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L'Économie politique

2004/4 (n° 24)


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Colossus. The Rise and Fall of the American Empire, Par Niall Ferguson, Penguin, 2004, 320 p.

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L'Amérique est-elle devenue un empire ? La multiplication des ouvrages sur l'"empire américain", les échanges entre auteurs sur la Toile pour discuter de la pertinence de cette caractérisation, le lancement de recherches universitaires sur le sujet montrent que le thème est à la mode. L'historien britannique Niall Ferguson, installé aux Etats-Unis, où il est rapidement devenu une vedette, montre dans son dernier ouvrage que les Etats-Unis sont le plus puissant empire de l'histoire. Il cherche à convertir à ce terme les intellectuels de droite néo-conservateurs qui seraient encore réticents à qualifier ainsi leurs désirs de projection de la force et des valeurs de la puissance américaine  [1][1] Ainsi de son débat avec Robert Kagan sur la Toile .... Il a été le premier à s'exprimer dans le projet "Empire et démocratie" du prestigieux Carnegie Council on Ethics and International Affairs  [2][2] Web : www. carnegiecouncil. org/ page. php/ prmID/....

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Depuis une vingtaine d'années, les analyses en termes d'"impérialisme" semblaient un peu obsolètes, même si des figures traditionnelles de la gauche américaine continuaient de faire la liste des méfaits causés par la projection de la puissance de leur pays à travers le monde et son soutien aux régimes "terroristes". L'histoire des empires se faisait en montrant la complexité de la rencontre entre les cultures, l'influence de la périphérie sur le centre, la consti tution de "formations sociales coloniales", en déplaçant le regard vers les oubliés de l'histoire. L'éclatement de l'Union soviétique semblait sonner le glas des empires, quoique certains aient cherché à prédire l'éclatement de la Chine, dont on redécouvrait les marges occidentales, la complexité de la nationalité han, et le passé d'expan sion impériale.

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Mais une certaine nostalgie de l'empire a commencé à poindre en Grande-Bretagne dès les années 1980. La situation d'un certain nombre d'anciennes colonies dans les années 1990 fit penser que les empires coloniaux assuraient un certain ordre. Ferguson, dans son précédent ouvrage, qui a été très fortement critiqué par les spécialistes de l'Empire britannique, avait cherché à montrer que ce dernier avait été facteur d'ordre et de progrès [Ferguson, 2002]. Le sous-titre du livre et sa conclusion annonçaient déjà Colossus.

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Ferguson fait partie de ces prophètes qui voient le monde sombrer dans l'anarchie et le chaos, et de ces stratèges qui affirment qu'en conséquence il faut la force et la volonté d'y mettre de l'ordre. La France a ses analystes, qui raisonnent en ces termes : ils se plaignaient du refus des plus forts d'assumer leurs responsabilités, mais ils veulent éviter aujourd'hui que seuls les Etats-Unis répondent à cet appel à l'exercice de la puissance, car ils ne défendraient pas un ordre mais essaieraient d'imposer le leur [Boniface, 1996 et 2003]. Ferguson craint l'"apolarité" du système international. Si les Etats-Unis n'assument pas leurs responsabilités, personne ne le fera  [3][3] L'argument est élargi dans son article "A world without..., et surtout pas une Europe que, en bon thatchérien, il "exécute" dans un chapitre assez scolaire sur les forces et les faiblesses de l'Union européenne. L'empire plutôt que le chaos ? Pour Ferguson, ce n'est pas un choix par défaut, car l'empire est en soi positif.

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En effet, il ne s'agit pas seulement, pour lui, de faire valoir que le monde a besoin d'un shérif et que les Etats-Unis sont seuls à pouvoir exercer ce rôle. Cette affirmation, partagée par bien des stratèges [Gray, 2004], s'accompagne d'un flirt avec les discussions anciennes sur les cycles hégémoniques. Celles-ci mettent en valeur qu'un ordre international hiérarchique serait bénéfique pour le monde, car la puissance au pinacle fournirait les "biens publics mondiaux" que seraient la paix, la stabilité monétaire et le libre-échange. Pour Ferguson, le terme d'hegemon n'est pas nécessaire, si on considère l'empire au-delà des possessions territoriales, en tenant compte de ce que les historiens, depuis les années 1950, appellent l'"empire informel". Les Etats-Unis pourraient reprendre le flambeau de l'"empire libéral" de la main des Britanniques, et poursuivre l'oeuvre d'"anglobalisation" du monde, source de démocratie et de prospérité par le commerce. De quoi rappeler l'"anglo-saxonnisme" de la fin du XIXe siècle, lorsque les Etats-Unis, nouvelle puissance impériale, évoquaient la supériorité de la race coloniale anglo-saxonne tout en cherchant à se démarquer des pratiques britanniques [Kramer, 2003]. En réalité, Ferguson plaide pour un empire qui serait à la fois informel (favoriser une globalisation économique qui seule permettrait le développement, le tiers monde aujourd'hui comme l'Inde hier restant pauvres parce qu'insuffisant intégrés dans l'économie mondiale) et formel, par l'assaut contre les tyrans et l'occupation des territoires qu'il faudrait profondément transformer pour le bien des populations.

