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L'Économie politique

2004/2 (no 22)


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Vous venez de publier un ouvrage  [1][1] J.-Fr. Bayart, Le Gouvernement du monde. Une critique... dans lequel vous commencez par nous dire que la "mondialisation libérale" tant dénoncée par les altermondialistes n'est pas mondiale, et encore moins libérale.

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Jean-François Bayart : Elle n'est pas mondiale, c'est évident. D'une part, de larges parties du monde restent à l'écart ou, pour le moins, en profond décalage avec ce qui constitue le coeur de la globalisation. Je pense par exemple à la Chine ou à la Russie profondes. D'autre part, même des individus situés dans les pays qui en sont au centre ont un rapport ambivalent à ce processus, fait simultanément d'appropriation et de rejet. Comme l'a montré l'anthropologue Arjun Appadurai dès le début des années 1990, il n'y a pas "une" globalisation mais "des" processus de globalisation, qui ne forment pas une totalité cohérente. Il y a de très fortes disjonctions entre les différentes facettes de ce que nous nommons, par commodité de langage, "la" mondialisation. Par exemple, l'une de ces "disjonctions", sur laquelle j'insiste beaucoup dans le livre, est celle qui existe entre l'intégration des marchés des biens et surtout des capitaux, que permettent les politiques de libéralisation économique et financière, et le cloisonnement bureaucratique du marché international de la force de travail, que provoque la régulation policière des migrations.

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La globalisation n'est pas non plus libérale au sens où elle n'est pas l'avènement d'un mode de fonctionnement du monde fidèle aux principes du libéralisme : elle s'accompagne de pratiques coerci tives, de barrières aux échanges, de secteurs protégés, etc. Il faut ajouter à tout cela que la globalisation est aussi - d'abord ? - un imaginaire, ce qui signifie qu'elle est mutante, à géométrie variable, que l'on ne peut l'enfermer dans telle ou telle représentation. Nous lisons le monde, pour nous consoler ou nous effrayer, en termes de globalisation, mais la notion est loin d'épuiser le sujet de ce qui se passe sous son couvert.

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La mondialisation contemporaine, dites-vous, est l'héritière directe du XIXe siècle.

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J.-Fr. B. : Il y a une continuité évidente, car les institutions sociales de la globalisation contemporaine émergent au coeur de ce XIXe siècle que je qualifie de fondateur. De cette période datent la banque, les premières manifestations de ce que l'on nomme maintenant la "société civile internationale" (comme le Comité international de la Croix-Rouge), les premières grandes causes transnationales (lutte contre l'esclavage), etc. Nous continuons à vivre également dans une architecture du monde qui est née à ce moment-là, avec l'inversion du rapport de force économique entre l'Asie et l'Europe, autour de 1800 selon les historiens, puis, au sein de l'Occident, avec une Europe qui se déclasse de plus en plus par rapport aux Etats-Unis. Nous voyons aussi les grands perdants de la globalisation actuelle "décrocher" dans le courant du XIXe : les termes de l'échange deviennent défavo rables à l'Afrique à partir des années 1870, le monde arabe rate sa "réforme". En miroir, c'est le moment où le Japon de l'ère Meiji commence son ascension internationale et où l'Inde et la Chine se positionnent dans les places intermédiaires qu'elles occupent encore.

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C'est au XIXe siècle que se consomment un certain nombre de grands massacres organisateurs du monde contemporain : l'extermi nation des Indiens en Amérique du Nord, celle des Aborigènes en Australie. C'est aussi au XIXe, alors que le monde s'étend - par le biais de l'expansion coloniale, mais aussi de migrations de masse, notamment transatlantiques -, qu'il connaît toute une série de rétractions identitaires, phénomènes culturels, sociaux et politiques dans lesquels nous persistons à vivre : l'ethnicité en Afrique, le communalisme en Inde, le confessionnalisme au Liban et, bien sûr, le nationalisme.

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Nombre des évolutions dont je parle ont des sources antérieures au XIXe siècle. Mais l'un des thèmes du livre est de montrer qu'il y a, à partir du XIXe, un processus de concaténation de ces différents âges de la globalisation, un enchaînement, une globalisation cumulative, dans ses dimensions économique, politique, culturelle.

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Il y a aussi, dites-vous, le sentiment pour les intellectuels d'appar tenir à un monde commun...

