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L'Économie politique

2004/1 (no 21)


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Dans les premiers temps de son mandat présidentiel, Vladimir Poutine déclarait vouloir s'appuyer sur l'institu tion militaire dans son projet de restaurer l'autorité de l'Etat russe, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Si des observateurs étrangers ont pu s'en inquiéter, cette ambition semblait illusoire, compte tenu de l'état dans lequel se trouvait alors l'armée dont héritait le nouveau chef du Kremlin : une armée profondément dégradée du point de vue de ses capacités, démoralisée et corrompue par plus d'une décennie de crise budgétaire et de réformes erratiques, sur fond de relations civilo-militaires détériorées, notamment par les effets de la première guerre en Tchétchénie (1994-1996).

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Le 2 octobre 2003, une réunion mettait en présence les plus hauts responsables militaires et civils du pays, dont le chef de l'Etat lui-même. A cette occasion, Sergueï Ivanov, le ministre de la Défense, dévoilait les "Objectifs actuels du développement des forces armées de la Fédération de Russie", document interne du ministère décrivant les principales orientations de la réorganisation en cours des forces armées, ainsi que les facteurs motivant ces orientations (évaluation des menaces, conditions budgétaires...). Vladimir Poutine, commandant en chef suprême des armées russes, approuvant les grandes lignes de ce document, réitérait, en substance, sa conviction que les outils militaires demeurent un élément essentiel de l'auto rité internationale d'une nation.

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Cette réunion "au sommet" a donné à certains observateurs russes le sentiment d'une relation plus harmonieuse que jamais entre autorités civiles et militaires. Certains ont même considéré que cet événement avait "démontré que la construction de la société civile russe a été couronnée de succès et que, à l'étape actuelle du développement sociopolitique du pays, "le peuple et l'armée sont unis""[1][1] "Rossiia opredelila novye oboronnye orientiry" ("Moscou.... Or, les relations entre l'armée et les autorités civiles, dans les temps récents, avaient paru relativement délicates, tendues à la fois par les ambitions nourries par certains généraux, en relation avec le second conflit en Tchétchénie, et par les choix du président Poutine en matière de politique extérieure. Du reste, les analystes occidentaux ont interprété le document interne du ministère de la Défense et les déclarations des responsables russes à ce propos comme la traduction d'un durcissement des politiques extérieure et de sécurité russes, voire le signe d'un renforcement de l'emprise des généraux conservateurs sur le Kremlin. Certains y ont ainsi entrevu le risque d'une mise en cause de la poursuite de la réforme militaire selon des axes "modernes", c'est-à-dire moins influencés par la perception que la menace en provenance de l'Occident n'a pas disparu.

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Dans ce contexte, un certain nombre de questions se posent. Comment faut-il entendre le regain des propos d'officiels russes sur l'importance des outils militaires dans les relations internationales ? Les acquis des réformes menées au sein de l'armée depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine viennent-ils en appui de ce regain apparent du "facteur militaire" dans la rhétorique du Kremlin, et dans quel sens ? Que nous disent les "nouvelles" orientations du programme militaire de Moscou de ses intentions en politique extérieure ?

Entre dynamisme et inertie : un programme militaire ambigu

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Les propos optimistes prononcés lors de la réunion du 2 octobre par les hauts responsables militaires russes, sur le fait que la période des réformes structurelles était révolue et que l'heure était désormais à la consolidation, pourraient traduire un succès relatif des efforts entrepris par le président Poutine en vue de relancer la réforme des forces armées. Sa volonté de donner une nouvelle impulsion à cette réforme s'est manifestée notamment par la désignation, en mars 2001, de l'un de ses plus proches alliés politiques, Sergueï Ivanov, un ancien général du KGB, à la tête du ministère de la Défense. Le choix d'une personnalité n'ayant pas réalisé sa carrière au sein de l'armée manifestait l'intention du commandant suprême des forces armées de contraindre l'institution militaire, traditionnellement fermée aux influences extérieures, à davantage de dynamisme et de flexibilité. Mais dès novembre 2000, le président Poutine faisait part de sa détermination à cet égard, en donnant instruction au Conseil de sécurité de réfléchir à la question de la professionnalisation des forces armées (voir encadré) et d'élaborer des plans en ce sens. Ces mesures n'allaient pas dans le sens des opinions selon lesquelles Vladimir Poutine, parce qu'il était redevable à l'armée de la consolidation de ses positions politiques grâce à ses premiers succès rapides dans la prétendue "campagne antiterroriste" en Tchétchénie, n'"inquiéterait" probablement pas l'institution militaire sur le terrain de la réforme des armées, et en particulier sur la question de la professionnalisation, à laquelle restent hostiles nombre de généraux.