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Si nombre de théoriciens de l'hégémonie prétendaient que l'hégémonie américaine était en déclin depuis la fin des années 1960 (ce qu'avance encore Immanuel Wallerstein [2003]), d'autres reprochaient aux Américains leur incapacité à comprendre et assumer leur position hégémonique, et de ne pas voir plus loin que les intérêts égoïstes de leur pays, au détriment de la stabilité du système. D'une certaine manière, Ferguson fait des remarques de même nature : oui, les Etats-Unis sont un empire ; oui, cet empire est le meilleur espoir du monde ; mais les Américains peuvent-ils vraiment assumer ce rôle ?

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En effet, les Etats-Unis seraient un colosse aux pieds d'argile. Ils seraient la principale limite à leur propre puissance ! D'autres voix l'affirment, rappelant que l'Empire romain n'était pas mort du fait des invasions barbares, mais de sa propre décadence : les Etats-Unis sont donc appelés à redresser la barre dans les domaines de l'économie, de la technologie et de l'éducation [Odom et Dujarric, 2004]. La réflexion de Samuel Huntington sur le "choc des civilisations" et celles de son dernier ouvrage doivent se comprendre dans un contexte de retour au relativisme culturel et à certaines formes de nativisme : à cause des nouveaux immigrés, en particulier hispaniques, et de la "balkanisation" de la société américaine, identité nationale et donc intérêt national se perdraient [Huntington, 1997 et 2004]. Dans cette hypothèse, la guerre contre le terrorisme et la guerre en Irak permettraient de retrouver identité, intérêts et ambitions communs, et de réaffirmer au monde ce qu'est l'Amérique, ce que montrent la cascade d'ouvrages sur l'Amérique des XVIIIe et XIXe siècles et ses "traditions".

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Pour Ferguson, les Etats-Unis auraient toujours été réticents à jouer leur rôle, ayant l'impérialisme honteux et contesté par de forts courants anti-impérialistes (à droite comme à gauche). Manquant de volonté, les Américains préfèreraient le beurre aux canons. Contre ceux qui, comme Paul Kennedy jadis, estimaient que les Etats-Unis étaient menacés d'asphyxie économique à cause de leur surexpansion impériale, Ferguson a toujours considéré que le problème était la sous-expanxion impériale des Etats-Unis, qui auraient des dépenses militaires rapportées au PNB faibles pour une puissance dominante [Ferguson, 2001], et que les problèmes financiers du pays étaient liés à la consommation et aux dépenses sociales et médicales excessives. En bon conservateur nostalgique de la grandeur victorienne, il déplore que les Américains ne soient pas plus travailleurs, austères, concentrés sur leur devoir impérial, qu'ils n'acceptent guère de servir dans l'empire et soient pressés de rentrer chez eux après les victoires militaires. Bref, qu'ils ne marchent pas vraiment sur les traces de leurs glorieux aînés britanniques, alors qu'ils auraient la possibilité de faire mieux encore.

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Ferguson enseignera à Harvard en 2004-2005. Dans un discours prononcé dans cette prestigieuse université, le 8 juin 2004  [4][4] Web : www. news. harvard. edu/ gazette/ daily/ 2004/..., il regrette que l'Amérique ressemble de plus en plus à la Grande-Bretagne, et que la Grande-Bretagne soit de plus en plus européanisée : "N'est-ce pas merveilleux ? Vous êtes devenus nous, même si nous avons cessé d'être nous-mêmes." Notre homme ne pense-t-il pas pouvoir contribuer à faire des élites américaines une caste impériale consciente de sa mission, comme le fut l'élite britannique, désormais affadie par son entrée dans le marais européen ? Ses digressions sur l'obésité comme signe de décadence ont pu agacer d'éminents historiens [Kennedy, 2004 ; Gaddis, 2004]. Mais certains chantres de l'impérialisme américain se sont efforcés de le rassurer sur la qualité de la race américaine. Pour Victor Davis Hanson, "notre population peut paraître molle et avachie sur les campus d'université et les think tanks, mais le genre d'Américains que je vois ici, dans la Californie centrale rurale, aime se battre, travailler jusqu'à l'épuisement et, pour la plupart, s'inquiète plus de ce que nous allons faire à nos ennemis au Moyen-Orient que de ce que ceux-ci pourraient nous faire"[5][5] "The power to do good", compte rendu du livre de Ferguson....

