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L'Économie politique

2004/3 (no 23)


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Les vaches. Lorsque est parvenue à ma connaissance la liste des quarante candidats admis, au terme de la première épreuve, à poursuivre le concours d'agrégation 2004 d'économie du supérieur, ce sont des vaches qui me sont revenues soudainement en mémoire. Au milieu des années 1980, il m'incombait, en tant qu'étudiant de sociologie à la Sorbonne, d'apprendre quelques rudiments d'économie politique. J'ai suivi alors les cours de l'un des heureux admissibles de la cuvée 2003-2004. Pour l'essentiel, ceux-ci se réduisaient à la méticuleuse reproduction sur le tableau noir d'animaux à pis, dont les tribulations étaient censées illustrer l'importance heuristique de la seule théorie économique qui vaille, la théorie autrichienne en l'occurrence. La bibliographie française du cours, intitulé alors "Politique des prix", se réduisait à six ouvrages signés Ludwig von Mises, Henri Lepage, Pierre Lemieux, Frédéric Bastiat, Yves Cannac et Friedrich Hayek. Quant au contenu de l'enseignement... disons que les vaches étaient assez bien dessinées.

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Inscrit par ailleurs en maîtrise d'économie, j'avais choisi de traiter le sujet suivant lors de l'examen final : "Rôle et évolution de la planification dans la politique économique et sociale de la France". En raison de ma double formation, je dois avouer avoir pu bénéficier d'une note correcte, mais également de commentaires pour le moins croustillants. En voici quelques extraits : "On a coutume en France de dire que c'est grâce aux investissements publics qu'il y a de l'investissement. En fait, les hommes de l'Etat accaparent [le mot est souligné] l'épargne française" ; "Moins d'indépendance pour les hommes de l'Etat => plus de liberté pour les citoyens !" ; "Comment redresser l'économie en faisant du socialisme ? La quadrature du cercle" ; à propos d'un titre de paragraphe intitulé "Le 9e plan : trois axes pour une stratégie au coeur de l'économie internationale" : "On dirait le langage même des technocrates (ils y croient !)", ou encore : "Ce sont des objectifs impossibles à atteindre, tout simplement avec la caste social-démocrate et le gouvernement socialiste au pouvoir"...

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Ayant ensuite opté professionnellement pour l'enseignement et la recherche en sociologie, c'est avec une certaine distance, non dénuée cependant d'une bonne dose de sympathie en faveur des protestations en cours - l'anecdote précédente l'explique pour partie -, que j'ai suivi les débats sur l'agrégation 2004. Les réflexions qui suivent ne visent pas tant à discuter du jury en cause et des choix de ce dernier que de fournir une appréciation de Candide sur l'agrégation du supérieur. De demi-Candide, pour être tout à fait honnête : si je n'appartiens pas au corps des économistes, j'ai eu longtemps l'occasion de fréquenter et de travailler avec ces derniers dans le cadre d'un laboratoire de Paris I de sensibilité "institutionnaliste". Nos bureaux étaient alors situés à quelques étages en dessous d'un autre laboratoire de loin plus orthodoxe et formalisateur et réputé par ailleurs pour être une véritable "usine à agrégés".

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A la différence des sciences économiques, la sociologie - qui, avec la démographie, forme la 19e section du Conseil national des universités (CNU) - n'est pas une discipline à agrégation. La sélection des professeurs procède d'un mécanisme qui est en tout point comparable à celui qui s'applique aux futurs maîtres de conférences  [1][1] Depuis le début des années 1990, et en dépit de la.... A l'heure actuelle, trois conditions sont requises : le candidat au professorat doit d'abord être titulaire d'une habilitation à diriger des recherches (ou, à défaut, d'un doctorat d'Etat) ; son dossier est ensuite examiné par le CNU, qui décide, ou non, de l'inscrire sur la liste d'aptitude aux fonctions de professeur des universités ; à condition d'avoir été accrédité par une section quelconque du CNU, il postule enfin sur les postes mis au concours nationalement. Le choix ultime revient en bout de course à la commission locale de spécialistes, composée, comme dans n'importe quelle autre discipline, pour moitié d'enseignants-chercheurs et de chercheurs de l'université en question et, pour l'autre moitié, de collègues extérieurs. Il revient au conseil d'administration de l'établissement de valider le classement proposé par ladite commission. Je voudrais revenir succinctement sur chacune de ces trois étapes, afin d'indiquer, en l'état de mes connaissances, ce qu'elles emportent avec elles d'exigences affichées et de pratiques effectives  [2][2] Je raisonne ici pour l'essentiel sur la situation prévalant....