Armée russe : les difficultés de la conscription

Plusieurs réunions du Conseil de sécurité, dont Sergueï Ivanov a été le secrétaire de novembre 1999 à mars 2001, ont conduit le Kremlin à conclure à l'inefficience du système traditionnel de conscription. Un responsable du ministère russe de la Défense souligne le caractère de plus en plus restreint de la base humaine de la conscription - seuls 10 % des jeunes en âge de servir enregistrés par les bureaux militaires sont effectivement enrôlés, les autres parvenant, par des moyens plus ou moins légaux, à se faire exempter ou à obtenir des reports. La qualité des conscrits, qui représentent les groupes les plus déshérités de la société russe, est défaillante, du point de vue médical mais pas uniquement : 25 % d'entre eux n'ont pas reçu d'édu cation secondaire, et 20 % environ ont des problèmes familiaux. Par ailleurs, un nombre croissant de conscrits ont un casier judiciaire et importent dans l'armée leurs problèmes de dépendance à la drogue ou à l'alcool - autant d'éléments qui contribuent directement à l'aggravation du fléau de la dedovshina (les mauvais traitements que subissent les appelés au sein des unités et qui conduisent de plus en plus de conscrits à déserter).

S'ajoute à cela la crise démographique, qui amenuisera encore davantage la base humaine du système de conscription dès 2005, avec un pic en 2010. La conséquence en sera, à défaut d'une réaction des autorités russes, qu'un nombre croissant d'unités de l'armée ne seront pas opérationnelles pour cause d'effectifs insuffisants. L'on notera ici que ce problème a également convaincu le Kremlin de l'intérêt de former une "légion étrangère", qui devrait être constituée, pour l'essentiel, de recrues de pays de l'ex-URSS. Ces dernières pourront, selon certaines conditions, acquérir la citoyenneté russe (Interfax-AVN, 21 octobre 2003).

Pour de plus amples détails, voir entre autres Roger N. McDermott, "Putin's military priorities : modernizing the armed forces", in Anne Aldis (ed.), Russian Military Reform 1992-2002, Frank Cass Publishers, 2003, p. 259-277 (article disponible sur le Web à l'adresse : http ://fmso.leavenworth.army.mil/fmsopubs/ISSUES/putin.htm).

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Et de fait, depuis 2000-2001, c'est l'impression d'un certain dynamisme qui l'emporte lorsque l'on évoque la question de la réforme militaire, soutenue non seulement par une volonté politique plus affirmée de la part des autorités civiles, mais aussi par un effort financier relativement plus important au cours des deux-trois dernières années, ce qu'a permis la stabilité de la tendance à la croissance de l'économie russe depuis 1999. Le gouvernement russe a annoncé récemment que la 76e division de parachutistes de Pskov, l'unité-pilote dans le cadre de la professionnalisation des forces russes, était désormais constituée à 100 % de militaires engagés sur contrat, et se félicitait de l'inauguration, au 1er janvier 2004, du nouveau système de recrutement partiel des soldats et sergents sur une base contractuelle.

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Depuis le début des années 1990, les forces armées russes ont connu des transformations quantitatives et qualitatives. Partant d'un effectif de 2,75 millions d'hommes, les forces héritées par la Russie postsoviétique ont atteint un volume de 1,13 million à la fin 2003. En outre, au terme des programmes de réformes engagés en 1997-1998, certaines mesures, consistant à fusionner un certain nombre de structures administratives et de commandement redondantes, ont permis de libérer des ressources au profit de l'amélioration des capacités opérationnelles  [2][2] Voir Isabelle Facon, "Armée russe : réformes, contraintes,.... Les forces terrestres disposent désormais d'un nombre réduit d'unités (une dizaine) et de formations de disponibilité permanente  [3][3] Jan Leijonhielm et al., "Russian military capability... ; l'accent est placé sur l'objectif de renforcer leur mobilité. Ainsi, les avis selon lesquels la réforme militaire en Russie se serait, depuis la disparition de l'URSS, limitée à des réductions d'effectifs et à des mesures cosmétiques, paraissent réducteurs.

