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L'Économie politique

2004/2 (no 22)


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Jean-Paul Piriou, maître de conférences en sciences économiques à l'université de Paris-I, directeur de la collection Repères, est décédé brutalement le 29 février 2004. Né en 1946, il appartenait à la génération 1968. L'histoire de celle-ci n'est pas écrite. La trajectoire de ses représentants les plus médiatisés continue à masquer le travail intellectuel, syndical et politique accompli par ceux et celles qui sont restés fidèles à leur engagement d'alors, peut-être moins radical, mais plus profond.

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Dans la mémoire de ceux qui ont connu Jean-Paul Piriou en mai de cette année-là, il reste le Cohn-Bendit de la faculté de droit d'Assas. Réputé pour ses interventions en assemblée générale dans le grand amphithéâtre, qui révélèrent à chaud ses talents d, son sens de l'humour et de la mise en scène, il participe activement, au sein du comité de grève, à l'élaboration d'un document de 130 pages, rétrospectivement étonnant, intitulé "Université critique". Alors que domine l'esprit de contestation, il est déjà significatif que ce texte aborde également des questions concrètes se rapportant à la démocratisation de l'enseignement, aux méthodes pédagogiques, à la formation des maîtres...

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Quand vient la rentrée, une partie de ce comité de grève saisit l'occasion de la création d'une Université nouvelle à Dauphine pour y accompagner Hubert Brochier, dans l'espoir de mettre en oeuvre les idées réformatrices de Mai. Sur le plan des contenus, lest de promouvoir une analyse pluraliste des faits économiques et sociaux. La suite confirmera que chacun de ces mots avait effectivement un sens : le pluralisme, contre le monopole d'un courant ou d'une école ; l'analyse, mais pour expliquer les faits, non pour elle-même ; l'écono mie, certes, mais dans sa relation avec la société. Mais cette année agitée va se solder par des... licenciements des vacataires, et un échec de l'expérience. Il est aujourd'hui permis de penser que Jean-Paul Piriou s'est promis d'atteindre les mêmes objectifs ailleurs, si nécessaire avec d'autres moyens et sous d'autres formes, et que cette résolution explique le cap qu'il a toujours suivi par la suite, en tant qu'enseignant, auteur et directeur de collec tion. D'autres que lui, socialisés de la même façon, accompliront des parcours homologues, que ce soit dans l'enseignement (secondaire et universitaire), la formation continue, l'administration, etc., avec des tentatives plus ou moins réussies dans l'édition et la presse.

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A la rentrée suivante, Jean-Paul Piriou intègre l'Institut de démographie de l'université Paris I (Idup) et devient assistant à Paris I. Bien que sa thèse, "Eléments pour une critique marxiste de la révolution scientifique et technique", porte la marque de cette période, elle conclut à la nécessité de sortir du théoricisme pour mener des analyses économiques concrètes. Dans la toute dernière phrase, il exprime sa "volonté [...] de ne pas relire perpétuellement Le Capital, mais de lire le capitalisme". A l'époque, beaucoup proclament la nécessité de "comprendre le monde pour le transformer", mais ils sont moins nombreux à en tirer les conséquences et à consi dérer qu'une analyse scientifique exige une discipline intellectuelle et le recours à des techniques d'analyse souvent complexes. Le détour par la démographie, un premier "Repères" consacré à L'Indice des prix, puis cette passion étonnante pour la comptabilité nationale sont des expressions de cette exigence de réalisme et de rigueur. Une curiosité sans limites, soutenue par une culture étendue et variée, le désir insatiable de décrypter la réalité, un respect sincère pour les véritables chercheurs, doublé d'une forte allergie envers les charlatans et les imposteurs, expliquent la trajectoire ultérieure, sa constance.

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Ce goût pour la connaissance, Jean-Paul Piriou ne le cultivait pas pour lui-même : son intention - et son plaisir - étaient de le partager. Dans la droite ligne de Mai, il voulait contribuer efficacement à la démocratisation du savoir. En attestent son implication constante dans des actions de formation continue, ses ouvrages et ses articles (comme le désormais célèbre "Cotisons dans la bonne humeur", paru dans Le Monde du 9 mai 2003). Ses collègues de Paris I savent qu'il a toujours donné beaucoup pour l'Université, tant par son investissement dans son métier d'enseignant et les tâches administratives que par son action syndicale (au SGEN, depuis 1973). Les étudiants ont rendu publiquement hommage au pédagogue hors pair, capable de les intéresser et de les motiver, même dans un cours de comptabilité nationale !

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Mais ce qui reste à nos yeux le plus impressionnant, c'est l'incroyable énergie qu'il lui a fallu dépenser pour faire de la collection Repères ce qu'elle est devenue sous sa direction, depuis 1987 : bientôt 400 titres, dont les ventes cumulées représentent plus de 2 millions d'exemplaires. Qu'il s'agisse de la veille scientifique, de la sélection des auteurs, du dispositif d'élaboration, d'évaluation et de validation (par un système de referees) des textes publiés, c'est d'abord au travail éditorial de Jean-Paul Piriou que l'on doit d'avoir imposé Repères comme "l'excellence en poche". Seule une adhésion profonde à des valeurs fortes permet d'expliquer un tel engagement. Pour avoir eu la chance de collaborer à la direction des Nouveaux Manuels de sciences économiques et sociales, je peux témoigner que sa capacité de travail et son efficacité étaient exceptionnelles. Il vérifiait toutes les sources, tous les chiffres, contrôlait tous les tableaux, recherchait systématiquement le meilleur document, imposait aux auteurs des normes strictes, refusait inlassablement les approximations, les facilités, détestant plus que tout la mauvaise vulgarisation, démagogique et misé rabiliste. Pourquoi une telle implication ? Par respect pour les enseignants, les élèves, les étudiants, ceux et celles qui ont droit à la qualité la plus élevée parce qu'ils sont disposés à travailler et à réfléchir pour comprendre le monde. Et parce que la formation des citoyens l'exige.

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Ne jamais accepter les injustices, mais rester lucide dans l'ana lyse de leurs causes et des moyens de les combattre ; respecter une déontologie et une rigueur intellectuelle sans perdre le sens de l'humour ; faire accéder le plus grand nombre au savoir et à la réflexion, sans tomber dans la démagogie, afin de contribuer à une transformation progressiste de la société, dans le respect des valeurs humanistes et démocratiques : telle fut la ligne de conduite de Jean-Paul Piriou. Nous n'oublierons pas cette leçon.

Notes

[1]

Je souhaite associer le nom d'Hervé Hamon à ce texte : je n'aurais pu l'écrire sans les notes manuscrites et les documents qu'il m'a transmis, en mémoire de son ami de longue date.

Pour citer cet article

Combemale Pascal, « Hommage à Jean-Paul Piriou », L'Économie politique, 2/2004 (no 22), p. 110-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-2-page-110.htm
DOI : 10.3917/leco.022.0110


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