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Le débat sur les Etats-Unis oppose souvent deux visions de l'histoire impériale américaine. Ceux qui considèrent que les Etats-Unis ont des "gênes" impérialistes, et donc que les crises qui les conduisent à déployer leur puissance sont de simples prétextes, et ceux qui expliquent que les Etats-Unis sont "obligés" de porter le fardeau de l'empire : ils répondraient à des attaques directes ou à des menaces, même lointaines, qui, dans un monde interdépendant, risqueraient de mettre en péril les Etats-Unis. Ils chercheraient à changer le monde par la démocratie, le marché et le droit pour rendre le monde moins dangereux. Ferguson fait d'une certaine manière la synthèse : le "gêne impérial" existe, et c'est tant mieux, mais il faut à chaque fois des électrochocs pour que les Américains se réveillent. Ils ne tiennent ensuite leur rôle qu'à contrecoeur, à moitié, et de manière peu durable.

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Qu'un historien voulant tirer les leçons du passé considère que le XXIe siècle peut ressembler au XIXe siècle est assez étonnant. Paul Schroeder, éminent historien des relations internationales des XVIIIe et XIXe siècles, montre que le système international est totalement différent de celui qui existait à l'âge de l'empire britannique. Non sans humour, il explique que, pour envisager un empire informel américain triomphant en Irak et au Moyen-Orient, il faudrait "éliminer les nationalismes irakien et arabe [...] ; éliminer les mouvements et régimes islamistes radicaux militants [...] ; éliminer l'Irak et les autres Etats du Moyen-Orient (à l'exception d'Israël) comme Etats indépendants et membres d'un système international organisé, retourner aux territoires gérés de manière distante et superficielle par des régimes en déclin (l'Empire ottoman et la Perse), ce qui en faisait des proies faciles pour l'impérialisme occidental ; éliminer l'ONU, l'Otan et toutes les autres institutions et organisations internationales et transnationales qui maintenant interfèrent dans la construction d'un empire ; éliminer la radio, la télévision, Internet et autres moyens de communication de masse ; inverser le mouvement de globalisation de l'industrie, du commerce de la science et de la technologie, et de la culture qui a eu lieu au XXe siècle ; restaurer la compétition internationale pour les alliances, les armements et l'impérialisme de la fin du XIXe siècle" [Schroeder, 2004]. Le grand sociologue Michael Mann [2003] fait valoir non seulement que les Etats-Unis ne sont pas vraiment faits pour être un empire, puisqu'ils n'ont en définitive que la force militaire pour y parvenir, mais il montre également que l'empire ne peut plus fonctionner dans le monde actuel.

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La réflexion sur le monde dans et sur lequel s'exerce cette puissance, et sur le caractère "social" du pouvoir [cf. Reus-Smit, 2004] manque chez Ferguson. Son analyse conceptuelle de la globalisation est bien faible, et les liens avec l'empire sont mal mis en valeur [cf. Pieterse, 2004]. Ferguson se moule dans le nombrilisme du public auquel il s'adresse : on se regarde les muscles, on est fier de ses "valeurs", et le monde entier ne peut être que craintif et fasciné. Pourtant, même certains néo-conservateurs commencent à comprendre que la question de la légitimité de la puissance est une question essentielle [Kagan, 2004], tandis que des conservateurs traditionnels reprochent à ces derniers et à leur "unilatéralisme global" d'avoir fait de la seule grande puissance une puissance seule [Halper et Clarke, 2004], et que les libéraux estiment qu'en abusant du "hard power" militaire, les Etats-Unis en ont oublié de cultiver le "soft power" [Nye, 2004].