Programme de professionnalisation partielle 2004-2008 (forces armées, gardes-frontières, unités du ministère de l'Intérieur)Tableau1
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Dans le même temps, l'on ne peut que constater la lenteur du processus de transformation des forces armées, et les résistances au sein de l'institution militaire à cette transformation, y compris dans l'"ère Poutine". Différents spécialistes relativisent les succès rencontrés par le nouveau président dans ses entreprises visant à accélérer la réforme de l'armée. Les mêmes mettent en cause l'optimisme de Sergueï Ivanov qui, lors de la réunion des responsables militaires d'octobre 2003, a affirmé que "Les changements d'envergure liés à la restructuration fondamentale des forces armées dans le cadre des principales dispositions de la réforme militaire sont achevés"[4][4] Cité in Viktor Litovkine, "La doctrine militaire russe",.... Les plans de réforme entrés récemment en vigueur, au terme d'un débat long et souvent vif, sont moins ambitieux que les mesures que préconisaient un certain nombre d'intervenants à ce débat. Parmi les arguments qui sous-tendent ces critiques figure le fait que la professionnalisation, au moins dans un premier temps, ne sera que partielle, c'est-à-dire qu'elle ne concernera que les unités de disponibilité permanente. Cela fait dire à de nombreuses personnalités que la Russie va, en conséquence, se doter darmée à deux vitesses, ne disposant que d'une poignée d'unités d'élite, qui cohabiteront avec des milliers de conscrits en mauvaise santé et incapables d'utiliser des armements de pointe.

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Enjeu majeur dans le processus de réforme des armées ainsi que dans le cadre plus large du projet de démocratisation de la société russe, la loi sur le service alternatif, longtemps attendue, a été signée par le président Poutine en juillet 2002. Mais, extrêmement contraignante pour les candidats, elle apparaît comme une victoire des généraux, qui manifestent depuis la fin des années 1980 leur opposition à une telle loi  [5][5] En octobre 2003, des députés ont proposé des amendements.... Ces derniers, arguant notamment du fait que son adoption restreint encore, en théorie, le nombre de jeunes Russes susceptibles d'être appelés sous les drapeaux, font aujourd'hui pression pour obtenir que soit restreinte la liste de possibilités de report offertes aux jeunes de l'enseignement supérieur. A cet égard, le chef de la section de recrutement de la direction pour la mobilisation de l'état-major général, exposant les motivations de son institution pour un réaménagement du système des reports, évoque également les effets de la crise démographique, qui, comme cela a été souligné, commenceront à se faire sentir dès 2006. Selon ce responsable, seuls 5 à 10 % des diplômés des établissements d'enseignement supérieur sont effectivement recrutés par l'armée à l'issue de leurs études, les autres parvenant à échapper d'une manière ou d'une autre au service militaire une fois leur diplôme en poche (Interfax-AVN, 15 octobre 2003).

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Ce qui apparaît comme l'inertie d'une partie des hauts responsables militaires russes se retrouve dans la vision que nombre d'entre eux ont de la hiérarchie des menaces extérieures et de l'environnement international dans lequel évolue leur pays. L'on peut ainsi s'étonner de ce que les rédacteurs du document du ministère de la Défense, parfois vanté pour sa modernité et son réalisme par rapport à la situation internationale, avancent qu'il est désormais temps, pour le Kremlin, de se doter de forces armées conformes aux besoins de sécurité les plus urgents, au lendemain d'une guerre froide dont les plus critiques soulignent qu'elle est achevée depuis fort longtemps. Voilà en effet plus de dix ans que le ministère de la Défense affiche son ambition de constituer une armée de dimensions plus réduites mais plus souple d'emploi, plus mobile, et plus apte à fonctionner en coopération avec les forces des autres agences de sécurité (gardes-frontières, forces du ministère de l'Intérieur, etc.), ainsi qu'à interagir avec les forces armées d'autres pays (maintien de la paix, gestion des crises, lutte contre le terrorisme).

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Dans ce contexte, l'on peut se demander si la décision du Kremlin de mettre fin à la réduction des effectifs de l'armée lorsque ceux-ci auront atteint un million d'hommes, à l'horizon 2005, niveau qualifié par le ministre de la Défense de niveau de suffisance, est conforme à cette ambition. Certains experts considèrent que, compte tenu des capacités budgétaires que l'Etat russe pourra dans l'avenir proche consacrer à son appareil de défense, le niveau optimal serait de 600 000 à 800 000 hommes, en tout cas si l'objectif est bien de développer une armée compétente, dotée d'équipements modernes, mobile et capable de travailler avec ses homologues occidentales  [6][6] Un de ces experts est Alekseï Arbatov, membre du parti.... Il est aussi intéressant de remarquer que le "scénario" de la plupart des exercices militaires organisés au cours des dernières années paraît refléter une préparation à des conflits régionaux ou majeurs, davantage que la priorité officiellement attachée au risque de conflits locaux et de basse intensité  [7][7] Jan Leijonhielm et al., op. cit., p. 10-11.. De fait, en bien des aspects, pour ce qui concerne sa structure, l'armée russe constitue toujours une version réduite et détériorée de l'appareil militaire soviétique, armée de mobilisation de masse fondée sur la conscription et orientée sur la menace d'un conflit majeur dans la "direction ouest".

