Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2004/3 (no 23)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 72 - 84 Article suivant
1

Amartya Sen est très souvent présenté comme un économiste différent. Lauréat du prix Nobel en 1998, il sert de référence à la fois aux économistes du courant dominant (dit "néoclassique") et à leurs adversaires (les "hétérodoxes") : il aurait ainsi réconcilié l'approche froide des économistes avec l'humanité du philosophe - comme l'attestent les titres de ses ouvrages (On Ethics and Economics, Inequality Reexamined, Development as Freedom, pour ne citer qu'eux). L'approche en termes de "capabilités", au centre de ses analyses sur la pauvreté, le développement et les inégalités, est présentée par Sen comme réunissant ces deux champs disciplinaires, de sorte à dépasser les approches habituelles en analyse économique.

2

Cet auteur faisant consensus, il n'existe pratiquement aucune critique des thèses qu'il avance. Il y a pourtant de quoi. C'est l'objet de cet article, qui rappelle les principales analyses et positions de Sen, tout en signalant les problèmes qu'elles soulèvent, aussi bien sur le plan théorique que pratique. La difficulté principale pour étudier Amartya Sen tient tout particulièrement au vocabulaire qu'il emploie : les concepts centraux de sa théorie sont des mots de son cru. Ils confèrent peut-être à Sen une certaine aura de savant, mais rendent la lecture et la compréhension de ses écrits particulièrement ardues. On donnera pour commencer une présentation succincte des deux notions centrales chez Sen que sont les "fonctionnements" et la "capabilité", en cherchant à voir en quoi la démarche adoptée se distingue des approches usuelles. Puis on s'intéressera à sa démarche éthique. Enfin, on examinera les positions de Sen en matière de politique économique, au regard de la perspective éthique et théorique qu'il retient.

L'approche par la "capabilité"

3

Au départ de l'analyse de Sen, il y a son refus d'assimiler bien-être et utilité (que Sen identifie parfois au bonheur, parfois à la satisfaction, parfois au classement selon une échelle de préférences). Car, pour lui, les approches reposant sur l'utilité sont réductrices, du fait qu'elles ne prennent en compte que les conséquences psychologiques ou mentales de la détention des biens (le bonheur ou la satisfaction qu'ils procurent)  [1][1] Voir notamment Amartya K. Sen, "Poor, relatively speaking",..., et non le bien-être effectif, vécu, des individus (le niveau de vie atteint grâce à ces biens).

Des marchandises aux fonctionnements

4

Le concept de capabilité, que Sen a proposé pour la première fois en 1979 [Sen, 1982, p. 353-369], veut prendre en compte les caractéristiques des êtres humains de façon plus fine que ne le fait l'approche usuelle en économie avec les fonctions d'utilité. Pour le définir, Sen commence par représenter les individus par l'ensemble des marchandises dont ils peuvent disposer (ce que Sen nomme entitlement set). Toutefois, il renonce à la référence usuelle aux " marchandises" (commodities), et préfère employer celle de "caractéristiques" des marchandises  [2][2] Sen reprend ici la perspective développée par Kevin.... Par exemple, au lieu de considérer les marchandises pomme, cacahuète, riz et viande de boeuf, Sen préfère faire reposer son analyse sur leurs valeurs nutritives, leur goût, etc.

5

Ce premier changement de perspective ne permet pas, cependant, de prendre en compte ce que les individus "sont" ou "font" grâce aux caractéristiques des biens. C'est pourquoi Sen représente aussi chaque individu par un ensemble de ce qu'il appelle des "fonctions d'usage", qui convertissent les caractéristiques des biens en "fonctionnements" [cf. Sen, 1985, p. 11-14]. Ces derniers sont définis comme les états et actions (doings and beings) qu'un individu peut réaliser. Le fonctionnement effectif d'un individu particulier dépendra donc du choix d'un ensemble de marchandises (transformé en caractéristiques), ainsi que de celui d'une fonction d'usage. Sen entend ainsi prendre en compte la diversité humaine dans l'analyse du bien-être, puisque ces fonctions d'usage traduisent les différences interindividuelles  [3][3] Pour reprendre l'exemple alimentaire, un individu allergique... des états et actions réalisables grâce aux caractéristiques des marchandises.