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J.-Fr. B. : Oui, l'émergence d'un fait de conscience universaliste propre à ce siècle. Dès la fin du XVIIIe siècle, l'Angleterre, qui perd les Etats-Unis, connaît par compensation un basculement vers l'Est en partant à la conquête de l'Asie et de l'Océanie. Cela représente un choc culturel et scientifique comparable à ce qu'avait été la découverte du Nouveau Monde aux XVe et XVIe siècles. On assiste ainsi à la naissance de préoccupations archéologiques inédites, à Pompéi aussi bien qu'en Inde ou en Indonésie. L'archéologie se développe comme nouvelle science impériale et culturaliste. C'est dans son creuset, qui assigne les peuples à des civili sations bien délimitées ( la civilisation "hindou", "javanaise", "islamique", etc.), que vont puiser les phénomènes de rétraction identitaire. C'est également à ce moment-là que l'on prive l'Afrique de civilisation... puisqu'elle n'a pas de ruines ! La polémique actuelle sur le "choc des civilisations" n'est que la remise au goût du jour de cette vieille idée du XIXe siècle, à laquelle les historiens n'accordent plus aucun crédit, pace Braudel qui fut l'un des derniers à l'utiliser.

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En Europe même, se développe un sentiment d'appartenir au monde (Weltgefühl), que l'on retrouve par exemple chez le poète allemand Schiller, dont Beethoven s'inspirera pour sa Neuvième Symphonie. Cette conscience du monde, positiviste et scientiste, glorifie le Progrès, par exemple chez Condorcet, les saint-simoniens et bien sûr Auguste Comte, dont on a oublié le rayonnement mondial, notamment en Amérique latine. Mais elle s'accompagne, dès l'origine, d'une vision plus sombre de l'humanité, que l'on retrouve chez les romantiques, Schopenhauer ou Nietzsche. Aujourd'hui, nous restons tributaires à la fois de cette idée positiviste du progrès, par exemple chez les néoconservateurs américains lorsqu veulent démocratiser le Moyen-Orient, et de la vision plus tragique de l'existence, par exemple dans la déconstruction des "grands récits", comme ceux de la Révolution, du Communisme ou du Progrès.

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Vous parlez également de l'existence de grandes expériences planétaires pour les sociétés tout au long du XIXe siècle.

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J.-Fr. B. : Oui, au premier rang desquelles les guerres napoléoniennes. Elles provoquent l'effondrement de l'Empire colonial espagnol et la naissance du nationalisme "moderne", celui de la déclaration unilatérale d'indépendance des Espagnols installés sur place. C'est alors que se crée le système régional d'Etats-nations et qu'échoue le rêve panaméricain. L'onde de choc de ces guerres est d'autant plus forte qu'elles entraîneront également une série de réformes dans l'Empire ottoman, censées le moderniser et l'arrimer au "concert européen", ainsi qu'en Perse, en Egypte, en Tunisie et jusqu'à Madagascar.

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Le "Printemps des Peuples" en Europe, en 1848, aura aussi des répercussions en Amérique latine. Et, bien entendu, il faut parler du mouvement missionnaire d'évangélisation et de l'expérience coloniale. On repère au détour de cette dernière tout à la fois des phénomènes de "réinvention de la différence" dans les colonies, où sont imposées des techniques, des croyances, des institutions, des habitudes culturelles, immédiatement adaptées et refaçonnées au gré des pratiques locales, et des phénomènes de réverbération entre les colonies et les métropoles, quand se répercutent dans ces dernières des imaginaires et des institutions nés de l'occupation impériale. Par exemple, une bonne part de l'urbanisme contemporain s'est forgé à l'interface de la colonisation : nombre d'urbanistes coloniaux français ont tiré leur inspiration de l'aménagement de Lyon en cité industrielle d'avant-garde, et en retour les expériences urbanistiques de Lyautey au Maroc, celles de Delouvrier ou de Pouillon en Algérie ont profondément marqué le nouveau visage de la ville dans l'Hexagone, après la Seconde Guerre mondiale.

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Contrairement à ce qu'écrivent les économistes, vous expliquez que l'entre-deux-guerres ne correspond pas à une rupture du mouvement de globalisation.

