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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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Le monde va mal et l'urgence du changement est de plus en plus patente. La guerre d'Irak, que le mouvement populaire du printemps 2003 n'a pu empêcher, fait toujours rage. L'Amérique républicaine de Bush impose sa loi impériale à l'extérieur et muselle ses opposants à l'intérieur. Les multinationales renforcent leur puissance et les politiques, même de gauche, nous expliquent que l'Europe libérale n'est pas si libérale et qu'il faut être réaliste... Rien de bien joyeux !

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Le mouvement altermondialiste est apparu dans ce contexte comme un espace de réflexion et, potentiellement, d'action. Les forums sociaux et les grands rassemblements réagissant aux rendez-vous très officiels du calendrier international - G8, Conférence intergouvernementale européenne, Accord de libre-échange nord-américain (Alena), Organisation mondiale du commerce (OMC)... - sont l'expression concrète de la vitalité de ce mouvement. Pour autant, de Bombay à Porto Alegre, les forums sociaux se suivent et se ressemblent, au moins en première apparence. On y retrouve les mêmes têtes d'affiche, les mêmes groupes de participants, les mêmes sujets, les mêmes ambitions et les mêmes frustrations... Vu du dedans, ces forums sont des dizaines de plénières, des centaines d'ateliers, des milliers de participants... convaincus qu'ils vont changer le monde sans vraiment savoir comment ils vont s'y prendre. Vu du dehors, ce sont des " grand-messes annuelles " rassemblant des milliers de gens convaincus qui discutent entre eux, mais peinent à convaincre ceux du dehors qu'il faut vite passer à l'action pour changer ce monde qui ne nous convient guère. Bref, les altermondialistes peinent à élargir leur audience et à dépasser le stade de l'opposition au système. Comment cette succession de forums peut-elle faire progresser la cause ? Comment ces rassemblements peuvent-ils construire un mouvement mondial capable de contester efficacement le désordre établi et de proposer des alternatives concrètes ?

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Je voudrais ici approfondir certaines de ces interrogations et tenter d'identifier, en toute humilité, quelques pistes pour renforcer une dynamique dont on peut espérer beaucoup. Je souhaite préciser que ces observations sont celles d'un représentant d'une organisation - Greenpeace - qui est partie prenante du conseil international du Forum social mondial, et que certaines critiques énoncées ici sont aussi des critiques à l'encontre de l'organisation que je représente. Je m'intéresserai plus spécifiquement à trois domaines de questionnement : le nécessaire passage à l'action, la clarification du positionnement du mouvement, et l'élargissement de l'audience.

Passer à l'action

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Force est de constater que, au-delà de leur effet fédérateur, les Forums sociaux mondiaux, comme leurs déclinaisons régionales, n'ont guère permis de construire une dynamique d'action proposant de faire converger les activités militantes de groupes culturellement et géographiquement divers sur une cible et un objectif communs. La complexité des sujets abordés et l'ambition même du mouvement altermondialiste dans la dimension internationale imposent aux acteurs de la société civile internationale de prendre encore du temps pour confronter leurs points de vue et affiner leurs stratégies. Il est cependant absolument essentiel que cette société civile mondiale en construction passe rapidement à l'action, car cette absence d'action concrète fatiguera vite autant les participants du mouvement que les observateurs extérieurs. Ceux qui, déçus par les partis politiques traditionnels ou le caractère conventionnel d'un certain nombre d'organisations non gouvernementales (ONG), voyaient dans le mouvement altermondialiste un nouveau terrain pour exprimer et développer leur volonté d'agir, baisseront vite les bras et s'enfermeront, plus déçus encore, dans l'inaction et la passivité, ou rejoindront des groupes beaucoup plus radicaux et parfois violents. Ceux qui s'amusaient du soudain engouement pour ce mouvement altermondialiste auront beau jeu de critiquer l'absence de propositions concrètes et d'actions pratiques. Ils n'hésiteront pas à en tirer rapidement la conclusion que cette absence d'alternative crédible reste la preuve que le système capitaliste libéral et globalisant est le moins pire des systèmes qui soit, et qu'il est préférable de vivre avec, plutôt que de lutter contre. Ces deux dynamiques convergeront bien vite, affaiblissant et marginalisant le mouvement altermondialiste.

