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L'Économie politique

2004/2 (no 22)


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Les premiers grands économistes se sont beaucoup préoccupés de l'"état stationnaire", sans doute parce que, vivant dans une société où la croissance économique était encore balbutiante, ils craignaient un retour à l'ordre ancien. Ils voyaient la fragilité de la croissance plus que sa force, alors que nous en avons aujourd'hui la vision inverse : celle d'une force aveugle, qui fragilise la société et son avenir. Adam Smith, par exemple, dès les premières lignes de sa Richesse des nations, décrit les "nations sauvages" qui vivent dans un état de pauvreté tel qu'il les contraint souvent "à la nécessité tantôt de détruire elles-mêmes leurs enfants, leurs vieillards et leurs malades, tantôt de les abandonner aux horreurs de la faim ou à la dent des bêtes féroces", tandis que les "nations civilisées" sont celles où "la somme du produit du travail de la société est si grande, que tout le monde y est souvent pourvu avec abondance, et que l'ouvrier, [...] s'il est sobre et laborieux, peut jouir, en choses propres aux besoins et aux aisances de la vie, d'une part bien plus grande que celle qu'aucun sauvage pourrait jamais se procurer" (p. 66)  [1][1] A. Smith, La Richesse des nations (1776), trad. française.... Cette "richesse des nations civilisées", dont il entreprend d'expliquer l'origine, n'est autre que ce que nous appelons aujourd'hui la croissance économique. Aussi craignait-il que ce mouvement de croissance - le terme n'est pas sous sa plume, mais la description y est - s'arrête, car "la condition de l'ouvrier pauvre, celle de la grande masse du peuple [...] est dure dans l'état stationnaire" (p. 153). Mais puisque, pour l'ouvrier, "la douce espérance d'améliorer sa condition et de finir peut-être ses jours dans le repos et dans l'aisance, l'excite à tirer de ses forces tout le parti possible", tandis que "la personne qui emploie son capital à faire travailler cherche nécessairement à l'employer de manière à ce qu'il produise la plus grande quantité possible d'ouvrage" (p. 354), Adam Smith était persuadé que l'intérêt de chacun pousserait davantage vers la croissance que vers l'état stationnaire.

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Par opposition à cet optimisme, largement partagé depuis deux siècles par la plupart des économistes, trois grands courants s'attacheront à montrer que la croissance économique ne peut être une situation durable. Il y a d'abord ceux que Leroy-Beaulieu, puis Gide, appelleront les "pessimistes" - Ricardo et Malthus -, qui soutiennent que l'économie, inéluctablement, se heurtera à des barrières qui bloqueront le mouvement de croissance. Suivront ensuite ceux que nous pourrions appeler les "moralistes", qui, dans la foulée de Stuart Mill, puis de Keynes et d'une partie des keynésiens, voient dans le ralentissement, puis l'arrêt de la croissance économique, non pas une fatalité, mais une sage volonté humaine. Viendront enfin les "catastrophistes", nos contemporains, qui, à la suite de Georgescu-Roegen et de Jay Forrester, perçoivent la croissance économique à la façon du mythe de l'apprenti sorcier déchaînant des forces qu'il ne parvient plus à arrêter, jusqu'à la catastrophe finale.

Les pessimistes, ou l'économie lugubre

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David Ricardo a largement participé à la réflexion économique fondatrice, en publiant en 1817 ses Principes de l'économie politique et de l'impôt, dont l'influence fut considérable. L'une des thèses qu'il y développe est que, malheureusement, on ne peut échapper durablement à l'état stationnaire, parce que des mécanismes économiques s'opposent à ce que la croissance économique soit autre chose qu'un feu de paille. La hausse du prix de la nourriture, en effet, viendra bien vite la bloquer : "la population augmentant, le prix des biens nécessaires [achetés par les travailleurs] ne cessera de croître, car leur production exigera toujours plus de travail" (p. 121)  [2][2] D. Ricardo, Des principes de l'économie politique et..., en raison des rendements agricoles décroissants. Ce qui, certes, augmente la rente foncière des propriétaires de terres, mais aussi, en renchérissant les salaires, comprime les profits et finit par paralyser la croissance. "Nous sommes encore très éloignés [de cet état stationnaire], je l'espère" (p. 126), écrit-il, mais on sent que le coeur n'y est pas, et que l'affirmation est plus de l'ordre du voeu que de celui de la certitude. Et c'est pour reculer cet instant fatal mais inéluctable qu'il s'élève contre les lois sur les pauvres, lesquelles, en taxant le revenu des riches, ont pour conséquence, non "d'amé liorer la condition des pauvres, mais bien de détériorer à la fois la condition des pauvres et celle des riches" en réduisant l'investissement, donc en accélérant l'état stationnaire. La position de Ricardo n'apparaît guère logique : il aurait pu proposer, par exemple, que l'impôt destiné à financer les lois sur les pauvres frappe exclusivement les titulaires de rente, bénéficiaires d'un enrichissement sans cause par le biais de l'augmentation des prix des produits agricoles, et ainsi responsables de l'assèchement des profits, donc du ralentissement de croissance. Mais il s'agissait, au fond, de justifier la misère des classes laborieuses qui fournissaient la chair à canon des premières grandes manufactures, en insistant sur le fait que l'on ne pouvait faire autrement, que tel était le prix à payer pour la modernité, justifiant du même coup la fameuse expression de l'historien britannique Thomas Carlyle, disant de l'économie qu'elle était une "science lugubre".

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On sait que la théorie de la rente, inévitablement croissante en raison de la croissance de la population, a été inspirée à Ricardo par son ami Thomas-Robert Malthus. Dans ses Principes d'économie politique considérés sous le rapport de leur application pratique (1820)  [3][3] Qui sera cité ci-dessous d'après la traduction française..., Malthus tente de montrer que, finalement, il est heureux que la rente progresse au fur et à mesure que la population augmente : "Si quelqu'un veut se donner la peine de calculer, il verra que, s'il était possible d'obtenir les choses nécessaires à la vie en quantité illimitée, et que la population doublât tous les vingt-cinq ans, la postérité qui aurait pu naître d'un seul couple depuis l'ère chrétienne aurait suffi, non seulement pour couvrir entièrement toute la terre, de manière que sur chaque verge carrée [un huitième d'hectare], il y eût quatre personnes [ce qui correspondrait à 3 200 habitants par km2, soit 1,8 milliard d'habitants pour la seule France...], mais encore pour remplir également toutes les planètes de notre système solaire, et même toutes les planètes qui tournent autour des étoiles visibles à l'oeil nu [...]. D'après cette loi de la population, qui, tout exagérée qu'elle puisse paraître, énoncée dans ces termes, n'en est pas moins celle qui répond le mieux à la nature et à la condition de l'homme, il est évident qu'il doit exister une limite quelconque à la production de ses subsistances et de quelques autres articles nécessaires à la vie. [...] Il serait difficile de concevoir un présent plus funeste, et plus propre à plonger l'espèce humaine dans un état d'incurable misère, que la facilité illimitée de produire de la nourriture dans un espace borné. Le Créateur bienfaisant, qui connaît les besoins et les nécessités de ses créatures, sous le régime des lois auxquelles il les a assujetties, n'a pas, dans sa miséricorde, voulu nous donner toutes les choses de la vie en aussi grande abondance que l'air et l'eau" (p. 164). En d'autres termes, il est heureux que la fertilité de la terre soit limitée, donc qu'il existe une rente, sinon nous nous marcherions tous sur les pieds. La rente est le prix à payer pour disposer d'espace vital, en quelque sorte.