6

Tout cela peut sembler passablement obscur - et c'est bien le cas ! Mais la popularité de Sen en résulte peut-être (chacun pensant que c'est profond, même sans trop rien y comprendre...). L'habitué de la théorie néoclassique peut toutefois s'y retrouver, en ne faisant que reprendre la démarche usuelle de cette théorie, puisque seuls les mots sont modifiés.

Capabilité et choix d'un mode de vie particulier

7

Les fonctionnements remplacent donc les marchandises (ou leurs caractéristiques) des approches usuelles en économie - notamment de la microéconomie. Comme dans celle-ci, ils peuvent être combinés par la personne qui fait un choix, et c'est à partir de cette combinaison de fonctionnements que Sen définit la capabilité, conçue comme une liberté de choix de fonctionnements. Dans The Quality of Life, il est écrit : "La vie qu'une personne mène peut être perçue et décrite comme une combinaison des actions qu'elle va accomplir et des états qu'elle va connaître - états que l'on peut appeler, de manière générique, des fonctionnements. Ceux-ci comprennent des choses très élémentaires, comme être bien nourri et en bonne santé, ainsi que des états et actions plus complexes, comme l'estime de soi, préserver sa dignité, prendre part à la vie de la communauté, et ainsi de suite. La capabilité d'une personne (capability of a person) renvoie aux diverses combinaisons possibles de fonctionnements, cette personne pouvant choisir de réaliser l'une d'entre elles. Dans ce sens, la capabilité d'une personne correspond à la liberté qu'elle a de mener une vie ou une autre" [Nussbaum et Sen, 1993, "Introduction", p. 3].

8

De même, dans Development as Freedom, Sen explique : "La "capabilité" d'une personne renvoie aux diverses combinaisons de fonctionnements qu'elle a la possibilité de réaliser. La capabilité est ainsi une sorte de liberté : la liberté réelle de réaliser des combinaisons de fonctionnements (ou, de manière moins formelle, la liberté de réaliser divers modes de vie)" [Sen, 2000, p. 74-75].

9

En fait, la démarche de Sen ne se démarque en rien, dans le fond, de celle de la théorie dominante en économie (qu'on l'appelle microéconomique ou néoclassique) : on suppose des individus faisant un libre choix (de "fonctionnement" plutôt que de marchandises), en subissant une contrainte (la "capabilité" au lieu du revenu).

L'approche par la capabilité et la théorie néoclassique

10

Amartya Sen ne cache pas, par ailleurs, qu'il cherche à s'inscrire dans le cadre du modèle de référence de la théorie néoclassique, celui dit de Kenneth Arrow et Gérard Debreu. C'est ainsi qu'il écrit, dans Development as Freedom : "J'ai, en fait, démontré ailleurs que, si l'on représente les libertés individuelles essentielles par certaines de leurs caractéristiques sur lesquelles il peut y avoir un large accord, le résultat d'optimalité d'Arrow-Debreu se transpose, pour l'essentiel, et aisément, de l'" espace " des utilités à celui des libertés individuelles, tant en termes de liberté de choix des paniers de biens qu'en termes de capabilités à fonctionner" [Sen, 2000, p. 117-119]. On peut légitimement se demander ce que peuvent être (et signifier) les prix - ainsi que les offres et les demandes - dans un tel "marché". Mais peu importe : ce qu'il est essentiel de relever, c'est que Sen reprend complètement, et sans réserve, la démarche d'Arrow et Debreu. Il est donc, comme il l'a lui-même affirmé lors d'une conférence de l'OFCE à Paris, un économiste "mainstream" (ou "orthodoxe"). Il n'y a donc rien à attendre de lui du côté de la méthode ou de la grille d'analyse en économie : son approche ne fournit pas une "voie alternative" à la démarche dominante.

11

Qu'en est-il du côté de la philosophie et, plus précisément, des solutions qu'il propose dans une perspective éthique ?

Une éthique multicritères

12

La grande popularité de Sen vient, non pas de ses textes académiques, d'un accès difficile, mais de ses ouvrages grand public, où il adopte un point de vue engagé, notamment en ce qui concerne le problème de la pauvreté et les façons de le résoudre. Qui dit éthique, dit critères permettant de trancher entre diverses situations (après les avoirs classées selon ces critères). Une des grandes doctrines éthiques est l'utilitarisme, qui évalue toute action ou institution selon la tendance qu'elle a à augmenter ou à diminuer le bonheur de la collectivité. L'utilitarisme est donc une doctrine éthique moniste, qui n'utilise qu'un seul critère : le bonheur de la collectivité.

