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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, , Seuil, 2004, 95 p.

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On connaît les trois règles pour réussir dans le commerce : l'emplacement, l'emplacement et l'emplacement. Elles sont en train de s'imposer également dans la vie privée : "A qualité de logement donnée, les prix au mètre carré sont à Neuilly environ trois fois plus élevés qu'à Saint-Denis, et deux fois plus qu'à Clichy." Et cet écart s'est creusé ces vingt dernières années. L'étude de l'environnement physique - proximité des commerces et des services, distance de la capitale, accessibilité, etc. - n'explique pas ce fossé. La seule variable explicative est le voisinage : "On choisit sans doute moins son immeuble que ses voisins." Eric Maurin montre comment "chaque groupe s'évertue à fuir ou à contourner le groupe immédiatement inférieur dans l'échelle des difficultés". Le phénomène, qui tend à s'aggraver, est à ses yeux encore plus préoccupant que le sort des 500 à 600 "enclaves déshéritées" pour la résorption desquelles on a inventé la politique de la ville. En effet, on observe actuellement une "société fragmentée et figée, hantée par la peur du déclassement", qui procède à un "verrouillage général, durable et silencieux des espaces et des destins sociaux".

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Ce comportement est bien connu. Il implique une majorité de la population, et c'est peut-être pour cela que l'on évite de trop en parler. Bien sûr, il y a les Pinçon-Charlot, ces sociologues qui décrivent par le menu, depuis plus de quinze ans, les stratégies d'évitement de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie  [1][1] Citons entre autres : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot,.... Les passages de leurs ouvrages décrivant les règles d'admission dans les clubs très fermés de la haute société ou les "rallyes" organisés minutieusement par les mères pour maintenir l'endogamie du groupe social ont été largement repris par les magazines, qui les présentent comme des rites folkloriques aimables et anachroniques de tribus en voie de disparition, alors que ces pratiques sont très représentatives, toutes proportions gardées, des comportements de la majorité des familles françaises.

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Les Américains ont écrit des milliers de pages sur le sujet, depuis Richard Hurd, en 1913 - "Le critère principal du choix que peut faire un individu en ce qui concerne son lieu de résidence, c'est le désir de vivre avec ses amis ou avec ceux qu'il désire avoir comme amis"[2][2] Cité par Roderick D. Mackenzie, in L'Ecole de Chicago,... -, jusqu'à Robert Reich, auteur en 1991 d'un article fondateur sur "la sécession de ceux qui réussissent"[3][3] "Secession of the successful", New York Times Magazine,..., et qui revient sur le sujet en 2000, décrivant en détail la sélection par l'école et par l'université dans The Future of Success[4][4] Edition française : Futur parfait : progrès technique,....

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Le sociologue Jacques Donzelot, spécialiste de la politique de la ville, remarque lui aussi que l'on "commence à observer, en France, l'importance d'un processus de fuite hors de ces lieux de concentration de la pauvreté par tous ceux qui le peuvent et d'aggra vation conséquente de la situation de ceux qui y restent, un rejet des uns par les autres. Soit une défection qui évoque, sur un mode encore mineur, le white flight, cette fuite des Blancs vers les suburbs [banlieues] au fur et à mesure que les Noirs et les minorités ethniques arrivaient dans les centres-ville"[5][5] Jacques Donzelot, Faire société. La politique de la....

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Pourquoi les 95 pages d'Eric Maurin, dont une part non négligeable est consacrée à des questions méthodologiques, ont-elles fait autant de bruit à la fin de l'an dernier ? C'est qu'il est difficile de les ignorer pour deux raisons : l'importance de l'enjeu, et le fait que l'auteur étaie de chiffres inédits et de résultats expérimentaux frappants ce que beaucoup disaient de façon "littéraire" ou militante. Il y a plusieurs raisons à la recherche d'un "bon" quartier. Celle qui constitue le coeur de l'ouvrage d'Eric Maurin est la réussite scolaire des enfants, enjeu capital dans la France d'aujourd'hui. Nous savons tous, par observation directe, qu'il est impossible de faire accepter par quelque parent que ce soit le moindre risque sur la réussite scolaire de ses enfants. N'importe quel citoyen, même enseignant laïque convaincu, même militant farouche de l'égalité des chances, même parfaitement inaccessible au "sentiment d'insécurité" dont on nous a naguère rebattu les oreilles, changera de quartier - s'il en a les moyens - pour inscrire son enfant dans une "bonne" école, ou le domiciliera fictivement chez sa grand-tante, dans le 6e arrondissement de Paris, pour qu'il atterrisse dans le "bon" lycée.