Trois étapes pour une promotion

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La première étape est celle de la rédaction et de la soutenance de l'habilitation à diriger des recherches (rares sont ceux qui désormais se prévalent d'un doctorat d'Etat pour passer outre cette exigence). La mise en place de ce nouveau diplôme n'a pas été mécanique et a suscité des discussions internes. L'instance de régulation décisive a été, en ce domaine comme en d'autres, l'Association des sociologues de l'enseignement supérieur (ASES), association fondée en 1989 sur la base d'un triple constat : nécessité de rompre l'isolement des membres du CNU avec l'ensemble de leurs mandants, souci de parer aux effets dévastateurs de la désyndicalisation des personnels de l'enseignement supérieur, et volonté, enfin, d'éviter les effets pervers liés au morcellement du corps des enseignants-chercheurs. En conclusion d'une table ronde organisée par l'ASES en octobre 1993 sur les critères d'exigence relatifs à une habilitation à diriger des recherches digne de ce nom, François de Singly notait que "les interventions ont montré que l'on souhaitait un vrai directeur d'habilitation, avec un vrai rapport de synthèse de 150 pages, et un vrai jury, qui fasse un vrai rapport. C'est dans ces conditions que le jury peut se porter garant et assurer la responsabilité de son jugement"[3][3] La Lettre de l'ASES, n? 15, janvier 1994, p. 6..

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Globalement, ces critères me paraissent effectivement en vigueur dans le monde de la sociologie universitaire. Cela signifie par exemple qu'il n'est pas envisageable, comme il m'a été donné de le constater dans certaines disciplines à agrégation, de délivrer une habilitation à diriger des recherches dans la foulée de la soutenance de la thèse et sur la base d'un simple article un peu original au regard de la thèse soutenue. En sociologie, et contrairement à ce que peuvent indiquer les textes officiels, voire les recommandations officielles de la 19e section du CNU, l'habilitation à diriger des recherches constitue de fait une seconde thèse qui, sans s'y réduire, présente cette originalité de mettre en exergue la cohérence d'un parcours scientifique et intellectuel. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si de nombreux habilités publient leurs rapports sous forme d'ouvrage, comme on peut l'ambitionner fort logiquement avec une thèse de doctorat. En tout état de cause, le rapport d'habilitation constitue une pièce importante dans le dossier des postulants à la fonction professorale.

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Voilà qui nous mène directement à la deuxième étape : celle de l'examen des dossiers par la 19e section du Conseil national des universités. Les dossiers des candidats au professorat sont jugés uniquement par les dix-huit membres de rang A du Conseil (professeurs, directeurs de recherche). Dans la composition actuelle du CNU, douze d'entre eux ont été élus sur listes syndicales (SGEN-CFDT, Snesup, Qualité de la science, Unsa), les autres ayant été nommés par le ministère. Les raisons qui sont avancées par les membres du Conseil pour justifier de la non-qualification d'un candidat sont instructives.

