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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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Ici et là, l'on entend, le plus souvent annoncé avec délectation et larmes de crocodile, que le mouvement altermondialiste s'essoufflerait. Quelle aubaine pour les néoliberaux et leurs alliés ! Ils croient avoir définitivement imposé leur programme, surtout depuis la capitulation officielle du Parti socialiste français, désormais engagé à fond, aux côtés du Medef, dans la campagne pour le projet de Constitution européenne.

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Au risque d'en décevoir plus d'un, je crains qu'il n'en soit rien. Que ce mouvement ait pris un tournant, surtout depuis la mort de Carlo Giuliani à Gênes, en juillet 2002, est incontestable. Cette preuve sanglante de la volonté de nos adversaires d'aller jusqu'au meurtre a jeté, et pour cause, un froid. Toutefois, dès avant Gênes, les participants aux diverses et fréquentes manifestations publiques depuis Seattle, en novembre 1999, prenaient conscience que ce rythme ne pouvait être indéfiniment soutenu. Ils ne voulaient pas risquer de devenir non plus des touristes de la contestation.

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De Prague à Washington, de Québec à Genève, en passant par Davos, et dans de nombreux autres lieux où se retrouvèrent nos adversaires, cette évidence montait : il fallait choisir. Trop de lieux, trop d'adversaires - Banque mondiale, Fonds monétaire international (FMI), Organisation mondiale du commerce (OMC), Forum économique de Davos, Commission européenne et autre G8 -, tous avec une mobilité sans restriction et des moyens matériels illimités, sans parler de leur "monopole de la violence légitime". Aucun mouvement citoyen, aussi fort soit-t-il, ne pouvait prétendre réunir de tels avantages, ni faire concurrence aux néoliberaux sur ces terrains-là. D'autant que, justement pour éviter toute contestation de masse, gouvernements et institutions internationales se réfugiaient dans des lieux de plus en plus inaccessibles au commun des mortels : Doha, Kananaskis, Sea Island. A ce train, le mouvement allait s'épuiser, se ruiner, pour pas grand-chose. Toutes proportions gardées, l'on commençait à employer contre nous la même stratégie que celle des Etats-Unis à l'égard de l'URSS : l'épuisante course aux armements a fini par mener tout droit à l'écroulement de cette dernière.

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Sans qu'il y ait eu concertation ni processus formel pour en prendre la décision, le mouvement altermondialiste de contestation s'est rendu compte de trois choses. L'on donnait trop d'impor tance aux adversaires : il y avait mieux à faire de notre temps et de nos moyens limités que de protester en masse et essayer de leur barrer physiquement le chemin à chaque fois. De ce fait, là où se réunirait l'adversaire, désormais certains d'entre nous, mais pas tous, se rendraient, sans chercher à engager la totalité de nos forces. Notre programme ne devait plus être calqué sur leur calendrier et devait s'élaborer en toute indépendance.

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Et pourquoi chercher spécialement à séduire les médias, quand un journal comme le New York Times pouvait "rendre compte" de l'anti-G8 2003, où, entre Genève et Annemasse, au moins 70 000 personnes avaient manifesté, avec un seul paragraphe consacré à la quinzaine d'énergumènes qui avaient tenté de mettre à sac une station- service ? Ce que le mouvement a pu perdre en "coups" médiatiques, il l'a gagné en sérieux et en maturité. Il y aura encore des moments où nous devrons témoigner du rapport de force, où il faudra consentir l'effort et les moyens matériels nécessaires pour mettre des dizaines de milliers de personnes dans la rue : le 19 mars 2005 pourrait se révéler l'un de ces moments, pour défendre à Bruxelles l'Europe sociale contre le projet de Constitution néolibérale.

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Depuis deux ans, le mouvement s'est concentré davantage sur ce qu'Attac appelle l'" éducation populaire tournée vers l'action ", cherchant à changer le cours des choses et de la politique en profondeur, sur des dossiers précis.

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J'en prends pour illustration la campagne Attac "Collectivités locales hors AGCS". L'Accord général sur le commerce des services (AGCS), géré comme bien d'autres accords commerciaux par l'Orga nisation mondiale du commerce, n'est pas précisément un sujet de conversation quotidienne dans nos chaumières. Cet accord complexe n'en recèle pas moins des dangers, qui pèseront lourd sur les services publics, sur la santé, l'éducation, la culture, l'environ nement, dans tous les pays et à tous les niveaux de gouvernement. Il induira des privatisations et des modifications obligatoires des législations, des subventions, des marchés publics.

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Comment faire pour sortir les négociations de leur profonde opacité ? Comment s'y opposer efficacement ? Le modèle "Seattle" n'est d'aucun secours, d'autant que les négociations de l'OMC, même arrêtées spectaculairement, comme en novembre 1999, reprennent toujours de plus belle. S'attaquer à la Commission européenne, qui négocie pour tous les Etats européens et fait son possible pour faire avancer l'AGCS ? Tout aussi inutile. Si nous avions forcé la Commission et le commissaire Pascal Lamy, qui freinaient des quatre fers, à accepter un minimum de transparence, aller au-delà était exclu. L'article XV de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui stipule que "la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration", ne s'applique ni à la Commission ni au commissaire.