13

Sen se démarque de cette doctrine - dont se prévalent la plupart des économistes (implicitement et explicitement) -, parce qu'il estime qu'elle appréhende le bien-être de façon unilatérale. Le critère du bonheur négligerait, selon lui, les autres valeurs des individus, valeurs qui seraient, elles, prises en compte par les fonctionnements et les capabilités - qui fourniraient donc une meilleure évaluation du bien-être. Ce qui revient à adopter une éthique comportant plusieurs critères, que nous appellerons " multicritères" (le mot utilisé par Sen en anglais étant "pluralism").

La critique du monisme

14

Dans Inequality Reexamined, Sen écrit : "Etre heureux compte sûrement au nombre des fonctionnements importants, mais on ne peut considérer que mener une vie se résume à cela (i.e. cela ne peut guère être l'unique fonctionnement à prendre en compte)" [Sen, 1992, p. 54]. Les fonctionnements valables seraient la base d'une vie qui "vaut la peine" d'être vécue. Parmi les éléments composant une "vie de valeur", il y a le bonheur, mais pas uniquement. D'où la critique que Sen fait à l'utilitarisme.

15

Dans Development as Freedom, il affirme : "Insister sur le fait qu'il ne doive y avoir qu'une seule grandeur homogène que l'on valorise revient à réduire, de manière drastique, la portée de l'évaluation. Ce n'est pas à l'honneur de l'utilitarisme classique de ne valoriser que le plaisir, sans accorder un quelconque intérêt direct à la liberté, aux droits, à la créativité ou aux conditions de vie réelles. Décréter méca niquement qu'il existe une seule "bonne chose", homogène pour tous, est certes une position confortable, mais elle revient à nier notre nature d'êtres pensants. C'est comme si on facilitait la vie du cuisinier en déclarant que tous les clients aiment un plat et un seul (le saumon fumé ou même les frites), ou encore qu'ils doivent tous optimiser une qualité (comme la salinité de la nourriture)" [Sen, 2000, p. 77].

16

Le système qu'il propose ferait place, au contraire, à un ensemble de valeurs - qui reflèteraient les diverses aspirations des individus. Comme il l'écrit dans The Quality of Life : "En raison de la nature de l'espace d'évaluation, l'approche en termes de capabilités diffère de l'évaluation utilitariste [...] en faisant place à une diversité d'états et d'actions humains considérés comme importants en soi (et non, uniquement parce qu'ils peuvent produire de l'utilité, ni dans la mesure où ils génèrent de l'utilité)" [Nussbaum et Sen, 1993, p. 33]. Ou encore, comme il l'explique dans On Ethics and Economics : "Ces "fonctionnements" peuvent couvrir toute une gamme d'accomplissements, allant du fait d'être libéré de la sous-nutrition et de la morbidité évitable, au respect de soi-même et à la satisfaction de ses aspirations créatives. En fait, c'est dans cette liste que le fonctionnement "être heureux", que certains utilitaristes considèrent comme la base de toute évaluation, peut - non sans raison - figurer" [Sen, 1987, p. 63-64].

17

Au premier abord, tout cela semble évident : qui peut nier l'impor tance du "respect de soi", de la "réalisation de sa créativité" ou d'"éviter la morbidité", etc. ? Personne, à commencer par les utilitaristes - à moins d'estimer qu'ils sont incapables de la moindre introspection ou d'observer les comportements autour d'eux. Pourquoi s'obstineraient-ils à défendre un critère unique, alors qu'il semble plus facile - et pertinent - d'envisager les diverses facettes (ou "fonctionnements") de l'esprit humain, et donc d'adopter une approche comportant plusieurs critères ? Cette question se pose depuis que l'éthique existe ; Sen semble pourtant l'ignorer. Il se contente de critiquer la nature "arbitraire" et "défectueuse" (pour reprendre ses propres termes) des approches monistes, qui sont pourtant celles des grands philosophes - à commencer par Hume, Mill et Kant.

L'impasse d'une approche multicritères

18

Si la multiplicité des critères éthiques est rejetée par tous les grands philosophes, utilitaristes ou non, c'est pour une raison très simple : elle ne permet pas de trancher dans tous les cas auxquels le philo sophe, ou l'homme d'action, peut être confronté.