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Malthus, pour ne pas être accusé de cynisme, se dépêche de préciser : "Si un pays n'avait d'autre moyen pour devenir riche que de demander le succès dans la lutte à la réduction des salaires, je dirais volontiers : périssent de telles richesses !" Le message est clair : ce n'est pas pour assurer ma richesse que je souhaite que la rente freine l'expansion démographique des hommes, mais dans l'intérêt de tous. Et le pasteur qu'était Malthus d'ajou ter : "En faisant le sacrifice d'une petite quantité de produits, c'est-à-dire en ne poussant pas trop loin la culture et en donnant aux classes pauvres des habitudes de prévoyance, on aurait mis le pays en état de maintenir la totalité d'une grande population dans la richesse et l'abondance" (p. 170). La prévoyance : Malthus désignait sous ce terme la chasteté et le recul de l'âge au mariage, de sorte que le taux de fécondité d'une population soit en phase avec son taux de mortalité. Il préconisait donc la croissance zéro de la population, pour que cette dernière puisse jouir d'un niveau de vie élevé, alors qu'une population en croissance, en contraignant à la mise en culture de terres plus pauvres, donc peu productives, aboutit, par le biais d'une hausse de la rente foncière, à appauvrir la société tout entière. Car cette rente, lorsqu'elle dépasse un certain seuil, renchérit le coût de la nourriture, pousse à la hausse les salaires, donc réduit les profits et bloque doublement les investissements productifs : par insuffisance de capitaux à investir, et par insuffisance de débouchés potentiels dans une population en voie d'appauvrissement. "Un accroissement de population, lorsqu'il n'y a pas d'occupation pour un nombre plus considérable d'ouvriers, doit être bientôt arrêté par le défaut d'emploi, et par la chétive subsistance de ceux qui sont employés, et ne saurait offrir l'encouragement nécessaire pour une augmentation de richesse proportionnée à la faculté de production" (p. 170). Il est possible de devenir tous plus riches, mais cela passe par un contrôle de la fertilité, nous dit Malthus.

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Toutefois, il ne s'arrête pas là. Tout son effort intellectuel consiste à montrer que la tendance spontanée du système social est que l'offre y progresse plus vite que la demande. Récusant la loi de Say - et Keynes lui rendra hommage sur ce point -, Malthus explique que l'incitation à la consommation et l'incitation à l'investissement finissent inéluctablement par devenir insuffisantes pour dynamiser le système. La première - l'incitation à la consommation - parce que la richesse tend davantage à se concentrer entre les mains des rentiers au lieu de se diffuser dans l'ensemble du corps social, même lorsque la "prévoyance" permet de ralentir le rythme de croissance de la population. La seconde - l'incitation à l'investissement - parce qu'il ne vaut pas la peine de produire davantage lorsque les débouchés se révèlent insuffisants. C'est donc autant pour des raisons économiques que pour des raisons démographiques que le système se bloque, que la croissance est freinée, puis empêchée. Quand bien même la "prévoyance" gagnerait - ce qu'il ne croit guère, au fond de lui-même, bien qu'il la prêche ! -, l'état stationnaire finirait par l'emporter faute de débouchés. Malthus avance bien qu'il serait peut-être bon que ces débouchés proviennent de l'Etat, dût-il se mettre en déficit (ce dont Keynes lui fit gloire, citant Malthus comme le seul des économistes classiques à n'avoir pas cru à la loi des débouchés de Say). Ou, à défaut, d'aller les chercher à l'extérieur, annonçant curieusement la thèse de l'impérialisme nécessaire de Rosa Luxemburg. Mais il ne va guère plus loin dans son raisonnement. Si bien que le pessimisme de Malthus se révèle finalement encore plus profond que celui de Ricardo : l'obstacle à la croissance est redoublé et, même si l'on aperçoit, dans l'horizon lointain, un petit bout de ciel bleu sous la forme de débouchés extérieurs, le sort le plus probable est la stagnation pour tous.

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Noir, c'est noir... Aussi n'est-il pas étonnant que les successeurs de ces grands classiques, à l'exception de John Stuart Mill (voir infra) tirèrent un trait sur l'état stationnaire et n'en parlèrent plus. Par souci de ne pas en rajouter dans le caractère lugubre, sans doute. Mais surtout parce que, sous leurs yeux, la croissance économique opérait des transformations spectaculaires. Non sans dégâts sociaux parfois, non sans désertification de certains territoires souvent, mais avec une amélioration sensible des conditions de vie de la plupart des habitants. Comme l'avancent G. Meier et R. Baldwin  [4][4] Cités par Keith Pavitt in Ch. Freeman, M. Jahoda, H...., "la signification des grandes découvertes de techniques et de ressources nouvelles du XIXe siècle étaient visibles pour tous [...], les salaires réels étaient considérablement plus élevés que le niveau de subsistance, le taux de bénéfices était substantiel et les rentes ne constituaient pas une partie alarmante du revenu national. En bref, la crainte d'un état stationnaire avec des salaires de subsistance cessait de devenir l'objet d'un intérêt général et actuel". Dans l'imaginaire collectif, l'optimisme d'un Jules Verne l'emportait largement sur le pessimisme d'un Malthus, croissance et progrès devenant des quasi-synonymes. Dès lors, l'état stationnaire, pour les (rares) économistes qui continuèrent à le penser inéluctable, ne pouvait plus être une issue fatale : il devint donc un sort désirable. A la prophétie lugubre, succéda un message bien plus optimiste : celui d'une société pouvant penser à autre chose qu'à produire sans cesse davantage.

Les moralistes, ou l'être primant sur l'avoir

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Tel était le cas, notamment, de John Stuart Mill, qui, dans ses Principes d'économie politique (1848), s'en fit l'apôtre. "L'accroissement de la richesse n'est pas illimité", écrivait-il, et l'on ne peut éluder "cette impossibilité d'échapper à l'état stationnaire, cette inévi table nécessité de voir le fleuve de l'industrie humaine aboutir en fin de tout à une mer stagnante." Ou, pour prendre une autre métaphore, les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel : autant donc s'y préparer. Paul Leroy-Beaulieu, qui fut le successeur de Michel Chevalier à la chaire d'économie politique du Collège de France, ironise ainsi sur cette phrase célèbre : "Mais quoi, si quelques dizaines de siècles nous séparent de ce temps fatal, ne pouvons-nous mettre notre esprit en repos ? N'est-ce pas le cas d'appliquer le précepte du poète Carpe diem ?"[5][5] P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses,.... C'était oublier la suite du raisonnement de Stuart Mill.