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Le passage à l'action n'est pas une chose simple. Le mouvement altermondialiste est une sorte d'" auberge espagnole " où les groupes militants apportent leur vision du monde et leur vision de l'alternative possible au système établi qu'ils critiquent. De fait, les débats risquent de s'enliser dans un étalage sans fin de causes toutes aussi légitimes les unes que les autres, mais tellement éparpillées qu'elles ne permettent pas une approche concertée. Les différents groupes composant le mouvement sont conscients de la nécessité de focaliser l'action collective sur un nombre limité de causes communes. Mais bien souvent, c'est sur leur propre sujet qu'ils voudraient voir cette concentration opérer. La dynamique du mouvement reste donc cantonnée à l'étape du débat, étape sur laquelle chaque composante, chaque groupe peut avoir l'impression qu'il fait entendre sa cause. Pourtant, les sujets autorisant une forte convergence d'acteurs divers ne manquent pas. Explorons ici différentes pistes d'actions concertées, à titre simplement d'exemple. Au risque d'être accusé de prêcher pour ma chapelle - pratique regrettable que je viens d'épingler -, je sélectionnerai par facilité des sujets que je connais.

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Un premier thème potentiellement fédérateur est celui des changements climatiques. Cette évolution est aujourd'hui reconnue comme l'enjeu écologique et économique majeur des prochaines décennies. C'est un enjeu global par nature. Les impacts des changements climatiques concernent à des degrés divers tous les habitants de la planète. Les actions à entreprendre concernent également tout le monde, depuis les individus - consommateurs quotidiens ou victimes potentielles - jusqu'aux grands patrons d'industries émettrices de gaz à effet de serre et aux décideurs des politiques publiques qui imposeront les nécessaires réductions de ces émissions. Après la ratification du protocole de Kyoto par la Russie, ce cadre légalement contraignant est entré en vigueur en février 2005. Cet instrument n'est certes pas la panacée, mais il constitue la règle admise par la communauté internationale - presque toute la communauté internationale - pour contrer ce fléau majeur. Reste à donner vie à cette règle, et faire en sorte que le plus grand nombre possible d'acteurs se mobilisent et agissent concrètement : les gouvernements, les autorités locales, les chefs d'entreprise, les syndicats de travailleurs, les groupes paysans, les associations de tout bord, les individus...

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Imaginons, l'instant d'une seconde, que le seul et unique résultat d'un prochain Forum social mondial soit la mobilisation concertée des milliers de militants ayant fait le voyage et des organisations dans lesquelles ils s'engagent. Tous unis pour un seul objectif : faire pression sur leurs gouvernements pour qu'ils mettent en oeuvre leurs engagements à réduire efficacement les émissions de CO2 et les encourager ainsi à mettre les Etats-Unis d'Amérique à l'index pour qu'ils agissent sans tarder contre le réchauffement global. Misons que chacun des milliers de participants du Forum reparte informé et motivé pour convaincre, qui son autorité locale ou son député, qui son syndicat, qui ses voisins, qui d'autres groupes militants, pour que grandisse cette vague de pression. Gageons que cette vague se double d'une déferlante d'actions locales, ponctuelles, dérisoires prises individuellement, mais qui, dans leurs convergences, catalyseront le changement. Les Européens, les Américains, les Australiens peuvent réduire leur consommation d'énergie. La plupart des Européens peuvent choisir leur fournisseur d'électricité pour encourager le décollage des énergies renouvelables. Les populations des pays en développement et les associations de solidarité internationale peuvent agir de concert pour demander l'installation de capacités de production d'énergies renouvelables en lieu et place des options traditionnelles dépendant du pétrole et de ses dérivés. Tous nous pouvons convaincre notre entourage de l'urgence de cette mobilisation mondiale pour éviter d'avoir à souffrir demain des effets drama tiques du réchauffement global. Imaginons que chacun de ces parti cipants quitte le Forum avec une liste précise d'actions concrètes à conduire, s'engageant par ailleurs à rendre compte l'année suivante des progrès effectués et des difficultés rencontrées, pour apprendre ensemble et accroître l'efficacité de chaque démarche.

