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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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La force initiale du mouvement altermondialiste est d'avoir su transformer une aspiration authentique des peuples en une dynamique. Celle-ci, empruntant des voies nouvelles, a pris à peu près tout le monde à contre-pied. Rappelez-vous la réaction qui devait aboutir, en 1998, au retrait du fameux projet d'accord multilatéral sur l'investissement (AMI), par lequel quelques experts douteusement accrédités ne cachaient pas leur intention ultime de soumettre l'ordre politique des nations aux intérêts des grandes puissances économiques. Puis ce fut Seattle et la suite : "Les gens ne veulent plus être passifs, ils veulent participer", déclarait alors le secrétaire général des Nations unies Kofi Annan. En dépit de la complicité des institutions officielles, la force pacifique des peuples tenait en échec la puissance des intérêts économiques. Les violences, quand il y en eut, furent le fait des forces dites de l'ordre, et non des manifestants. Sans ces mobilisations, les nations déshéritées du Sud auraient-elles trouvé la confiance et la force d'opposer à Doha le front uni qui devait faire capoter les projets véhiculés à leur encontre par les gou vernements du Nord ?

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De même, en France, lors de la constitution d'Attac, en 1998, l'ampleur de la réponse populaire a surpris jusqu'à ses initiateurs. Les Français montraient que, loin de se dépolitiser, ils n'attendaient que l'occasion de "faire de la politique autrement". A cette attente répondaient un mot d'ordre clairement identifiable (une taxe portant sur les mouvements spéculatifs de capitaux dans le monde), une façon d'entrer en politique sans ambition personnelle - conférant à ses acteurs une extraordinaire liberté de parole et limitant les conflits d'ambitions -, ainsi qu'un travail considérable de réflexion et d'éducation pour lequel le conseil scientifique d'Attac constitue un lieu de rencontre et de synthèse d'une qualité rare. Porto Alegre se situe dans la ligne directe de cette initiative : "Face au Davos de l'argent, que se crée un Davos des peuples de la planète "... Ce voeu que j'avais formulé comme un rêve, un jour dans Le Monde diplomatique, se matérialisait.

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Face aux puissances financières libérées de contrôles nationaux dans les années 1980, tous les contrepoids avaient disparu : le système rival s'était effondré dans la faillite et le discrédit ; les Etats nationaux n'étaient plus en mesure de contenir la pression d'intérêts particuliers déployés à l'échelle mondiale ; la plupart des grandes organisations économiques et financières internationales apparaissaient comme des relais des forces qu'elles auraient dû contrôler, davantage que comme des régulateurs ; on voyait se renforcer la collusion entre les institutions politiques et les milieux - légaux ou mafieux - de l'économie et de la finance. De ce point de vue, le mouvement altermondialiste assume une fonction que ne veulent ou ne peuvent assumer les structures officielles. Et, jusqu'à ce jour, il l'a plutôt bien assumée : il suffirait, pour s'en convaincre, de constater la panique des gens de Davos, après le premier Sommet social de Porto Alegre, ou la servilité qui a bientôt remplacé l'ironie de certains milieux politiques vis-à-vis d'Attac.

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Cependant, toute réussite comporte un double péril de dilution et de banalisation. Dilution, parce que "tout étant dans tout et réciproquement", le succès multiplie les pressions dont on est l'objet pour, de fil en aiguille, étendre son champ d'action à des domaines de plus en plus larges. Cela est humain, mais à être présent partout, on finit par disperser ses forces, s'épuiser et n'être plus nulle part. On perd sa lisibilité. On représente seulement un mouvement d'opposition parmi les autres. Et banalisation, parce que, du même coup, on devient trop prévisible. En toute circonstance, chacun sait ce que l'on va faire et avec qui on va le faire : on devine sans peine, par exemple, qu'Attac va défiler, et aux côtés de qui... On sait aussi que ces rassemblements s'achèvent toujours par la dispersion ; entre deux mobilisations, la mondialisation néolibérale poursuit son chemin ; la caravane passe... On devient, malgré soi, un rouage dans le jeu d'un système dont le bon fonctionnement ne saurait se concevoir sans l'existence de résistances et de frictions. Hier, le fou du roi, sous ses airs provocateurs, était indissociable de la monarchie.