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Car ce dernier ne voyait pas l'état stationnaire comme une fatalité résultant d'une impossibilité technique, sociale ou environnementale. Mais plutôt comme une opportunité heureuse car, ajoutait-il, "je ne suis pas enchanté de l'idéal de vie que nous présentent ceux qui croient que l'état normal de l'homme est de lutter sans fin pour se tirer d'affaire, que cette mêlée où l'on se foule aux pieds, où l'on se coudoie, où l'on s'écrase, où l'on se marche sur les talons et qui est le type de la société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l'humanité, au lieu d'être simplement une des phases désagréables du progrès industriel". Notre économiste précisait, pour faire bonne mesure : "Tant que les esprits sont grossiers, il leur faut des stimulants grossiers ; qu'ils les aient donc. [...] C'est seulement dans les pays arriérés que l'accroissement de la production a encore quelque importance : dans ceux qui sont plus avancés, on a bien plus besoin d'une distribution meilleure." Et il décrivait ainsi cet état stationnaire qu'il appelait de ses voeux : "Une masse abondante et bien payée de travailleurs ; pas de fortunes énormes, sauf ce que l'on a pu gagner et accumuler pendant la durée d'une vie, mais un nombre beaucoup plus grand qu'actuellement de gens exempts des labeurs les plus pénibles mais qui jouiraient de suffisamment de loisirs, à la fois physiques et intellectuels, libérés des détails mécaniques, pour leur permettre de cultiver librement les grâces de la vie afin qu'ils offrent des exemples de ces charmes aux classes moins fortunées et moins favorisées. Cette condition de la société, si grandement préférable à la condition actuelle, n'est pas seulement parfaitement compatible avec l'état stationnaire, mais encore semble être plus naturellement alliée à cet état qu'à n'importe quel autre." Bref, le bonheur est au bout du pré.

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Ce qui anticipe d'une certaine manière Keynes écrivant, dans ses Perspectives économiques pour nos petits-enfants[6][6] Un essai de 1928, reproduit dans La Pauvreté dans l'abondance,..., que la croissance, en multipliant les richesses, devrait permettre d'atteindre en moins de cent ans "un point où ces besoins [ceux qui ont un caractère "absolu"] seront satisfaits, au sens où nous préfèrerons consacrer nos énergies nouvelles à des buts non économiques. [...] Cela signifie que le problème économique n'est pas - si nous nous tournons vers le futur - le problème permanent de l'espèce humaine." Moins de cent ans : nous y sommes, ou presque. Mais le problème économique paraît plus intense que jamais...

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Et Keynes y est sans doute pour quelque chose. En effet, il a montré que, contrairement aux affirmations de Ricardo, reprises par nombre d'économistes lors de la Grande Crise  [7][7] On pense notamment à William Trufant Foster et Waddill..., le "problème économique" était un problème de régulation, bien davantage qu'une fatalité. Et que, en résolvant ce problème de régulation par une politique économique appropriée, il était possible de multiplier à nouveau les biens produits. Jusqu'au jour, inéluctable à ses yeux, où, faute d'appétit ou faute de combattants, la croissance s'arrêterait et où les énergies humaines seraient consacrées à d'autres tâches prioritaires que la production. L'état stationnaire résulterait alors, non plus de raisons économiques - la montée de la rente et la baisse des salaires, à la Ricardo-Malthus -, mais de raisons morales - passé un certain seuil, il y a plus important dans la vie que l'enrichissement. Au fond, Keynes imaginait volontiers une société d'abondance avec un schéma à la Nestlé : dans cette chocolaterie, en effet, on laisse les nouveaux embauchés se gaver librement de chocolat, jusqu'à ce qu'ils en soient dégoûtés ! Ils peuvent alors vaquer l'esprit libéré à des occupations plus importantes... pour l'employeur. Keynes pensait sans doute que, du fait d'une utilité marginale forcément décroissante, l'attrait de la marchandise se réduirait peu à peu et que d'autres activités, jugées plus valorisantes - la culture, les amis, la politique, pour reprendre l'énumération de Dominique Méda  [8][8] D. Méda, Qu'est-ce que la richesse ?, éd. Aubier, ... -, viendraient progressivement se substituer aux activités économiques. Séparant le court terme - celui de la lutte contre le cercle vicieux déflationniste et le chômage de masse involontaire - et le long terme - celui où, selon son expression célèbre, "nous serons tous morts" -, le maître de Cambridge introduisait en fait l'idée que l'état stationnaire viendrait de lui-même, en son temps.

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John Kenneth Galbraith a développé une analyse un peu similaire dans L'Ère de l'opulence, paru initialement en 1961 (sous le titre The Affluent Society), mais sans jamais utiliser le terme d'état stationnaire ou de décroissance. Il part d'un constat désormais banal : malgré une forte croissance, la pauvreté n'a pas été éliminée dans les pays riches comme les Etats-Unis, du fait des inégalités et du refus majoritaire d'une redistribution suffisante des richesses. Dans ces conditions, quelles peuvent être les raisons qui poussent à vouloir sans cesse produire plus ? Certainement pas les désirs de ceux qui ont été les bénéficiaires de la croissance jusqu'ici, car ces désirs sont largement, pour ne pas dire totalement suscités par la publicité et la pression sociale : "Si la production crée les besoins qu'elle cherche à satisfaire ou si les besoins surgissent en même temps que la production, on ne peut plus utiliser l'urgence des besoins pour défendre l'urgence de la production. La production se contente de remplir le vide qu'elle a elle-même créé." De ce fait, la justification de la croissance - créer davantage de bien-être - est illusoire : "On ne peut continuer à admettre que le bien-être soit plus élevé à un niveau général de production supérieur qu'à un niveau inférieur. Il peut être pareil. Le niveau supérieur de production a simplement pour corollaire un échelon plus élevé de création de besoins nécessitant un degré correspondant de satisfaction de ces besoins."

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Seule la production de services collectifs, largement en retard dans les sociétés opulentes, pourrait aujourd'hui justifier la croissance, parce que ces services (l'école, les transports publics, les espaces verts...) sont en mesure de réduire les handicaps dont souffrent les populations les plus pauvres, alors que la production accrue de produits marchands ne réduit pas les inégalités, ne correspond pas à des besoins exprimés, seulement à des besoins suscités, qui nécessitent des politiques marketing agressives pour engendrer des débouchés : "La découverte que la production n'est plus une nécessité aussi absolue, qu'elle nous est normalement assurée [...], donne une entorse à nos opinions. Ce qui correspondait à un comportement économique sain n'y répond plus à présent. Ce qui constituait les objectifs des individus, des organisations, et peut-être plus particulièrement encore des gouvernements, doit être abandonné. Beaucoup de gens arriveront peut-être à croire que la production a perdu sa nécessité première, mais ils auront du mal à s'accoutumer aux changements de comportement et de politique impliqués par cette transformation"[9][9] J. K. Galbraith, L'Ère de l'opulence, éd. Calmann-Lévy,....

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Galbraith, on le voit, partait un peu vaincu dans cette croisade contre la croissance qui ne disait pas son nom : il ne pensait pas que l'opinion soit prête à le suivre, et il préférait accuser le système productif - les grandes entreprises en premier - de manipulation publicitaire que mettre en cause les réticences des consommateurs à se passer d'une croissance dont il écrivait qu'elle n'était appelée par aucun besoin insatisfait. Cela, évidemment, lui sera beaucoup reproché : n'est-il pas un peu facile de dire que cet engrenage du "toujours plus" est entretenu par la seule volonté des firmes, alors que, manifestement, les consommateurs s'y prêtent volontiers ? Et si les consommateurs sont attirés par une consommation accrue, n'est-ce pas la preuve que la croissance répond à une attente ? Des sociologues américains comme Vance Packard ou David Riesman  [10][10] V. Packard, L'Art du gaspillage, éd. Calmann-Lévy,... sont venus apporter de l'eau au moulin de Galbraith en soulignant le rôle croissant de la publicité, qui exacerbe le sentiment de manque et de pauvreté, et le caractère de plus en plus fantasmagorique du "rêve américain" (selon Packard, "l'Amérique, sous son vernis de prospérité, souffre d'un durcissement de ses artères sociales"), ou en montrant que la fuite dans la consommation est une façon de compenser le caractère déshumanisant d'un travail sans intérêt : "N'espérant guère rendre leur travail plus significatif, écrit Riesman, les gens attendent de leurs loisirs et de leurs activités de consommateur les satisfactions et la fierté que l'ordre social leur refusait jadis..."

