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L'Économie politique

2004/1 (no 21)


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Le succès de Vladimir Poutine et du parti Russie unie, lors des élections législatives de décembre 2003, a entraîné de nombreux débats sur le caractère démocratique ou autoritaire du régime politique russe. Lorsqu'ils cherchent à le définir, les observateurs recourent à des qualifications singulières qui illustrent leur perplexité : "démocratie dirigée", "autoritarisme bureaucratique", "militocratie libérale"... Tous s'accordent cependant à reconnaître la prééminence du pouvoir exécutif et, en premier lieu, du président de la Fédération de Russie dans le jeu politique russe. Depuis sa première élection, en 2000, Vladimir Poutine exploite cet avantage afin de monopoliser le pouvoir politique et de restaurer l'autorité de l'Etat. S'il domine incontestablement les autres institu tions politiques fédérales, le président semble en revanche éprouver davantage de difficultés à imposer de nouvelles règles aux milieux d'affaires, aux élites régionales et administratives.

L'héritage institutionnel

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Dès son premier mandat, Vladimir Poutine a hérité d'une architecture institutionnelle favorable à la réalisation de ses projets. Souvent qualifié de "superprésidentiel", le nouveau régime politique russe consacre la domination du chef de l'Etat sur les autres institutions politiques fédérales. Ce déséquilibre institutionnel résulte du contexte "antiparlementaire" dans lequel fut adoptée la nouvelle Constitution russe en 1993, peu après l'assaut orchestré par Boris Eltsine contre la Maison-Blanche, siège du Parlement, enterrant ainsi tout espoir de démocratisation. La domination n'est certes pas totale : au cours des années 1990, Boris Eltsine s'est souvent heurté à une douma d'Etat hostile, l'empêchant de réaliser ses projets législatifs et le contraignant à gouverner par décrets (oukazes). Dans une bien moindre mesure, le Conseil de la Fédération, chambre haute de l'Assemblée, où siégeaient ex officio les gouverneurs - détenteurs du pouvoir exécutif - et les présidents des doumas de chaque région de la Fédération de Russie, a pu affirmer son opposition à un projet présidentiel. C'est arrivé à une reprise, lorsque les "sénateurs" refusèrent de destituer le procureur général de la Fédération de Russie, Iouri Skouratov, qui menait justement des enquêtes susceptibles d'inquiéter l'entourage présidentiel. Le procureur a finalement été écarté : la récente annulation de sa candidature aux législatives de 2003 montre que le successeur de Boris Eltsine et son entourage ne souhaitent pas le voir réapparaître. Malgré l'échec de cette entreprise judiciaire, le simple fait de pouvoir mettre en cause des proches du chef de l'Etat révélait la possibilité d'une séparation des pouvoirs exécutif et judiciaire en Russie.

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Enfin, Boris Eltsine devait parfois composer avec des médias télévisés privés critiques à son égard, généralement détenus par des entrepreneurs désireux d'influer sur la vie politique de leur pays. Ces chaînes de télévision pouvaient éventuellement discréditer le chef de l'Etat ou son entourage, en diffusant des kompromaty, c'est-à-dire des documents compromettants à leur sujet.

