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L'Économie politique

2004/3 (no 23)


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Dans les disciplines universitaires historiquement issues du droit (droit privé, droit public, histoire du droit, sciences économiques, gestion et science politique), ainsi que dans les disciplines médicales, le recrutement des professeurs s'effectue principalement par l'intermédiaire du concours d'agrégation. Le nombre des candidats et des postes disponibles à l'agrégation de science politique a beaucoup varié depuis le premier concours, qui remonte à 1973. Actuellement, en moyenne, il y a une quarantaine de candidats pour cinq reçus. Les caractéristiques des candidats ont également changé. Le niveau des thèses de science politique s'est élevé en trente ans. Et le temps de préparation s'est accru en conséquence : il est en moyenne de cinq ou six ans.

<MotCle Type="P">Diplôme</MotCle> <MotCle Type="P">Enseignement supérieur</MotCle>
Les modes de recrutement des professeurs de science politique

Toute personne titulaire d'un doctorat de science politique (ou d'un titre reconnu équivalent) peut se présenter à ce concours. Il n'est pas nécessaire d'avoir une expérience de l'enseignement pour être candidat. Un jeune docteur de 25 ans (âge minimum requis) qui vient de soutenir sa thèse peut se présenter au même titre qu'un maître de conférences ayant plusieurs années d'ancienneté. En cas de succès, il pourra choisir l'un des postes à pourvoir dans une université de région (les postes des universités parisiennes centrales, réputées les plus prestigieuses, ne sont jamais mis au concours et sont pourvus par voie de mutation).

On peut ainsi accéder très jeune au grade le plus élevé de la hiérarchie universitaire. Comme les candidats à ce concours d'agrégation ne sont pas nécessairement des universitaires déjà titulaires d'un poste, il est appelé agrégation " externe " (celle dont nous parlerons dans cet article), par opposition à l'agrégation " interne ", qui est ouverte à des maîtres de conférences ayant au moins dix années d'ancienneté dans l'enseignement supérieur. Ces deux concours d'agrégation, interne et externe, sont des concours nationaux. Ils se déroulent devant un jury national de sept personnes (professeurs des universités françaises, parfois un voire deux professeurs étrangers, directeurs de recherche au CNRS...). Le président de ce jury est nommé par le ministre. Il est chargé de composer le jury.

Les candidats du concours externe de science politique subissent quatre épreuves. D'abord une " soutenance des travaux ", c'est-à-dire une audition de 45 minutes, pendant laquelle ils présentent leurs écrits (thèse, articles, communications, rapports, ouvrages individuels, contributions à des ouvrages collectifs) et répondent aux questions des membres du jury à leur sujet. A l'issue de cette première épreuve, le jury établit une liste des candidats dont le niveau scientifique est jugé suffisant et qui sont admis à poursuivre le concours. Ces candidats sont dits " sous-admissibles ".

Ils subissent alors une deuxième épreuve qui consiste en une " leçon " de 30 minutes, sur un sujet tiré au sort dans une " sous-spécialité " de la science politique (sociologie politique, relations internationales, philosophie et théorie politiques, analyse des politiques publiques, méthodologie). Cette leçon est préparée pendant 8 heures dans une salle de bibliothèque appelée " loge ". Les candidats choisissent en principe la sous-spécialité qui leur est la plus familière. A l'issue de cette seconde épreuve, le jury établit la liste des candidats admis à poursuivre le concours. Ils sont dits " admissibles ", et environ deux fois plus nombreux que de postes à pourvoir.

Ils subissent alors une troisième épreuve sur " les institutions et la vie politique nationales et internationales depuis le début du XIXe siècle ". Jusqu'en 2004, le candidat disposait de 24 heures pour préparer une leçon de 45 minutes, suivie d'un quart d'heure de questions des membres du jury sur un sujet tiré au sort dans ce domaine des institutions et de la vie politique comparées. Il pouvait utiliser tous les moyens de documentation de son choix, et même se faire aider par des collègues et amis. En pratique, les candidats constituaient une équipe d'une quinzaine de personnes, dirigée par un chef d'équipe choisi pour ses compétences scientifiques et ses talents d'animateur d'équipe, afin de travailler avec lui sans interruption durant 24 heures. Les Parisiens utilisaient leur appartement. Les " provinciaux " devaient se débrouiller pour se faire prêter un appartement, trouver un foyer d'accueil, ou payer de leur poche et réserver plusieurs chambres d'hôtel. Cette " leçon en 24 heures " était du même coup très critiquée. Elle était source d'inégalité entre les candidats. Elle ne sanc tionnait pas nécessairement leurs compétences scientifiques et pédagogiques. Il suffisait en effet de consti tuer une bonne équipe pour faire une bonne leçon sur un sujet que l'on ignorait. L'épreuve des questions elle-même pouvait se préparer avec l'équipe, et son importance était secondaire. La " leçon en 24 heures " a été récemment supprimée et remplacée par une épreuve identique, mais avec une préparation en loge pendant 8 heures et sans équipe.