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En fait, Galbraith ne faisait lui-même que précéder une position qui va s'exprimer pleinement en 1968 et dans les années suivantes sous la forme d'une critique bien plus radicale de la "société de consommation" ou de la "société technicienne", courant dont les principaux représentants ont été Jacques Ellul, Ivan Illich ou André Gorz (sous le pseudonyme de Michel Bosquet). Jacques Ellul  [11][11] Voir Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul, l'homme qui avait... a passé sa vie à dénoncer les dangers d'une technique qui asservit plus qu'elle ne libère et appauvrit les uns en prétendant améliorer le sort des autres. Ivan Illich, lui, dénonce les marchandises prothèses qui donnent à chacun l'illusion qu'il peut améliorer son sort alors que, en réalité, cela contribue à la dégradation de la situation pour tous. L'exemple favori est celui de la voiture : la "vitesse généralisée", c'est-à-dire le temps utilisé pour acheter, entretenir et conduire une voiture, rapporté au nombre de kilomètres parcouru, excède rarement 6 km/heure, c'est-à-dire la vitesse de la marche à pied. Mais, du fait de la voiture, les distances s'accroissent - entre domicile et travail, entre lieux de vie et lieux d'achat -, et ce modelage de l'espace par l'automobile rend cette dernière indispensable... ce qui réduit encore un peu plus la vitesse généralisée, du fait des embouteillages, tout en procurant, en prime, des accidents, de la pollution et des dépenses socialement inutiles. Ivan Illich met donc en cause non seulement le mode de vie, mais aussi le modèle de production : les outils dont nous nous servons nous asservissent au lieu de nous libérer, et nous sommes prisonniers de la voiture, alors qu'elle était censée augmenter notre autonomie  [12][12] C'est dans La Convivialité (éd. du Seuil, 1973) qu'Ivan... : "La richesse ne peut être équitablement partagée que si elle est limitée", écrit-il dans Le Chômage créateur (Seuil, 1977), et il ajoute : "L'égale répartition d'une richesse excessive détruit les conditions nécessaires pour une égale liberté productive."

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Contrairement à Galbraith, qui voyait le salut de la société dans une réduction des inégalités et une moindre pression publicitaire, Illich le voit dans un refus de l'outil contre-productif, qui nous éloigne de l'autonomie recherchée : "de travailleur maladroit, l'homme est devenu un intoxiqué malheureux", écrit-il ironiquement pour décrire le passage de la société traditionnelle à la société contemporaine, où la limite de la production n'est plus assignée par la capacité du producteur mais par l'intensité des besoins  [13][13] I. Illich, La Perte des sens, éd. Fayard, 2004, p. 75..... Homo oeconomicus est devenu homo miserabilis, résume-t-il. En libérant la capacité productive par le recours à des méga-outils, l'homme, loin de combler ses manques, a accru ses besoins et ressent plus douloureusement encore les besoins qu'il ne parvient pas à combler : "Le phénomène humain ne se définit donc plus par ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous prenons ou rêvons, ni par le mythe que nous pouvons nous produire en nous extrayant de la rareté, mais par la mesure de ce dont nous manquons et, donc, dont nous avons besoin." Dans cette lignée, bien des auteurs vont s'efforcer d'imaginer des "technologies adaptées", "douces" ou "appropriées". C'est le cas, notamment, de Ingmar Granstedt (L'Impasse industrielle, Seuil, 1980), de Ernst F. Schumacher (Small is beautiful, Seuil, 1978), de Murray Bookchin (Pour une société écologique, Christian Bourgois, 1976), avec des nuances fortes d'un auteur à l'autre : Schumacher y voit surtout une question de taille, Bookchin, de respect de la nature, Granstedt (sans doute le plus proche d'Illich de ce point de vue), d'autonomie des utilisateurs  [14][14] Ce qui vaudra notamment une vive réaction d'Arghiri....

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Tout en rejoignant Ivan Illich sur la critique du modèle industriel de production, André Gorz se montre à la fois plus critique et moins radical. Plus critique, puisqu'il soutient la thèse que non seulement les techniques réduisent la capacité des hommes à résoudre leurs problèmes, mais que, de plus, dans notre système social capitaliste, elles engendrent des inégalités d'accès qui produisent de la pauvreté relative et de l'exclusion au moment même où elles réduisent cette capacité à agir : "la richesse rend pauvre", écrit-il dans Ecologie et politique[15][15] Recueil d'articles publiés essentiellement au début..., ou encore, à propos de la médecine : "Le développement des techniques médicales crée plus de pénuries, d'inégalités et de frustrations qu'il ne satisfait de besoins, tout en entretenant la pire des illusions, à savoir que la médecine saura bientôt guérir toutes les maladies et qu'il n'est donc pas urgent de les prévenir." Mais, moins radical qu'Ivan Illich, Gorz fera assez vite la distinction entre un secteur de production dans lequel, par souci d'efficacité, il faudra bien conserver les techniques hautement productives, qu'il appelle "hétéronomes" (comment fabriquer une montre ou une bicyclette sans des outils complexes ?), et un autre secteur, qu'il qualifie d'autonome, dans lequel chacun produit pour son plaisir, l'oeuvre - où chacun s'exprime - se substituant au travail, qui est forcément aliénant. Il ne récuse donc pas la marchandise, au contraire d'Illich, mais en limite la place dans la société (la sphère productive) et s'efforce au contraire de développer le secteur non marchand, la sphère de l'autoproduction, qui devrait prendre une place croissante au fur et à mesure que l'efficacité du travail s'accroît dans la sphère marchande, permettant de réduire le temps "contraint" consacré à cette production hétéronome.

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Le tournant est pris dans Adieux au prolétariat (éd. Galilée, 1980), où, prenant ses distances à la fois avec Illich et avec le marxisme orthodoxe, il penche pour une société dualiste, l'objectif étant de réduire la sphère hétéronome (celle de la "nécessité", écrit-il) au profit de la sphère autonome (celle de la "liberté") : si le capitalisme est haïssable, ce n'est pas en raison de la propriété privée des moyens de production, mais parce que la logique de croissance indéfinie du capital et la marchandise y deviennent hégémoniques, et que les relations sociales marquées par l'argent tendent à s'y substituer à toutes les autres formes de relations sociales  [16][16] A certains égards (philosophie mise à part), Murray.... Toutefois, pour que le dualisme n'engendre pas de nouvelles inégalités et des tensions insupportables entre ceux qui travailleraient dans la sphère hétéronome et ceux qui se cantonneraient dans la sphère autonome, André Gorz propose que chacun consacre du temps à la première sphère, dont la place et le poids se réduiraient au fur et à mesure que les gains de productivité permettraient de réduire la durée du travail pour tous. Ainsi, la logique autonome finirait par devenir dominante, et le changement technique, au lieu d'être mis au service de la croissance, le serait au profit de relations non marchandes, entraînant le dépérissement progressif de la logique capitaliste.