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J.-Fr. B. : La Première Guerre mondiale a complètement participé de la globalisation, en entraînant dans sa tourmente les peuples colonisés par le biais de la conscription, du travail forcé, des migrations, de la grippe espagnole, en débouchant sur l'abolition du califat, en exacerbant la contradiction sino-japonaise, en donnant naissance au mouvement communiste international. Surtout, elle a été à l'origine de grandes thématiques globalisées : que l'on pense par exemple à la promotion des droits des minorités par le président Wilson, dans le cadre du traité de Versailles, ou encore au pacifisme. L'entre-deux-guerres, au-delà de la fin de l'étalon-or et de la montée du protectionnisme commercial, fut sans conteste un moment de poursuite de la globalisation. Je n'en citerai que quelques illustrations : l'affirmation croissante des Etats-Unis comme puissance économique et politique hégémonique et comme grand pôle de globalisation culturelle, avec le jazz, le cinéma hollywoodien... Nous restons largement les enfants de ce rayonnement culturel.

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Même dans ce que l'on interprète généralement comme des vecteurs de repli, on trouve des éléments de globalisation. La persécution des juifs par le régime nazi a contraint de nombreux intellectuels européens à se réfugier aux Etats-Unis, où ils marqueront le paysage universitaire - ces universités dont on sait combien elles contribuent aujourd'hui à la suprématie scientifique des Etats-Unis. Une part des nationalistes arabes, turcs, hindous, indonésiens, japonais ont été influencés par l'expérience politique et esthétique du national-socialisme ou du fascisme. Il faut encore ajouter que les deux guerres mondiales ont engendré une série d'innovations technologiques qui ont précipité la compression du temps et de l'espace : ainsi, après la Seconde Guerre mondiale, l'universalisation des transports aériens doit beaucoup au recyclage des DC3 de l'armée américaine !

L'Etat et la mondialisation

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Dans la partie consacrée aux liens entre l'Etat et la globalisation, vous procédez à une analyse en trois étapes, sur lesquelles je souhaiterais que l'on revienne. La première consiste à dire que la mondialisation ne remet pas l'Etat en cause.

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J.-Fr. B. : Cette idée est maintenant assez bien admise, même par ceux qui nous prédisaient la mort de l'Etat il y a quelques années. Ce dernier résiste, et même peut profiter de la globalisation. L'Etat-providence ne s'est pas effondré, en dépit de ses difficultés et des politiques de libéralisation. Les dépenses publiques, les prélèvements fiscaux n'ont pas régressé. Les processus d'intégration régionale, y compris en Europe, procèdent par recomposition du système d'Etats, et non par son éradication. Il m'a paru nécessaire de rappeler ces évidences, car une bonne part du débat politique en France continue de tenir pour acquis que la globalisation est un facteur de déstabilisation de l'Etat, et de raisonner dans les termes d'un jeu à somme nulle entre l'une et l'autre.

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Vous allez ensuite plus loin en disant que la régulation de la globa lisation relève essentiellement des relations interétatiques.

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J.-Fr. B. : En effet, la globalisation s'effectue pour une part importante dans cette dimension de l'interétatique. On insiste beaucoup aujourd'hui sur la montée en puissance d'autorités de régulation indépendantes. Encore faut-il rappeler qu'elles agissent sur mandat et sur délégation des Etats, qui décident ex ante de faire leurs les décisions qu'elles prennent. Le "déficit démocratique" qui serait lié à la globalisation est à relativiser : les institutions internationales ne sont que les expressions de gouvernements démocratiquement élus, au moins dans le monde occidental et dans une large partie de l'Asie. Même si cela n'empêche pas de s'interroger sur une meilleure représentation démocratique au sein de ces institutions, comme le réclament les altermondialistes ou des penseurs comme Habermas.

