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L'Économie politique

2004/3 (no 23)


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Une polémique exceptionnelle vient d'affecter le concours 2004 d'agrégation du supérieur en économie. La raison ? Le jury est suspecté de partialité. Certains candidats dont la qualité scientifique est incontestable ont été éliminés, alors que d'autres semblent avoir été retenus par proximité idéologique, et non pour des publications sur des supports reconnus par la plus grande majorité de la profession. Bref, il y aurait une confusion entre des critères partisans et scientifiques.

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Nous sommes à l'origine de la polémique, en ayant diffusé une note d'information qui mettait en question l'impartialité du jury. Ce texte, intitulé "Loups et brebis", a très largement circulé et a suscité les réactions les plus diverses. Il a été rédigé en milieu de concours, à l'issue de la première épreuve, celle qui consiste en une audition sur travaux et qui conduit à une première admissibilité. Si le procédé a parfois déplu, cette note mobilisait une information publique, et son contenu essentiellement factuel n'a d'ailleurs été contesté par personne. Aujourd'hui, le concours est achevé. Les résultats définitifs viennent d'être publiés. Les membres du jury, les 15 candidats reçus, les 92 exclus et l'ensemble des parties prenantes ont retrouvé leur liberté de réaction et peuvent s'exprimer sans fausser la sérénité du recrutement. Il est temps pour chacun de tirer les leçons de ce concours, et plus encore des remous qu'il a suscités.

"Loups et brebis" : mode d'emploi

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En économie comme en droit ou en gestion, le concours de l'agrégation externe du supérieur est la principale voie pour devenir professeur des universités. Tous les deux ans, le ministère de l'Education nationale désigne un président de jury au sein des professeurs qui ont l'ancienneté requise. Ce président désigne ensuite six autres membres pour constituer un jury. Les candidats à l'agrégation doivent avoir un doctorat de sciences économiques, mais ne sont pas nécessairement déjà enseignants. Depuis la suppression de la leçon en 24 heures, le concours se compose de trois épreuves : une présentation des travaux, une leçon de théorie économique et une leçon de spécialité.

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Dès l'origine, le choix du professeur Pascal Salin comme président et la composition de son jury ont suscité l'émotion de quelques-uns et donné lieu au vote d'une motion défavorable du Conseil national des universités, en décembre 2003. Quatre membres du jury sur sept appartiennent à la Société du Mont-Pèlerin, fondée par Friedrich Hayek, dont les membres trouvent "dangereux l'expansion des gouvernements, et pas seulement dans le domaine de la protection sociale"[1][1] Source Web : http ://www.montpelerin.org. Pascal Salin a été président de cette société ultralibérale de 1994 à 1996. Trois autres membres du jury, Gérard Bramoullé, Enrico Colombatto et Bertrand Lemennicier, en font eux aussi partie. Ces quatre membres du jury appartiennent à l'Institut Von Mises, qui est le "centre de recherche du libéralisme classique, de la théorie politique libertarienne et de l'école autrichienne d'économie"[2][2] Source Web : http ://www.mises.org/default.asp. Trois membres sur sept sont fondateurs de Génération libérale, club présidé par Jacques Garello, qui continue les cercles Idées action de Démocratie libérale, parti présidé par Alain Madelin  [3][3] Source Web : http ://www.libres.org/francais/gener.... Ce ne sont que quelques exemples. Mêmes associations, mêmes revues, mêmes instituts, mêmes colloques, on pouvait dès le début s'inter roger sur la capacité d'ouverture du jury à des candidats qui ne montreraient pas les mêmes inclinations.