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Dans un registre moins philosophique et plus scientifique, René Passet  [17][17] R. Passet, L'Économique et le vivant, éd. Payot, 1979... montre que l'économique, en privilégiant l'accumulation indéfinie, en restreignant la biodiversité à ce qui lui paraît utile et source de valeur ou de profit, va à l'encontre de la logique du vivant, qui fonctionne de manière systémique, avec des équilibres complexes. La logique économique est celle de choses mortes et finit par étouffer la vie elle-même : "Alors que le développement des sociétés humaines s'était traduit jusqu'à ce jour en termes de productions matérielles de survie et de confort s'adressant à des besoins saturables, c'est un développement orienté vers des activités dont l'aspect matériel est secondaire et s'adressant aux besoins illimités de l'être qu'il convient désormais de concevoir." René Passet, on le voit, critique moins la croissance que le mode de croissance, celui qui s'appuie sur une consommation sans cesse accrue d'énergie et de matière, qui fait passer la richesse matérielle avant les besoins immatériels, et qui mesure tout à l'aune de la marchandisation.

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Au total, ces critiques de la croissance le sont moins pour des raisons matérielles que pour des raisons que l'on pourrait qualifier de "spirituelles" au sens large du terme : ce n'est pas en accumulant des objets que l'homme se réalise. Certes, André Gorz et René Passet - ce dernier surtout - y ajoutent une dimension environnementale forte : l'homme se comporte en prédateur. Mais le fondement de leur critique n'est pas environnemental. Il est moral au sens où, pour eux, la croissance économique est une illusion, un peu à la façon dont celui qui marche vers l'horizon croit progresser vers le bout du monde alors qu'il ne fait qu'en repousser les limites. Tel n'est pas le cas de ceux qui ont adopté un point de vue plus radical, et qui développent l'idée que seule la décroissance est en mesure de sauver une humanité qui, à défaut, court à sa perte.

Les catastrophistes, ou la marche vers l'abîme

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L'état stationnaire est tombé dans l'oubli. Il fut un temps remplacé (en 1972) par une expression qui fit fureur : la croissance zéro. Le terme a été lancé par les époux Meadows dans leur fameux rapport au Club de Rome  [18][18] Publié en français sous le titre Halte à la croissance ?..., et la presse américaine baptisa bien vite "zégistes" (de zero growth, croissance zéro) les partisans des thèses soutenues par les auteurs du rapport. En effet, pour éviter l'épuisement des ressources naturelles, la multiplication des pollu tions et l'augmentation de la population mondiale - les trois limites sur lesquelles, inéluctablement, tout accroissement à rythme constant (ou croissance exponentielle) de la production viendrait tôt ou tard buter, provoquant une catastrophe écologique suscep tible de mettre en cause la survie même de l'humanité -, le rapport préconisait d'entamer sans tarder une transition vers un "état d'équilibre", caractérisé par un arrêt de la croissance démographique et de celle du capital investi : "Chaque jour pendant lequel se poursuit la croissance exponentielle rapproche notre écosystème mondial des limites ultimes de sa croissance. Décider de ne rien faire, c'est décider d'accroître le risque d'effondrement. Nous ne savons pas avec certitude pendant combien de temps encore l'huma nité pourra différer un contrôle de sa croissance, avant de perdre irrémédiablement la chance de pouvoir exercer ce contrôle. Nous estimons, en l'état actuel de nos connaissances sur les limites physiques de la planète, que la phase de croissance ne pourra durer un siècle de plus." Et que l'on ne compte pas sur le pouvoir de la technologie pour échapper à cette douloureuse remise en question : "Le progrès technique peut atténuer les symptômes d'une maladie du système, mais il n'en éliminera pas la cause profonde"[19][19] Dennis L. et Donella H. Meadows, op. cit., respectivement....

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Le rapport Meadows n'était pas le premier cri d'alarme, bien entendu. L'année précédente, en 1971, Barry Commoner, alors directeur du Centre d'études biologiques des systèmes naturels de Saint-Louis (Missouri), avait publié L'Encerclement (The Closing Circle) qui avait eu, lui aussi, un retentissement considérable  [20][20] B. Commoner, L'Encerclement, éd. du Seuil, 1972. La.... L'auteur y montrait, à partir de cas concrets (la quasi-mort biologique du lac Erié, par exemple), que la dégradation de l'environnement était intimement liée à l'activité industrielle et que le phénomène s'était amplifié de façon considérable au cours des vingt dernières années : "Notre système actuel de production est autodestructeur, et le cours suivi par la civilisation humaine est suicidaire." Rompant avec la phrase fameuse de Jean-Baptiste Say - "Les richesses naturelles sont inépuisables, car sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l'objet des sciences économiques"[21][21] Jean-Baptiste Say Cours complet d'économie politique... -, Barry Commoner accusait sans ambages la myopie et l'impérialisme de l'approche économique, incapable de voir que ce qu'elle appelait production de richesses n'était obtenu que par la destruction irréversible du patrimoine nécessaire à la vie. Mais la force du rapport Meadows fut d'ajouter à cette inquiétude environnementale naissante la question de la démographie mondiale (on parlait alors couramment d'"explosion démographique") et celle de l'épuisement inéluctable des ressources productives non renouvelables. Sous la pression de ces trois forces, nous allons dans le mur, et c'est pourquoi il nous faut corriger le tir avant qu'il ne soit trop tard.

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Le livre fit un tabac (plus d'un million d'exemplaires vendus dans le monde !) et suscita de vives polémiques. Un économiste anglais relativement connu, Wilfred Beckerman, demanda même : "De quel degré de bêtise devez-vous faire montre pour être admis au Club de Rome ?", tandis que The Economist estima que ce rapport dépassait "la cote d'alerte du non-sens rétrograde"[22][22] Cité dans Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance,.... Plus sérieusement, le débat ouvert par la publication de ce rapport porta sur trois points. D'abord, les données sur lesquelles il s'appuie sont-elles suffisantes ? Dennis Meadows lui-même avait convenu que "seulement 0,1 % des données nécessaires pour construire un modèle du monde satisfaisant sont disponibles à l'heure actuelle". En particulier, en s'intéressant aux prévisions de consommation énergétique élaborées par les producteurs d'énergie eux-mêmes, qui ont évidemment tendance à gonfler la demande pour leurs propres activités, les auteurs du rapport ont introduit un biais important dans leurs prévisions. Ensuite, le contenu de la croissance et la façon dont ses fruits sont répartis ne sont-ils pas en mesure de modifier les choses du tout au tout ? En effet, l'impact de la croissance sur les ressources non renouvelables et la pollution n'est évidemment pas du tout le même selon qu'elle s'appuie sur une production accrue d'automobiles ou sur l'utilisation accrue de téléphones portables. Enfin, et surtout, le modèle utilisé n'a-t-il pas eu tendance à sous-estimer les évolutions technologiques ? Dans L'Anti-Malthus, une critique de "Halte à la croissance", un livre collectif dirigé par Christopher Freeman, Maria Jahoda, Hugh Cole et Keith Pavitt  [23][23] Ch. Freeman et alii, op. cit., éd. du Seuil, 1974., les auteurs font remarquer, par exemple, qu'"une prévision établie en 1870 n'aurait pas tenu compte de la principale source d'énergie en 1970 (le pétrole), et pas plus de la source d'énergie nouvelle qui croît le plus rapidement (l'énergie nucléaire)". Le titre même de cet ouvrage n'est évidemment pas choisi au hasard : c'est parce que, comme Malthus, le rapport Meadows n'a pas pris en compte les possibilités d'évolution technologique (et sociale) que ses prédictions ont peu de probabilité de se concrétiser.