Les candidats de l'agrégation externe doivent enfin subir une quatrième épreuve consistant en un commentaire d'un dossier sur une sous-spécialité différente de celle choisie pour la deuxième épreuve. Le candidat dispose de 30 minutes pour présenter l'analyse d'un ensemble de documents ou de textes qu'il aura préparée en loge durant 8 heures. Il doit ensuite répondre aux questions des membres du jury pendant un quart d'heure. A l'issue de ces épreuves, le jury établit le classement des candidats déclarés reçus. Ils vont alors choisir leur poste dans l'ordre de ce classement.

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Le nombre de docteurs en science politique a considérablement augmenté depuis une quinzaine d'années. Plus d'une centaine de thèses sont soutenues en France chaque année dans cette discipline. En 2004, environ 240 personnes (qui n'étaient pas toutes docteur en science politique) ont constitué un dossier pour être " qualifiées " par la section science politique du CNU (Conseil national des universités : commission composée d'une vingtaine de professeurs ou de maîtres de conférences, à parts égales, élus par leurs pairs pour deux tiers d'entre eux, ou nommés par le ministre de l'Enseignement supérieur pour le tiers restant, chargée de la gestion des carrières et des promotions des titulaires, ainsi que de la validation du niveau scientifique - la " qualification " - des candidats à l'entrée dans la carrière). Environ 70 postulants ont été qualifiés en 2004. Les meilleures années, il y a une dizaine de postes de maître de conférences à pourvoir dans les universités françaises, et une petite demi- douzaine de postes de chargés de recherche au CNRS. Il faut ajouter autour de cinq postes issus de l'agrégation externe tous les deux ans, environ un poste par an pourvu par d'autres procédures, et quelques postes dans des établissements à statut dérogatoire.

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Le nombre des candidats à ces postes ne cesse donc d'augmenter. Et le flux des nouveaux arrivants vient s'ajouter au stock de ceux qui n'ont pas réussi à se faire recruter. Il y a en moyenne autour de 100 candidats pour chaque poste de maître de conférences des universités ou de chargé de recherche du CNRS. Il faut souvent se présenter plusieurs années de suite à divers concours (de recrutement de maîtres de conférences, de chargé de recherche au CNRS, voire d'agrégation externe) avant de réussir ou de renoncer à une carrière dans la recherche et l'enseignement supérieur en France. Un nombre croissant de jeunes docteurs formés en France se tournent du coup avec succès vers les pays étrangers.

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L'âge des nouveaux maîtres de conférences recrutés par les universités tend à s'élever. Du fait de la rareté des postes et du renforcement de la concurrence, il faut présenter un dossier scientifique étoffé pour être recruté. Outre la thèse, certains ont écrit plusieurs articles ou ouvrages, ouvert de nouveaux chantiers de recherche après leur doctorat, présenté des communications dans des colloques internationaux, publié en anglais ou dans d'autres langues étrangères. C'est donc souvent quand ils vont sur leurs 35 ans que certains d'entre eux songent à présenter l'agrégation. Ils sont loin de réussir tous du premier coup et doivent alors se présenter à deux ou trois concours avant de venir professeur. Les candidats à l'agrégation externe sont donc devenus plus divers sous le rapport de leur âge, de leur expérience scientifique et pédagogique, du volume de leurs travaux et publications et de leur statut. Ce peuvent être de jeunes docteurs, des docteurs au chômage non recrutés lors des concours de recrutement des maîtres de conférences, ou des chargés de recherche, des attachés temporaires d'enseignement et de recherche (Ater), des maîtres de conférences récemment recrutés ou titulaires depuis plusieurs années.

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Du fait de diverses transformations, le passage par l'agrégation n'est plus aussi naturel et évident que par le passé, spécialement en science politique. Il y a tout d'abord une dégradation des conditions de travail dans les universités. Les tâches d'encadrement pédagogique et d'animation administrative ne cessent de s'alourdir. Il devient du même coup de plus en plus difficile de dégager du temps pour la recherche, d'autant que les universités ne sont pas en mesure de fournir les moyens nécessaires. Il en résulte que certains docteurs choisissent le CNRS de préférence à l'université, quand ils en ont la possibilité. Des maîtres de conférences s'abstiennent de se présenter au concours externe.