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Tout cela n'est-il pas une vaste mascarade ? Ferguson s'est fait une spécialité de prendre les consensus historiques à contre-pied et de lancer des idées provocantes - qui recueillent une vaste audience, puisqu'elles sont appuyées, pour son livre précédent sur l'empire britannique comme pour Colossus, par des séries documentaires à la télévision. Il s'agirait d'"edutainment" mélange de pseudo- éducation et d'entertainment (divertissement). En même temps, il semble le produit de la génération des années 1990, qui s'ennuie dans une globalisation fade et consumériste, apparemment sans grand projet politique ni volonté ferme  [6][6] Cet état d'esprit chez les néo-conservateurs est bien.... Ambitions personnelles, pied de nez aux consensus, goût de la controverse, militarisme de spectateur sportif, idéalisation de la grandeur britannique passée... Tout cela n'aurait guère d'importance si cela ne renforçait pas ceux qui voient vraiment les Etats-Unis comme un empire dont le règne ne pourrait qu'être bienveillant car américain...

Bibliographie

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  • Pascal Boniface, 1996, La Volonté d'impuissance. La fin des ambitions internationales, Paris, Seuil.

  • Pascal Boniface, 2003, La France contre l'Empire, Paris, Robert Laffont, 2003.

  • Paul Kramer, 2003, "Empires, exceptions and Anglo-Saxons : race and rule between the British and US Empires, 1880-1910", in Julian Go et Anne Foster (eds.), The American Colonial State in the Philippines. Global Perspectives, Duke University Press.

  • Colin Gray, 2004, The Sheriff. America's Defense of the New World Order, University Press of Kentucky.

  • Niall Ferguson, 2001, The Cash Nexus. Money and Power in the Modern World, 1700-2000, Londres, Penguin, chap. 14.

  • Niall Ferguson, 2002, Empire. The Rise and Demise of the British World Order and the Lessons for Global Power, Londres, Penguin.

  • Niall Ferguson, 2004a, "A world without power", Foreign Policy, juillet-août.

  • Niall Ferguson, 2004b, Colossus. The Rise and Fall of the American Empire, Penguin.

  • John Lewis Gaddis, 2004, "The last empire, for now", The New York Times, 25 juillet.

  • Stefan Halper et Jonathan Clarke, 2004, America Alone. The Neo-Conservatives and the Global Order, Cambridge, Cambridge University Press.

  • Samuel Huntington, 1997, "The erosion of American national interests", Foreign Affairs, septembre-octobre.

  • Samuel Huntington, 2004, Who Are We ? The Challenges to America's National Identity, New York, Simon & Schuster.

  • Robert Kagan, 2004, Le Revers de la puissance. Les Etats-Unis en quête de légitimité, Paris, Plon.

  • Paul Kennedy, 2004, "Mission impossible ?", The New York Review of Books, 10 juin.

  • Michael Mann, 2003, Incoherent Empire, Londres, Verso.

  • Joseph S. Nye, 2004, Soft Power. The Means to Success in World Politics, New York, Public Affairs.

  • William E. Odom et Robert Dujarric, 2004, America's Inadvertent Empire, New Haven, Yale University Press.

  • Jan Nederveen Pieterse, 2004, Globalization or Empire ?, New York, Routledge.

  • Christian Reus-Smit, American Power and World Order, Londres, Polity Press, 2004.

  • Corey Robin [2004], "Remembrance of empires past. 9/11 and the end of the cold war", in Ellen Schrecker (ed.), Cold War Triumphalism. The Misuse of History After the Fall of Communism, New York, New Press.

  • Paul Schroeder, 2004, "The mirage of Empire versus the promise of hegemony", in Systems, Stability and Statecraft. Essays on the International History of Modern Europe, Basingstoke, Palgrave, p. 305.

  • Immanuel Wallerstein, 2003, The Decline of American Power, New York, Free Press.

Notes

[1]

Ainsi de son débat avec Robert Kagan sur la Toile :slate.msn.com/id/2099751

[3]

L'argument est élargi dans son article "A world without power" [2004a].

[5]

"The power to do good", compte rendu du livre de Ferguson pour le New York Post, 25 avril 2004 (Web : www. victorhanson. com/ articles/ hanson060604. html).

[6]

Cet état d'esprit chez les néo-conservateurs est bien décrit par Corey Robin [2004].

Plan de l'article

  1. Colossus. The Rise and Fall of the American Empire, Par Niall Ferguson, Penguin, 2004, 320 p.
  2. Bibliographie

Pour citer cet article

Grosser Pierre, Ferguson Niall, « L'empire à la mode Ferguson », L'Économie politique, 4/2004 (n° 24), p. 106-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2004-4-page-106.htm
DOI : 10.3917/leco.024.0106


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