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Pourtant, en septembre 1973, commençait le premier "choc pétrolier", avec l'arrêt momentané des exportations pétrolières en provenance des pays de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), suivi d'une multiplication par trois des prix du brut  [24][24] Entre 1972 et 1980, les prix apparents furent multipliés..., ce qui donna brutalement corps au scénario décrit par les auteurs du rapport, et l'on y vit le début d'une pénurie généralisée des matières premières. La croissance zéro, jusqu'alors objet de polémique, allait-elle devenir une contrainte ?

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De toute façon, ce n'est pas le problème, rétorqua assez vivement Nicholas Georgescu-Roegen, un grand économiste américain d'origine roumaine, élève de Schumpeter et concepteur de ce qu'il a appelé la "bio-économie" : "Même un état de croissance zéro, voire un état décroissant qui ne tendrait pas à l'annihilation, ne saurait durer éternellement dans un environnement fini"[25][25] N. Georgescu-Roegen, La Décroissance, op. cit., 1995,.... En effet, toute production est soumise à la "loi d'entropie" : elle nécessite une dépense d'énergie pour extraire les matières premières, les transformer en produits finis et les acheminer auprès des acheteurs ou des usagers. Or, tout au long de cette chaîne d'activités, l'énergie utilisée va se disperser et, de ce fait, n'est plus récupérable. Georgescu-Roegen utilise la métaphore du collier de perles pour décrire cette dispersion irréversible : si le collier se rompt dans une pièce close, il est envisageable de consacrer du temps à tenter de retrouver les perles et de reconstituer le collier. Mais s'il se rompt lors d'une visite de Paris, sans que nous sachions à quel endroit c'est arrivé, il devient impossible de retrouver toutes les perles. Et plus impossible encore de récupérer les molécules de cuivre que l'usure des pièces de monnaie disperse à chaque instant. Toute activité humaine (et animale) consiste à augmenter l'entropie, c'est-à-dire à disperser l'énergie utilisée pour cette activité, à passer d'une basse entropie (énergie concentrée) à une plus haute entropie (énergie plus ou moins dispersée)  [26][26] C'est pourquoi la loi d'entropie (découverte par Sadi....

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Ce ne serait pas grave si nous nous bornions à utiliser le flux d'énergie que nous envoie le soleil et dont, par différents capteurs à faible rendement, nous pouvons récupérer une part infime (par la conversion chlorophyllienne des plantes et des arbres, ou par transformation directe en chaleur ou en électricité). Mais ce n'est pas ce que nous faisons : nous puisons dans le stock non renouvelable. C'est cela qui nous a permis de multiplier nos capacités productrices, mais au prix d'une accélération fantastique de la loi d'entropie. Pour vivre au-dessus de nos moyens (énergétiques), nous compro mettons la capacité de vie des générations à venir, celles qui, un jour peut-être lointain mais inéluctable, n'auront plus suffisamment d'énergie concentrée (à basse entropie), ou devront la payer trop cher pour poursuivre l'aventure industrielle. L'humanité, contrainte de devoir ramasser les perles dispersées du collier, devra renoncer à son mode de vie, et peut-être même à vivre tout court : "Chaque fois que nous produisons une voiture, écrit N. Georgescu-Roegen, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement, pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d'une baisse du nombre de vies humaines à venir"[27][27] La Décroissance, op. cit., p. 67..

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Le problème, on le voit, n'est pas une question de recyclage, car le recyclage est coûteux en énergie, donc générateur d'entropie lui aussi. Et surtout, il ne règle pas la question des prélèvements sur un stock limité : à la rigueur, les métaux, le papier, les tissus ou le verre peuvent être recyclés, mais pas l'énergie qui va être utilisée pour les transformer de nouveau en métal, verre, tissu ou papier. Le problème naît du fait que notre niveau global de production dépasse de beaucoup le flux d'énergie que nous sommes capables de capter et d'utiliser à des fins productives, si bien que, comme un buveur impénitent, nous devons taper dans les réserves de la cave.

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Au fond, si l'humanité avait fait ce choix en toute connaissance de cause, si elle avait arbitré volontairement au détriment de l'avenir en préférant tirer toutes ses cartouches aujourd'hui quitte à périr demain, ce choix serait respectable, quand bien même les géné rations à venir - que nul n'a les moyens de consulter - le désapprouveraient vraisemblablement : "Ayant multiplié ses moyens d'action biologique par ses prothèses industrielles, l'homme ipso facto s'est rendu tributaire d'une source de subsistance très parcimonieuse, allant jusqu'à s'intoxiquer du luxe de la civilisation industrielle. Tout se passe comme si l'espèce humaine avait choisi de mener une vie brève mais excitante, laissant aux espèces moins ambitieuses une existence longue, mais monotone." Mais tel n'est pas le cas : la plupart des hommes sont persuadés que cela peut durer toujours. Soit ils croient que la science démentira un jour la loi de l'entropie, soit ils pensent que le recyclage réglera le problème, soit ils espèrent que le flux de basse entropie que nous captons pourra s'accroître considérablement. Hélas, les deux premières croyances sont sans fondement, et la troisième est survalorisée : en aucun cas le flux d'énergie dispersée ne permettra de faire face aux immenses besoins d'énergie qu'implique la production actuelle. La croissance accentue le fossé entre flux utilisable et besoins ; la croissance zéro (état stationnaire) ne le réduit pas. Si nous voulons cesser un jour de vivre au-dessus de nos moyens, il nous faut aller - vite ! - vers la décroissance.

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La voie était ouverte : bon nombre de chercheurs s'y sont engouffrés, mais en remplaçant le plus souvent l'approche bio-économique de Georgescu-Roegen par une critique plus sociale du modèle industriel de production, qui engendre globalement de l'inefficacité ou des injustices alors qu'il prétend apporter localement du bien-être et du progrès. On croit avoir plus, mais en fait on se retrouve avec moins. Problématique très proche de celle d'Ivan Illich, mais avec une nuance importante : alors qu'Illich préconisait la rupture avec la logique économique du "toujours plus" pour des raisons éthiques - afin que l'homme retrouve sa capacité autonome -, ces nouveaux radicaux (François Partant, Serge Latouche, François de Ravignan, Jean-Marie Harribey, Gilbert Rist, Fabrizio Sabelli...) en proclament l'urgence au nom de la survie de l'humanité. La voie dans laquelle nous sommes engagés est sans issue ; il faut rompre avec la croissance, et pas seulement en réduire le rythme. François de Ravignan  [28][28] François de Ravignan, La Faim, pourquoi ?, éd. La Découverte,..., dans la lignée de René Dumont, estime que l'agriculture moderne, en produisant à bas coût, prive de gagne-pain de nombreux paysans et alimente dans le Sud la faim qu'elle est censée combattre.

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Mais les deux auteurs les plus importants de ce courant sont François Partant et Serge Latouche. Le pseudonyme du premier cachait un haut fonctionnaire de la Caisse centrale de coopération économique (aujourd'hui Agence française de développement), spécialiste du financement du développement, François Roche, mort en 1987, qui avait fini par refuser de cautionner un système dont l'expérience de terrain lui montrait que, au mieux, il engendrait de la corruption et l'émergence d'une bourgeoisie rapace, et dans le pire des cas, il provoquait appauvrissement et désillusions. D'où ce pseudonyme que le devoir de réserve lui imposa de prendre, et par lequel il affirmait sa volonté de partir d'un pays (Madagascar) où il servait les intérêts de l'ancienne puissance coloniale, non ceux des acteurs de terrain.