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La force du pavé jeté par Eric Maurin dans la mare du "politiquement correct", c'est sans doute de montrer que ce comportement est celui de toutes les couches de la population française, mais surtout qu'il est rationnel et fondé, qu'il ne repose pas sur un préjugé, sur ce que l'on pourrait appeler un "sentiment d'échec scolaire", comme il existe un "sentiment d'insécurité" largement déconnecté de la réalité des crimes et délits  [6][6] Cf. Laurent Mucchielli, Violences et insécurité. Fantasmes.... En quatre tableaux de chiffres et le récit de quelques expériences de terrain, il montre que le voisinage et le contexte scolaire dans lequel vivent les enfants sont déterminants. Bien sûr, les expériences qu'il décrit ont été réalisées sous d'autres cieux : la France n'est pas très ouverte aux expérimentations in vivo, avec groupe témoin que l'on laisse dans sa cité criminogène et cobayes que l'on envoie ailleurs pour voir s'ils s'en sortent mieux ! Ce que n'hésitent pas à faire les Anglo-Saxons. L'un des programmes expérimentaux les plus solides, "Moving to opportunity", mené depuis dix ans dans cinq grandes villes américaines, consiste à payer le loyer, dans un secteur à taux de pauvreté inférieur à 10 %, à 500 familles volontaires, initialement logées dans des quartiers où ce taux est supérieur à 40 %. Les résultats sont clairement positifs, à la fois sur les résultats scolaires et sur la santé et le comportement des enfants - en particulier l'agressivité des garçons.

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Des économistes américains et britanniques ont également calculé l'effet en retour de la préoccupation scolaire sur l'immobilier, dans une banlieue de Boston, Massachusetts, et dans le Sud de l'Angleterre. Dans les deux cas, il existe une "carte scolaire" compa rable à ce que nous connaissons. Pour accroître de 10 % le niveau des condisciples de son enfant -mesuré par la réussite aux tests-, il faut payer son logement 5 % plus cher à Boston, et 9 % plus cher en Angleterre  [7][7] En fait, 8,8 % dans le Sud-Est et le Nord, 5,3 % dans.... Ce lien entre la qualité scolaire et le coût du logement est particulièrement fort aux Etats-Unis, où les plus fins connaisseurs de la réalité scolaire sont les agents immobiliers : "Lorsqu'on cherche à acheter une maison, l'agent immobilier vous remet une brochure décrivant le quartier et mentionnant l'évolution sur plusieurs années des notes des élèves des écoles locales à des tests standardisés. Si leur performance aux tests se dégrade, le quartier devient moins attractif et les prix baissent"[8][8] Pascal Baudry, Français et Américains, Village mondial,.... Comme le conseil d'administration du "district scolaire" qui dirige et gère les établissements est composé de parents d'élèves, propriétaires dans ledit quartier, la réaction est rapide et souvent brutale : la direction de l'école est éjectée, et mission est donnée à la nouvelle équipe de remonter rapidement le niveau scolaire... ce qui fait remonter par voie de conséquence le prix des maisons.

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Statisticien de formation (X, Ensae), Eric Maurin cherche à ne rien avancer qui ne soit corroboré par des chiffres vérifiables et des enquêtes à la méthodologie robuste. Il a cherché à s'appuyer aussi sur des exemples français, mais le refus de construire des expériences in vivo dans notre pays oblige les chercheurs à faire preuve d'imagination. Thomas Piketty, qui a aussi travaillé sur ce sujet, a mesuré l'impact des réductions d'effectifs dans les classes de ZEP en étudiant les performances des élèves à l'occa sion d'un phénomène "naturel" qui fait varier sensiblement le nombre d'élèves, toutes choses égales par ailleurs : le franchissement des seuils d'ouverture et de fermeture de classe. Il a déterminé que, en CE2, pour diminuer de 40 % l'écart de performance entre les enfants des zones d'éducation priori taires (ZEP) et les autres, il faut ramener le nombre moyen d'élèves à 18 par classe dans les ZEP, contre 22 aujourd'hui.