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Trois arguments sont régulièrement avancés : le profil du candidat est trop éloigné de la discipline  [4][4] A la différence des sciences économiques, la sociologie..., le dossier est trop faible sur le plan théorique, le nombre de publications significatives est insuffisant. De fait, outre l'habilitation à diriger des recherches elle-même, les publications jouent un rôle important dans le jugement porté sur le dossier des candidats. Pour des raisons multiples, qui tiennent tant à la multiplicité des sensibilités intellectuelles au sein de la discipline qu'à l'évolution de l'espace des publications, il n'est pas de liste officielle des "bonnes" revues hors lesquelles il n'est point de salut. Avoir publié dans des revues de sociologie à comité de lecture est néanmoins fortement recommandé. En la matière, la Revue française de sociologie, Sociologie du travail, L'Année sociologique et les Cahiers internationaux de sociologie constituent le quarté d'excellence, devant les revues d'école (comme Actes de la recherche en sciences sociales), les revues interdisciplinaires (Genèse) ou encore les revues de ministères (Travail et emploi)[5][5] Suite à un travail entrepris par Philippe Jeannin au.... La prime n'est pas donnée systématiquement aux revues étrangères, fussent-elles de grande qualité. La raison tient probablement au fait que peu de sociologues français publient dans les grandes revues internationales nord-américaines, voire seulement européennes. Il existe de même une hiérarchie implicite des éditions qui ont pu accueillir les ouvrages des candidats au professorat : publier chez L'Harmattan, à La Découverte, aux PUF ou au Seuil n'implique pas le même degré de reconnaissance et de légitimité universitaire. Comme en témoigne, il y a quelques années, l'échec malheureux d'un candidat pourtant réputé dans le milieu académique, la part des publications individuelles est un autre critère de sélection. A défaut de s'être suffisamment distingué en solo, il est vivement recommandé aux candidats de rédiger un mémoire d'habilitation conséquent dont il puisse porter l'entière responsabilité.

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Qui sont les heureux impétrants retenus par le CNU ? Dans leur majorité, les candidats qui obtiennent la qualification aux fonctions professorales sont des maîtres de conférences de sociologie en poste  [6][6] En 1998, parmi les 36 candidats maîtres de conférences,.... L'on trouve également quelques chargés de recherche au CNRS  [7][7] Les chargés de recherche envisagent une mutation vers... et, plus rarement, des directeurs de recherche. Quelques transfuges de disciplines voisines tentent également leur chance après avoir validé une habilitation en sociologie : cela a été le cas, au cours de ces dernières années, d'un petit nombre de maîtres de conférences en économie dont les options "hétérodoxes" étaient la garantie d'une carrière au ralenti, pour ne pas dire stagnante, dans leur discipline d'origine.

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Depuis 1998, le taux des qualifications à la fonction de professeur oscille entre 40 et 50 %, pour des flux de candidatures variables de 40 et 60 % environ. En 1992 - année comparable, du point de vue de la procédure, avec celle actuellement en vigueur -, les candidatures étaient plus nombreuses (78 dossiers), mais le taux de qualification beaucoup plus faible (35 %). L'âge moyen des qualifiés est par ailleurs relativement élevé : 49,7 ans en 1999, contre 48,4 en 1998 et 47,6 en 1992  [8][8] Pour comparaison, en 2001, l'âge moyen des 308 candidats.... L'accès au professorat est enfin un privilège qui reste typiquement masculin. Pour être plus exact, les taux de qualification sont assez variables selon les sexes d'une année à l'autre. En 1998, 9 des 14 candidates ont été qualifiées, contre 9 sur 25 en 1992. En 2001, en revanche, les écarts se creusent : le taux de qualification atteint 50 % pour les hommes, contre 14 % pour les femmes. Il est intéressant de noter que la situation est parfaitement inverse chez les aspirants à la maîtrise de conférences : pour un taux moyen de qualification de 50,6 %, l'on compte cette même année un nombre à peu près égal de candidats hommes et femmes, mais un taux de qualification de 45,5 % pour les premiers et de 55,5 % pour les secondes. Le coeur du problème tient au manque de candidates aux fonctions de professeur. Les femmes représentent 25 % des candidats en 1998, 10 % en 1999 et 25 % en 2000 comme en 2001. Conséquence : le corps des professeurs en sociologie reste dominé par les hommes. Pour l'ensemble de la 19e section, 78 % des professeurs étaient des hommes en avril 2000, contre 61 % chez les maîtres de conférences.