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L'analyse de François Partant, d'abord centrée sur les pays "en voie de développement", a pris peu à peu une dimension plus large, jusqu'à devenir plaidoyer pour une alternative globale au "développement". Que reproche-t-il à ce terme ? D'engager les pays du tiers monde dans une impasse : non seulement parce que les ressources qui leur permettraient de suivre le modèle occidental sont trop limitées pour qu'ils y parviennent, mais surtout parce que ce modèle joue les rouleaux compresseurs dans des sociétés où existent des modes de production et de répartition bien différents de ceux qui prévalent sur le marché capitaliste. Après leur passage, il ne reste plus grand-chose des structures traditionnelles, ce qui aboutit à une paupérisation dramatique, voire à une clochardisation de tous ceux qui n'auront pas réussi à prendre place dans le train du développement, et ils sont nombreux. Durant la période précoloniale, les sociétés de l'actuel tiers monde "maîtrisaient les conditions de leur propre reproduction sociale"[29][29] F. Partant, La Fin du développement, naissance d'une... ; elles sont aujourd'hui devenues totalement dépendantes, tandis qu'une partie de leur population est marginalisée. Or le développement qui leur est proposé comme modèle - qui en fait leur est imposé, à la fois par les élites dominantes locales, par l'ancienne puissance coloniale et par le marché mondial - aboutit à renforcer le nombre de ceux qui sont marginalisés et à accentuer leur dépendance, deux réalités que ne font pas apparaître les indicateurs économiques par lesquels se mesure le développement, mais que le travail de terrain permet de constater à l'évidence.

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A partir de cette grille d'analyse critique issue de son expérience professionnelle, François Partant élargit sa réflexion et cherche à montrer que le modèle de développement est également destructeur au Nord : pas seulement de ressources naturelles ou de qualité de vie, mais aussi d'emplois, d'autonomie (terrain sur lequel il rejoint Illich), de capacité productive faute de demande suffisante. Accusé de "catastrophisme" (notamment par l'auteur de cet article), François Partant réagit vivement et écrit : "Le présent n'est pas gai. [...] L'avenir est plus sombre encore. Tandis que dans le tiers monde la faim progressera, nous verrons chez nous le chômage et la pauvreté s'étendre. [...] Le processus de désorganisation économique et de décomposition sociale qui affecte tout le pays n'est une catastrophe que pour une petite minorité de la population mondiale. [...] Quelques nations vivent depuis deux siècles d'une manière tout à fait anormale, du moins dans la mesure où l'on peut trouver anormal le statut d'une bourgeoisie possédante au sein d'une nation composée d'une majorité de gens misérables. Leur appauvrissement ne constitue pas un drame pour l'humanité. Bien au contraire, il peut être une chance à saisir"[30][30] "La crise", note à propos du livre de Denis Clerc,.... Bref, ce n'est plus contre le mur de l'environnement ou d'une pénurie de matières premières que la croissance risque de buter, mais contre ses effets sociaux et économiques, car elle engendre plus d'exclus que d'inclus, plus de pauvres que de riches, plus de destruction que de production, plus de dettes que de richesses.

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La problématique de Serge Latouche est proche  [31][31] S. Latouche, Justice sans limites, éd. Fayard, 2003...., mais elle est moins catastrophiste. Professeur émérite à Paris XI, il n'annonce pas les lendemains qui déchanteront, mais dénonce la mystification dont sont porteurs les termes de "progrès" et de "croissance", auxquels croient encore la plupart des gens parce qu'ils en espèrent un avenir meilleur. Or ce n'est pas le bonheur qui est au rendez-vous, mais des formes variées d'asservissement. D'origine marxiste, Latouche en a gardé sans doute quelques ficelles, et notamment celle de l'aliénation. Pour lui, le triomphe de l'économie marchande aboutit à banaliser le mal, d'abord en assurant la domination de l'avoir sur l'être, ensuite en faisant miroiter aux plus pauvres un avenir meilleur alors qu'il ne peut être que pire, enfin en laissant croire que les problèmes sociaux peuvent être résolus par le recours à la technique, alors que celle-ci déshumanise l'homme et aggrave les fossés qui se creusent entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent. Tandis que François Partant prédit l'inévitable effondrement d'un "développement" qui consiste à produire de plus en plus avec de moins en moins de monde et creuse ainsi la tombe d'une société qui produit des pauvres en s'enrichissant, Serge Latouche base sa critique davantage sur les questions de sens, d'éthique, de philosophie. Ce qui le conduit à reprendre la problématique (et les concepts) d'André Gorz : "Le fait que la société issue des Lumières, émancipée de toute transcendance et de toute tradition, ait véritablement renoncé à son autonomie et se soit abandonnée à la régulation hétéronome de mécanismes automatiques pour se soumettre aux lois du marché et à celles du système technicien, en est venu à constituer un danger mortel pour la survie de l'humanité"[32][32] La Mégamachine. Raison techno-scientifique, raison.... Mais la conclusion est la même que celle de Partant : pour en finir avec l'aliénation, il faut rompre avec la croissance, et engager un mouvement de décroissance qu'il qualifie de soutenable parce qu'elle vise à vivre aussi bien (voire mieux) avec moins.

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Face à ces analyses, la plupart des économistes aujourd'hui haussent les épaules. Ces critiques de la croissance, le passé ne les a-t-il pas démenties régulièrement ? Ne s'agit-il pas de penseurs marginaux, dont le savoir économique est des plus légers, qui surfent sur la vague des inquiétudes comme d'autres, politiquement, surfent sur la vague des mécontentements ? Et le public qui est sensible à leurs thèses n'est-il pas composé principalement de contestataires prêts à faire flèche de tout bois, ou d'écologistes qui mêlent dans le même chaudron analyse sociale, jardinage biologique et médecines douces pour en faire une soupe qu'ils qualifient d'alternative ?

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Cela est en partie vrai, hélas ! Et les critiques radicaux de la croissance ne gagnent pas en crédibilité lorsqu'ils amalgament la dette du tiers monde, les OGM et l'épuisement des ressources naturelles. Mais le rejet de ce courant tout entier dans les poubelles de l'histoire n'est pas davantage sérieux. Car les critiques radicaux de la croissance posent de vraies questions, et ce n'est pas en niant leur pertinence que des réponses acceptables seront élaborées. Oui, il est vrai aujourd'hui que le changement technique marginalise ceux qui ne peuvent le suivre. Oui, il est vrai que la course aux marchandises ébranle la cohésion sociale plus qu'elle ne la cimente. Oui, il est vrai que le modèle de développement productiviste est destructeur de ressources non renouvelables et de liens sociaux. Oui, il est vrai que l'extension au monde entier de notre modèle de développement se heurterait très vite à des impossibilités environnementales ou physiques. Oui, il est vrai que les ressources énergétiques sont limitées et que notre voracité en réduit le volume disponible à allure accélérée.