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Malgré leur faiblesse, toutes ces sources de contestation du pouvoir présidentiel ont aujourd'hui disparu. Même si elle soutenait déjà les réformes chères au Kremlin de 2000 à 2004, l'actuelle douma d'Etat semble complètement acquise aux projets présidentiels, comme l'ont montré les résultats des dernières législatives, que nous analysons plus loin. Il en est de même pour le Conseil de la Fédération. Dès son accession à la présidence, Vladimir Poutine a cherché à limiter le pouvoir des gouverneurs, élus comme lui au suffrage universel. Il s'est notamment efforcé de les priver du droit de siéger au sein de l'une des principales institutions fédérales. Désormais, les détenteurs régionaux du pouvoir exécutif et légis latif doivent désigner des représentants, souvent issus des milieux d'affaires, afin de défendre les intérêts économiques régionaux. Comme avant, les actuels "sénateurs" se consacrent à une activité de lobbying auprès de l'administration présidentielle et du gouvernement, ce qui prive la chambre de toute capacité à s'opposer à la volonté du chef de l'Etat. Il est enfin peu probable que ses adversaires parviennent à lancer une offensive judiciaire ou médiatique à son encontre, dans la mesure où l'actuel procureur général est proche de l'administration présidentielle et où les médias télévisés russes sont désormais sous contrôle. Après avoir renouvelé en 2000 la direction de la chaîne NTV, critique à l'égard des dirigeants du pays, le gouvernement a oeuvré afin de fermer le canal de TV6 l'année suivante, puis TVS en 2003. Il n'existe donc plus de chaînes indépendantes du pouvoir politique fédéral et capables d'émettre sur la totalité du territoire russe.

Avec qui gouverne Poutine

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Le président de la Fédération de Russie domine donc actuellement l'espace politique fédéral, mais avec qui gouverne-t-il ? Les informations disponibles sur son entourage et, surtout, sur les segments d'élites dirigeantes qui le soutiennent doivent être maniées avec précaution. Seule une observation minutieuse des deux principales institutions sur lesquelles s'appuie le chef de l'Etat - l'administration présidentielle et le gouvernement - permettrait de répondre à cette question. Or ces lieux de pouvoir demeurent impénétrables. Ce qui contraint les observateurs à interpréter toute décision politique comme la manifestation de rapports de force entre groupes d'intérêts, dans le prolongement direct de l'analyse kremlinologique, particulièrement développée à la fin de l'ère soviétique. Sans surestimer l'homogénéité des groupes d'intérêts qui sont censés l'entourer, les informations disponibles sur la composition de son entourage permettent néanmoins de comprendre le relatif consensus qui fonde la légitimité du chef de l'Etat au sein des élites dirigeantes.

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Rappelons d'abord que Vladimir Poutine ne s'est pas imposé par la force : il a été coopté par l'entourage de Boris Eltsine, physiquement affaibli à la fin des années 1990, afin d'assurer sa succession. Le premier décret qu'il a signé comme président par intérim portait sur l'immunité judiciaire de son prédécesseur et de ses proches. Le changement qu'incarne Vladimir Poutine, de par son âge, son parcours professionnel et son projet politique, ne l'a en conséquence pas conduit à rompre complètement avec l'entourage de Boris Eltsine, que les médias russes appelaient "la Famille". Une personnalité aussi emblématique qu'Alexandre Volochine, chef de l'administration présidentielle de Boris Eltsine, est par exemple restée à son poste jusqu'à la fin de l'année 2003. Plusieurs ministres actuels doivent leur ascension politique à l'entourage de l'ancien chef de l'Etat. Et nombre d'hommes d'affaires proches de Boris Eltsine et de son entourage sont parvenus à maintenir d'étroites relations avec l'administration présidentielle et le gouvernement.

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Vladimir Poutine a cependant choisi une grande partie de ceux qui constituent son entourage au sein de ces deux institutions. Pour ce faire, il a mobilisé les contacts établis au cours de son parcours professionnel, d'abord au sein du KGB, ensuite, au début des années 1990, à la mairie de Saint-Pétersbourg, où il était notamment en charge des relations économiques extérieures de la municipalité.