Vieillissement et inadaptations

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Les candidats à l'agrégation sont, on l'a dit, plus âgés et parfois scientifiquement mieux reconnus et pédagogiquement plus expérimentés que par le passé. Nombre d'entre eux sont maître de conférences depuis plusieurs années, alors que la situation des membres de ce corps a profondément changé du fait de l'évolution des universités, en particulier du fait de la forte augmentation du nombre des étudiants. Les distinctions et différences entre les professeurs et les maîtres de conférences ont beaucoup diminué, sans doute davantage en science politique qu'ailleurs. La plupart des maîtres de conférences ont désormais la responsabilité de cours magistraux, y compris dans les cursus les plus valorisés par les enseignants. Certains d'entre eux dirigent des thèses et se voient confier des responsabilités administratives importantes. Lorsque ces maîtres de conférences s'interrogent sur l'agrégation, ils acceptent plus difficilement que par le passé de se soumettre au jugement d'un jury dont les membres n'ont pas toujours une production scientifique égale à la leur et dont ils récusent parfois les travaux et les orientations intellectuelles.

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L'organisation du concours apparaît également absurde à leurs yeux. Comment peut-on prétendre évaluer leur capacité à enseigner à travers diverses leçons, alors qu'on leur a confié la responsabilité de cours magistraux depuis plusieurs années et qu'ils ont le sentiment de s'être honorablement acquittés de cette tâche ? Pourquoi s'imposer une telle course d'obstacles pour accéder à un grade officiellement supérieur et plus prestigieux, mais dont les attributions différent peu en pratique de celles qui sont déjà les leurs ? Pourquoi abandonner les travaux scientifiques en cours, s'infliger des mois de préparation, du stress et des situations désormais perçues comme infantilisantes, voire humiliantes, alors que les profits associés à un éventuel succès semblent minces ?

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La carrière de professeur ne fait plus rêver comme par le passé. La profession s'est paupérisée. L'accès aux niveaux de rémunération les plus élevés de la fonction publique est moins rapide qu'auparavant. Il n'est pas vécu de la même façon quand on a moins de 30 ans, comme c'était le cas jusqu'au début des années 1970 dans les facultés de droit, et quand on a dépassé la quarantaine (situation désormais la plus fréquente). Les primes sont moins élevées que dans la plupart des administrations. Les postes mis au concours sont ceux qui n'ont pas trouvé preneur par la voie de la mutation, qui est toujours prioritaire. Ils ont donc toutes les chances d'être moins attractifs du point de vue professionnel et scientifique. Les agrégés devront quitter leur université et leur centre de recherche pour s'installer dans une autre ville - parfois avec conjoint et enfants -, ou s'imposer des trajets hebdomadaires en train, parfois en avion. Ils sont éventuellement appelés à enseigner dans un établissement où leur discipline est marginale et où il n'y a ni laboratoire spécialisé, ni cursus de doctorat.

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Dans le calcul coût-avantages auquel procèdent les candidats potentiels, il y a, du point de vue de ceux qui sont déjà professionnellement installés, un risque de sérieux inconvénients pour peu d'avantages à attendre d'un changement de situation. La préparation de l'agrégation allait de soi pour tout nouvel entrant dans l'univers de la science politique il y a trente ans. Elle suscite désormais davantage d'interrogations. Certains optent pour le CNRS et la garantie d'avoir réellement la possibilité de se consacrer à la recherche, activité de plus en plus difficilement compatible avec les charges, la médiocrité matérielle et l'organisation des universités. D'autres attendent l'agrégation interne ou une voie longue, considérées comme moins lourdes, moins scolaires et davantage centrées sur les travaux. D'autres, enfin, préfèrent rester maître de conférences dans un établissement qui leur permet d'exercer leur métier dans des conditions moins insatisfaisantes, plutôt que d'accéder à un grade supérieur au prix d'une dégradation de leurs conditions de travail sans beaucoup d'amélioration de leurs conditions de vie.

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La désaffection relative à l'égard de l'agrégation contribue à la situation d'anomie (situation d'un univers social démoralisé où il n'y a plus de règles s'imposant à tous et acceptées par tous) qui caractérise les universités. Les hiérarchies des rangs et des statuts scientifiques et pédagogiques tendent à se dissocier. Des maîtres de conférences avancés dans la carrière, faisant à peu près le même travail qu'un professeur, n'en ont pas le titre. Cette différence de statut a peu de conséquences sur les pratiques professionnelles, mais entraîne des différences symboliques et économiques qui engendrent des frustrations. Si certains renoncent à l'agrégation parce qu'ils pensent qu'ils n'ont guère de chances d'y réussir, d'autres font le choix de privilégier une carrière scientifique. Plus leur capital de notoriété scientifique s'accroît, plus il leur est difficile d'accepter la prééminence officielle de certains professeurs plus âgés mais moins productifs, ou plus la réussite à l'agrégation de collègues plus jeunes et sans doute moins méritants avive leurs blessures psychiques.