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Autre constatation importante : ce processus, que Béatrice Hibou qualifie de "privatisation de l'Etat", renvoie, comme elle le souligne, à ce que Max Weber appelait la "décharge", une procédure ou un montage institutionnel où l'Etat afferme, délègue à une instance privée telle ou telle de ses fonctions régaliennes. On le voit dans la privatisation des douanes dans certains pays du Sud, de la sécurité intérieure dans un nombre croissant de pays occidentaux, voire de la défense nationale, avec le développement d'entreprises de sécurité qui permettent, sous prétexte de diminution des coûts et de réduction de la dépense publique, de déguiser les interventions militaires à l'étranger, de contourner les embargos internationaux ou de court-circuiter le contrôle parlementaire. Aux Etats-Unis, aussi bien Clinton que Bush ont eu recours à de telles "décharges" dans l'ex-Yougoslavie, en Colombie, et maintenant en Irak. Mais que l'on ne s'y trompe pas : ce processus de privatisation des Etats est souvent une procédure de centralisation politique. La centralisation de la monarchie absolutiste en France était d'ailleurs médiatisée par le truchement des fermiers généraux en matière de perception de l'impôt ou de fournitures des armées. Sous couvert de libéralisation économique, on assiste aujourd'hui à la mise en oeuvre de procédures d'assujettissement politique. Nous en avons un exemple très clair dans le domaine de la circulation internationale des personnes : les contrôles des visas des passagers ont été délégués aux compa gnies aériennes, à l'embarquement, ce qui a vidé de toute substance pratique les clauses constitutionnelles en matière de droit d'asile. Et sous couvert de lutte contre le terrorisme, la bureaucratie américaine a désormais accès aux banques de données commerciales des compagnies aériennes, dans lesquelles elle puise toutes sortes d'informations sur les numéros des cartes bancaires, les préférences alimentaires ou les voyages antérieurs des passagers. Contrairement à ce que nous disent les libéraux, moins d'Etat n'égale pas forcément plus de liberté. Bien au contraire - et c'est l'une des conclusions les plus troublantes auxquelles je suis parvenu -, la privatisation de l'Etat risque de s'accompagner de formes nouvelles et extrêmes d'assujettissement politique.

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Beaucoup d'études des relations internationales, si elles reconnaissent le rôle important que jouent les Etats, insistent sur la montée en puissance d'acteurs privés. Sans que cela soit une nouveauté historique, on peut montrer que les grands acteurs privés peuvent être capables d'écrire la loi internationale, par exemple en matière de propriété intellectuelle internationale, de réglementation des banques, etc. Quand les altermondialistes parlent de déficit démocratique au niveau mondial, ils soulignent aussi la capacité de ces puissants acteurs privés à écrire des lois plus au service de leurs intérêts particuliers que de l'intérêt général.

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J.-Fr. B. : Il n'y a pas non plus de jeu à somme nulle entre la globalisation interétatique et l'intervention des acteurs privés. Préci sément parce que nous sommes dans une logique de décharge : le renforcement du rôle de l'Etat peut très bien aller de pair avec des stratégies débridées d'accumulation privée et une capacité forte des entreprises ou des lobbies à peser sur les processus de décision. Je crains fort que les altermondialistes ne soient prisonniers d'une vision idéaliste de l'Etat et de la conception éthérée d'un "intérêt général" susceptible de transcender les intérêts particuliers. L' "intérêt général", historiquement, n'est que la résultante d'un rapport de force entre acteurs, les uns publics, les autres privés, la charge des intellectuels organiques étant de revêtir cet équilibre instable du noble manteau de la chose publique et nationale. Il faudrait d'ailleurs ajouter qu'il n'y a pas que les méchants capitalistes qui cherchent à peser sur la décision publique ; la galaxie des ONG y participe également. Il y a quelques années, j'ai vu des organisations françaises réclamer une intervention militaire en Guinée pour secourir les réfugiés du Liberia et de Sierra Leone, et cela m'a fait penser au mouvement abolitionniste ou aux missions qui demandaient volontiers à la puissance publique de coloniser certains pays pour apporter la mission civilisatrice et lutter contre les trafiquants !

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Vous dites également qu'une partie de la régulation politique mondiale laisse des "angles morts".

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J.-Fr. B. : Le processus de globalisation n'est en effet pas entièrement maîtrisé, ne serait-ce que du fait de ses disjonctions. Il existe de nombreux exemples : le risque nucléaire en Russie, qui concerne évidemment l'ensemble du monde ; les innovations des sciences du vivant ; la filière agroalimentaire en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie ; les couloirs aériens en Afrique - il y a des angles morts dans tous les sens du terme, dans les cieux africains !

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La troisième étape de votre raisonnement, la plus provocante, consiste à dire que non seulement la globalisation ne remet pas en cause l'Etat, mais que c'est l'inverse : elle l'engendre. Pour cela, vous passez en revue plusieurs cas, comme le rôle de la contrebande et celui du crime transnational.