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Pour certains experts occidentaux, cela signifie que, "en dépit de son expérience des conflits de basse intensité au cours du dernier quart de siècle, l'armée n'a pas abandonné sa foi dans la préparation aux conflits majeurs comme principale forme d'action militaire"[8][8] Roger N. McDermott, op. cit. Cet auteur souligne que.... Certes, les documents officiels exprimant les priorités de l'Etat russe dans le domaine militaire soulignent, outre l'urgence des menaces d'ordre intérieur, l'importance des menaces de conflits locaux et de basse intensité découlant des instabilités présentes dans la proche périphérie du pays (notamment dans le Sud). Toutefois, tout en soulignant la faible probabilité, pour l'avenir prévisible, d'un conflit majeur, ces documents ("Concept de sécurité nationale", "Doctrine militaire"  [9][9] "Concept de sécurité nationale", décret présidentiel...) restent fortement marqués par une vision relativement négative des "intentions" de l'Occident vis-à-vis de la Russie  [10][10] Voir Isabelle Facon, "La nouvelle doctrine militaire.... Le document du ministère de la Défense d'octobre 2003 ne paraît pas pallier un des problèmes souvent évoqués comme un frein majeur à une réforme structurelle des forces armées : la difficulté à dépasser la pensée de la guerre froide, qui place les pays occidentaux au premier plan des préoccu pations de sécurité de l'establishment militaire et de sécurité russe, et par conséquent à établir une hiérarchie claire des menaces extérieures permettant de définir des objectifs prioritaires en matière de besoins militaires.

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L'on relèvera que, dans le débat interne sur le bien-fondé de professionnaliser tout ou partie de l'armée, l'attachement à la conscription a été justifié par certains responsables et experts militaires par la nécessité de conserver les moyens de faire face à la résurgence éventuelle de la menace d'un conflit majeur. Dans le même ordre d'idées, il est intéressant de constater que certains responsables militaires, tout en saluant l'adoption du programme de professionnalisation partielle des forces armées, ont regretté que ce plan mette en cause la capacité de mobilisation dont la Russie pourrait avoir besoin en cas d'irruption d'un risque de conflit majeur.

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Iourii Rodionov, vice-président de la commission de la Douma pour les affaires des vétérans (fraction Russie unie), déplore ainsi que le contexte intellectuel dans lequel se réalise le programme de réforme actuel ne soit pas optimal : "tout en ayant déclaré la transition vers un service dans l'armée entièrement professionnel, l'Etat n'a pas encore créé les conditions favorables à cette fin", omettant notamment de fixer des "repères clairs : quel type de forces armées nous envisageons d'établir, et à quelles missions elles devront faire face" (Interfax-AVN, 17 octobre 2003). D'autres experts regrettent les implications concrètes très négatives de ces incertitudes et ambiguïtés du débat militaire russe, source d'une dispersion des ressources et des énergies que l'Etat est en mesure de consacrer à la restructuration de son appareil militaire.

Le malaise de la Russie sur la scène internationale et les aléas de la réforme militaire

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La persistance d'approches conservatrices, dans le débat interne sur les menaces extérieures, risque d'obérer les perspectives d'une restructuration profonde de l'armée selon une politique cohérente. Tel est l'avis de Rouslan Poukhov, le directeur du centre de recherche indépendant CAST (Centre d'analyse sur les stratégies et les technologies), qui, commentant l'ouverture en octobre 2003 d'une base aérienne russe au Kirghizistan, a suggéré que la Russie n'allait "pas rattraper les Etats-Unis en ouvrant de nouvelles bases ou en produisant le même nombre d'avions" (Interfax-AVN, 23 octobre 2003). Il sous-entendait ainsi clairement qu'une décision justifiée officiellement par les besoins de la sécurité collective en Asie centrale relevait en fait d'une volonté, stérile et coûteuse, de faire contrepoids à la présence américaine dans la région. De la même manière, les propos de Sergueï Ivanov sur la possibilité de frappes préventives, notamment en cas de risques accentués dans l'espace ex-soviétique, pourraient aussi s'adresser, indirectement, à l'Otan et aux Etats-Unis, en réaffirmant l'attention forte portée par le Kremlin aux enjeux de sécurité dans cette région, attention manifestée par ailleurs par les efforts fournis par la Russie depuis 2000-2001 pour renforcer l'Organisation du traité de sécurité collective de la CEI.