Qualités et défauts

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Ces effets induits sont sans doute plus négatifs que les défauts considérés comme intrinsèquement attachés à l'organisation même du concours, qui ont fait l'objet d'innombrables discussions depuis des décennies. Cette mobilisation est d'ailleurs un signe de la fascination et de l'emprise que cette institution exerce encore. Dans ces débats, les prises de position sont fortement corrélées aux places occupées dans l'univers académique. Elle dépendent du statut (professeur, maître de conférences, Ater, thésard) et, pour les professeurs, du mode d'accès au grade (agrégation externe, interne ou voie longue), de l'expérience personnelle de l'agrégation ( succès dès la première candidature, succès après plusieurs tentatives, échecs répétés), du poids du titre d'agrégé dans le portefeuille de titres et ressources symboliques dont disposent ou disposeront les universitaires, de l'anticipation des chances de succès aux divers types de concours, de l'investissement différentiel des divers aspects de la condition universitaire (enseignement, recherche, administration, expertise, activités extérieures), des modes de socialisation liés à l'âge, et de quelques autres facteurs.

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Le débat sur les mérites ou les défauts d'un mode de recrutement n'est donc pas seulement (n'est pas principalement ?) technique. C'est un aspect des luttes symboliques sur la définition de l'universitaire légitime (c'est-à-dire un aspect de tous les efforts pour essayer d'imposer des conceptions différentes de ce qu'est un universitaire de qualité). Les arguments y sont ou risquent d'être parasités par les intérêts à justifier une position particulière dans l'univers académique et une manière particulière d'exercer (ou de ne pas exercer) le métier d'universitaire. Il faudrait à chaque fois essayer de savoir quelles sont les caractéristiques pertinentes (c'est-à-dire celles qui sont généralement associées aux prises de position dans ce domaine) pour comprendre les raisons de l'argumentation.

L'agrégation et la recherche

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Certains reprochent à l'agrégation de ne pas assez privilégier le dossier scientifique des candidats. Il y a à cela diverses raisons. Sur les quatre épreuves, trois sont des leçons, et une seule est centrée sur les travaux et écrits. Cette appréciation de la valeur des travaux des candidats lors de la première épreuve de l'agrégation est insatis faisante à différents égards : les membres du jury valorisent inégalement la recherche, ne sont pas toujours très expérimentés dans ce domaine, sont inégalement compétents pour se prononcer sur le dossier des candidats ou ne partagent pas toujours leurs orientations scientifiques et leur conception du travail intellectuel.

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Les jugements portés sur les travaux sont en outre entachés de subjectivité : des travaux considérés comme excellents par certains seront tenus en piètre estime par d'autres. Sur les sept membres du jury, deux seulement ont lu, généralement de manière attentive, les travaux en discussion. Les autres se prononcent de manière plus incertaine, en fonction de ce que disent les rapporteurs et du jugement qu'ils forment sur le candidat lors des échanges de la soutenance. Même pour les concours de science politique, où le nombre des candidats est plus faible que dans d'autres disciplines, comme les sciences économiques, il serait difficile d'obtenir que tous les membres du jury lisent les travaux de tous les candidats. Mais, pour insatisfaisante que soit cette situation, où des universitaires portent des jugements aux conséquences lourdes sur d'autres universitaires sans réellement connaître leurs travaux, elle est moins insatisfaisante que celle des concours de recrutement des maîtres de conférences, où il est fréquent qu'aucun membre de la commission de spécialistes n'ait lu attentivement les écrits d'un seul des candidats. En ce qui concerne l'évaluation de la qualité des recherches, l'agrégation est le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres.