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J.-Fr. B. : La contrebande procède de la délimitation des frontières. Le contrebandier est en ce sens la vraie base sociale de la frontière, car il en a besoin pour vivre ! En outre, une bonne part des réseaux de contrebande sont contrôlés par des tenants de l'Etat : soit que les contrebandiers payent leur écot à des responsables administratifs, soit que les institutions de l'Etat lui-même soient actrices de la contrebande. En Iran, les autorités politiques tolèrent la contrebande comme moyen de survie de populations déshéritées dans les provinces frontalières, ou bien la contrôlent comme moyen d'autofinancement des institutions. En Chine, les réseaux du Parti communiste et de l'armée sont actifs dans la contrebande. On a même des Etats contrebandiers, comme le Togo, le Bénin, la Gambie, sans parler de Dubaï.

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Au Nord, la Commission européenne tient son rang transatlantique en négociant avec les grands cigarettiers nord-américains, convaincus de complicité avec les réseaux de contrebande, qui ont eux-mêmes partie liée avec les mouvements nationalistes des Balkans. Plus intéressant encore est le rôle du trafic de narcotiques dans le renforcement des Etats. D'abord, parce que les puissances coloniales ont organisé directement ce négoce par l'intermédiaire de régies, par exemple dans l'Indochine française ou dans les Indes néerlandaises, et qu'elles en ont tiré des profits formidables, à l'instar de l'Angleterre, qui a imposé par la force à la Chine la libre entrée de l'opium d'Inde. Mais également, de façon plus contemporaine, parce que la répression des trafiquants de drogue a permis un développement tout à fait extraordinaire des préro gatives de l'Etat libéral sur les plans policier et judiciaire. Jque les trafiquants ne sont pas les derniers à financer les Etats, soit qu'ils s'offrent des micro-Etats comme faux nez, soit qu'ils financent la vie politique ou les opérations spéciales de démocraties occiden tales bien établies.

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Vous montrez aussi que la société civile internationale peut servir l'Etat en étant l'avatar d'un nouveau mode de contrôle de la périphérie par le centre.

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J.-Fr. B. : Entendons-nous bien : je ne mets pas en cause, de manière polémique, la sincérité des grandes ONG et de leurs militants. Je souligne plutôt que ceux-ci ont souvent une demande d'Etat, exigeant de lui qu'il agisse pour la défense des droits de l'homme, de l'environnement, etc. Et surtout, je me demande si le réseau des ONG ne participe pas, tantôt à son corps défendant, tantôt consciemment lorsqu'il est une émanation des gouvernements - on connaît l'importance croissante des "Gongos"  [2][2] Governmental non governmental organizations, c'est-à-dire... -,à un travail de cooptation et de "désamorçage" politique des contre-élites, potentiellement révolutionnaires, mais amenées à collaborer à des problématiques prétendument apolitiques, sous couvert de promotion de la "société civile" et d'aide au développement.

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A la limite, n'assiste-t-on pas à la reconstitution d'une espèce d'administration indirecte de la globalisation ? Jadis, les puissances coloniales s'appuyaient sur des autorités et des cultures supposées tra ditionnelles et authentiques (et en réalité largement "inventées") pour administrer leurs possessions. De nos jours, les ONG prétendent volontiers incarner ou défendre les valeurs "locales" des "communautés" aux prises avec la mondialisation, sans toujours voir que ces valeurs et ces communautés sont des artefacts idéologiques. Elles courent le risque de tomber dans une certaine forme d'indigénisme, ou en tout cas de populisme, sans mettre en perspective critique leur collaboration avec les administrations nationales, le système multilatéral des Nations unies, les bailleurs de fonds étrangers ou les entreprises multinationales. La Grameen Bank participe par exemple à la commercialisation des semences transgéniques de Monsanto, tout en surfant sur l'engouement de la Banque mondiale pour le microcrédit. On voit bien comment la "lutte contre la pauvreté", dépolitisée, peut se substituer à la notion de lutte sociale, voire, pourquoi pas, de lutte des classes. Et comment la cooptation de la défense de l'environnement ou les thématiques de l'humanitaire peuvent devenir synonymes d'un certain renoncement politique. Dans cette hypothèse, la "société civile internationale" risque fort d'être une pièce de l'ingénierie globale de l'assujettissement.