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De fait, les dirigeants russes semblent toujours tentés de donner des réponses militaires aux initiatives de leurs partenaires occidentaux perçues comme potentiellement contraires aux intérêts de sécurité russes. Le document interne du ministère de la Défense d'octobre 2003 souligne ainsi que la Russie se réserve la possibilité de revoir ses plans d'organisation militaire de même que sa politique nucléaire, dans le cas où l'Alliance atlantique persisterait dans son choix de se développer en tant que bloc militaire doté d'une doctrine offensive. L'on reconnaît là l'ensemble des griefs qu'une part substantielle des élites politiques, militaires et intellectuelles russes nourrit toujours à l'encontre de l'Otan, griefs justifiés par l'élargissement de l'Otan (en novembre 2002, cette dernière décidait de continuer son expansion à l'Est, notamment par l'ouverture aux trois pays Baltes) et l'adoption d'un nouveau "Concept stratégique" en 1999, jugé potentiellement négatif pour la sécurité russe dans la mesure où il ouvre la possibilité pour l'Alliance d'engager des opérations hors de sa zone de responsabilité. La Russie se méfie d'autant plus des implications de ce nouveau Concept qu considère que l'opération militaire de l'Otan contre l'ex- Yougoslavie en a constitué une première illustration. On peut ajouter à ces sujets de mécontentement les "rumeurs" actuellement en cours sur la volonté éventuelle des Etats-Unis de redéployer certaines de leurs bases en Pologne ou dans les pays Baltes, soit à plus grande proximité des frontières de la Russie.

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Le président russe lui-même a eu tendance, dans ses initiatives récentes, à valoriser les "réponses militaires" face à des évolutions jugées défavorables de la politique extérieure des pays occidentaux, en particulier celle des Etats-Unis, au moment où la guerre d'Irak a réactivé les arguments des élites russes selon lesquels Washington est à l'origine d'une tendance à la remilitarisation des relations internationales. C'est le chef de l'Etat en personne qui, le 23 octobre 2003, a inauguré la nouvelle base russe de Kant, au Kirghizistan, située à une trentaine de kilomètres de la base américaine Peter-J.-Ganci. Quelques jours auparavant, lors de la réunion avec les hauts responsables militaires, sa déclaration annonçant que la Russie disposait d'une "réserve importante de missiles stratégiques en silos. Il s'agit des missiles les plus menaçants - les OuR-100N OuTTKh (SS-19)" avait été largement interprétée, en Russie comme à l'étranger, comme le signe d'un raidissement de Moscou dans ses relations avec l'Occident. "Le principal fondement de la sécurité nationale de la Russie demeure, et pour longtemps, les forces de dissuasion nucléaire", rappelait à cette occasion le président Poutine.

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En tout état de cause, cette déclaration confirmait l'intention manifestée par ailleurs par le Kremlin de maintenir aussi longtemps que possible une équivalence quantitative stratégique avec les Etats-Unis en allongeant la durée de vie des systèmes existants, notamment les missiles dotés de plusieurs ogives. Ces derniers présentent en outre l'"avantage" d'être réputés mieux à même de pénétrer des défenses antimissiles - Moscou n'a pas fait mystère, au cours des dernières années, de son inquiétude face aux projets américains en ce domaine. De la même manière, l'on attend toujours la révision du "Concept de sécurité nationale", dont on a précédemment souligné les accents anti-Occidentaux - le président Poutine, au plus fort du renforcement du partenariat avec les Etats-Unis, au lendemain du 11 septembre 2001, avait en effet indiqué qu'il convenait de revenir sur ce texte pour le rendre plus fidèle aux nouvelles réalités internationales.

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La valorisation du "facteur militaire" dans les postures du Kremlin paraît ainsi trancher avec les grands axes de la politique internationale de Vladimir Poutine, motivée par l'objectif d'opérer un rapprochement sensible avec la communauté euro-atlantique. Cette tendance a alimenté des hypothèses selon lesquelles le président russe se trouverait soumis à une pression intense - et apparemment efficace - des responsables militaires (pression qui se traduirait aussi par un "retour en arrière" sur le plan des choix effectués en matière de réforme militaire). De fait, bien des généraux russes comptent au nombre des détracteurs les plus convaincus du choix "pro-occidental" du président Poutine et, surtout, des concessions faites au nom de ce choix, lesquelles n'ont pas été payées de retour. En témoignent par exemple, selon eux, la poursuite de l'élargissement de l'Otan, le retrait américain du traité sur les défenses antimissiles de 1972 (traité ABM), la politique américaine de présence en Asie centrale et dans le Caucase, ou encore l'intervention militaire en Irak, réalisée contre l'opposition de Moscou  [11][11] Pour de plus amples détails, voir Isabelle Facon, "Les....