19

Comme le constate John Stuart Mill dans A System of Logic : "Il faut qu'il y ait un critère permettant de juger du bien et du mal, absolu ou relatif, des buts, ou des objets du désir. Quel que soit ce critère, il ne peut y en avoir qu'un seul : car s'il y avait plusieurs principes ultimes pour la conduite, une même conduite pourrait être approuvée par un principe et condamnée par un autre ; il faudrait alors un principe plus général encore pour trancher entre les deux" [Mill, 1979 (1843), p. 951]. Ou encore, dans son essai sur l'utilitarisme : "Si l'utilité est la source ultime des obligations morales, elle peut être invoquée pour décider entre [les droits et devoirs en conflit], lorsque leurs exigences sont incompatibles. Bien que l'application du critère puisse être difficile, cela vaut mieux que l'absence de critère : alors que dans d'autres systèmes, où les lois morales revendiquent une autorité indépendante, il n'existe aucun arbitre commun ayant le droit de s'immiscer entre leurs querelles ; leurs prétentions concernant la priorité des unes sur les autres reposent tout au plus sur des sophismes. Et, à moins qu'elles ne soient déterminées, comme elles le sont généralement, par l'influence reconnue des considérations d'utilité, elles ouvrent la voie à l'action des désirs personnels et des partis pris" [Mill, 1991 (1861), p. 157-158].

20

De même, Adam Smith explique, dans La Théorie des sentiments moraux, que "toutes les institutions de la société [...] sont jugées uniquement par le degré avec lequel elles tendent à promouvoir le bonheur de ceux qui vivent sous leur juridiction" [Smith, 1976 (1790), p. 185]. Quant à Emmanuel Kant, un auteur non utilitariste dont Sen se réclame, il est lui aussi très clair sur ce point dans la Métaphysique des moeurs : "Objectivement, il ne peut y avoir qu'une raison humaine. [...] C'est ainsi que le moraliste dit avec raison : il n'y a qu'une vertu et qu'une seule doctrine de la vertu, c'est-à-dire un seul système qui lie tous les devoirs de vertu par un seul principe" [Kant, 1988 (1796), p. 81].

21

L'adhésion à un critère unique  [4][4] Certains auteurs retiennent plusieurs critères éthiques,... permet d'effectuer, dans tous les cas, un choix entre deux actions, règles ou institutions qui sont en conflit. Ce qui n'est pas le cas lorsqu'il y a plusieurs critères. Pour reprendre un exemple souvent utilisé par Sen : si "vivre en bonne santé" et "savoir lire et écrire" sont pris pour critères essentiels caractérisant une vie "de valeur", il est impossible de trancher entre le recrutement d'un médecin (ou d'un infirmier) et d'un enseignant, à moins de recourir à un critère supérieur (celui du bonheur collectif, par exemple), qui permet de le faire.

22

Comme l'explique Séverine Deneulin : "Le recours à plusieurs critères éthiques est la raison invoquée par Sen pour ne pas préciser ce qui compte au nombre des capabilités importantes [...]. [Mais] si l'on se refuse à prendre position en matière des objectifs recherchés, alors, comment déterminer les opportunités qui doivent être données aux gens afin d'améliorer leur qualité de vie ? Comment leur donner les conditions d'une vie meilleure, sans savoir en quoi consiste une telle vie ?" [Deneulin, 2002, p. 500-501].

23

Sen entraîne la sympathie notamment pour l'attention qu'il porte aux diverses facettes de la personnalité humaine. Qui est contre plus de santé, plus de formation, plus de liberté, etc. ? Personne, bien sûr. Le problème est qu'on ne peut tout avoir en même temps, ou sans limite. Il faut choisir, et Sen ne donne aucun moyen pour le faire. D'ailleurs, il ne donne pas non plus les moyens pour y parvenir, comme on le constate en examinant ses analyses concrètes et ce qu'il dit (ou ne dit pas) sur les politiques à mener pour parvenir aux objectifs qu'il propose.

Sen et les propositions concrètes

24

Qu'apportent les analyses de Sen à l'économiste de terrain, celui qui étudie ce qui se passe dans le monde tel qu'il est, ou qui cherche à proposer des solutions aux problèmes qui s'y posent ? Rien, ou pas grand-chose  [5][5] Sen a par ailleurs proposé un indice visant à mesurer....