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La dernière étape de l'accès au professorat est l'élection par une commission de spécialistes au sein d'un établissement d'enseignement. Faute d'arguments empiriques suffisamment consistants pour avoir statut de preuve, je ne peux m'arrêter aussi longuement que je le souhaiterais sur les vicissitudes relatives aux effets du "localisme" dans le choix de la personne recrutée. Deux statistiques élémentaires méritent néanmoins réflexion : en 1998, la moitié des promotions au professorat se sont réalisées sans changement d'établissement ; en 1999, huit recrutements sur douze se sont effectués pareillement. A défaut de pouvoir commenter plus savamment ces données, je souhaite simplement indiquer que le localisme est un jeu de pressions aux effets les plus variés. Il peut se traduire par la publication d'un poste quasi réservé (à l'aide notamment d'un "fléchage" adéquat, c'est-à-dire un poste dont les caractéristiques répondent exactement au profil du candidat ) pour un collègue apprécié et protégé par une partie influente de l'équipe pédagogique en place. Mais la proximité peut aussi avoir pour traduction concrète le refus obstiné de promouvoir un collègue déjà implanté localement.

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En dépit d'une forte inertie qui semble favoriser malgré tout les candidats déjà dans la place, un sociologue inscrit sur la liste de qualification aux fonctions de professeur a de fortes chances de très vite pouvoir occuper un poste correspondant à ses aspirations. Les statistiques régulièrement tenues par les présidents de la 19e section du CNU montrent que, sur les 17 qualifiés en 1996 (qui avaient alors déjà subi l'épreuve des commissions de spécialistes), 3 seulement n'avaient pas trouvé de poste en 1999. Le tableau ci-après montre plus encore que, au cours des années récentes, le rapport entre offre et demande est largement favorable aux candidats qualifiés au professorat. Chez les maîtres de conférences, il n'en va pas du tout ainsi puisque, sur l'ensemble des qualifiés de l'année 1998, 20 % seulement ont été recrutés cette même année ou l'année suivante au sein de la 19e section.

Les sociologues ont-ils besoin d'une agrégation du supérieur ?

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A cette question, certains collègues, et non des moindres, ont pris position de façon résolument positive, au nom d'arguments qui méritent d'être entendus. L'agrégation n'est-elle pas, après tout, un concours national dont l'une des vertus premières est de faire barrage à ces risques multiples qui ont pour nom népotisme, stigmatisation intellectuelle ou simplement effet pervers dans la dynamique des votes des commissions de jugement (CNU) et de recrutement (commissions de spécialistes) ? Ces dérapages existent bel et bien et, à plus d'une occasion, nous avons été plusieurs à nous étonner que des candidats de valeur aient été déclarés incompétents à figurer sur la liste de qualification ou ne puissent accéder à un poste pour lequel ils paraissaient pourtant les mieux placés sur le papier. Une agrégation pourrait peut-être tempérer de tels dysfonctionnements, tout comme elle allégerait certainement le poids du "localisme" dans les décisions de recrutement puisque, par définition, le rang de sortie au concours (et donc formellement le mérite) est le véritable déterminant de l'affectation.

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Dernier argument, enfin : une agrégation est un vecteur de formation qui assure un formatage et donc une identité professionnelle plus solidement établie que dans nombre de disciplines qui en sont démunies. Comme tout rite de passage, l'agrégation est d'abord propice à la construction d'une communauté d'élus qui sait se mobiliser pour assurer la défense de ses propres intérêts, mais aussi, le cas échéant, de l'ensemble de la discipline concernée. L'agrégation offre ensuite l'assurance qu'un socle de connaissances communes relie les membres du corps professoral. Il n'est pas incongru, par exemple, d'attendre d'un professeur agrégé d'économie qu'il puisse enseigner aussi bien la micro que la macro économie, la monnaie que la compatibilité nationale, l'histoire de la pensée que l'économie internationale... Je suis plus réservé, je dois le confesser, sur la capacité des sociologues à se mouvoir avec autant d'aisance sur les divers registres de leur discipline.