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Mais le problème principal n'est pourtant pas celui de l'organisation des concours. Il réside plutôt dans le milieu universitaire lui-même, dont les membres sont inégalement investis dans le travail de recherche, ont des conceptions très différentes de ce que doit être le travail scientifique, appartiennent à des univers disciplinaires différents ou, cas sans doute plus fréquent, entretiennent un rapport plus ou moins relâché avec les disciplines intellectuelles quelles qu'elles soient, ou encore, quand ils s'inscrivent dans un même univers disciplinaire, se réclament de traditions intellectuelles opposées (les " écoles "). Un spécialiste d'histoire des idées peut consacrer beaucoup de temps et de soin à l'examen d'un dossier. Si le candidat est sociologue, il sera mal placé pour en apprécier les qualités et, quelle que soit son honnêteté, il sera peu enclin à s'enthousiasmer. Symétriquement pour le juré sociologue confronté à un dossier de spécialiste d'histoire des idées. Celui qui n'a jamais pratiqué le travail empirique est mal placé pour en apprécier la valeur et la portée, de la même manière que celui qui n'est pas un adepte du commentaire d'auteur a peu de chance d'en goûter toutes les subtilités. Ceux qui ont une conception essayiste, libre et relâchée du travail intellectuel, sont implicitement remis en question et menacés par des approches qui prennent au sérieux les rattachements disciplinaires (par exemple, sociologiques, philosophiques ou historiens). Ils peuvent dès lors difficilement éprouver de la sympathie pour des travaux qui s'en inspirent.

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Le problème du poids accordé à l'activité de recherche et de l'appréciation de la valeur des travaux n'est donc pas d'abord celui du mode de recrutement, mais celui du milieu qui recrute. On peut trouver des aménagements techniques pour privilégier le critère de la valeur scientifique du candidat relativement aux jugements portés sur ses performances pendant les leçons. Si de tels aménagements ne sont pas proposés ou respectés, c'est que les membres du jury eux-mêmes ne sont pas enclins à privilégier la recherche, et aucune solution technique ne les fera changer.

L'approximative vérification des qualités scientifiques et pédagogiques

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Un autre reproche adressé à l'agrégation réside dans son inaptitude à apprécier réellement le niveau scientifique et les qualités pédagogiques des candidats. Il est vrai que les leçons du concours n'ont pas grand-chose à voir avec un cours magistral. Leurs sujets ne coïncident pas toujours avec les thèmes effectivement traités dans les cours. L'enseignant qui, dans un amphi et face à de véritables étudiants, adopterait le ton docte, le rythme effréné, le style oratoire ampoulé, le registre allusif, les clins d'oeil initiés, les approximations rhétoriques pour débiter des généralités hasardeuses et vagues, comme le font beaucoup de candidats placés dans une situation de " leçon " de concours, ferait sans doute face à l'incompréhension, au chahut ou au départ massif des étudiants avant la fin de la première demi-heure ! Des enseignants appréciés par leurs étudiants ont été collés au concours, et certains agrégés sont de piètres enseignants, si l'on en juge par les réactions de certains de leurs étudiants...

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La leçon d'agrégation est un genre sui generis, qui ne correspond à aucune facette du métier universitaire. Le problème réside pour partie dans la contradiction entre les objectifs assignés aux leçons. Elles sont censées vérifier la capacité des candidats à faire un cours, en même temps que leur niveau de connaissances dans une spécialité. Le dernier objectif est souvent tacitement privilégié par les membres des jurys et par les candidats. Même si les décisions sont prises collectivement, l'avis des membres du jury considérés comme spécialistes pèse sur le choix des sujets d'une option. Ils ont tendance à proposer des sujets pointus renvoyant aux débats en cours. Il arrive aussi que certains d'entre eux profitent de la situation pour tester la pertinence de leur réflexion ou glaner quelques idées sur des thèmes encore peu explorés par la littérature académique. L'intention d'impressionner les collègues en proposant des questions inédites n'est pas rare.

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De son côté, le candidat est moins enclin à s'interroger sur ce qu'il faudrait transmettre à un auditoire étudiant qu'à se demander ce qu'attendent les membres du jury et ce qui pourrait les faire réagir favorablement. La durée d'une leçon ne permet pas non plus l'exposé circonstancié des bases d'une question ou la présentation approfondie d'une discussion. Confronté à des sujets vastes et complexes, dont l'exposition supposerait souvent plusieurs heures, le candidat est préoccupé de montrer qu'il maîtrise les canons de ce genre très particulier qu'est une leçon d'agrégation, qu'il n'a oublié aucun aspect du sujet, qu'il est capable de le replacer dans le temps et l'espace, qu'il en a perçu la richesse problématique et la complexité théorique, qu'il connaît les auteurs, qu'il est au courant des controverses et qu'il pourrait livrer des vues intéressantes s'il en avait le temps. Il est souvent conduit à adopter un rythme impossible à suivre, à citer des auteurs qu'il n'a pas toujours lus ou dont il n'a pas la possibilité d'exposer les vues, à faire allusion aux questions plutôt qu'à les traiter, à masquer ses lacunes avec plus ou moins d'habileté, à censurer ses opinions pour ne pas déplaire, à se réfugier dans l'éclectisme pour limiter les risques, à énumérer des têtes de chapitre quand il est pris par le temps ou à se répéter et parler d'autre chose quand il ne sait plus quoi dire.