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Les résultats de la première sélection ont vérifié ces craintes. Sur 107 candidats, 40 ont été admis à poursuivre le concours après l'épreuve sur travaux. Parmi les candidats exclus, plusieurs dont le dossier scientifique est reconnu n'ont pas été retenus. Parmi les élus, au moins 6 ont un profil très proche de celui de la majorité du jury et un dossier scientifique nettement moins étoffé que certains candidats exclus. Pour établir les relations de proximité avec le jury, on peut s'appuyer sur les résultats de requêtes systématiques sur Internet. Cette procédure, appliquée à l'ensemble des candidats, révèle que 7 d'entre eux affichaient initialement des connexions avec le jury. Six sur ces sept candidats (86 %) ont donc passé la première épreuve, alors que le taux de sélection a été de 37 % pour l'ensemble des candidats (40/107). C'est ce que montrait notre note "Loups et brebis"  [4][4] Consultable sur les sites : http ://schoelcher.ouvaton.org/Loups%20et%20brebis.... : selon une information publique et vérifiable, plusieurs candidats ont bénéficié d'une "prime de proximité" de la part du jury lors de la première épreuve sélective d'un concours de recrutement national.

Des travaux scientifiques ?

Extraits des travaux qui ont permis à certains candidats d'être sélectionnés à la première épreuve :

"Un seul facteur semble expliquer la plus grande partie de la violence qui menace les Français à l'heure actuelle. Ce facteur, c'est l'interventionnisme étatique [...]. L'opinion publique décourage le courage ; elle promeut la prospérité des loups aux frais des brebis. Pourquoi cette perversion de l'opinion publique ? C'est en partie parce que, dans les pays occidentaux, les militants de gauche ont, pendant la plupart du XXe siècle, poursuivi une stratégie de dé-légitimation de l'usage de la force contre ceux qui violent l'ordre public" (in "Libéralisme et sécurité", http ://bastiat.net/fr/cercle/rencontres/2002-4.html).

"Aujourd'hui, l'exercice des droits syndicaux permet à certains individus de ne pas respecter la propriété d'autrui ou d'entraver la liberté de circulation des autres. En rupture flagrante avec leur contrat de travail, certains d'entre eux se consacrent à plein temps à leurs activités syndicales, quand ce n'est pas à l'agitation sociale pure. Ce sont précisément ceux qui raisonnent en terme de classes, de castes ou de groupes ethniques qui incitent à la lutte des classes, au sexisme et au racisme" (in "De la justice sociale au terrorisme social", http ://www.action-liberale.org/articles/Politique/Caccomo_De+la+justice+sociale+au+terrorisme+social.html).

"Hannah Arendt commettait aussi une erreur de catégorie sur un autre point : un des "principes" qu'elle reprochait au socialisme hitlérien d'avoir pris "trop au sérieux" était le "racisme". Or, celui-ci n'est même pas criminel en lui-même : on peut craindre, mépriser ou haïr telle ou telle personne, parce qu'on tient sa race pour "inférieure", sa religion pour "dangereuse", ou parce qu'elle est plus riche ou plus intelligente, sans commettre aucun crime ni délit" (in "Comment l'étude des structures industrielles peut-elle être scientifique ?", thèse pour l'obtention du titre de docteur en sciences économiques, présentée et soutenue publiquement le 19 décembre 2001, université Paris-Dauphine, http://membres.lycos.fr/marcgrunert/Fran%E7ois%20GUILLAUMAT%20Th%E8se%20chap1.htm).

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Ces élus ont nettement moins de publications scientifiques que de nombreux candidats exclus. Leur dossier est pour au moins cinq d'entre eux pratiquement vide, si l'on se réfère à la liste de revues proposée par la section " Economie et gestion " du Comité national du CNRS, qui comprend plus de 500 titres. Un candidat retenu n'a aucune publication référencée, mais trois des membres du jury de l'agrégation figurent à son jury de thèse de doctorat. Sur la base de ces éléments, il nous est apparu essentiel d'avertir nos collègues.

Que nous apprennent les derniers résultats ?

