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L'Économie politique

2004/3 (no 23)


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Il y a quelque chose de pourri au royaume de l'agrégation de sciences économiques. Le jury du concours 2003-2004 s'est en effet illustré par un recrutement des élites universitaires en économie marqué par le plus fort taux de copinage depuis 1985 - date à partir de laquelle deux chercheurs ont cherché à le mesurer. Dans "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le concours d'agrégation en sciences économiques", Laurent Linnemer et Anne Perrot ont montré qu'un candidat lié au jury  [1][1] Il est reconnu comme tel s'il travaille dans la même... avait de 1,5 à 4 fois plus de chances de réussir que les autres. Pour le concours présidé cette année par le professeur Pascal Salin, le taux de réussite des "copains" a été plus de quatre fois supérieur...

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Et alors ? La sélection des professeurs d'université en économie par le concours d'agrégation serait-elle une affaire de réseaux dominée par un "effet de clique" ? Oui. Cela a toujours été le cas, dès les premières agrégations de la fin du XIXe siècle. Et c'est en gros la même chose dans les autres disciplines universitaires qui ont recours à ce mode de recrutement. Les économistes contemporains n'ont donc rien d'original à cet égard ; c'est l'organisation même du concours qui le veut. Comme il s'agit, pour des professeurs en place, de coopter la future génération de leurs collègues, ils préfèrent choisir parmi ceux qu'ils connaissent le mieux.

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Au détriment de la qualité scientifique des candidats ? C'est possible, et c'est là que le bât blesse. Le concours d'agrégation 2004 a soulevé une forte polémique non pas tant à cause de la proximité scientifique de certains élus avec les membres du jury que du fait de leur proximité politique et idéologique, à partir de travaux scientifiques considérés par leurs pairs comme douteux. L'année 2004 fut-elle l'exception qui confirme la règle ? A partir d'une étude empirique originale, Marc Flandreau montre que le concours d'agrégation en sciences éco n'est pas capable d'assurer la stabilité de la qualité du recrutement des élites.

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Face à ce gros problème, éliminons tout de suite la solution qui consisterait à choisir un mode de recrutement local, université par université, pour échapper à la dimension politique d'un concours centralisé où, qui plus est, le jury comme les candidats originaires de Paris sont sur-représentés. Ce serait passer de l'aristocratie de la cour de Versailles aux fiefs de seigneurs locaux, dont les compor tements de mandarins font la joie des commentaires, toutes disci plines confondues...

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La principale piste envisagée par plusieurs auteurs de ce dossier est de donner plus de place, lors du recrutement, aux travaux scientifiques du candidat. A cet égard, l'économiste, Marc Flandreau, et le politiste, Daniel Gaxie, se retrouvent : le problème, c'est le jury. L'étude empirique de Flandreau montre qu'un jury ouvert - intellectuellement et scientifiquement - a plus de chances de sélectionner de bons candidats, c'est-à-dire de futurs enseignants-chercheurs dont la production intellectuelle restera active une fois passée la barre de leur sélection. Les sociologues candidats au poste de professeur doivent ainsi être titulaires d'un doctorat, mais aussi d'une habilitation à diriger des recherches qui leur est délivrée plusieurs années après la thèse, dans la mesure où ils peuvent justifier de travaux de recherche constants et originaux. Deux évolutions semblent donc nécessaires : les membres du jury doivent être enclins à privilégier la recherche et, afin d'assurer la diversité scientifique, le président ne doit plus conserver l'exclusivité dans le choix de son jury.

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Donner plus de place aux travaux scientifiques revient à diminuer le poids des "leçons" d'agrégation. Ces dernières sont censées mesurer les talents pédagogiques des futurs professeurs mais, comme le fait remarquer Daniel Gaxie, elles n'ont rien à voir avec un cours magistral : "L'enseignant qui, dans un amphi et face à de véritables étudiants, adopterait le ton docte, le rythme effréné, le style oratoire ampoulé, le registre allusif, les clins d'oeil initiés, les approximations rhétoriques, pour débiter des généralités hasardeuses et vagues, comme le font beaucoup de candidats placés dans une situation de "leçon" de concours, ferait sans doute face à l'incompréhension, au chahut ou au départ massif des étudiants avant la fin de la première demi-heure !" S'il s'agit de vérifier l'enga gement pédagogique des candidats, ne vaut-il pas mieux réserver la possibilité de se présenter au concours à ceux qui ont déjà enseigné et pris leur part dans le travail administratif de l'organisation d'un programme, d'une filière, etc. ? Cela conduirait à retenir des candidats déjà en poste à l'université, ou bien des personnalités extérieures engagées depuis longtemps dans l'enseignement et dont l'université veut recueillir les compétences.

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Une plus grande expérience en matière de recherche, une plus grande expérience en matière d'enseignement : ces deux directions orientent le recrutement vers des candidats plus âgés, ce qui est le cas en science politique et encore plus en sociologie. La science économique fait exception en la matière, puisque les candidats ont tendance à être de plus en plus jeunes. Est-ce l'effet d'une sélection qui privilégie les compétences techniques, dans le cadre confortable d'une seule pensée dominante et au détriment de connaissances historiques, empiriques, et d'une ouverture d'esprit théorique qui demandent du temps ? C'est ce dont se sont plaint les jeunes normaliens qui, il y a peu, critiquaient leurs professeurs pour leur manque de liens avec le réel, leur trop grande fascination pour les mathématiques et l'étroitesse de leurs présentations théoriques. Il y a décidément un problème dans le recrutement des élites universitaires françaises en économie.

Notes

[1]

Il est reconnu comme tel s'il travaille dans la même université que l'un des membres du jury, s'il a soutenu sa thèse dans l'université d'un des membres du jury, ou si son directeur de thèse est dans le jury. Voir Revue économique, vol. 35, n˚2, mars 2004.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « Une sélection pas très naturelle », L'Économie politique 3/2004 (no 23) , p. 5-7
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-3-page-5.htm.
DOI : 10.3917/leco.023.0005.


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