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Son activité au sein des services secrets l'a conduit à s'entourer d'anciens collègues, à l'instar de Sergueï Ivanov, l'actuel ministre de la Défense, ou de Nikolaï Patrouchev, qui dirige le Service fédéral de sécurité (FSB), c'est-à-dire l'ex-KGB. Au-delà de ces figures emblématiques, nombreux sont les officiers - de l'armée, mais aussi des services secrets et de la police, qui demeurent des structures militarisées - présents au sein des instances dirigeantes. Certains de ces siloviki exercent par exemple la fonction de vice-ministres, entre autres à l'Intérieur, aux Affaires étrangères, aux Transports ou aux Communications, mais aussi de représentants du président dans les sept "districts fédéraux" créés afin de mieux contrôler l'information en provenance des régions et de déconcentrer l'action menée au niveau fédéral. Si l'on ajoute que d'autres officiers gouvernent quelques régions russes et participent au conseil d'administration de plusieurs entreprises stratégiques, on comprend que certains observateurs puissent s'alarmer de l'avènement d'un régime politique militarisé.

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Toutefois, l'entourage présidentiel se compose également de personnes rencontrées lorsque Vladimir Poutine travaillait à la mairie de Saint-Pétersbourg, pour le compte d'Anatoli Sobtchak. Sa fonction au sein du service des relations économiques extérieures de la municipalité l'a conduit à fréquenter d'autres cercles, à rencon trer des juristes ou des économistes qui se trouvent aujourd'hui à la tête de l'administration présidentielle, du ministère des Finances, voire de Gazprom. Plus familier du milieu des affaires qu'on ne le croit souvent, le chef de l'Etat compte enfin parmi ses plus proches conseillers des personnalités sensibles aux intérêts des entrepreneurs, comme Andreï Illarionov, son conseiller écono mique, ou German Gref, le ministre du Développement économique. Malgré les offensives menées contre Boris Berezovski, Vladimir Goussinski ou Mikhaïl Khodorkovski, nombreux sont ceux, au sein de l'élite économique, qui approuvent la volonté présidentielle de consolider les règles de l'activité commerciale et de mieux définir les relations entre l'Etat et l'économie privée. Ils aspirent en effet à travailler dans la légalité et à sécuriser les gains accumulés au cours des années 1990, alors que la législation était instable, inachevée, parfois même impraticable. Nombre de mesures adoptées lors du premier mandat présidentiel sont de nature à les satisfaire, notamment dans le domaine fiscal : à la réduction des taux d'imposition s'est ajoutée la liquidation de la police fiscale, qu'ils craignaient particulièrement. La légitimité de Vladimir Poutine au sein des élites dirigeantes n'est pas sans lien avec cette position revendiquée d'intermédiaire entre les élites répressives et les milieux d'affaires, ou du moins certains de leurs représentants.

La " dictature de la loi "

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Depuis son accession au pouvoir, Vladimir Poutine n'a cessé d'oeuvrer au renforcement de l'autorité de l'Etat, conformément à ses premières déclarations d'intention. Dans ses discours, ce thème constitue un objectif primordial, la condition sine qua non de tout dessein politique à long terme. Il s'agit d'imposer aux divers détenteurs de pouvoir susceptibles de contester l'autorité présidentielle (milieux d'affaires, gouverneurs, hauts fonctionnaires, journalistes) des limites à leurs prérogatives, ainsi que des règles gouvernant les relations qu'ils entretiennent les uns avec les autres. Dans les années 1990, les sources de la richesse et du pouvoir se trouvaient fréquemment à la portée de réseaux associant entrepreneurs et hauts fonctionnaires, y compris au sein des institutions répressives. Dans certains cas, ces réseaux, situés à la fois dans la fonction publique et l'économie privée, cherchaient à posséder leurs propres médias, afin de gagner en influence et, éventuellement, intervenir dans les débats politiques. Pour Vladimir Poutine, de telles collusions sont intolérables : l'Etat doit être capable d'imposer des normes formelles et impersonnelles, d'établir et de faire respecter des frontières entre le licite et l'illicite, l'économique et le politique, le public et le privé.