Sen et les études de problèmes économiques

25

Sen ne cache pas que son système ne permet pas, "en pratique", de prendre en compte toutes les différences qui existent entre les individus (la diversité humaine). C'est ainsi que, dans Inequality Reexamined, il explique : "Il existe de nombreuses sortes de différences entre les hommes. Il n'est pas déraisonnable de penser que, si nous essayions de les prendre toutes en compte, nous pourrions sombrer dans la confusion totale, car submergés par l'empirie. La pratique exige que l'on fasse des choix ; elle nous suggère de négliger certains aspects, tout en nous concentrant sur d'autres, plus importants. [...] En fait, les analyses générales de l'inégalité doivent, dans de nombreux cas, être opérées sur des groupes - et non sur des individus particuliers -, ce qui tend à concentrer l'attention sur les différences existant entre les groupes" [Sen, 1992, p. 115]. Ainsi, comme dans la microéconomie usuelle, lorsque l'on passe "à la pratique", les subtilités sur le comportement de l'individu sont abandonnées au profit d'une analyse par " groupes", au statut théorique peu clair.

26

Les études que fait Sen de problèmes économiques concrets n'ont pas de lien direct avec son système théorique. Il est inutile de les présenter toutes, puisqu'il procède invariablement de la même façon. Prenons l'exemple de son livre Commodities and Capabilities, l'un des rares endroits où Sen donne (en annexe) quelques précisions sur ce qu'il propose. On n'y trouve, en fait, que des études statistiques faisant appel à des indicateurs usuels tels que l'espérance de vie, le taux de mortalité infantile, le taux d'alphabétisation, etc. La comparaison de ces indicateurs conduit Sen a affirmer que : "Les capabilités du peuple indien sont très inférieures à celles des peuples de Chine et du Sri Lanka en ce qui concerne l'aptitude à vivre longtemps, l'aptitude à éviter la mortalité pendant la petite enfance et l'enfance, l'aptitude à lire et à écrire, ainsi que l'aptitude à bénéficier d'une scolarité soutenue. En termes de capabilités de base - de survie et d'éducation -, la Chine et le Sri Lanka se détachent du lot" [Sen, 1985, p. 76]. Autrement dit, en Chine et au Sri Lanka, l'espérance de vie est plus élevée, la mortalité infantile plus faible, le système scolaire plus développé et avec des meilleurs résultats qu'en Inde. On se passe du fatras des "capabilités", des " fonctions d'usage" et autres "fonctionnements" pour constater cela  [6][6] On remarquera que cette comparaison n'est possible....

27

Le même type d'indicateurs est utilisé dans le livre que Sen a coécrit avec Jean Drèze, India : Economic Development and Social Opportunity, où ils expliquent : "La pauvreté est, en dernière instance, une question de "privation de capabilité". On doit tenir compte de ce lien non seulement au niveau conceptuel, mais également lors des études économiques et des analyses sur la situation sociale ou politique. Cette conception plus large de la pauvreté doit être gardée à l'esprit, même si l'on se concentre, comme on le fera souvent dans cette monographie, sur la privation de capabilités de base telles que la liberté de vivre une durée de vie normale (non raccourcie par une mortalité prématurée), ou la liberté de lire ou d'écrire (sans être contraint pas l'analphabétisme)" [Drèze et Sen, 1995, p. 11].

28

Les analyses concrètes que Sen propose n'ont donc pratiquement aucun rapport avec son analyse théorique, "microéconomique". Une fois de plus, on ne trouve aucune trace des "paniers de biens", des "fonctions d'usage", des "vecteurs de fonctionnements" ou autres "libertés essentielles" : on en revient aux indicateurs classiques, éducation et santé, affublés il est vrai de l'étiquette "capabilités", qui n'apporte strictement rien à l'analyse concrète.

Sen et la politique économique

29

Il ne suffit pas d'appeler de ses voeux un meilleur niveau de santé et d'éducation, et de toutes ces belles choses dont Sen parle abondamment. Il faut aussi préciser comment y parvenir : toute dépense suppose une recette. Or, curieusement, Sen n'aborde pratiquement jamais la question de la politique économique de l'Etat, des moyens à mettre en oeuvre effectivement (impôts, subventions, redistribution de revenus, dépenses publiques, réglementation, etc.) pour permettre à chacun d'acquérir la "liberté de choisir", la "capabilité". Il s'en tient généralement au discours, usuel chez les économistes du courant dominant, sur les "défaillances de marché" - et aux " corrections " nécessaires alors pour "rétablir l'efficacité".