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Cette étude est citée dans la troisième partie du livre d'Eric Maurin, consacrée à la critique des politiques publiques : ZEP, zones franches, politique du logement. Trois échecs, d'après l'auteur, qui cherche dans sa conclusion à avancer quelques pistes de solutions. C'est - comme souvent - la partie la plus faible. On ne lui en tiendra pas rigueur, tant la tâche est ardue. Parmi ses propositions, celle de s'intéresser moins aux territoires et plus aux individus : "C'est en atteignant les individus que l'on transformera le territoire - et non l'inverse." C'est la voie américaine : pratiquer une forme d'affirmative action tendant à "remettre les gens en mouvement"[9][9] Jacques Donzelot, op. cit., alors que la politique française de la ville est plus axée sur la réhabilitation et le désenclavement des "quartiers". On connaît les démarches des gens de Boston ou de Chicago. Elles sont largement fondées sur le sursaut des "communautés" défavorisées, appuyées sur le terrain par des "community development corporations". Il serait difficile de les mettre en oeuvre dans notre société, dont la structure et les ressorts sont très différents. Faire comprendre ces méthodes à des Français serait déjà un travail énorme, tant le fossé culturel est profond!

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La politique de la ville à la française ne parvient pas à résorber les inégalités et patine sur l'intégration, mais elle ne saurait pas en quelques années se reconvertir aux méthodes américaines d'"empowerment". Sans doute faudrait-il ne pas hésiter à prendre de front des voies différentes : soutenir plus efficacement les défavorisés, comme on l'a vu avec les écoles des ZEP, réhabiliter les quartiers et les désenclaver, et en même temps permettre à beaucoup plus d'individus d'élargir le choix de leur résidence, en privilégiant effectivement la mixité résidentielle et en déconnectant lieu de logement et école, pour éviter la fuite provoquée par la crainte de l'échec scolaire. Peut-on agir efficacement quand on n'est sûr de rien, et en tout cas pas des méthodes à employer ? Devant la situation décrite par Eric Maurin, la réponse ne peut être que "oui, et rapidement".

Notes

[1]

Citons entre autres : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Le Seuil, 1989; Voyage en grande bourgeoisie, PUF, 1997; et Sociologie de Paris, La Découverte, 2004.

[2]

Cité par Roderick D. Mackenzie, in L'Ecole de Chicago, Paris, Aubier, 1990.

[3]

"Secession of the successful", New York Times Magazine, 20 janvier 1991. Ces idées seront développées dans The Work of Nations, 1991 (L'Economie mondialisée, Dunod, 1993).

[4]

Edition française : Futur parfait : progrès technique, défis sociaux, Village Mondial, 2001.

[5]

Jacques Donzelot, Faire société. La politique de la ville aux Etats-Unis et en France, Seuil, 2003, p. 38.

[6]

Cf. Laurent Mucchielli, Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, La Découverte, 2001.

[7]

En fait, 8,8 % dans le Sud-Est et le Nord, 5,3 % dans le Sud-Ouest et l'Ouest. Cf. Steve Gibbons et Stephen Machin, Valuing Primary Schools, Centre for the Economics of Education, London School of Economics, 2001

[8]

Pascal Baudry, Français et Américains, Village mondial, 2004 (2e éd.), p.98.

[9]

Jacques Donzelot, op. cit.

Plan de l'article

  1. Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, , Seuil, 2004, 95 p.

Pour citer cet article

Mousli Marc, « Choisir ses voisins, une obsession française », L'Économie politique 1/2005 (no 25) , p. 108-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-108.htm.
DOI : 10.3917/leco.025.0108.


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