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Au total, tous ces exemples montrent-ils, selon vous, que la globa lisation engendre l'Etat ?

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J.-Fr. B. : La concomitance est en tout cas troublante. Car, depuis le XIXe siècle, la mondialisation va de pair avec l'universalisation de l'Etat comme mode d'organisation politique, et avec l'émergence d'un système global d'Etats, hiérarchisé et aujourd'hui dominé par une asymétrie absolument inédite au profit d'une "hyperpuissance", les Etats-Unis. Le marché, à commencer par celui des capitaux, et les relations transnationales ont oeuvré à la production de ce système d'Etats. Cela se confirme si l'on examine des séquences précises de cette interaction entre la formation de l'Etat et la globalisation. Par exemple le rôle des diasporas dans les nationalismes. A preuve le sionisme, mais aussi l'appui des Chinois d'outre-mer à la réforme républicaine de l'Etat en Chine, à la veille de la Première Guerre mondiale. Ou encore l'imbrication entre les solidarités politiques et les mouvements culturels transnationaux, d'une part, et les mouvements nationalistes, de l'autre, dans l'Europe du XIXe siècle. En Afrique, la mondialisation se confond même avec la création de l'Etat, sous le couvert de la colonisation. Cas limite, peut-être, mais aussi paradigmatique d'une synergie à peu près systématique. Oui, cette idée que l'Etat est au fond le produit de la globalisation, et non sa victime, fût-elle consentante, comme on s'obstine à le dire, est bien une autre conclusion dérangeante à laquelle je crois être parvenu.

Mondialisation et société

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La mondialisation est-elle porteuse, comme on l'entend souvent, de rupture des liens sociaux ?

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J.-Fr. B. : Du massacre des Indiens d'Amérique et des grandes famines victoriennes dans les colonies à la Shoah de la Seconde Guerre mondiale, la globalisation a bien entendu disloqué des liens sociaux, y compris en éliminant des populations entières. Mais cela ne résume pas le rapport de la mondialisation au social. La globalisation procède souvent par remploi ; elle s'appuie sur des rapports sociaux préexistants qu'elle peut se subordonner, quitte à les amplifier. Elle produit elle-même du social. Des sociétés que je qualifie de "transitives", de "véhiculaires", se sont constituées autour des relations transnationales, souvent à partir de la contrebande, à l'instar des Kurdes ou des Baloutches. De même, les institutions de la globalisation, comme les multinationales ou le pentecôtisme, créent des rapports sociaux qui leur sont propres, sous la forme de chartes éthiques, de modes vestimentaires, de liturgies... La société civile internationale crée à son tour des liens sociaux sur une base transnationale, en liaison avec l'Etat-nation. Cela ne veut absolument pas dire que la globalisation est un océan d'harmonie ! Car qui dit rapports sociaux, dit luttes et conflits sociaux.

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La mondialisation accroît-elle les inégalités sociales ?

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J.-Fr. B. : Je n'entrerai pas dans le débat quantitatif. Il dépasse mes compétences, et je crois qu'il faudra beaucoup de recherches pour en avoir une idée. Incontestablement, la globalisation a créé de nouveaux types d'inégalités, par exemple dans les usines des zones franches ou dans les modes de régulation coercitive de la circulation internationale de la force de travail. Je récuse l'appréhension irénique des libéraux, qui nous disent que tout cela sera réglé in fine par le marché. Mais également la version millénariste de certains altermondialistes, lorsqu'ils font de la globalisation un lieu de désaffiliation sociale. Mon propos est assez simple : avec la globalisation, nous restons dans l'histoire, et donc dans l'exploitation et le conflit.

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Les trois chapitres suivants défrichent un nouveau terrain, inattendu, de la politique de la mondialisation : celle-ci ne se résume pas aux rapports de force entre les grands acteurs - Etats, multinationales, etc. -, mais passe par une "microphysique du pouvoir", une façon que nous avons de nous l'approprier, de la faire, exister, par nos comportements quotidiens, alimentaires, vestimen taires, sexuels, par des façons d'être en société qui vont jusqu'à ordonner les mouvements de nos corps...