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On pourrait continuer l'énumération. La question de la croissance et de sa viabilité n'est pas une fausse question, et les réponses des économistes qui bottent en touche en privilégiant le court terme relèvent d'une myopie coupable et dangereuse. Mais cette question a malheureusement déserté le monde des économistes pour se réfugier plutôt chez les climatologues, les biologistes, les sociologues ou les anthropologues. S'il y a des charlatans qui se sont saisis de cette question - par chance, il n'y a pas que des charlatans ! -, c'est parce que la communauté scientifique a refusé jusqu'ici de l'empoigner à bras-le-corps. Dans sa grande majorité, le monde des économistes continue à adhérer à la foi du charbonnier et à soutenir que le mouvement des prix règlera le problème, là comme ailleurs. Il serait temps qu'ils se réveillent. Avant qu'il ne soit trop tard.

Notes

[1]

A. Smith, La Richesse des nations (1776), trad. française G. Garnier, t. 1, éd. Garnier-Flammarion.

[2]

D. Ricardo, Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817), trad. française C. Soudan, éd. Garnier-Flammarion.

[3]

Qui sera cité ci-dessous d'après la traduction française rééditée chez Calmann-Lévy en 1969, avec une préface de Jean-François Faure-Soulet.

[4]

Cités par Keith Pavitt in Ch. Freeman, M. Jahoda, H. Cole et K. Pavitt, L'Anti-Malthus, une critique de "Halte à la croissance" (1973), trad. française éd. du Seuil, 1974.

[5]

P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, éd. Guillaumin, 1881, p. 19. Carpe diem - expression fameuse du poète latin Horace - signifie "Jouis du jour présent".

[6]

Un essai de 1928, reproduit dans La Pauvreté dans l'abondance, éd. Gallimard, 2002.

[7]

On pense notamment à William Trufant Foster et Waddill Catchings, deux économistes américains qui, dans une série de livres à l'époque très diffusés, reprenaient les thèses d'une sous-consommation (donc d'une épargne excessive) qu'ils expliquaient par une saturation des besoins solvables.

[8]

D. Méda, Qu'est-ce que la richesse ?, éd. Aubier, 1999.

[9]

J. K. Galbraith, L'Ère de l'opulence, éd. Calmann-Lévy, 1975, respectivement p. 172 et 246.

[10]

V. Packard, L'Art du gaspillage, éd. Calmann-Lévy, 1958, et La Persuasion clandestine, Calmann-Lévy, 1962 ; D. Riesman, L'abondance, à quoi bon ?, éd. Robert Laffont, 1969.

[11]

Voir Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul, l'homme qui avait presque tout prévu, éd. du Cherche-Midi, 2003.

[12]

C'est dans La Convivialité (éd. du Seuil, 1973) qu'Ivan Illich a le mieux développé ses thèses. Cet ouvrage vient d'être réédité dans le volume 1 des OEuvres complètes d'Ivan Illich, volume qui comprend en outre Libérer l'avenir, Une société sans école, Energie et équité, Némésis médicale.

[13]

I. Illich, La Perte des sens, éd. Fayard, 2004, p. 75. L'essai d'où est extrait cette citation ("L'histoire des besoins") a été écrit en 1988. La citation qui suit est tirée du même texte, p. 78.

[14]

Ce qui vaudra notamment une vive réaction d'Arghiri Emmanuel, un marxiste hétérodoxe : contestant l'idée que les pays du tiers monde devraient adopter ces technologies pour échapper à l'impérialisme industriel et ouvrir des alternatives originales au modèle économique dominant, il soutient la thèse que, pour échapper au sous-développement, il faut gagner en productivité, alors que les technologies "appropriées" ne le permettent pas (Technologie appropriée ou technologie sous-développée ?, éd. PUF, 1981).

[15]

Recueil d'articles publiés essentiellement au début des années 1970 sous le pseudonyme de Michel Bosquet et d'abord édité chez Galilée (1975), puis au Seuil (1978).

[16]

A certains égards (philosophie mise à part), Murray Bookchin aboutit à des conclusions similaires : " La société est-elle si "complexe" que l'idée d'une technologie décentralisée au service de la vie soit incompatible avec une civilisation industrielle évoluée ? A cette question, je réponds catégoriquement non " (Pour une société écologique, op. cit., p. 135).

[17]

R. Passet, L'Économique et le vivant, éd. Payot, 1979 (rééd. Economica). La citation qui suit est tirée de la conclusion, p. 239.

[18]

Publié en français sous le titre Halte à la croissance ? (éd. Fayard, 1972), ce livre comprend un long texte de Janine Delaunay sur le Club de Rome, intitulé "Enquête sur le Club de Rome". On associe souvent aux époux Meadows le nom de Jay Forrester, professeur au MIT de Boston, qui a inventé la "dynamique des systèmes", sur laquelle s'appuie le rapport, et qui est à l'origine du modèle informatique utilisé par les rapporteurs.

[19]

Dennis L. et Donella H. Meadows, op. cit., respectivement p. 286 et p. 258.

[20]

B. Commoner, L'Encerclement, éd. du Seuil, 1972. La citation qui suit figure p. 292.

[21]

Jean-Baptiste Say Cours complet d'économie politique pratique, éd. Guillaumin, 1840, p. 68.

[22]

Cité dans Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance, éd. Le Sang de la terre, 1995.

[23]

Ch. Freeman et alii, op. cit., éd. du Seuil, 1974.

[24]

Entre 1972 et 1980, les prix apparents furent multipliés par dix, et les prix réels (déduction faite de l'inflation) par quatre.

[25]

N. Georgescu-Roegen, La Décroissance, op. cit., 1995, p. 112. Il s'agit de la deuxième édition d'un livre primitivement paru en 1979 aux éd. P.-M. Favre (Lausanne) sous le titre Demain la décroissance, enrichie d'un essai paru en 1982. Nicholas Georgescu-Roegen est mort en 1994.

[26]

C'est pourquoi la loi d'entropie (découverte par Sadi Carnot en 1824) est parfois qualifiée de "loi du désordre croissant" : pour engendrer de l'ordre localement (par exemple pour donner la vie à un nouvel être vivant capable de se développer), il faut sans cesse dépenser du travail et de l'énergie, donc produire du désordre (l'énergie se disperse de façon irréversible), et le second flux (désordre) est forcément supérieur au premier (ordre).

[27]

La Décroissance, op. cit., p. 67.

[28]

François de Ravignan, La Faim, pourquoi ?, éd. La Découverte, 5e éd., 2003.

[29]

F. Partant, La Fin du développement, naissance d'une alternative ?, coll. Babel, éd. Actes Sud, 1997, p. 49 (1re éd. 1982).

[30]

"La crise", note à propos du livre de Denis Clerc, Alain Lipietz et Joël Satre-Buisson portant ce titre (La Crise, éd. Syros, 1984), reproduite dans Cette crise qui n'en est pas une, éd. L'Harmattan, 1994.

[31]

S. Latouche, Justice sans limites, éd. Fayard, 2003. Voir aussi L'Occidentalisation du monde, éd. La Découverte, 1989, ou Les Dangers du marché planétaire, Presses de Sciences Po, 1998.

[32]

La Mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès, éd. La Découverte-Mauss, 1995, p. 21-22.

Plan de l'article

  1. Les pessimistes, ou l'économie lugubre
  2. Les moralistes, ou l'être primant sur l'avoir
  3. Les catastrophistes, ou la marche vers l'abîme

Pour citer cet article

Clerc Denis, « De l'état stationnaire à la décroissance : histoire d'un concept flou », L'Économie politique 2/2004 (no 22) , p. 76-96
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-2-page-76.htm.
DOI : 10.3917/leco.022.0076.


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