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Ceux des candidats qui parviennent à entrer dans le fond et le détail des questions encourent le risque de critiques contradictoires. Ils seront jugés classiques s'ils exposent des aspects fondamentaux, trop chercheurs ou insuffisamment pédagogues s'ils s'aventurent dans des développements spécialisés, confus s'ils entendent entrer dans un raisonnement un peu complexe, de toute façon "trop" quelque chose aux yeux de certains et "pas assez" aux yeux des autres. Ceux des candidats qui connaissent le mieux un sujet et qui s'inscrivent le plus nettement dans les exigences disciplinaires officielles de l'option qu'ils ont choisie (par exemple quand ils prennent au sérieux le traitement sociologique d'un sujet d'épreuve de sociologie politique) s'exposent à l'hostilité des membres du jury qui se réclament d'autres rattachements disciplinaires ou d'une conception moins disciplinaire de la science politique.

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Il y a donc de nombreuses raisons qui font obstacle à ce que les leçons d'agrégation soient une épreuve de vérification des qualités pédagogiques et des connaissances scientifiques des candidats. Cependant, telles qu'elles sont, elles donnent un minimum d'éléments d'appréciation. Elles sont mieux que rien : aussi imparfaite qu'elle puisse être, une leçon est préférable à l'absence de leçon. Il y a beaucoup à dire et à redire sur les épreuves de l'agrégation, mais sans doute plus encore sur les concours de recrutement des maîtres de conférences, qui aboutissent à mettre le candidat choisi en présence d'auditoires étudiants pour plus de quarante années sans avoir eu la possibilité de s'assurer au préalable de l'étendue de ses connaissances au-delà du sujet de sa thèse et de sa capacité à s'exprimer clairement. Si l'on se fonde sur les leçons, l'agrégation peut à nouveau être caractérisée comme le pire des systèmes de recrutement, à l'exception de tous les autres existant à ce jour.

La partialité des jurys

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Les débats récents à propos de l'agrégation de sciences économiques 2004 ont souligné l'importance de l'orientation idéologique des jurys et des liens divers qui peuvent exister entre les candidats et leurs membres. Une fois nommé par le ministre de l'Enseignement supérieur, le président a officiellement toute liberté pour composer son jury, et il peut donc orienter les résultats du concours par ses choix. Pour ce qui concerne l'agrégation de science politique, le problème principal n'est pas tellement l'orientation politico-idéologique. A l'exception du seul cas d'un jury politiquement (et scientifiquement) conservateur dans un passé maintenant lointain, il est difficile de caractériser une telle orientation. Les effets induits par les différences dans les préférences idéologico-intellectuelles sont par contre plus importants. Les tendances intellectuelles du président orientent plus ou moins celles du jury du fait de son pouvoir de cooptation. L'observation montre que, comme les présidents successifs, la tonalité des jurys a été au fil des ans plus ou moins sociologique ou antisociologique, intellectuellement conservatrice ou plus avant-gardiste, tournée vers l'observation empirique systématique ou tacitement favorable à une approche plus essayiste. L'observation montre également que la présence dans le jury d'un directeur de thèse, d'un collègue rattaché à un même établissement, lié à une même revue ou membre d'un même cercle intellectuel augmente les chances d'un candidat, sans cependant garantir son succès.

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La portée de ces biais particularistes ne doit pas être exagérée. D'abord, un président compose son jury sous les yeux attentifs de l'ensemble du milieu intéressé. Tout manquement - réel ou supposé - au pluralisme (intellectuel) sera plus ou moins ouvertement dénoncé par des adversaires attentifs et prêts à réagir. Le président et ses opposants savent qu'ils risquent d'être mis en difficulté si la rumeur s'étend. Les plus fins tacticiens sont passés maîtres dans l'art de solliciter des collègues visiblement éloignés (intellectuellement, mais pas nécessairement personnellement), tout en conservant (au moins ex ante et sur le papier) le contrôle de la majorité.

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En dépit d'une orientation générale identifiable, il y a donc souvent plus de diversité dans un jury d'agrégation que dans certains jurys de thèse ou commissions de spécialistes, en particulier dans ceux dont les animateurs sont les plus prompts à dénoncer le monolithisme et le sectarisme supposés de leurs adversaires intellectuels. Les anticipations relatives au choix des membres du jury peuvent aussi être déjouées. Dans la logique du déroulement du concours et du fait de l'entrelacs des considérations intellectuelles et tactiques, des majorités se dégagent qui n'étaient guère prévisibles a priori. De manière contradictoire, le jugement sur les perfor mances des candidats est biaisé par les orientations et préférences des membres du jury, mais les performances elles-mêmes ne sont pas sans conséquences. Du fait de cet aspect contradictoire, chacun peut, selon les circonstances et les besoins de la démonstration, mettre l'accent sur l'un ou l'autre facteur et conclure que la compo sition du jury détermine le résultat ou que la réussite dépend des qualités des candidats.