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J.-Fr. B. : Le débat sur la globalisation a laissé de côté cet aspect des choses, vraisemblablement parce que la plupart des gestes par lesquels nous produisons et nous nous approprions la globalisation sont des automatismes inconscients. Par exemple, la façon de marcher, en passant du sabot à la chaussure, et de la chaussure de ville à la chaussure de sport, est liée à la globalisation. "Pas un pas sans Bata", disait une publicité des années 1970 au Cameroun. Et l'on sait comment Nike nourrit une polémique d'envergure mondiale. Il y a des effets mécaniques dans ces gestes constitutifs de la globalisation : il n'y a pas trente-six manières de conduire une voiture ou de regarder un téléviseur. De même, l'utilisation de l'ordinateur a provo qué une universalisation de certains gestes - et de certains maux. Mais cette universalisation des gestes (et de la culture matérielle qu'ils mettent en branle) va de pair avec des processus de réinvention de la différence. Cela est flagrant dans le domaine vestimentaire. On le constate même dans le port de la friperie, qui, en Zambie, est un art de distinction sociale et de création culturelle plutôt qu'un simple pis-aller que dicterait la misère : les hommes choisissent des pièces féminines et, réciproquement, les femmes ne dédaignent pas des vêtements masculins, les uns et les autres bel et bien pour exalter, respectivement, leur masculinité et leur féminité.

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L'universalisation de la culture matérielle (et de ses gestes) ne se traduit donc pas par un arasement des spécificités locales, par une homogénéisation du sens social. Une équipe de recherche travaillant sur le fast-food en Asie orientale a montré comment les McDo y sont paradoxalement devenus des lieux de rencontre pour les femmes, les étudiants, les amoureux, des endroits où l'on célèbre les fêtes familiales, des restaurants égalitaires qui permettent de mieux gérer les problèmes spécifiquement locaux de convenances et de prestige social. Il faut en outre souligner que cette universalisation sans uniformisation de l'ingénierie du fast-food va de pair avec celle de techniques du corps globales : celles de la file d'attente et du plateau-repas.

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Ce livre s'inscrit dans la continuité de vos travaux sur l'histoire de l'Etat en longue période et les questions identitaires. Quelle sera l'étape suivante ?

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J.-Fr. B. : J'ai essayé dans ce livre de faire un travail dont les concepts sont issus d'une approche de sociologie historique de l'Etat, en les appliquant ironiquement à un champ où l'on nous dit qu'il n'y a plus d'Etat. Le lecteur dira si cette facétie scientifique valait la peine ! J'ai en tout cas voulu montrer que la globalisation contemporaine s'inscrit dans l'histoire, et qu'elle n'est pas un événement exceptionnel. Et là où il y a de l'histoire, il y a de l'espoir ! Cela ne veut pas dire que la globalisation nous promet un avenir radieux. Elle peut très bien s'étouffer d'elle-même, du fait de cette disjonction entre la libéralisation économique et financière et la régulation coercitive du marché du travail, ou bien provoquer des formes de violence et d'assujettissement radicales dont nous observons déjà les signes avant-coureurs. Mais rien n'est écrit.

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La suite ? J'ai envie de travailler sur une biographie - je ne l'ai jamais fait -, la bio de quelqu'un d'ordinaire, et donc d'intéressant. Mais d'écrire cette biographie en partant de l'idée - centrale dans Le Gouvernement du monde - que nous ne pouvons raisonner en termes de sujet, que nous devons plutôt réfléchir sur la subjectivation, sur la façon dont nous nous constituons et sommes constitués en sujets, sur les processus de production des sujets. Une biographie sans sujet, donc ! Et j'ai aussi envie d'écrire sur la société française de la même manière que je l'ai fait sur les sociétés extra-occidentales. L'idéal, pour moi, serait donc de trouver à raconter l'histoire de quelqu'un qui puisse montrer comment l'on est aujourd'hui français en situation de globalisation. Je cherche ma proie...

Notes

[1]

J.-Fr. Bayart, Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard, avril 2004.

[2]

Governmental non governmental organizations, c'est-à-dire des ONG créées par des gouvernements.

Plan de l'article

  1. L'Etat et la mondialisation
  2. Mondialisation et société

Pour citer cet article

Bayart Jean-François, « Critiques politiques de la mondialisation », L'Économie politique, 2/2004 (no 22), p. 8-20.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-2-page-8.htm
DOI : 10.3917/leco.022.0008


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