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Il semble toutefois nécessaire de prendre en compte d'autres éléments pour analyser le durcissement du discours officiel russe et la tendance à une valorisation du facteur militaire dans les démarches du Kremlin pour affirmer sa désapprobation face à certains aspects de la politique de ses partenaires euro-atlantiques. A quelque temps des échéances électorales (législatives en décembre 2003, présidentielles en janvier 2004) et au lendemain de la guerre en Irak, qui a réactivé au sein de l'opinion publique russe les sentiments hostiles aux Etats-Unis (et, par inertie, à l'Otan), l'actuelle équipe dirigeante n'avait-elle pas intérêt à marquer une certaine fermeté face à cette illustration de l'"unilatéralisme" et du "militarisme" américains ? Dans ce contexte, jouer la carte militaire était d'autant plus tentant pour le Kremlin que, passé de militarisation oblige, les autorités russes sont "naturellement" enclines à appuyer leurs initiatives internationales (même s'il ne s'agit que du niveau du discours) sur les outils militaires - le comportement de la Russie pendant la crise du Kosovo, en 1999, l'a abondamment illustré. De plus, les considérations pré-électorales n'étaient pas absentes du fait que la réunion du 2 octobre a donné l'impression d'une unité de ton et d'objectifs entre responsables militaires et civils (qui a contribué au sentiment qu'ont certains que le président Poutine, après avoir cherché à affirmer son contrôle sur l'institution militaire, serait aujourd'hui contraint de composer avec les généraux). Il semble pourtant probable que cette réunion a plutôt visé à donner à l'opinion publique l'impression que des avancées ont bien été réalisées sur le terrain de la réforme des armées - un thème qui ne laisse pas indifférent le citoyen russe moyen -, impression que n'aurait pas procurée l'expression de divergences de fond entre responsables civils et militaires.

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Il convient ainsi de nuancer l'idée d'une emprise forte des responsables militaires sur les autorités civiles (dont de nombreux représentants, du reste, partagent le scepticisme des généraux sur les résultats de la politique de rapprochement avec la communauté euro-atlantique poursuivie par Vladimir Poutine). Sergueï Ivanov, lors d'une réunion avec les ministres de la Défense de l'Otan à Colorado Springs (les 8 et 9 octobre derniers), commentant le document interne de son ministère, a certes mis en exergue les divergences qui perdurent entre Moscou et l'Alliance atlantique (élargissement, débat sur le redéploiement éventuel de certaines bases américaines en Pologne ou dans les pays Baltes...). Dans le même temps, il affirmait que la Russie entendait réformer son organisation militaire en tenant compte de la nouvelle qualité des relations politiques avec l'Otan, tournées sur la coopération, y compris dans le domaine militaire  [12][12] Maintien de la paix, gestion des crises, coopération.... D'autres éléments laissent à penser que, lorsque le ministre déclare que "la situation géopolitique dans le monde est très complexe et dynamique" et que "la force militaire comme outil de la politique étrangère reste un instrument très demandé" (Interfax-AVN, 2 octobre 2003), il n'a pas uniquement en tête le besoin pour l'armée russe de maintenir des capacités répondant au risque d'un éventuel conflit avec les forces de l'Otan.

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De fait, depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, le discours international du Kremlin valorise la volonté de contribuer à l'ancrage croissant de la Russie dans le jeu international en s'appuyant sur les instruments militaires, par une parti cipation accrue aux opérations de maintien de la paix et de gestion des crises, notamment dans le cadre de l'ONU, ou aux actions militaires de lutte contre le terrorisme international. Ces éléments sont désormais discutés non seulement au sein du Conseil Otan-Russie, mais aussi dans les relations Moscou-Washington, ainsi que dans le dialogue que la Russie développe avec l'Union européenne. En octobre 2003, à l'occasion d'une visite du ministre italien de la Défense à Moscou, le président de la commission de défense de la Douma d'alors, le général Nikolaev, soulignait l'importance des opérations spéciales et des opérations antiterroristes dans la coopération militaire internationale, faisant référence aux débats en cours en Russie sur la création de forces ad hoc qui pourraient agir avec leurs homologues occidentales dans des missions antiterroristes, de maintien de la paix, humanitaires et/ou de police  [13][13] Interfax-AVN, 20 octobre 2003. A la même occasion,.... Sergueï Ivanov a de son côté précisé que les forces armées devraient à terme être en mesure, non seulement de combattre dans deux conflits armés simultanément, quelle que soit la nature de ces conflits, mais aussi de conduire des opérations de maintien de paix, indépendamment ou en tant qu'élément de contingents multinationaux.