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La réalisation de ce projet passe par un important programme de réformes, mais également par l'usage de la force et de l'intimidation. La guerre menée en Tchétchénie souligne la détermination gouvernementale et place l'usage de la violence au coeur de la politique menée. On peut d'ailleurs considérer que le chef de l'Etat, en employant publiquement l'expression de "dictature de la loi", peu après son élection au suffrage universel, n'a jamais réellement souhaité s'en cacher. Dans ses discours, la priorité accordée au renforcement de l'Etat renvoie souvent dans un avenir lointain - une seconde phase - tout objectif de démocratisation. Si l'on renverse ce raisonnement, il apparaît que la réalisation de la première phase du projet présidentiel ne peut être conciliée avec des méthodes démocratiques. Les méthodes employées par les dirigeants du pays afin d'éliminer leurs adversaires confirment ce constat. La "dictature de la loi" consiste à exploiter l'état de vulnérabi lité légale qui caractérise l'ensemble des élites afin de réserver, de manière éminemment sélective, la stricte application du droit à quelques ennemis emblématiques. En d'autres termes, ceux qui contestent l'autorité présidentielle s'exposent à de lourdes sanctions, alors que ceux qui coopèrent suscitent l'indulgence, même s'ils recourent à des pratiques tout aussi illicites dans le cadre de leur activité.

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Pour l'heure, la maîtrise de l'espace audiovisuel national consti tue la plus flagrante victoire présidentielle. Dans le cas des relations avec les "oligarques", c'est-à-dire avec l'élite des milieux d'affaires, on ne peut parler d'une victoire, mais l'élimination de quelques figures emblématiques n'a pas conduit à dégrader les relations établies entre les grands patrons et les principaux dirigeants politiques du pays. Les réactions à l'arrestation et à l'emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovski, en novembre 2003, ont été relativement limitées. De plus, nombre d'entrepreneurs figuraient sur la liste de Russie unie aux législatives qui ont eu lieu en décembre. Pour l'heure, il n'est pas certain que le chef de l'Etat et son entourage parviennent à atteindre leurs principaux objectifs, qui consistent à inciter les entrepreneurs à s'acquitter de leurs obligations fiscales, à rapatrier les capitaux placés à l'étranger, à contribuer aux politiques sociales et à ne pas chercher à déstabiliser l'actuel président. Il est cependant probable, comme nous l'avons déjà indiqué, que nombre d'entrepreneurs se rallieront à ce projet, par intérêt ou par conviction, en échange de la garantie de l'impunité des pratiques auxquelles ils ont pu recourir dans le passé, à la fin des années 1980 et au cours des années 1990, lors d'une phase qui, selon eux, représentait une étape d'"accumulation primitive du capital", peu vertueuse par définition  [2][2] Pour un développement plus détaillé de cette question,....

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Les principales sources de résistance au projet présidentiel semblent, à l'heure actuelle, se trouver au sein des élites dirigeantes régionales et des administrations. Depuis 2000, Vladimir Poutine s'emploie à mieux définir les relations entre les pouvoirs régionaux et fédéral. Il cherche à empêcher les gouverneurs, élus au suffrage universel, d'empiéter sur les prérogatives de l'Etat fédéral, comme cela a fréquemment été observé au cours des années 1990, par exemple dans le domaine de la collecte des impôts. Plusieurs réformes institutionnelles ont reflété cette volonté, à l'instar de la modification des règles de composition du Conseil de la Fédération et de la création de districts fédéraux, que nous avons déjà évoquées. Mais ces mesures se conjuguent à des offensives ciblées contre des figures emblématiques du pouvoir régional, comme Alexandre Routskoï, ancien gouverneur de la région de Koursk, empêché, selon des prétextes peu crédibles, de présenter sa candidature à sa propre succession. Cet autre usage de la "dictature de la loi" se heurte cependant à la plus ou moins forte popularité des gouverneurs dans leur fief. S'ils parviennent à évincer quelques récalcitrants, les dirigeants fédéraux ne réussissent pas toujours à imposer leurs candidats.