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La participation à un jury d'agrégation est parfois une manière de poursuivre les guerres intellectuelles par d'autres moyens. D'autres sont avant tout soucieux de juger le plus objectivement possible et de recruter les meilleurs. Mais quelle que soit la volonté d'honnêteté, les conceptions intellectuelles interfèrent dans les jugements. Bien sûr, tout juré de bonne foi peut discerner des inégalités de qualité et de valeur et reconnaître les mérites d'un candidat qui ne partage pas ses vues. En même temps, n'importe quel universitaire, qu'il soit membre d'un jury d'agrégation externe ou interne ou d'une commission de spécialistes, ne peut pas ne pas être favorablement impressionné par des analyses proches des siennes, réticent devant celles qui s'en éloignent et hostiles à celles qui les combattent. Le problème n'est donc pas principalement le risque de partialité idéologique ou intellectuelle, de clientélisme ou de favoritisme de l'agrégation : ces risques existent pour tous les modes de recrutement ; ils ne sont sans doute pas plus grands pour l'agrégation. Sous certaines conditions, les concours nationaux font même sans doute davantage obstacle au localisme que les concours sur poste.

Le problème du moment du concours

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Nombre des critiques adressées à l'agrégation peuvent l'être aux autres modes de recrutement. Ces derniers présentent à l'inverse divers défauts qu'on ne peut pas toujours reprocher à l'agrégation. La faiblesse principale de l'agrégation réside plutôt dans l'inadaptation du moment où elle intervient. Les mêmes tests sont imposés aux prétendants à l'entrée dans la carrière universitaire et à ceux qui y sont déjà bien engagés. La réussite à des épreuves - dont on a vu qu'elle était affectée par des facteurs très divers - peut peser davantage que des années d'investissements scientifiques et pédagogiques. En même temps, il n'est pas absurde de vérifier que de futurs enseignants et chercheurs présentent bien les qualités requises ou, à tout le moins, qu'ils ne présentent pas de lacunes trop considérables ou de défauts trop rédhibitoires. Il est donc légitime d'envisager l'organisation d'un concours sélectif à l'entrée de la carrière universitaire.

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Ce concours doit privilégier le critère de la valeur scientifique des recherches des candidats, même s'il est difficile de trouver un accord sur son évaluation. Les universitaires sont ou devraient être indissociablement des enseignants et des chercheurs. La spécificité de l'enseignement universitaire est ou doit être son articulation avec la recherche. Sa valeur réside dans son actualité scientifique, et il faut être personnellement engagé dans la recherche pour être au fait de cette actualité. Certains chercheurs sont de piètres enseignants, et on peut citer quelques exemples d'excellents professeurs qui ne sont guère chercheurs, mais, dans l'ensemble, la qualité d'un enseignant universitaire dépend de ses qualités de chercheur. Si la routine pédagogique ne favorise pas l'inventivité scientifique, les responsabilités pédagogiques obligent à des curiosités qui débordent l'horizon immédiat des recherches en cours et peuvent contribuer à leur élargissement. Le recrutement des universitaires exige donc une évaluation serrée et compétitive des dossiers scientifiques des candidats, et il devrait être tendu par le souci de recruter les meilleurs, ce qui n'est pas toujours le cas.

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La qualité des travaux est un signe et un gage de compétence scientifique, mais la spécialisation de la recherche n'implique pas nécessairement qu'un bon chercheur dispose d'une culture générale dans sa spécialité. Une telle culture est pourtant nécessaire, tant du point de vue de l'enseignement que de celui des capacités à évoluer dans la recherche. Elle peut s'acquérir tout au long de la carrière, mais il est préférable de s'assurer que les entrants partent avec un niveau suffisant. Pour des raisons à la fois scientifiques et pédagogiques, on peut encore attendre des candidats qu'ils maîtrisent une seconde spécialité, en plus de leur spécialisation principale. La vérification du niveau de ces spécialisations, principale et secondaire, peut se faire à travers des leçons, comme celles de l'agrégation, ou par d'autres moyens qui pourraient être inventés - par exemple en s'inspirant des méthodes en vigueur dans d'autres pays.