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Ces perspectives ne semblent pas aller dans le sens d'un "alignement" des positions des autorités civiles russes sur les avis des généraux les plus conservateurs, qui sont traditionnellement très réfractaires à l'idée d'interactions avec leurs homologues étrangers. L'on pourra également juger relativement rassurants les appels fermes de Sergueï Ivanov à ses militaires, les exhortant, en présence du chef de l'Etat, à revoir leurs perspectives sur la nature et les modalités des conflits armés contemporains, soulignant que cette démarche supposait "l'abandon des stéréotypes habituels". De source militaire, il apparaît que le contenu des programmes d'entraînement en 2004 devrait, du reste, être déterminé par une appréciation plus "moderne" des menaces les plus urgentes : l'accent sera ainsi placé sur l'entraînement de formations de la taille d'un bataillon, appelées à être les principales unités tactiques dans des conflits locaux et frontaliers, de même que dans des opérations antiterroristes et de maintien de la paix  [14][14] Selon le général Alexandre Skorodoumov, qui est à la....

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Dans ce cadre, l'on peut sans doute relativiser l'idée selon laquelle le haut commandement aurait une influence négative sur la politique militaire décidée par les autorités civiles. Celles-ci semblent désormais bénéficier du soutien d'un nombre croissant de responsables militaires conscients que le maintien du statu quo n'est plus possible, sous peine d'effondrement de l'armée sur elle-même. L'establishment militaire est donc loin d'être unanimement hostile à la réforme, et certains de ses membres appellent même de leurs voeux des interactions beaucoup plus fréquentes et étroites avec leurs homologues occidentaux comme source d'une redynamisation du débat conceptuel sur le rôle des forces armées dans la société internationale contemporaine.

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Les difficultés restent toutefois nombreuses, qui peuvent en partie expliquer la prudence relative des initiatives prises par le Kremlin en matière de réforme de l'armée. La principale d'entre elles réside dans la situation financière de l'institution militaire. Il paraît délicat de financer un programme de professionnalisation complète des forces armées en même temps que la réorientation, désormais prioritaire dans les préoccupations du Kremlin, du budget de défense dans le sens d'un plus grand effort d'investissement  [15][15] Depuis l'éclatement de l'URSS, le budget de défense.... Le taux de remplacement des équipements de l'armée russe se trouve en effet bien inférieur à celui en vigueur dans les pays occidentaux, en conséquence de quoi une part croissante de son arsenal est obsolète. Les avions opérationnels ne représenteraient que 35 % des moyens des forces aériennes, d'après leur commandant en chef, Vladimir Mikhaïlov (Interfax-AVN, 15 octobre 2003). Selon l'ensemble des sources disponibles, les équipements modernes ne comptent que pour 30 % de l'arsenal des forces russes. Bien qu'érigé en priorité depuis 2001, il est acquis que l'objectif de rééquilibrage relatif des budgets au profit de l'investissement ne pourra être atteint que progressive ment (selon le ministère de la Défense, l'ensemble des équipements de l'armée russe devra avoir été remplacé d'ici 2020-2025). Au sein de l'institution militaire, ceux qui veulent privilégier le réarmement des forces ne sont pas favorables au passage rapide et général à une armée entièrement professionnelle, entreprise très coûteuse (soldes plus élevées, frais de rénovation des logements et baraquements militaires, etc.). Dans cet environnement, il est possible que les autorités russes aient opté pour une "politique des petits pas", dans le souci de ne pas discréditer l'idée même de professionnalisation en n'y consacrant pas des moyens suffisants.

Conclusion

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L'armée demeure, sans aucun doute, l'une des institutions les plus conservatrices au sein de la société russe. Les autorités politiques, inquiètes des risques potentiellement attachés au sous- financement de l'armée, ont fait le choix, dans les années Eltsine, de ne pas "défier" le haut commandement militaire en lui imposant une réforme radicale qu'elles n'auraient de toute façon pas eu les moyens de financer. Le président Poutine, "armé" d'une situation économique moins sombre que son prédécesseur, a cherché à dépasser cet état de faits. Il a appelé l'armée à faire preuve d'un plus grand dynamisme dans ses efforts pour se réformer afin de contribuer à l'ancrage de la Russie à la vie internationale, en permettant une participation accrue de ce pays à la gestion des enjeux de sécurité collective.