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Un autre sujet pourrait également donner corps à la construction d'un mouvement mondial : le rejet des organismes génétiquement modifiés (OGM) en agriculture et dans l'alimentation. Sur ce thème, on peut aisément fédérer des intérêts différents. Les consommateurs sont, avant tout, préoccupés par la qualité de leur alimentation. Les producteurs paysans veulent préserver la diversité des semences et des solutions techniques qui contribuent à la sécurité et la qualité de leur production. Il n'est pas très compliqué sur ce sujet d'identifier un " ennemi commun "... Le géant américain Monsanto pourrait faire l'affaire. La convergence d'actions, depuis le Brésil jusqu'en Inde en passant par la Chine, le Canada et l'Europe, permettrait d'atteindre une " masse critique ", en termes d'impact, qui pourrait bien conduire cette entreprise à reconsidérer sa stratégie de développement. Cette pression concertée adresserait certainement un message clair aux investisseurs institutionnels et privés, qui auraient tôt fait de réorienter leurs financements. Monsanto affaibli, c'est l'ensemble de l'industrie des biotechnologies qui serait en recul.

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Il n'y a aucun doute : les intelligences, les informations, les énergies rassemblées dans la nébuleuse altermondialiste gagneraient à être canalisées. Pour être efficace, cette concentration de moyens doit s'opérer vers un nombre nécessairement limité de campagnes de pression concrètes, précises. C'est probablement là que le mouvement altermondialiste touche sa principale contrainte : la limitation nécessaire des champs d'action semble contraire à la nature très inclusive du mouvement. Ces actions concertées doivent également aboutir à des résultats tangibles. Ce dernier qualificatif est essentiel. Tout mouvement, tout regroupement d'individus a besoin de visualiser son impact pour prendre confiance et renforcer sa dynamique. Le mouvement altermondialiste n'échappe pas à la règle. Constater l'augmentation régulière du nombre des participants aux grands rassemblements de la communauté des "alters" ne peut constituer longtemps la seule stimulation du mouvement.

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Or, nous devons reconnaître que le mouvement altermondialiste ne peut afficher aujourd'hui qu'un bilan fort mitigé. Fin 1999, l'échec de l'accord multilatéral sur l'investissement (AMI), en grande partie lié à la mobilisation citoyenne européenne, a initié l'émergence de l'antiglobalisation. La réunion de l'OMC à Seattle a effectivement lancé ce mouvement, même si la mobilisation très éclectique autour de cette conférence ministérielle ne fut pas pour grand-chose dans l'échec du lancement d'un nouveau round de négociations pour la libéralisation du commerce. Depuis ces étapes fondatrices, nous n'avons pas connu d'autre victoire. L'OMC a rattrapé son échec de Seattle en lançant le cycle de Doha, qui, en dépit du raté de Cancún, pourrait bien aboutir, fin 2005, à Hongkong. Les 12 millions de citoyens descendus dans les rues des grandes capitales du monde, au printemps 2003, n'ont pas empêché l'intervention militaire américano-britannique en Irak et, un peu plus d'un an après la "prise de Bagdad", Bush a été réélu... Le risque d'essoufflement est réel, car si l'on perçoit assez clairement la fonction dénonciatrice, le rôle de système d'alarme qu'entendent jouer les "alters", on peine à mesurer l'efficacité, le réel pouvoir, le poids de ce mouvement. Il nous faut une victoire collective, vite !

Construire une vision

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Si l'on peine à apprécier le poids réel du mouvement altermondialiste, on peine également à cerner son positionnement et à percevoir la cohérence du message qu'il entend promouvoir. Ce brouillage est probablement lié à la diversité des causes rassemblées sous le label "alter".

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La lecture de l'énoncé des séances plénières et des ateliers des forums sociaux donne le tournis : promotion de la paix, conditions de travail, délocalisation des entreprises, écoute des minorités, parité, taxation des transactions financières, protection de l'environnement, insertion et immigration... Tout y est ! Cette surabondance de points d'entrée est probablement un facteur de rassemblement : chaque militant d'un combat spécifique peut y trouver son "club". Mais ce fouillis génère dans le même temps des confusions sur deux registres.

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Tout d'abord, le positionnement du mouvement par rapport aux autres instances de la vie sociale et politique manque de clarté. Les ONG tiennent leur spécificité du caractère très ciblé de leur objectif : certaines s'occupent de défense des droits humains, d'autres engagent des actions de développement, d'autres encore se concentrent sur la protection de l'environnement... Les syndicats ont également leur logique spécifique, centrée sur la défense des intérêts des travailleurs et une réflexion plus générale sur la place du travail. A l'inverse, les partis politiques ont pour fonction d'articuler ces différentes revendications sectorielles avec d'autres considérations économiques et sociales en un projet politique - un projet de société - qu'ils défendront et mettront en oeuvre lorsqu'ils accéderont au pouvoir. Le mouvement altermondialiste mélange différentes causes et revendications, mais, dans le même temps, se refuse à articuler de manière logique ces différentes revendications en un projet politique spécifique. Au-delà de la juxtaposition de causes et combats tous légitimes, le mouvement ne propose pas de construction cohérente, de "vision" qui permettrait aux observateurs extérieurs de comprendre ce qu'est le " projet altermondialiste ".