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Devant un tel déficit démocratique, ne restait que l'espoir d'obliger un pays membre - en l'occurrence, la France - à exiger un mandat différent pour le commissaire européen et à demander un moratoire sur les négociations, en attendant qu'un réel débat citoyen puisse avoir lieu. Comment alors toucher le gouvernement ? La meilleure option nous semblait être une campagne visant les élus, à tous les niveaux, du village à la région. C'est en cela que la structure d'Attac, fondée sur plus de 220 comités locaux, est devenue pertinente. A la fin de 2004, plus de 620 collectivités - dont 14 régions, 24 départements, 28 villes préfectures et des centaines de villes plus petites, représentant bien plus que les deux tiers de la population française - se sont déclarées "zones hors AGCS" et ont demandé un moratoire. Si nous n'avons pas la certitude de gagner, du moins avions-nous celle de perdre en l'absence d'une campagne politique touchant le maximum d'élus.

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Ces collectivités se sont réunies en "états généraux" à la mi-novembre 2004 et se sont adressées au président de la République et au Premier ministre. Le comité de pilotage, composé de collectivités de taille et de majorité politique différentes, continuera à impulser le travail, secondé bien entendu par Attac. Notre ambition est de faire, vers la fin de 2005, des états généraux européens en collaboration avec des comités Attac d'autres pays qui entreprennent le même travail.

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L'on peut signaler un autre succès concret du mouvement altermondialiste en France, notamment du Conseil scientifique (CS) d'Attac. Son secrétaire général, Jacques Cossart, a fait partie de la commission Landau, nommée par l'Elysée pour étudier les moyens d'accroître l'aide au développement des pays pauvres. En se servant des travaux du CS d'Attac, Cossart a réussi à convaincre cette commission du bien-fondé d'une fiscalité internationale portant sur les transactions financières et sur d'autres objets, comme les entreprises transnationales. Pendant de longues années, les milieux dits sérieux nous avaient traités de gentils utopistes, à proposer une telle absurdité. En octobre 2004, le président de la République a écrit à Cossart : "Vous avez démontré que des mécanismes innovants de financement du développement étaient techniquement réalistes et économiquement rationnels." En effet, en coopération avec le président Lula du Brésil, ainsi que des Premiers ministres Ricardo Lagos du Chili et Jose Luis Zapatero de l'Espagne, Jacques Chirac a porté cette proposition devant l'ONU. Comme le dit encore le président français, "le succès de la réunion [...] a permis d'engager la discussion au plus haut niveau sur ces idées. 110 pays ont apporté leur soutien à la déclaration finale".

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Nous continuons ces campagnes, ainsi que celles sur les paradis fiscaux et sur la dette du Sud, et participons à de nombreux collectifs, en France et ailleurs, pour essayer de peser un maximum contre les politiques néolibérales. L'année 2005 sera consacrée prioritairement à la défaite du projet de Constitution européenne, qui imposerait les politiques néolibérales, sans espoir de modification, pendant au moins une génération.

Renouveler les forums sociaux

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Malgré ces succès, tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mouvements. Le modèle du "Forum social" a porté beaucoup de fruits, mais la formule a besoin de se renouveler. Les forums ont ceci de positif qu'ils amènent à travailler ensemble des personnes et des groupes qui n'en avaient pas du tout l'habitude, et de leur faire accorder leurs violons sur l'essentiel. Ils se déclinent aux niveaux international (Porto Alegre, puis Mumbai, puis de nouveau Porto Alegre en 2005)? continental (Europe, Asie, Amérique latine, Afrique)? et en d'innombrables localités, départements ou régions. Curieusement, très peu existent sur le plan national, et nous réfléchissons à un Forum social français.

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Se retrouver pour ces moments à la fois sérieux et festifs, entre camarades connus et inconnus, par dizaines de milliers, donne "la pêche" et encourage les activistes à continuer. Le concept de forum peut laisser à désirer, dans sa tendance à devenir répétitif. Comme il y a toujours de nouveaux venus, souvent très jeunes, beaucoup d'orateurs ressentent le besoin d'articuler les mêmes constats et de faire les mêmes analyses déjà archi-connus des participants plus chevronnés. Le temps consacré aux propositions et à l'élaboration stratégique communes en souffre.

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La bonne nouvelle est que Porto Alegre 2005 ne comportait plus de séances plénières, occasions qui avaient tendance à se trans former en " grand-messes " laïques, en rituels avec des orateurs " stars " applaudis comme des chanteurs de rock. Désormais, les propositions de séminaires et d'ateliers viendront des participants eux-mêmes. Le comité d'organisation n'aura plus la tâche délicate de choisir les sujets et de répartir, parmi les orateurs de divers pays, les prises de parole. Le temps doit être davantage consacré aux propositions et aux campagnes communes. Quant aux forums européens, ils ne se tiendront désormais que tous les deux ans, reconnaissant ainsi que le vrai travail s'accomplit à la base, dans les lieux de résidence et d'activité professionnelle de chacun.