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De nombreux hauts fonctionnaires ont réussi à acquérir du pouvoir dans les années 1990, grâce à la détention de "ressources administratives", selon l'expression actuellement en vigueur. Aussi la réforme de la fonction publique occupe-t-elle une place cruciale dans l'agenda des réformes à conduire. Mais la tâche semble herculéenne : à partir d'un diagnostic précis du fonctionnement actuel des bureaucraties, il s'agit de définir les attributions de chaque service, voire de chaque agent, les modalités de transmission des injonctions hiérarchiques et de contrôle de l'application des décisions, ainsi que de nouvelles règles de recrutement, de rémunération et de progression des carrières. La réforme administrative apparaît donc comme une entreprise de longue durée et politiquement peu bénéfique, car la faible visibilité de ses effets dans l'immédiat risque de décevoir les attentes dans ce domaine. Le chef de l'Etat lui-même ne cache pas que sa réalisation se heurte actuellement à des difficultés imprévues. Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'attention actuellement accordée à la lutte contre la corruption. Cette politique constitue un expédient : elle souligne la détermination gouvernementale en attendant que la réforme dans son ensemble soit mise en oeuvre. Le démantèlement de réseaux d'officiers corrompus au sein de la police judiciaire, alors que la réorganisation annoncée du ministère de l'Intérieur tarde à se réaliser, en constitue l'illustration. Au-delà des opérations anticorruption, sans doute appelées à se multiplier après l'élection présidentielle, la progression de la réforme administrative constituera l'un des principaux enjeux du second mandat présidentiel.

Un Parlement sous contrôle

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Depuis le milieu des années 1990, les Russes sont appelés à élire tous les quatre ans, à quelques mois d'intervalle, leurs députés à la douma d'Etat, chambre basse de l'Assemblée fédérale, puis leur président. Avant le scrutin présidentiel de mars 2004, les élections législatives nationales de décembre 2003 ont confirmé la progression de l'entreprise de monopolisation du pouvoir politique et de restauration de l'autorité de l'Etat que mène Vladimir Poutine depuis sa première élection, en 2000. Malgré les avantages dont a béné ficié son parti tout au long de la campagne, les pressions exercées sur certains candidats, et malgré les fraudes, Vladimir Poutine et le "parti du pouvoir" ne se sont pas imposés seulement par la force, mais ont aussi bénéficié du consentement d'une grande partie de la population. S'il domine incontestablement les autres institutions politiques fédérales, le président semble en revanche éprouver davantage de difficultés à imposer de nouvelles règles aux milieux d'affaires et aux élites régionales et administratives.

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Le succès du président et de son parti lors des dernières législa tives ne doit certes pas conduire à surestimer leur légitimité aux yeux de la population. Loin de tous s'intéresser à la vie politique, les Russes continuent souvent de percevoir les lieux du pouvoir comme des espaces inaccessibles. En outre, les nombreuses irrégularités observées par l'OSCE lors des législatives de 2003 relativisent la prétendue liberté de ces élections  [3][3] Voir http :// www. osce. org/ documents/ odihr/ 2003/.... Au moment de la campagne, la Commission électorale a rejeté la candidature de plusieurs personnalités politiques, à l'instar de l'ancien procureur général Iouri Skouratov, pour des vices de procédure pourtant banals. Dans certaines municipalités, les locaux de campagne de Russie unie se trouvaient dans le bâtiment même de la mairie. En outre, les principales chaînes de télévision ont clairement favorisé le parti pro-présidentiel, au détriment du Parti communiste, perçu comme son principal adversaire. La prééminence de Russie unie dans l'espace médiatique a d'ailleurs permis à ses dirigeants de refuser de prendre part à tout débat télévisé. Quant à l'organisation du scrutin, les observateurs ont relevé dans plusieurs endroits des cas de vote en groupe ou sans isoloir, ainsi que des pressions exercées par l'administration locale sur diverses caté gories d'électeurs et par des patrons sur leurs employés. Et de nombreuses fraudes ont vraisemblablement entaché le dépouillement des bulletins, comme lors des scrutins précédents. Cela explique peut-être pourquoi les scores de l'abstention et du "vote contre tous"  [4][4] Option inscrite sur le bulletin de vote, qui permet... n'ont finalement pas inquiété les dirigeants du pays, contrairement à ce que prévoyaient nombre de commentateurs durant l'automne 2003. Quoique inférieure à celle des législatives précédentes (61,8 %), la participation (57,5 %) a tout de même validé le scrutin ; le pourcentage de vote contre tous (4,8 %), malgré une progression de 1,5 %, n'a guère pesé sur les résultats.