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C'est contre cette double dérive qu'il convient de réagir. Retrouver sa lisibilité, cela veut dire définir un noyau dur et clairement identifiant autour duquel l'ensemble des actions trouvent leur signification. Il ne s'agit pas de se désintéresser du reste, mais d'affirmer fortement les lieux dans lesquels on entend jouer un rôle moteur et ceux où l'on veut se limiter à un rôle de participation. J'ai proposé au sein d'Attac, à titre d'exemple, l'élaboration de " cahiers de doléances " faisant remonter du local au national les plaintes et les aspirations des populations, en vue d'aboutir en deux ou trois années à la tenue d'"états généraux". Cette initiative, dont je ne sous-estime pas la difficulté, aurait notamment pour avantage de mobiliser les comités locaux sur un travail en profondeur mené en relation étroite avec l'ensemble de la population ; je pense aussi au renforcement du lien qui en résulterait entre les instances nationales et locales du mouvement. Mais je n'exclus pas que des initiatives plus heureuses, auxquelles je me rallierais volontiers, puissent être imaginées. En tout état de cause, il faut, dès qu'un chantier est ouvert, se préoccuper de celui qui suivra.

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Car éviter la banalisation, c'est ne jamais cesser de surprendre, donc d'imaginer. Cela est vrai aussi sur le plan mondial. Le caractère répétitif des grandes mobilisations - qui ont fait leurs preuves, et que je me garderai bien de dénigrer - ne saurait constituer une fin en soi. Si l'on veut vraiment faire contrepoids à la puissance du capital, il ne suffit pas d'exhiber ses muscles ; il faut s'en servir. Pacifiquement, cela va de soi. La désobéissance civile de certains de nos amis illustre une des voies possibles. Mais on doit aller plus loin : montrer que si nous savons nous concerter pour organiser de grands rassemblements, nous pouvons aussi coordonner des actions. La force du capital réside dans le contrôle de l'appareil productif et la servilité des instances politiques ; la nôtre se situe du côté des citoyens, qui sont aussi des électeurs et des consommateurs. Sur le plan politique, nos prises de position, même non accompagnées de consignes de vote, peuvent faire basculer des majorités.

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Sur le plan économique, nous sommes en mesure, en agissant de concert, de faire plier les plus puissantes multinationales. Le boycott - qu'il faut toujours laisser planer comme une menace extrême - est une arme à double tranchant dont les salariés peuvent être les premières victimes. Mais point n'est besoin, la plupart du temps, d'aller jusque-là. L'"image" des entreprises constitue un élément précieux de leur patrimoine. Souvenons-nous : Monsanto retirant son projet " Terminator " pour la raison clairement exprimée que la contestation portait atteinte à sa réputation. Imaginons ce qui se passerait si, périodiquement, les principales organisations de la société civile se concertaient pour désigner quelques cibles choisies en fonction de leur conduite particulièrement répréhensible et orchestrer une campagne d'information à l'échelle mondiale, jusqu'à les faire céder. Dans le rapport de forces permanent que représente la vie économique ou politique, on ne pèse que le poids de la crainte que l'on inspire.

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Gérer ne suffit pas, il faut imaginer sans cesse. Dans cet esprit, la direction d'Attac a entrepris un large travail de réflexion interne concernant la recherche d'une nouvelle dynamique. Si, comme le dit le poète andalou Antonio Machado, "le chemin se fait en marchant", il faut savoir se retourner sur les traces de ses pas et en corriger l'orientation... sans jamais oublier l'objectif pour lequel on s'est mis en chemin.

Pour citer cet article

Passet René, « Imaginer sans cesse... », L'Économie politique 1/2005 (no 25) , p. 18-21
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-18.htm.
DOI : 10.3917/leco.025.0018.


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