Qualification à la fonction de professeur et nombre de postes offerts (19e section du CNU)Tableau1
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En dépit de ces bons arguments, je ne crois pas néanmoins que les sociologues aient besoin d'une agrégation du supérieur, voire d'un quelconque concours national qui puisse s'y apparenter. Tout au contraire. D'abord parce que, en raison du mode de constitution des jurys de ce concours (en l'état, le président de l'agrégation de sciences économiques désigne lui-même les membres qui vont l'assister), il est difficile de croire une seule seconde en l'entière impartialité de ces tribunaux du savoir. L'on assiste au mieux à des alternances - comme il en est dans la vie politique - entre jurys de diverses obédiences. Ainsi, en économie, la composition du jury n'est pas sans influencer la décision de nombre de candidats qui préfèrent l'autocensure à l'humiliation de l'échec et qui comptent sur une "meilleure année" - qui tarde souvent à venir - pour tenter de se faire consacrer. Parce que l'anonymat n'est pas de mise, le caractère national du concours ne doit pas non plus tromper : la proximité des impétrants avec l'un ou l'autre membre du jury est, en sciences économiques, un gage de réussite accru  [9][9] A propos de l'agrégation du supérieur en économie,.... Parce qu'elle n'est pas sous la coupe d'un paradigme aussi hégémonique que celui qui prévaut dans les sciences économiques françaises, la sociologie ne saurait-elle mieux échapper à de tels effets de domination ? Rien ne permet de l'assurer. En bref, sous couvert de méritocratie, l'agrégation peut donc engendrer la plus parfaite des reproductions académiques.

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L'agrégation est-elle par ailleurs un puissant antidote contre le localisme ? Je ne le crois pas, et je pense même que, dans de nombreux cas, elle en renforce une de ses plus fâcheuses expressions, à savoir la segmentation entre l'équipe des locaux provinciaux, fortement investis dans les tâches pédagogiques et administratives, et les "turbo-agrégés", dont le souci majeur est de maintenir le contact avec la Capitale, moyen privilégié d'obtenir une mutation rapide à Paris. Ainsi énoncé, le schéma est certainement caricatural, mais il n'est pas sans résonances parfois meurtrières aux oreilles de ceux qui, en plus de leurs recherches, acceptent de porter ce qui est parfois un bien lourd fardeau administratif. Ce type de situation n'est pas propre, il est vrai, aux disciplines à agrégation. Mais accepter qu'en dernière instance ce soient les commissions locales de spécialistes qui décident d'élire en toute connaissance de cause un collègue avec lequel elles risquent de travailler durablement me paraît bien plus pertinent que de laisser les collectifs enseignants subir passivement la loi du classement final d'un concours national.

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Il est une autre raison encore qui nourrit mon scepticisme à l'encontre d'une improbable agrégation de sociologie. Même s'il peut être l'occasion de s'approprier plus fermement le territoire de sa discipline, le "bachotage" que suppose la préparation à ce type de concours est d'abord peu propice à la démarche de recherche qui, en sociologie en tout cas, me paraît indéfectiblement liée à la pratique d'enseignant  [10][10] Cet argument me paraît plus intéressant à considérer.... En raison de la nature des épreuves habituellement imposées dans les concours d'agrégation - épreuves qui exigent un minimum de maîtrise rhétorique, une connaissance extensive de la littérature... -, ce type de rituel risquerait surtout d'accentuer les décalages déjà existants entre ceux qui possèdent déjà les bonnes ressources (une trajectoire scolaire d'excellence au premier chef) et les autres.

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Reste enfin une dernière objection qui conforte le diagnostic précédent. Celle-ci peut être énoncée sous une forme interrogative à destination des sciences économiques. Si l'on considère l'accès au professorat comme une étape dans une carrière, cela fait-il sens d'organiser sur la base de critères parfois discutables, et aux dépens de collègues souvent plus rompus à l'exercice du métier, la promotion extrêmement rapide de jeunes gens  [11][11] L'étude de Linnemer et Perrot montre que les deux tiers... doués pour les mathématiques, mais pas nécessairement prédisposés à assumer ce qu'une fonction professorale implique de lourd, d'encombrant et aussi de responsabilisant (encadrement et jurys de thèses, occupation de postes de pouvoir au sein de l'institution universitaire...) ? Là encore, j'ai tendance à pencher en faveur d'une réponse négative.