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Maintenant que les résultats définitifs de l'agrégation d'économie sont publiés, deux séries de constats peuvent être dressés. Tout d'abord, la suspicion de partialité est confirmée. Parmi les sept candidats qui affichaient initialement des connexions avec le président du jury (qui étaient six après l'épreuve sur travaux), quatre ont été finalement admis à l'agrégation. Bien sûr, ces chiffres sont faibles dans l'absolu. Mais ils conduisent à des résultats relatifs importants. Le taux de succès des candidats connectés avec le jury est de 57 %, alors qu'il n'est que de 14 % (15/107) pour l'ensemble des candidats. Selon ces données, les liens avec le jury multiplieraient par quatre les chances de succès à l'agrégation. L'écart relatif est très supérieur à celui trouvé par Laurent Linnemer et Anne Perrot, qui ont analysé tous les concours d'agrégation de sciences économiques entre 1985 et 2001 (9 concours, 886 candidats et 243 admis). Selon ces auteurs  [5][5] Laurent Linnemer et Anne Perrot, "Tout ce que vous..., un candidat lié au jury a une chance sur deux d'être admis, contre une chance sur cinq sinon. La définition d'une liaison au jury est pourtant plus restrictive que celle que nous avons retenue, puisque seuls le rattachement à la même université ou la participation au jury de thèse d'un des membres du jury ont été pris en compte.

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Le deuxième constat porte sur le taux d'insuccès des femmes. Sur les quinze candidats retenus par le jury, on ne compte que deux femmes. On en dénombrait pourtant 29 sur les 107 candidats initiaux, et également 10 parmi les 40 candidats retenus après l'épreuve sur travaux. La part des femmes est donc passée de 25 % au début du concours, à 13 % à la fin. Plus éloquent encore, le taux de succès des femmes est de 6,9 % (2/29), contre 16,6 % pour les hommes (13/78). Dans le passé, le taux de succès des femmes n'était guère différent de celui des hommes, si l'on se réfère à nouveau à l'étude de Linnemer et Perrot.

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Comme il se trouve que l'un des candidats connectés et retenus par le jury est une femme, le taux de succès des femmes non liées au jury est très faible. Il est de 3,6 % (1/28), soit 14 fois plus faible que celui des hommes proches du jury (3/6). Les femmes sans connexion avec le jury n'avaient donc en pratique quasi aucune chance de succès dans ce concours d'agrégation dont le jury était composé d'hommes uniquement.

Une chasse aux sorcières ?

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Il nous a été répondu que le concours d'agrégation a toujours relevé de la cooptation, voire du clientélisme, et que nous nous serions manifestés simplement par dépit de voir qu'une école très éloignée de la science économique mainstream est cette fois-ci privilégiée. Il faut répondre ici très clairement : nous n'avons reproché à aucun de nos collègues d'appartenir à la Société du Mont-Pèlerin ou d'être un "libertarien". Nous reconnaissons volontiers avoir à apprendre de la pensée de Hayek ou de Nozick. Nous ne confondons pas les positions libérales et libertariennes. De même, nous ne reprochons à aucun candidat d'être spécialiste en économie autrichienne. Le problème n'est pas là. Nous pensons qu'un économiste libertarien doit avoir toutes ses chances de devenir professeur des universités, mais qu'il ne peut en aucun cas devenir professeur des universités parce qu'il est libertarien. Cela s'applique évidemment à toute autre conviction politique ou idéologique.

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Les membres du jury de l'agrégation d'économie peuvent défendre les bienfaits de l'"Etat zéro". Ils sont en droit de légitimer la privatisation des rues, de la mer ou des troupeaux d'éléphants. Ils sont libres de souhaiter la déréglementation des grandes entreprises de réseaux ou la vente libre des armes à feu. Leurs positions idéologiques peuvent légitimement les conduire à privilégier une science économique dépourvue de tout formalisme mathématique et de toute confrontation aux données. Ils sont parfaitement en droit de refuser d'amender leurs positions à l'épreuve de tests empiriques bien construits tirant partie des avancées des statistiques économiques. Les candidats à l'agrégation peuvent même devenir agrégés en soutenant tous des points de vues identiques. Mais ils ne peuvent être reçus parce qu'ils soutiennent ces points de vue. En économie comme ailleurs, on ne peut devenir professeur des universités sur des bases idéologiques.