30

C'est ainsi que, comme on l'a signalé plus haut, Sen prend pour référence le modèle d'équilibre général d'Arrow et Debreu - modèle qu'il propose d'aménager pour tenir compte des "capabilités" et des "fonctionnements". Dans un de ses derniers livres, Development as Freedom, il tient (dans le chapitre consacré à l'Etat et au marché) à en rappeler la pertinence, notamment en ce qui concerne les résultats auxquels ce modèle parvient : "Ce résultat d'optimalité - qu'on appelle théorème d'Arrow-Debreu (en référence aux auteurs qui l'ont formulé, Kenneth Arrow et Gerard Debreu) - revêt une réelle importance, malgré des hypothèses simplistes" [Sen, 2000, p. 117]. Or, il est notoire que le théorème d'Arrow-Debreu concerne une économie dite de concurrence parfaite, qui est organisée d'une façon très particulière. C'est un système dans lequel les agents font des choix sur la base de prix donnés (on dit qu'ils sont "preneurs de prix"), les prix étant affichés par une instance généralement appelée commissaire- priseur  [7][7] Comme le dit, par exemple, un représentant en vue du.... Celui-ci ne s'en tient pas là : il regroupe les offres et demandes individuelles (les échanges bilatéraux entre agents étant interdits), les confronte, fait varier les prix en fonction de leurs différences, etc.

31

Pourtant, Sen ne souffle mot là-dessus, ce qui a de quoi étonner lorsque l'on traite des marchés et de l'Etat (l'Etat est ici représenté par le commissaire-priseur ; quant au marché, on ne sait trop ce que c'est, dans ce modèle). Le "résultat d'optimalité" a peut-être une "réelle importance", mais non pas en ce qui concerne le monde réel - il concerne un monde (celui de la concurrence parfaite) n'ayant rien à voir avec les sociétés dans lesquelles nous vivons.

32

De même, en ce qui concerne le sous-développement et la croissance, la position de Sen n'a strictement rien d'original : le rôle de l'Etat se réduit à amorcer ou "déclencher" le "mécanisme du marché", jusqu'à ce que celui-ci devienne "autonome". Toujours dans India : Economic Development and Social Opportunity, Amartya Sen et Jean Drèze affirment : "L'Etat peut avoir un rôle majeur pour initier et faciliter la croissance économique reposant sur le marché [...]. Ce rôle est facile à comprendre à la lumière de la théorie économique - particulièrement en ce qui concerne les difficultés de décollage, liées aux difficultés du "tâtonnement" (les négociations sur les prix précédant l'échange, qui mènent à des décisions simultanées de production), à l'existence d'économies d'échelle et d'externalités, ainsi qu'à l'acquisition du savoir-faire. Le déclenchement, par une autorité politique active, du mécanisme de marché n'exclut pas, bien sûr, qu'il devienne progressivement autonome" [Drèze et Sen, 1995, p. 19).

33

Il suffirait ainsi de "déclencher" ce processus, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes... C'est le discours usuel (et contradictoire) à la base des plans d'ajustement structurel préconisés pour les pays en voie de développement : l'Etat met en place des structures "saines et solides", sur la base desquelles le marché s'épanouit. Sen ne formule évidemment pas les choses ainsi, mais l'idée est la même - du moins (à la différence de Joseph Stiglitz, autre vedette du moment), il ne l'a jamais critiquée publiquement et clairement.

Défaillances de marché et défaillances de l'Etat

34

Dans les quelques endroits où Sen évoque les questions de politique économique, il s'en tient au thème des "défaillances de marché". Il justifie ainsi l'intervention publique dans les domaines de l'éducation et de la santé par l'existence d'externalités ou de biens collectifs. Il écrit par exemple, dans Development as Freedom : "En réalité, certains des éléments les plus importants à la capabilité humaine peuvent difficilement être vendus à une personne à la fois. Ceci est particulièrement le cas lorsque l'on considère les biens publics, que les personnes consomment ensemble plutôt que séparément [...]. La logique du mécanisme du marché est adaptée pour les biens privés (tels que les pommes ou les chemises), plutôt que pour les biens publics (comme un environnement exempt de malaria). On peut d'ailleurs montrer qu'il y aurait avantage à fournir des biens publics au-delà de ce que feraient les marchés privés. Des arguments similaires concernant la portée limitée du mécanisme du marché s'appliquent à d'autres domaines importants, où, là aussi, la fourniture en question peut prendre la forme d'un bien public. La défense, le maintien de l'ordre et la protection de l'environnement sont quelques-uns des domaines auxquels s'applique ce raisonnement [...]. L'argument de "bien public" pour aller au-delà du mécanisme de marché vient compléter celui sur la nécessité, pour la société, de satisfaire aux capabilités de base, telles que les soins de santé élémentaires et un certain niveau d'éducation" [Sen, 2000, p. 128-129].