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Au terme de ces élections, la composition de la douma d'Etat apparaît indéniablement modifiée. Le Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR) semble particulièrement affaibli. Avec 12,7 % des voix, il obtient la moitié des suffrages qu'il avait ralliés durant les précédentes législatives. En outre, il doit désormais composer avec une nouvelle formation politique, Rodina (Patrie), créée par le Kremlin quatre mois avant les élections afin de priver son principal adversaire d'une partie de son électorat. En multipliant les références nostalgiques au passé soviétique tout en maniant une rhétorique ouvertement nationaliste, ce parti a atteint l'objectif fixé en remportant 9 % des suffrages. Le score du Parti libéral et démocrate de Russie (LDPR), que dirige depuis plus d'une décennie Vladimir Jirinovski, renforce en outre le nombre de députés acquis aux discours patriotiques et xénophobes, mais pas hostiles au président. Cette formation a d'ailleurs montré, dans les années 1990, que la radicalité de ses propos dissimulait en réalité un soutien quasi inconditionnel à Boris Eltsine et au Kremlin. La situation n'a aujourd'hui pas changé : après avoir animé une campagne électorale monotone par de nombreuses bagarres sur les plateaux de télé vision, Vladimir Jirinovski a obtenu de bons résultats (11,8 %), d'autant plus surprenants que son effondrement lors des législa tives précédentes (près de 6 %) l'avait marginalisé. Peu après les législatives, il a déclaré son intention de ne pas se présenter aux présidentielles et exprimé son soutien à l'actuel président.

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En dehors du Parti communiste, Iabloko et l'Union des forces de droite (SPS) apparaissent comme les principaux perdants des législatives de décembre 2003. Souvent abusivement regroupées au sein d'un seul ensemble, ces deux formations ont, jusqu'à présent, toujours éprouvé des difficultés à s'allier. Cependant, le fait qu'aucune des deux n'ait réussi à dépasser les 5 % de suffrages nécessaires pour entrer à la douma d'Etat pourrait forcer un tel rapprochement, dicté par une volonté de survie sur la scène politique. Même si les deux formations partagent des idées communes, par exemple dans le domaine économique, Iabloko représente une force d'opposition, alors que nombre de dirigeants du SPS ont, dans le passé, participé à l'action gouvernementale. Plusieurs d'entre eux ont même exercé la fonction de Premier ministre, à l'instar d'Egor Gaïdar, dont le nom est lié aux réformes d'inspiration néo-libérale menées en 1992. Cela contribue d'ailleurs à discréditer l'Union des forces de droite aux yeux d'une grande partie de la population, qui lui impute la responsabilité du "pillage des ressources de l'Etat" opéré dans les années 1990. En outre, la position de Iabloko vis-à-vis de la seconde guerre en Tchétchénie, amorcée en 1999, était ouvertement hostile à la position gouvernementale, alors que le SPS soutenait l'intervention russe.

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Le grand vainqueur des élections est incontestablement Russie unie (ex-Unité), en tête avec 36,8 % des voix. C'est la première fois qu'un "parti du pouvoir" obtient un tel succès dans l'histoire postcommuniste. S'honorant de compter plus de 670 000 membres en décembre 2003, la formation pro-présidentielle s'appuie notamment sur les "Jeunesses de Russie unie", mouvement destiné à promouvoir un "mode de vie sain" et à inculquer un "sentiment de patriotisme et de fierté nationale" aux jeunes générations. La liste présentée par Russie unie lors des dernières législatives rassemble des personnalités politiques nationales, d'influents dirigeants régionaux et de nombreux entrepreneurs.

