle est même probable, propre aux pays en voie de décolonisation mais aussi aux pays dont les ressources naturelles nécessitent, pour être exploitées, la venue de nombreux travailleurs immigrés.

Compter les nouveaux citoyens

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Il est intéressant de mesurer la distance parcourue entre les modes de représentation soviétiques et les nouveaux modes de représentation qui caractérisent ces nouveaux Etats et se reflètent dans les catégories utilisées aux recensements qui suivent l'éclatement de l'URSS. Depuis 1989, presque tous les pays anciennement soviétiques ont réalisé un recensement de leur population - le dernier a eu lieu en Fédération de Russie en octobre 2002. Lors de la réalisation de tous ces recensements, les débats ont surtout porté sur qui l'on devait recenser, et surtout comment. Qu'est-ce qu'un Russe en Estonie, un Ukrainien en Russie ? Au-delà du fédéralisme ou du centralisme, qui déterminent le mode politique de gouvernement des pays, l'identification citoyenne et sociale passe par un renouvellement des cadres descriptifs de la population.

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Ainsi, en Russie, la nationalité, au sens soviétique du terme (Russe, Ukrainien, Juif, Ouzbek, Bachkir ou Nenets), n'est plus indiquée sur le passeport (à quelques exceptions près, dans certaines républiques nationales comme le Tatarstan)  [6][6] Voir Dominique Arel, "Démographie et politique dans..., signe d'une volonté de créer, de façon plus marquée, une citoyenneté de la Fédération de Russie et de s'écarter un peu plus d'une conception nationale. On peut d'ailleurs noter que la formation de districts, englobant, quels que soient leurs statuts, les unités administratives, en est aussi une autre expression. La carte administrative représentant ces derniers a perdu son caractère multiethnique. On trouve des processus analogues dans d'autres Etats issus de l'URSS.

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Cependant, les traces du passé restent profondément ancrées dans les modes de pensée des populations. Ce développement d'une citoyenneté non "ethnicisée" est plus défendu par les Russes de Moscou que par les habitants du Tatarstan ou du Bachkotorstan, qui voient dans cette idée poindre une volonté centraliste et destructrice des différences et des autonomies. Les débats qui ont précédé et accompagné le recensement de 2002 en Russie, comme ceux qui se sont déroulés pendant le recensement de l'Ukraine en 2001, furent marqués par ces questions  [7][7] Voir Dominique Arel, op.cit., 2002, ainsi que Elena.... Devait-on, et de quelle manière, identifier chacun par sa nationalité, son groupe ethnique ? Comment saisir la multiplicité des langues parlées ou comprises, dans des pays qui revendiquaient désormais une nationalisation linguistique ? La question "Quelle est, selon vous, votre nationalité" conservait-elle un sens ? La notion de langue maternelle avait-elle une pertinence ? Devait-on changer la liste des nationalités qui seraient reconnues comme dignes de figurer dans les publications du recensement, sachant qu'il n'existe plus aujourd'hui une relation institutionnalisée aussi étroite que par le passé entre nationalité et territoire ?

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Les polémiques furent nombreuses, souvent très politiques. Les autorités du Tatarstan s'indignèrent de l'apparition, dans des listes intermédiaires, de sous-groupes jusque-là ignorés, comme les Khriachens, Tatars christianisés. Ils virent là l'intention du centre de diviser leur peuple. Des groupes de pression de l'Altaï s'inquiétèrent que les Telengits soient séparés de l'Altaï, y voyant une menace pour l'autonomie territoriale de la République de l'Altaï montagneux. D'autres réclamèrent la suppression de cette question, qui n'apparaissait pas conforme à la Constitution, celle-ci clamant le caractère privé et non obligatoire de l'attribution d'une nationalité ou d'une confession.

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Sans revenir en détail sur toutes ces polémiques, ni les distinguer selon les pays où elles se développèrent, soulignons qu'elles permettent de mieux comprendre la complexité des attributs identitaires dans des pays qui avaient mis une forme institutionnalisée du caractère ethnique au centre de leur représentation. Le recensement, parce qu'il contraint chacun à s'identifier  [8][8] Notons que le recensement russe de 2002 n'eut pas un..., conduit les médias et les acteurs politiques et sociaux à s'exprimer sur leurs propres représentations identitaires. Ce fut l'une des premières expressions publiques qui permirent, implicitement, de poser la question de la nouvelle nature de ces Etats, expression forte d'une forme démocratique de transformation des identités personnelles et collectives.