35

Ce sont là les arguments que l'on trouve dans tous les manuels de microéconomie, pour justifier une intervention minimale de l'Etat (au nom de l'efficacité), sans distinction entre pays riches et pauvres (ils seraient valables en tout temps et tout lieu). Une fois de plus, il n'y a là strictement rien d'original.

36

Dans "Radical needs and moderate reforms", un des très rares passages où Sen évoque des questions de politique économique précises, il ne semble pas particulièrement favorable à une intervention étendue de l'Etat. En effet, il écrit, en évoquant les réformes économiques visant à la libéralisation et à la dérégulation de l'Inde : "Les nouvelles orientations sont trop modérées - et tolèrent trop certains aspects de la tradition établie de la planification économique en Inde" [Sen, 1997, p. 4] ; ou encore : "La nature contre- productive de certaines des restrictions et réglementations gouvernementales est évidente depuis longtemps. Elles ont non seulement interféré avec l'efficacité des activités économiques (particulièrement pour les industries modernes), mais elles ont également souvent échoué lamentablement à promouvoir une quelconque équité réelle dans les questions de redistribution" [Sen, 1997, p. 9]. A nouveau, les positions de Sen n'ont rien d'original. On retrouve l'idée de "défaillances d'Etat" (l'intervention étatique affecterait négativement l'"efficience économique"), très à la mode en économie ces dernières années, notamment dans les organisations internationales (leur corollaire étant celui de la "bonne gouvernance" : l'Etat doit être petit, mais efficace).

Conclusion

37

Contrairement à une idée reçue, le problème de la pauvreté a toujours été au centre des préoccupations des économistes - comme on peut le constater en lisant les oeuvres des plus réputés d'entre eux, comme Smith, Mill, Walras, Marshall, Pigou ou Keynes. La grande question porte sur la façon de le résoudre, et donc sur le rôle respectif à donner au marché ou à l'Etat. Question complexe, donnant lieu à des réponses complexes, et jamais assurées. Arrive un auteur comme Amartya Sen - auréolé d'un prix Nobel attribué à propos d'une question différente (le problème du choix collectif) -, qui écrit des livres grand public, avec des titres alléchants, qui parlent de la pauvreté, des inégalités, de la liberté, avec des bibliographies impressionnantes. On est loin de l'aridité des publications habituelles des économistes, avec leurs chiffres et leur jargon (sans parler de leurs équations...). Et puis, comme Sen se préoccupe des pauvres (lui-même venant d'un pays sous-développé), tout le monde se dit : "il est sûrement bien, il se distingue des autres économistes".

38

En fait, rares sont ceux qui vont au bout de ses livres, pour une raison fort simple : ils sont incompréhensibles pour le non-initié. Car Sen, plus que tout autre, procède systématiquement par allusions (par exemple, l'ouvrage On Ethics and Economics, dont le texte fait 89 pages, comporte une bibliographie de 33 pages !), aussi bien quand il parle d'économie que de philosophie. Comme, en outre, il utilise toute une série de notions obscures (capabilité, fonctionnement, fonction d'usage), il faut faire un solide effort pour décrypter sa pensée. C'est ce que nous avons essayé de faire dans cet article, pour arriver à la conclusion que Sen est un économiste tout à fait orthodoxe en ce qui concerne sa vision de l'économie et du rôle des marchés, qu'il ne propose rien de précis (ou d'original) en ce qui concerne la résolution de problèmes tels que la pauvreté, et que sa doctrine éthique multicritères ne tient pas la route, pour des raisons aussi anciennes que la philosophie. S'il recueille le consensus, c'est peut-être parce que chacun peut trouver ce qu'il veut dans son discours confus.