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Russie unie domine désormais incontestablement l'espace politique fédéral. Le parti se contente de décliner des intentions générales, promouvant - une fois l'autorité de l'Etat renforcée - le développement des entreprises privées, la prospérité économique, la justice sociale, les libertés individuelles, la fierté nationale et la reconquête d'une influence internationale. La diversité de ces objectifs favorise la recherche d'un équilibre qui fonde le "pragma tisme" que revendiquent avec insistance Vladimir Poutine et son entourage. On ne saurait cependant admettre qu'il s'agisse d'un parti "centriste" à l'européenne, comme le revendiquent certains de ses dirigeants. Dans la langue russe, la notion de "centrisme" s'apparente en fait moins à un positionnement idéologique qu'à une revendication de proximité avec les véritables détenteurs du pouvoir politique fédéral en Russie, c'est-à-dire le président, l'administration présidentielle et le gouvernement.

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La vraisemblable réélection de Vladimir Poutine permettra, en outre, de répondre à deux interrogations fondamentales. La première porte sur la réalisation de son projet politique : parviendra-t-il, comme il le souhaite, à maîtriser les élites régionales et administratives aussi bien que les institutions politiques fédérales ? Le cas échéant, nous pourrons alors apprécier les finalités du projet présidentiel et les raisons pour lesquelles le chef de l'Etat s'est lancé dans une entreprise de monopolisation du pouvoir politique. Nous verrons s'il s'agissait simplement de redistribuer le pouvoir à des proches ou si l'intérêt général présidait réellement à la mise en oeuvre de la "dictature de la loi".

Bibliographie

22
  • Brown A. (dir.) (2001), Contemporary Russian Politics : a Reader, Oxford University Press.

  • Colas D. (dir.) (2002), L'Europe post-communiste, Paris, PUF.

  • Favarel-Garrigues G. et Rousselet K. (2004), La Société russe en quête d'ordre, Paris, Autrement (à paraître).

  • Mendras M. (dir.) (2003), Comment fonctionne la Russie ?, Paris, Autrement.

  • Raviot J.-R. (2001), "Une nouvelle classe politique en Russie ?", Le Courrier des pays de l'Est n? 1015, mai, p. 25-34.

  • Sakwa R. (2002), Russian Politics and Society, troisième édition, Londres, Routledge.

  • Shevtsova L. (2003), Putin's Russia, Washington DC, Carnegie Endowment for International Peace.

Notes

[1]

Ses travaux portent notamment sur la transformation des politiques pénales en Russie. Il a récemment coordonné l'ouvrage Criminalité, police et gouvernement : trajectoires post-communistes (Paris, L'Harmattan, coll. Logiques politiques, 2003) et est l'auteur, avec Kathy Rousselet, de La Société russe en quête d'ordre (Paris, Autrement, coll. Ceri-Autrement, à paraître en mars 2004).

[2]

Pour un développement plus détaillé de cette question, voir notre article : "Comment Poutine tient les oligarques", Alternatives Internationales n? 12, janvier-février 2004, p. 40-43.

[4]

Option inscrite sur le bulletin de vote, qui permet de rejeter tous les noms proposés.

Plan de l'article

  1. L'héritage institutionnel
  2. Avec qui gouverne Poutine
  3. La " dictature de la loi "
  4. Un Parlement sous contrôle
  5. Bibliographie

Pour citer cet article

Favarel-Garrigues Gilles, « Vladimir Poutine et la monopolisation du pouvoir », L'Économie politique 1/2004 (no 21) , p. 6-16
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-1-page-6.htm.
DOI : 10.3917/leco.021.0006.


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