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Les qualités de chercheur et la culture générale sont des conditions nécessaires pour faire de bons enseignements universitaires, mais ce ne sont sans doute pas des conditions tout à fait suffisantes. On peut donc encore raisonnablement chercher à s'assurer que les postulants savent enseigner, ou à tout le moins ne présentent pas d'inaptitude majeure dans ce domaine. Là encore, cette vérification peut prendre des formes diverses et la solution de la leçon n'est pas la seule possible. Un concours sélectif à l'entrée vérifiant avant tout la qualité des travaux de recherche, puis le niveau de connaissances dans une, voire deux spécialités, enfin les dispositions pédagogiques est donc raisonnable, à condition qu'il intervienne à l'entrée dans la carrière. Le problème, pour ce qui concerne la science politique - mais aussi, sans doute, pour les autres disciplines à agrégation -, est que les universitaires entrent de plus en plus dans la carrière comme maître de conférences, que leur recrutement repose sur des procédures très insuffisantes et contestables qui ne favorisent pas nécessairement le recrutement des meilleurs, et que, en dépit de ses nombreuses insuffisances, l'agrégation, qui donne sans doute plus de garanties, intervient trop tard.

Quelques propositions

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C'est donc au moment du recrutement des maîtres de conférences qu'il faudrait organiser un concours sélectif, sur le modèle esquissé plus haut. Ce concours pourrait être national, régional ou décentralisé et organisé au niveau des établissements qui cherchent à pourvoir un poste dans une spécialité.

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Les divers systèmes présentent des défauts et des avantages qu'il serait trop long de détailler ici. Un recrutement peut être décentralisé sans être monopolisé par les spécialistes locaux ou même contrôlé par une majorité de spécialistes locaux. Une condition de son efficacité est que chacun des membres des jurys de recrutement ait intérêt à choisir les meilleurs (au moins tels qu'ils les perçoivent). La condition en est que les juges possèdent les qualités requises, c'est-à-dire les qualités mêmes (niveau de la production scientifique, culture générale dans une voire deux spécialités, qualités pédagogiques) dont les épreuves d'un concours doivent vérifier que les candidats les possèdent et que ceux qui sont retenus sont bien ceux qui les possèdent le mieux. Une des nombreuses faiblesses du mode de recrutement actuel des maîtres de conférences, que le souci des convenances académiques conduit à passer sous silence, est que (presque) tous les universitaires ont un pouvoir sur les recrutements indépendamment de leurs investissements et de leurs niveaux scientifique et pédagogique. Dans le système actuel, il n'est pas nécessaire d'être compétent pour s'assurer de la compétence des candidats ou, plus exactement, la compétence des titulaires va de soi et n'est jamais interrogée. L'observation montre que le choix de ceux qui n'ont pas ou qui n'ont plus la compétence nécessaire ne favorise pas nécessairement le recrutement des meilleurs, quand il n'y fait pas délibérément obstacle. Il arrive en effet que les plus vulnérables cherchent à se protéger d'une concurrence trop inégale.

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A partir du moment où une sélection à l'entrée de la carrière universitaire fondée sur les qualités de chercheur, le niveau scientifique et les qualités pédagogiques est organisée, il n'est pas nécessaire d'organiser une procédure lourde de sélection des titulaires du grade supérieur. Certains en concluent qu'il faut un grade unique, ou que l'accès au grade de professeur doit se faire plus ou moins automatiquement. Il faut répondre à cela que le système universitaire français manque gravement de mécanismes d'incitation et de responsabilisation, c'est-à-dire de mécanismes d'évaluation sanctionnée positivement et négativement. Un concours de recrutement pour l'accès au grade de professeur constituerait un mécanisme d'évaluation sanctionnée. Il pourrait être réservé à des maîtres de conférences disposant d'une ancienneté suffisante et éventuellement à des personnalités extérieures disposant d'une expérience pratique et d'une production intellectuelle intéressantes pour une université. Il ne s'agirait plus, à ce niveau, de vérifier des qualités pédagogiques, mais de choisir et de récompenser les candidats ayant le dossier scientifique le plus étoffé. Un tel concours devrait se limiter à une épreuve d'évaluation de la valeur, du niveau et de la portée des travaux, sur le modèle d'une agrégation interne allégée.

Plan de l'article

  1. Vieillissement et inadaptations
  2. Qualités et défauts
    1. L'agrégation et la recherche
    2. L'approximative vérification des qualités scientifiques et pédagogiques
    3. La partialité des jurys
    4. Le problème du moment du concours
  3. Quelques propositions

Pour citer cet article

Gaxie Daniel, « Agrégation de science politique : le pour, le contre et les réformes possibles », L'Économie politique, 3/2004 (no 23), p. 35-51.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-3-page-35.htm
DOI : 10.3917/leco.023.0035


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