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Il y a bien une affaire politique autour du concours 2004 de l'agré gation d'économie du supérieur. Ce concours, qui offre une trentaine de postes tous les deux ans et seulement quinze cette année, a fait l'objet depuis la fin février de plusieurs articles dans les grands quotidiens nationaux ainsi que dans des dizaines de magazines. Les journalistes ont interrogé des économistes pour commenter l'événement et plusieurs observateurs ont réagi en livrant leurs points de vue. Tous se sont exprimés publiquement sur un concours administratif de recrutement de fonctionnaires au moment même où il avait lieu. Il est contraire à l'intérêt général que le déroulement d'un concours administratif fasse l'objet de tant de remous et soit contesté de façon quasi unanime par toute une profession. A l'heure où les attentes vis-à-vis de l'université sont particulièrement fortes, on ne peut transiger avec l'équité du recrutement. Cette question politique mérite mieux qu'une récupération politicienne.

Et demain ?

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La voie de recrutement privilégiée pour désigner les professeurs des universités est en France l'agrégation du supérieur, en économie comme dans les disciplines juridiques, politiques et de gestion. Pour les autres disciplines, la règle est le recrutement local par les universités, après qualification par le Conseil national des universités (CNU). En économie comme ailleurs, peut-être faut-il réformer ou même supprimer le concours d'agrégation. A décharge, il s'agit d'un concours national qui évite la cooptation locale et ses dérives mandarinales. A charge, dès lors qu'une procédure nationale est organisée, il importe avant tout de garantir l'impartialité de la sélection en évitant toute dérive idéologique ou partisane.

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Quant il s'agit de recruter un professeur des universités, on évalue, d'une part, une dynamique de recherche sanctionnée par des publications reconnues, et d'autre part, des aptitudes à assurer toutes les missions d'un enseignant-chercheur (enseignement, animation et direction de la recherche, tâches collectives diverses, etc.). Le principe d'une préselection sur travaux s'impose ; encore faut-il qu'un consensus existe sur leur nature et leur qualité. La pratique est celle d'une discussion contradictoire par plusieurs rapporteurs, qui s'appuient sur une lecture approfondie des travaux, sur la qualité et la quantité des publications. On dispose en outre d'indications fournies par la section compétente du CNRS sur la valeur des revues nationales et internationales. Ces indices, par nature perfectibles, doivent être mobilisés. Dans tous les cas, la pire des situations est de ne disposer d'aucun indicateur bibliométrique et d'aucun débat contradictoire.

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Un candidat ne peut cependant pas être jugé uniquement sur son dossier. Un système d'auditions paraît être un complément indispensable. L'agrégation du supérieur organise ainsi un certain équilibre entre l'expression du dossier et celle du candidat, équilibre qui reste cependant à la discrétion du jury. Ce système constitue dans ces grandes lignes une procédure pertinente. Deux directions peuvent être explorées afin de l'améliorer : on peut conserver le principe du concours en l'état, en introduisant des garde-fous afin d'éviter toute récupération partisane, en particulier en réformant le mode de désignation du président et des membres du jury ; on peut supprimer ce concours et mettre les économistes dans le droit commun d'un recrutement local parmi des candidats qualifiés aux fonctions de professeur par le CNU. Dans tous les cas, il nous semble indispensable de faire évoluer les modalités de recrutement des professeurs des universités.

Notes

[5]

Laurent Linnemer et Anne Perrot, "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le concours d'agrégation en sciences économiques", Revue économique, vol. 55, n? 2, mars 2004.

Plan de l'article

  1. "Loups et brebis" : mode d'emploi
  2. Que nous apprennent les derniers résultats ?
  3. Une chasse aux sorcières ?
  4. Et demain ?

Pour citer cet article

Legendre François, L'Horty Yannick, « Agrégation d'économie 2004 : une affaire politique », L'Économie politique, 3/2004 (no 23), p. 8-14.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-3-page-8.htm
DOI : 10.3917/leco.023.0008


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