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Certes, une telle réalisation est ambitieuse, surtout si l'on veut lui donner une dimension mondiale. Mais il m'apparaît que le mouvement doit aujourd'hui être plus explicite dans ces choix : soit accepter le caractère inachevé de la seule juxtaposition des causes, et gérer les frustrations qu'engendre cet inachèvement ; soit prendre le risque de produire un "projet altermondialiste" et accepter que ce projet soit au centre des débats qui amélioreront pas à pas le contenu de ce projet. Cette deuxième option est incontournable, à mon sens, si l'on veut donner au mouvement toutes les chances de peser plus significativement dans le débat politique global des prochaines années. Cette étape marquerait une évolution significative vers la constitution d'une alternative politique qui, au moins en Europe, a toute sa place. A tout le moins, elle permettrait d'éviter les polémiques décrédibilisantes, comme celle observée lors des récentes élections européennes, où l'on a vu émerger des listes " 100 % alter ", très rapidement contestées par certains ténors du mouvement altermondialiste.

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La confusion peut venir également des incohérences toujours possibles entre différents messages portés par diverses composantes du mouvement. Ainsi, il y a - ou il devrait y avoir - dans la démarche altermondialiste une forte composante écologique. Le nouveau "vivre ensemble" promu par ce mouvement suppose une société vivant en harmonie avec son environnement, dans le respect des limites écologiques de la biosphère. Cet impératif écologique nécessite de reconsidérer l'idéologie du développement permanent et de la croissance régulière comme fondement incontournable de tout projet de société. Pour autant, le mouvement altermondialiste peine - le mot est faible - à inscrire la question de la croissance à l'ordre du jour de ces débats. Des composantes du mouvement rejettent purement et simplement cette interrogation, qui va totalement à l'encontre de certaines de leurs convictions : produire plus pour partager plus. Cette contradiction apparaît de manière brutale quand on aborde les questions liées à l'accès à l'énergie. La lutte contre le réchauffement planétaire nécessite une approche globale (mondiale) du rapport production/consommation d'énergie. Du fait des intérêts sectoriels ou corpo ratistes des syndicats de la production électrique, il reste très difficile de remettre en question le productivisme électronucléaire, qui reste pourtant le principal frein (en tout cas en France) au développement des énergies renouvelables. De fait, le mouvement ne peut construire un consensus autour d'une alternative fondée sur une réduction significative de la consommation d'énergie (dans les pays ou les régions surconsommatrices) et la promotion de diverses solutions renouvelables dans un modèle de production déconcentré et décentralisé.

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Une contradiction du même ordre est apparue sur le terrain brésilien avec l'élection de Lula, que certains voyaient comme une icône du mouvement altermondialiste et qui en a déçu plus d'un après quelque mois seulement de gouvernement.

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S'il est une contradiction persistante que le mouvement devra rapidement résoudre, c'est bien celle de l'opposition entre productivisme (et redistribution des richesses croissantes) et limitation de la croissance ou décroissance (et partage équitable des ressources dans le respect des limites écologiques de la planète). Résoudre cette tension constituerait la première étape de l'élaboration du "projet altermondialiste".

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Cette clarification sur le positionnement et les tensions ou les incohérences existantes est une étape primordiale pour convaincre une audience plus large. En effet, l'hésitation des individus à rejoindre le mouvement altermondialiste apparaît principalement fondée sur une méconnaissance ou une incompréhension du "projet" proposé. Associées à l'élaboration d'un programme d'action précis, centrées sur un nombre limité de thèmes concrets, ces clarifications pourront aisément convaincre la masse des individus qui cherchent un point d'ancrage pour leur désir d'engagement. Dès lors, le mouvement pourra facilement élargir son audience et gagner en force et en efficacité. Il est grand temps d'entrer dans cette nouvelle phase ! Le monde va mal, et les " alters " peuvent contribuer à son amélioration.

Plan de l'article

  1. Passer à l'action
  2. Construire une vision

Pour citer cet article

Rebelle Bruno, « Alter... mais encore ? », L'Économie politique 1/2005 (no 25) , p. 10-17
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-10.htm.
DOI : 10.3917/leco.025.0010.


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