Traces et oubli

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Les tendances démographiques constituent ainsi un merveilleux indicateur pour démêler, dans les parcours suivis par ces Etats, ce qui tient à un passé commun particulier, ce qui tient aux institutions et structures politiques mises en place depuis 1991, et ce qui tient aux transformations sociales propres aux sociétés contemporaines. Le mélange de traces et d'oubli est présent partout. L'autonomie partielle des comportements sociaux durant la période soviétique est illustrée par un rapide réajustement des pratiques qui se dégagent d'un moule institutionnel dont le caractère artificiel, déjà identifiable dans le passé, est aujourd'hui encore plus marqué. La multiplicité des pratiques ressort des comportements de mariage ou de constitution de la famille. La mobilité se réinsère dans un schéma classique et rééquilibre la Russie vers des pôles de stabilité, en particulier européens. Le processus de décolonisation se poursuit, redonnant aux Etats d'Asie centrale ou du Caucase une structure sociodémographique bien marquée. A l'inverse, dès que les pratiques ou les comportements étaient trop imbriqués dans l'institutionnel, en particulier le système de santé, les parcours contemporains restent profondément marqués par la dégradation passée.

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Quelles conclusions en découlent, quant à la persistance ou la disparition à terme de ces traces d'une histoire particulière ? Sans doute les marques institutionnelles persisteront-elles encore longtemps, mais elles seront de plus en plus effacées derrière les traces des décisions politiques qui ont orienté les devenirs de ces pays durant les quinze dernières années. Bien entendu, ces décisions politiques ont à faire avec le passé soviétique. Mais leur variété montre aussi que de nombreux chemins étaient possibles, chaque Etat ayant suivi le sien propre. Il semble bien que les décisions prises, face à des situations de choix multiples, orientent et diversifient les parcours contemporains autant, voire plus, que l'unicité du parcours politique qui les a précédés.

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Cette diversité montre à quel point il est difficile de penser ces processus en termes de transition. Ce dernier mot, bien qu'utile pour décrire les transformations, met trop l'accent sur l'idée d'un devenir commun. Le second concept fort utilisé dans cette période est celui de "path dependency", qu'on pourrait traduire par inertie. Il prend mieux en compte la diversité des parcours et l'importance des orientations prises en divers moments, mais laisse, à l'inverse, trop de côté l'idée d'un cadre de pratiques sociales malgré tout partagé dans les divers Etats. Au total, la richesse de ces parcours fournit l'image de sociétés qui réinterprètent le passé chacune de leur côté, tout en étant attirées par des horizons en partie communs.

Notes

[1]

Voir notre commentaire dans Alain Blum et Catherine Gousseff, "Russie. D'un recensement à l'autre", Courrier des Pays de l'Est n? 1035, 2003, p. 15-26.

[2]

Voir Alexandre Avdeev, Alain Blum, Serge Zakharov et Evgenij Andreev, "Réaction d'une population hétérogène à une perturbation. Un modèle d'interprétation des évolutions de mortalité en Russie", Population n? 1, Ined, janv.-fév. 1997, p. 7-44.

[3]

Voir Alain Blum, "Espaces régionaux et espaces nationaux dans l'ex-URSS", Revue d'études comparatives Est-Ouest (Receo) n? 1, 1993, p. 83-99. Dans ce texte, nous étudions aussi une troisième composante, la migration transfrontalière entre républiques alors incluses dans l'Union soviétique.

[4]

A l'exception des régions de l'extrême Nord européen (la région d'Arkhangelsk en particulier), qui s'apparentent aux régions sibériennes.

[5]

Voir Alain Blum et Catherine Gousseff, "Russie. D'un recensement à l'autre", art. cit.

[6]

Voir Dominique Arel, "Démographie et politique dans les premiers recensements postsoviétiques : méfiance envers l'Etat, identités en question", Population n? 6, Ined, nov.déc. 2002, p. 791-820.

[7]

Voir Dominique Arel, op.cit., 2002, ainsi que Elena Fillipova, Dominique Arel et Catherine Gousseff, Etnografija perepisi, 2002 (Ethnographie du recensement, 2002), Moscou, Aviaizdat, 2003, p. 72-93.

[8]

Notons que le recensement russe de 2002 n'eut pas un caractère obligatoire, ce qui est exceptionnel car, par construction, un recensement est censé identifier tous les habitants d'un pays. Certaines questions apparaissant non conformes à la Constitution, l'entourage présidentiel imposa ce caractère non contraignant.

Plan de l'article

  1. Inerties, convergences et divergences postsoviétiques
  2. Du mariage précoce à la cohabitation
  3. La Russie, nouvelle terre d'immigration
  4. Compter les nouveaux citoyens
  5. Traces et oubli

Pour citer cet article

Blum Alain, « Les Russes : traces anciennes et nouveaux comportements », L'Économie politique, 1/2004 (no 21), p. 45-59.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-1-page-45.htm
DOI : 10.3917/leco.021.0045


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