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Pour toutes ces raisons, et du fait de l'amer souvenir de quelques vaches libérales gambadant sur les tableaux noirs de la Sorbonne, je ne pense pas que la sociologie ait à gagner en adoptant une formule de recrutement de type agrégation du supérieur. Certes, imparfait, parce qu'encore trop inéquitable, le processus de sélection des élites professorales en sociologie présente au moins cet avantage indéniable, au regard en tout cas des sciences économiques, de garantir un peu plus de démocratie, de transparence et de neutralité axiologique dans le choix des élus qu'il consacre chaque année.

Notes

[1]

Depuis le début des années 1990, et en dépit de la croissance du corps enseignant, l'on compte en sociologie environ un professeur d'université pour deux maîtres de conférences (effectifs EHESS non compris).

[2]

Je raisonne ici pour l'essentiel sur la situation prévalant entre 1992 et 1995 et depuis 1998, où le CNU intervient en premier dans la sélection des candidats. Avant 1992, ainsi qu'en 1996 et 1997, les aspirants professeurs faisaient acte de candidature 'abord à l'échelon local.

[3]

La Lettre de l'ASES, n? 15, janvier 1994, p. 6.

[4]

A la différence des sciences économiques, la sociologie est une terre d'accueil très ouverte à ceux qui choisissent de s'exiler de leur discipline d'origine (philosophie, science politique, économie...).

[5]

Suite à un travail entrepris par Philippe Jeannin au profit de la 19e section du CNU, on peut distinguer aujourd'hui une liste de revues de type 1 (revues au coeur de la discipline, revues plutôt généralistes et dans lesquelles le CNU recommande aux chercheurs de publier), une liste de revues de type 2 (revues de sociologie spécialisées ou régionales, ou revues au coeur d'une autre discipline mais accueillant des contributions de sociologie, le CNU recommandant pareillement aux chercheurs de publier dans ces revues) ; et enfin une liste de revues de type 3 (revues de débat social ou de valorisation).

[6]

En 1998, parmi les 36 candidats maîtres de conférences, 24 ont été qualifiés. Parmi les 17 autres, 10 ont été également admis à figurer sur la liste de qualification.

[7]

Les chargés de recherche envisagent une mutation vers l'université faute, le plus souvent, de pouvoir prétendre aux galons de directeur, en raison du malthusianisme du CNRS.

[8]

Pour comparaison, en 2001, l'âge moyen des 308 candidats à la maîtrise de conférences était de 37,2 ans, et celui des qualifiés de 35,3 ans. Il était de 35,9 ans pour les qualifiés en 1999, 35,8 ans en 1998 et 39,3 ans en 1992 (La Lettre de l'ASES, n? 31, juin 2002, p. 53).

[9]

A propos de l'agrégation du supérieur en économie, L. Linnemer et A. Perrot ("Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le concours d'agrégation en sciences économiques", Revue économique, vol. 55, n? 2, 2004, p. 275-321) ont ainsi montré que, à deux exceptions près (1991 et 1999), le taux de réussite des candidats ayant un lien avec le jury (travailler au moment du concours dans la même université qu'un des membres du jury, avoir soutenu sa thèse dans l'université d'un des membres du jury ou avoir pour directeur de thèse un des membres du jury) est, sur la période 1985-2001, de 1,5 à 4 fois supérieur à celui des autres impétrants.

[10]

Cet argument me paraît plus intéressant à considérer que celui qui invite à condamner l'agrégation du secondaire au nom du fait qu'elle ne prépare pas à la recherche. Il s'agit là d'un faux débat : l'agrégation de sciences (économiques et) sociales n'a jamais eu pour prétention de former des sociologues professionnels, mais tout simplement d'être un concours de recrutement d'enseignants du secondaire.

[11]

L'étude de Linnemer et Perrot montre que les deux tiers des admis à l'agrégation d'économie ont 34 ans ou moins. Le taux de réussite apparent diminue par ailleurs avec l'âge (les moins de 30 ans ont une chance sur deux de réussir le concours).

Plan de l'article

  1. Trois étapes pour une promotion
  2. Les sociologues ont-ils besoin d'une agrégation du supérieur ?

Pour citer cet article

Lallement Michel, « La sociologie n'a pas besoin d'agrégation », L'Économie politique, 3/2004 (no 23), p. 25-34.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-3-page-25.htm
DOI : 10.3917/leco.023.0025


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