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La partie n'est pas gagnée, comme en témoignent les résistances qui s'expriment, aujourd'hui encore, au sein de la haute hiérarchie militaire à l'encontre de changements structurels substantiels, résistances souvent justifiées par la persistance d'une menace à l'Ouest. Toutefois, dans son entreprise, le président Poutine bénéficie du soutien d'un nombre croissant d'officiers supérieurs, désor mais convaincus qu'une réforme plus audacieuse est nécessaire pour prévenir une détérioration irréversible des capacités opérationnelles des forces armées. En outre, l'actuel gouvernement russe a su ouvrir le débat sur la réforme militaire, longtemps resté concentré au niveau du ministère de la Défense et de l'état-major général, à des acteurs "extérieurs" (les réflexions gouvernementales des dernières années sur la réforme de l'armée ont notamment inclus des représentants de différents partis, y compris ceux qualifiés de libéraux). Bien que délicate, la mise en présence régulière de militaires russes et occidentaux, dans le cadre des "nouveaux dialogues" entamés entre la Russie et ses partenaires euro-atlantiques au cours des dernières années, pourra contribuer à une dynamisation du débat sur le rôle des forces armées dans la société russe contemporaine. Dans ce contexte plus ouvert, la réélection probable de Vladimir Poutine permettra peut-être des avancées plus décisives sur la voie de la réforme de l'armée.

Notes

[1]

"Rossiia opredelila novye oboronnye orientiry" ("Moscou a défini ses nouvelles orientations de défense"), Nezavisimoe Voennoe Obozreniie, 10-16 octobre 2003, p. 1-2.

[2]

Voir Isabelle Facon, "Armée russe : réformes, contraintes, ambitions", Revue internationale et stratégique, dossier "La Russie à la croisée des chemins", n? 38, été 2000, p. 140-150.

[3]

Jan Leijonhielm et al., "Russian military capability in a ten-year perspective : a renewed assessment 2002", Strategiskt Forum, FOI (Stockholm), n? 11, septembre 2003, p. 10 et 14.

[4]

Cité in Viktor Litovkine, "La doctrine militaire russe", Défense nationale n? 1, janvier 2004, p. 55. Viktor Litovkine est observateur militaire au sein de l'agence d'information RIA-Novosti.

[5]

En octobre 2003, des députés ont proposé des amendements à la loi sur le service alternatif. Ces propositions requéraient notamment que soit abolie l'obligation faite au candidat au service alternatif d'effectuer ce service en dehors de sa région de domiciliation, ainsi que la réduction de la durée du service alternatif de 42 mois à 36 mois. Ces deux points comptent au nombre des arguments des détracteurs d'une loi largement considérée comme punitive (Interfax-AVN, 7 octobre 2003).

[6]

Un de ces experts est Alekseï Arbatov, membre du parti Iabloko, vice-président de la commission de défense de la Douma jusqu'aux élections de décembre 2003 (Interfax-AVN, 24 octobre 2003).

[7]

Jan Leijonhielm et al., op. cit., p. 10-11.

[8]

Roger N. McDermott, op. cit. Cet auteur souligne que "le principal obstacle à la réforme militaire réside, peut-être, dans les esprits, qui s'accrochent obstinément au besoin d'une armée de masse - même dans un monde post-guerre froide".

[9]

"Concept de sécurité nationale", décret présidentiel n? 24, 10 janvier 2000 ; "Doctrine militaire", décret présidentiel n? 706, 21 avril 2000.

[10]

Voir Isabelle Facon, "La nouvelle doctrine militaire russe et l'avenir des relations entre la Russie et l'Occident", Annuaire français de relations internationales, Bruylant, 2001, p. 787-806.

[11]

Pour de plus amples détails, voir Isabelle Facon, "Les relations civilo-militaires dans la Russie de Poutine : le facteur international", dossier "La Russie", Cahiers de Mars n? 173, 2e trim. 2002, p. 71-82.

[12]

Maintien de la paix, gestion des crises, coopération entre armées dans la lutte contre le terrorisme figurent au nombre des sujets traités au sein du Conseil Otan-Russie établi en mai 2002, où la Russie dispose d'une voix égale à celle des dix-neuf pays membres de l'Alliance sur une série de sujets reconnus d'intérêt commun.

[13]

Interfax-AVN, 20 octobre 2003. A la même occasion, il évoquait les perspectives d'interaction entre la Russie et l'Otan dans ce domaine, notamment, dans une première étape, à travers des officiers de liaison, ainsi que par l'établissement d'états-majors de coordination conjointe.

[14]

Selon le général Alexandre Skorodoumov, qui est à la tête de la direction en charge de la préparation opérationnelle des forces armées russes (Interfax-AVN, 13 octobre 2003).

[15]

Depuis l'éclatement de l'URSS, le budget de défense de la Russie est consacré à 60 ou 70 % aux dépenses de personnel et de maintenance.

Plan de l'article

  1. Entre dynamisme et inertie : un programme militaire ambigu
  2. Le malaise de la Russie sur la scène internationale et les aléas de la réforme militaire
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Facon Isabelle, « Les ambivalences de la transformation des forces armées russes », L'Économie politique, 1/2004 (no 21), p. 60-75.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-1-page-60.htm
DOI : 10.3917/leco.021.0060


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