Bibliographie

  • Deneulin S., "Perfectionism, paternalism and liberalism in Sen and Nussbaum's capability approach", Review of Political Economy, vol. 14, n? 4, octobre 2002, p. 497-518.
  • Drèze J. et Sen A. K., India : Economic Development and Social Opportunity, Oxford, Clarendon Press, 1995.
  • Kant E., Métaphysique des moeurs : doctrine du droit (1796), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1988.
  • Mill J. S., A system of Logic (1843), The Collected Works (vol. III), Toronto, University of Toronto Press, 1979.
  • Mill J. S., Utilitarianism (1861), On Liberty and Other Essays, Oxford, Oxford University Press, 1991.
  • Nussbaum M. et Sen A. K. (eds), The Quality of Life, Oxford, Clarendon Press, 1993. Sen A. K., "Equality of what", Choice, Welfare, and Measurement, Oxford, Basil Blackwell, 1982.
  • Sen A. K., Commodities and Capabilities, Amsterdam, North Holland, 1985.
  • Sen A. K., On Ethics and Economics, Oxford, Basil Blackwell, 1987.
  • Sen A. K., Inequality Reexamined, Oxford, Clarendon Press, 1992.
  • Sen A. K., "Radical needs and moderate reforms", in Drèze J. et Sen A. K. (eds.), Indian Development : Selected Regional Perspectives, Oxford, Oxford University Press, 1997.
  • Sen A. K., Development as Freedom, New York, Anchor Books, 2000.
  • Smith A., The Theory of Moral Sentiments (1790), ed. D. D. Raphael & A. L. Macfie, Indianapolis, Liberty Fund, 1976.
  • Tallon J.-M., La Théorie de l'équilibre général, Paris, Vuibert, 1999.

Notes

[1]

Voir notamment Amartya K. Sen, "Poor, relatively speaking", Oxford Economic Papers, 35 (1983), p. 153-169.

[2]

Sen reprend ici la perspective développée par Kevin Lancaster. Cet économiste néoclassique proposa, en 1966, de faire dépendre l'utilité des individus, non pas des paniers de marchandises, mais des paniers de caractéristiques des marchandises. Voir Kevin Lancaster, "A new approach to consumer theory", Journal of Political Economy, 74, 1966, p. 132-157.

[3]

Pour reprendre l'exemple alimentaire, un individu allergique à l'arachide ne sera pas représenté par le même ensemble de fonctions d'usage qu'un individu sans allergie.

[4]

Certains auteurs retiennent plusieurs critères éthiques, mais en les hiérarchisant : si deux situations sont semblables selon un critère, ils font appel à un critère d'ordre supérieur pour pouvoir trancher. Ainsi, la possibilité de décider entre deux situations tient à l'existence (ou non) d'un critère éthique dit ultime.

[5]

Sen a par ailleurs proposé un indice visant à mesurer de manière plus adéquate les inégalités économiques (en tenant compte, notamment, des écarts de revenu parmi les populations pauvres). Néanmoins, nul besoin d'étudier son système théorique en termes "capabilités" et de "fonctionnements" pour se servir de cette technique quantitative.

[6]

On remarquera que cette comparaison n'est possible que si tous les indicateurs (caractérisés ici par un nombre) d'un pays sont supérieurs à ceux d'un autre. Ceci est vrai quel que soit le critère éthique retenu. Toutefois, avec l'approche de Sen se pose la question du classement d'un pays avec moins d'analphabétisme mais plus de mortalité infantile qu'un autre pays.

[7]

Comme le dit, par exemple, un représentant en vue du courant dominant, Jean-Marc Tallon : dans cette économie "aucun acteur économique ne fixe les prix" ; c'est pourquoi "il est fait appel à un individu, le commissaire-priseur", qui "annonce des prix" [Tallon, 1999, p. 72].

Plan de l'article

  1. L'approche par la "capabilité"
    1. Des marchandises aux fonctionnements
    2. Capabilité et choix d'un mode de vie particulier
    3. L'approche par la capabilité et la théorie néoclassique
  2. Une éthique multicritères
    1. La critique du monisme
    2. L'impasse d'une approche multicritères
  3. Sen et les propositions concrètes
    1. Sen et les études de problèmes économiques
    2. Sen et la politique économique
    3. Défaillances de marché et défaillances de l'Etat
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Bénicourt Emmanuelle, « Contre Amartya Sen », L'Économie politique, 3/2004 (no 23), p. 72-84.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-3-page-72.htm
DOI : 10.3917/leco.023.0072


Article précédent Pages 72 - 84 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback