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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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L'altermondialisme s'essoufle-t-il ? La question mérite d'être posée, après six ans de croissance de cette mouvance qui affirme qu'"un autre monde est possible", pour reprendre le slogan désormais célèbre lancé par les membres du comité brésilien d'organisation du Forum social mondial (FSM). Les forums, lieux majeurs de visibilité de cette mouvance, se suivent et se ressemblent, affirment les uns. Le processus se renouvelle en s'élargissant, constatent les autres. Qui a raison ? On peut d'ores et déjà affirmer que cette mouvance - terme que je préfère à "mouvement", qui a une connotation trop organisationnelle - doit éviter de nombreux écueils pour ne pas tomber dans une routine contestataire, se satisfaire de proférer de sonores incantations altermondialistes, ou être peu à peu récupérée et instrumentalisée par des forces politiciennes.

Un peu d'histoire

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Pour dégager les perspectives d'avenir de cette mouvance et préciser les conditions auxquelles elle saura éviter ces écueils, il est nécessaire de revenir sur son évolution au cours des dernières années.

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On peut situer l'émergence d'une dynamique mondiale anti libérale lors de la conférence de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle. L'échec de cette conférence, même s'il doit être avant tout attribué à la détermination des pays du Sud de s'opposer aux méthodes de négociation des pays du Nord, a coïncidé avec une mobilisation internationale très forte, avant et pendant cette conférence, d'une multitude d'acteurs rassemblés par un même but mais pour des raisons différentes, voire contradictoires. En France, l'expression d'une contestation antilibérale avait déjà pris forme en 1997 avec la naissance d'Attac-France. Nous étions alors en pleine phase "antimondialisation", vocable heureusement quasi tombé en désuétude aujourd'hui. José Bové brandissait son Roquefort à Seattle devant les caméras du monde entier, le sous-commandant Marcos et Attac incarnaient cette expression radicale contre la mondialisation libérale.

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C'est en 2000 que des Brésiliens, confortés par les animateurs d'Attac-France, ont l'idée ambitieuse de monter un "forum social", contrepoint du Forum économique mondial, avec l'intention de montrer que l'avenir du monde pouvait se réfléchir autrement que selon le mode de pensée libéral prévalant dans les couloirs et les salons de la luxueuse station suisse de Davos. Le slogan "un autre monde est possible" résume bien l'idée maîtresse des initiateurs brésiliens du Forum social mondial. Un point important mérite d'être souligné : ce Forum social mondial se tient dans une ville d'un pays du Sud, et il se déroule aux mêmes dates que Davos, mais ne s'y oppose pas physiquement, comme cela fut le cas par exemple à Seattle face à l'OMC. La démarche de confrontation et d'opposition laisse alors la place à une démarche de réflexion et d'échanges collectifs entre des associations, des syndicats, des mouvements sociaux qui dénoncent les dérives néolibérales du modèle de développement planétaire.

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Peu à peu, et surtout à partir de 2003, la terminologie évolue vers l'altermondialisme, concept beaucoup plus riche que l'antimondialisme, trop négatif, d'autant que ce dernier laissait poindre une certaine tendance souverainiste, présente chez certains animateurs du FSM mais non partagée par la plupart des participants. Dès 2002, et surtout depuis 2003, l'altermondialisme et son étendard, le FSM, ont acquis leur identité propre, indépendamment de Davos - peu de médias soulignent sa concomitance avec Davos. C'est devenu le principal point de rencontre pour tous ceux qui estiment que d'autres modèles de développement, moins inégalitaires, sont possibles. Il focalise l'attention des politiques, des médias, de millions de citoyens. Les uns observent, pour voir ce que cette mouvance est capable de produire comme idées, comme initiatives. Les autres sont partagés entre une certaine fascination devant cet événement mondial, encore inimaginable voici une décennie, et une impatience de voir se concrétiser les promesses de cette mobilisation.

Quelle évolution ?

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Un fait est incontestable : la mobilisation "altermondialiste", les Forums sociaux mondiaux ou continentaux, ont une forme répétitive qui donne une impression de déjà-vu aux observateurs. Même si le Forum social mondial à Mumbai, en Inde, en janvier 2004, s'est singularisé par rapport aux trois premiers Forums de Porto Alegre par son caractère plus populaire, plus spontané, forcément très "indien" et moins "latino", il n'en reste pas moins qu'il a été difficile de faire percevoir ce qui avait progressé, pour les organisations présentes, au sortir de ce FSM n? 4. Sans réduire l'altermondialisme aux forums, ceux-ci témoignent de la vitalité des réseaux mondiaux et de leur capacité à faire avancer leurs idées dans l'espace public mondial. En surface, la dynamique semble chercher un second souffle. Si l'on regarde plus en profondeur, on peut distin guer de multiples évolutions, les unes préoccupantes, les autres porteuses d'avenir. On peut alors préciser à quelles conditions cette mouvance pourra continuer à incarner une alternative crédible au modèle néolibéral mondial en vigueur actuellement.

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Des facteurs de dynamisme

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Plusieurs tendances laissent penser que cette dynamique n'est pas près de s'essouffler. De plus en plus d'associations, de mouvements sociaux (par exemple les mouvements " Dalits ", qui regroupent des millions d'intouchables en Inde, depuis le Forum de Mumbai en 2004), souhaitent être partie prenante de ce vaste processus mondial. Beaucoup de petites associations (en Afrique, par exemple) découvrent, à la faveur d'une participation à un forum national ou continental, qu'elles se trouvent en phase avec un courant d'idée planétaire dont elles ignoraient parfois l'existence. Cet élargissement de la base de la mouvance altermondialiste est particulièrement frappant dans les pays du Sud. Il suffit, pour l'apprécier, d'observer les succès des forums sociaux nationaux en Afrique, en Amérique latine ou en Asie, bien sûr peu médiatisés au Nord.

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Dans le même ordre d'idées, la présence des organisations de base au sein des forums, comme ce fut le cas à Mumbai, annonce une évolution dans la mouvance altermondialiste. Celle-ci ne sera plus l'apanage de quelques cercles militants et intellectuels. Elle deviendra un lieu de renforcement, de formation, d'approfondissement de la démarche des groupes d'exclus qui ont besoin d'exprimer leur révolte et leurs espoirs sur la scène internationale. Ce qui apparaît comme un essoufflement pour certains (les observateurs politiques, des journalistes, et peut-être certains acteurs, notamment au sein d'Attac-France), serait alors une crise de croissance et une difficulté à gérer la complexité des situations dans lesquelles évoluent les acteurs de l'altermondialisme, car les causes de l'injustice ne sont pas uniformément les mêmes sur toute la planète.

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Les rendez-vous internationaux de 2005 (G8, Assemblée générale des Nations unies sur la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement, réunion ministérielle de l'OMC à Hongkong) et les débats sur les mécanismes de gouvernance mondiale (prévus également à l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2005) vont donner lieu à des mobilisations associatives et syndicales importantes pour réclamer davantage de justice sociale. Les questions autour desquelles la mouvance altermondialiste s'est catalysée - la dette, le commerce mondial, le financement du développement, la réforme des institutions internationales (Nations unies, Fonds monétaire international, Banque mondiale, OMC...) - seront au coeur des réunions officielles. Une occasion cruciale, pour nombre d'acteurs altermondialistes, de démontrer la constance de leur action, le sérieux de leur démarche, la crédibilité de leurs propositions.

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Des défis à relever

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Dans le même temps, cette mouvance, dans toute sa diversité, doit éviter plusieurs écueils pour parvenir à durer. Ou plutôt, si l'on préfère regarder le côté positif, il doit relever plusieurs défis. Premièrement, les animateurs de ce processus (ils se retrouvent peu ou prou au sein du Conseil international du Forum social mondial) doivent veiller à ce que celui-ci reste inclusif et horizontal. Inclusif, afin de pouvoir toujours accueillir et respecter tous les groupes, mouvements, associations, syndicats qui se reconnaissent dans une démarche d'envergure planétaire destinée à promouvoir des systèmes économiques et politiques visant à la justice sociale et au respect des droits individuels et collectifs. Les critères exclusifs à cette mouvance sont clairement exprimés dans la charte fondatrice du Forum social mondial : refus du recours à la violence, rejet des thèses racistes. Horizontal, car une telle diversité d'acteurs ne peut se fédérer dans une grande organisation mondiale qui délèguerait sa parole à un quelconque directoire mondial, si bien intentionné soit-il. La tentative, regrettable, de fédérer un certain nombre de groupes altermondialistes au sein d'une Assemblée des mouvements sociaux - qui a vu le jour à Porto Alegre en 2002 et s'est pérennisée depuis, adoptant des déclarations finales et des calendriers de mobilisation - ne correspond pas à l'esprit de cette mouvance, dont la plupart des acteurs cherchent avant tout à renforcer leurs analyses, à bâtir des alliances ad hoc ou pérennes avec d'autres organisations avec lesquelles ils partagent un objectif commun. L'altermondialisme a de l'avenir s'il ne tombe pas dans le piège de l'"organisation", mais reste avant tout un carrefour de courants de pensée, d'initiatives qui vont se renforcer les unes les autres pour faire évoluer plus rapidement les règles du jeu mondial en matières économique et politique.

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Le second défi réside dans la capacité des acteurs de l'altermondialisme à ne pas se limiter à des incantations. Il faut donner encore plus de visibilité aux propositions altermondialistes, pour que celles-ci soient en mesure d'influencer les politiques globales, et ne pas se limiter à des microespaces alternatifs. Il ne suffit pas de proclamer devant la foule qu'il faut boycotter certaines transnationales, mais il faut être aussi capable d'élaborer des propositions d'alternatives, de réformes, sur la base desquelles nos organisations peuvent emporter l'adhésion d'une partie du public et discuter avec les pouvoirs en place. Car, sur nombre de dossiers, nos organisations disposent d'une expertise qui nous permet d'être légitimes dans la négociation-pression avec les pouvoirs publics ou économiques. Ce fut le cas sur un sujet comme la dette depuis la fin des années 1990. Radicaux dans l'expression, réformistes dans la manière d'envisager la transformation des structures et des politiques, c'est tout l'enjeu des prochains forums sociaux : en faire ressortir, de manière intelligible pour le public, les médias et les décideurs, des propositions qui seront portées, non par l'ensemble des acteurs, mais par des alliances ad hoc d'organisations qui auront décidé d'agir de conserve.

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Le troisième défi est de résister au sentiment d'autosatisfaction et de ne pas confondre la fin et les moyens. Or, pour certains acteurs - par exemple des militants associatifs formés dans les milieux d'extrême gauche à vocation protestataire -, les événements altermondialistes (forums sociaux, conférences parallèles aux conférences FMI ou OMC) sont devenus une fin en soi, et non plus un moyen. Alors que nous dénonçons une logique libérale, où la recherche du profit est devenue une fin pour enrichir une minorité, et non un moyen pour répartir les richesses produites, il serait absurde de tomber dans une logique altermondialiste dont l'objectif serait de produire chaque année quelques grand-messes où des militants satisfaits d'eux-mêmes se croiseraient rituellement, de manière déconnectée du monde réel. L'altermondialisme ne peut être une nouvelle planète, sorte de refuge des mécontents, qui tournerait sur elle-même sans se préoccuper de sa véritable influence sur le monde réel. Pour cela, la mouvance altermondialiste doit avant tout rester le creuset d'où partent des milliers d'initiatives qui vont bousculer le modèle dominant, les structures d'inégalités, les pouvoirs en place, et redonner aux citoyens et à leurs formes d'organisations le pouvoir d'infléchir les politiques en faveur du bien commun.

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Le dernier défi - intimement lié au premier - est d'éviter les risques de manipulations et de récupérations politiciennes. Ce fut malheureusement en partie le cas à Londres, au dernier Forum social européen (novembre 2003), où des partis politiques avaient déli bérément investi le Forum. Ce défi repose sur l'application stricte de la charte du Forum, qui interdit aux partis politiques de participer à l'orga nisation d'un quelconque événement dans le cadre du Forum. Depuis trois ans, une ouverture a été réalisée pour que des responsables politiques puissent venir débattre par le biais de "tables" dites "de controverse", marquant bien ainsi que ces responsables politiques sont en quelque sorte extérieurs au Forum. Le maintien de cette distinction, entre un forum animé par des organisations participant à la société civile de leur pays respectif, et des organisations politiques - et a fortiori des gouvernements - qui ont vocation à assumer des fonctions de pouvoir, est essentielle. Les acteurs collectifs de l'altermondialisme doivent être des laboratoires d'idées pour les partis politiques et les gouvernements. Mais il faut à tout prix éviter la confusion entre, d'une part, les sociétés civiles, et d'autre part, les structures de pouvoir (Etats, gouvernements, collectivités territoriales) et celles qui ont pour objectif d'investir ces dernières (partis politiques).

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Il serait donc abusif d'accabler cette mouvance altermondialiste pour n'avoir pas réussi à mettre en pratique ses idées généreuses. Ses acteurs ne sont pas des structures de pouvoir et, on le voit bien sur des dossiers comme la dette ou le commerce mondial, leur poids reste encore très faible par rapport aux intérêts économiques et politiques en jeu. On peut déjà se réjouir de voir certaines idées portées par cette mouvance (comme la proposition de taxes internationales) reprises par les pouvoirs en place.

Quelle stratégie pour une grande organisation de solidarité internationale ?

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Pour une organisation de solidarité internationale comme le CCFD, la critique des causes de la pauvreté et des inégalités fait partie de notre raison d'être. Nous rencontrons en permanence les effets des politiques commerciales, agricoles, financières, dans les situations que vivent les associations que nous soutenons partout dans le monde. Nous sommes convaincus que la logique néolibérale qui sous-tend la quasi-totalité des décisions financières, économiques, politiques, et par conséquent sociales et désormais culturelles, sera tôt ou tard remise en cause du fait de son échec patent à résoudre les inégalités que ce modèle engendre. Les tensions, au sein des sociétés et entre pays, seront de plus en plus vives et exigeront des remises en cause dans les choix politiques à tous les niveaux, du macro au micro. Il est donc essentiel que, avec les centaines d'associations partenaires que nous appuyons dans le monde et avec lesquelles nous avons l'objectif de bâtir des relations de partenariat durable, nous puissions travailler au sein de réseaux à l'échelle mondiale, réseaux qui ont naturellement choisi le Forum social mondial comme point de rencontre.

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Cette intuition n'est pas nouvelle. Et lorsque, en 1996, le CCFD choisissait déjà comme titre de son rapport d'orientation "Mondialisons la solidarité!", il était déjà altermondialiste. Les associations ex-tiersmondistes, comme le CCFD, n'ont sans doute pas eu conscience assez tôt qu'une partie significative de l'opinion était réellement avide d'une réflexion critique face au néolibéralisme dominant. Alors qu'elles avaient porté pendant des années les grandes thématiques de la solidarité mondiale (commerce, dette, aide, ventes d'armes, pillage des ressources du Sud, commerce éthique et équitable...), elles ont été prises un peu au dépourvu lorsque la mouvance a pris corps, notamment lors de la création d'Attac et le lancement du premier Forum social mondial.

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Désormais, nous nous sentons pleinement participants dans ce processus. Nous y participons avec beaucoup de vigilance, pour qu'il évite les écueils mentionnés ci-dessus. Notre engagement actif dans les forums a un but de formation des partenaires associatifs, dont nous facilitons la venue du monde entier, et de formation des militants du CCFD. C'est aussi, pour eux, un lieu de reconnaissance mutuelle, d'identification et de renforcement. Mais nous savons que le contenu de l'altermondialisme ne se joue pas aux forums, mais entre les forums, par un travail patient sur les dossiers, par la constitution de réseaux mondiaux, par une action permanente de formation et d'influence sur les pouvoirs.

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L'altermondialisme n'est pas, pour le CCFD, une fin en soi, et nous n'hésiterons pas à nous démarquer de cette mouvance si certains de ses acteurs l'instrumentalisent et la placent au service d'intérêts spécifiques. Ou encore, si l'altermondialisme est une mode, le CCFD survivra à cette mode.

Plan de l'article

  1. Un peu d'histoire
  2. Quelle évolution ?
  3. Quelle stratégie pour une grande organisation de solidarité internationale ?

Pour citer cet article

Fardeau Jean-Marie, « Les défis à relever », L'Économie politique 1/2005 (no 25) , p. 22-29
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-22.htm.
DOI : 10.3917/leco.025.0022.


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