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A mon sens, mais ceci est une remarque purement personnelle, les forums ne s'occupent pas encore suffisamment du pouvoir. On y dénonce rituellement les puissants, sans toujours analyser ni les traquenards qu'ils nous préparent, ni surtout comment les prévoir et les contrer. Le Forum européen de Londres, en octobre 2004, était particulièrement pénible à cet égard. On y fustigeait en bonne et due forme les cibles usuelles : occupation de la Palestine, guerre d'Irak, racisme, inégalités, etc. Mais les sujets qui préoccupent à juste titre les forces du mouvement comme Attac étaient à peine traités, si ce n'est à l'initiative de ces mêmes forces apparemment minoritaires au Royaume-Uni. Des sujets cruciaux, comme l'AGCS ou la directive Bolkestein, la taxation internationale ou la Constitution, étaient réduites à la portion congrue.

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Il faudrait reconnaître une fois pour toutes, et tous ensemble, cette vérité cruelle : nos adversaires sont mieux organisés que nous, ils tiennent les commandes et les institutions, ils ont des facilités de communication et les médias de leur côté ; leurs lobbies sont bien plus riches que nous, etc. Les entreprises transnationales, les marchés financiers, la Banque mondiale, le FMI, l'OMC, la Commission européenne, le gouvernement des Etats-Unis et tutti quanti ne trembleront pas parce qu'ils sont dénoncés, même par des milliers de personnes, en vase clos. Ils ne seront inquiets que parce que ces milliers de personnes sont bien informées, savent en informer d'autres, et sont capables de monter des campagnes consistantes et bien ciblées.

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Les forums sociaux locaux auxquels j'ai pu participer en France sont beaucoup plus concrets que le Forum européen de Londres. Les organisateurs reconnaissent parfaitement que, si plusieurs centaines de personnes se donnent la peine de se déplacer, il faut leur fournir l'occasion de connaissances nouvelles et de forger des stratégies communes.

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La politique est plus compliquée qu'autrefois. Il ne suffit plus de crier "US hors du Vietnam", "à bas l'apartheid", ou un autre slogan du même genre pour être compris de tous. Il faut apprendre, étudier la stratégie des puissants, travailler à unir ses forces. Il faut se demander, ensemble, où l'adversaire est le plus faible, intellectuellement, moralement, politiquement. Comment nos campagnes peuvent-elles exploiter au mieux ces faiblesses ? Quelles sont les contradictions les plus accusées du système néolibéral ? Qui le soutient et comment ? Sur quels thèmes pourrions-nous recruter le maximum d'alliés et quelles demandes de notre part provoqueraient le moins d'hostilité de la part des médias ? Quelle victoire, si nous arrivions à l'emporter, permettrait le plus grand bien pour le plus grand nombre, tout en affaiblissant le plus l'autre camp ?

Un besoin de campagnes communes

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Je souhaiterais que les prochains forums cherchent à distinguer, parmi les dizaines, les centaines d'actions entreprises dans le monde entier par des forces sociales progressistes, les campagnes qui pourraient être entreprises tous ensemble, au niveau mondial, comme la remarquable journée du 15 février 2003 contre la guerre américaine en Irak. Comme cette guerre n'a pas été arrêtée - rien ni personne aurait pu obtenir ce résultat -, l'on a eu tendance à oublier un peu vite qu'il s'agissait d'une extraordinaire démonstration de la force du mouvement, se déployant, littéralement et simultanément, sur tous les continents. La même énergie devrait être consacrée à obtenir des résultats sur d'autres sujets aussi urgents que la guerre.

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En cinq ans, depuis Seattle, le mouvement citoyen a franchi beaucoup d'obstacles et a remporté quelques victoires. Il construit des alliances, et travaille à présent, par exemple, beaucoup plus facilement avec le mouvement syndical qu'à ses débuts. Il n'a pas perdu de sa combativité, mais il approche ses combats, dans l'ensemble, de manière plus réaliste. Un nouvel obstacle, et de taille, se présente avec la réélection de George Bush. Côté négatif, nos camarades américains seront presque entièrement mobilisés sur le front intérieur, et n'auront vraisemblablement pas beaucoup de forces à consacrer à une contribution sur les dossiers internationaux. Il faudra les aider chaque fois que cela nous sera possible. Côté positif, espérons-le, plus personne ne pourra ignorer ni excuser la nature du régime américain, qui risque d'entraîner la planète entière dans la ruine économique et écologique.

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Le mouvement européen doit se concentrer sur l'Europe, à la défaite du projet néolibéral européen, à la lutte en commun avec ceux qui, sur d'autres continents, partagent les mêmes idéaux de solidarité et de démocratie. Sinon, c'est le modèle de société américaine qui nous attend. Ce constat doit être une puissante incitation à faire monter ce mouvement en puissance.

Plan de l'article

  1. Renouveler les forums sociaux
  2. Un besoin de campagnes communes

Pour citer cet article

George Susan, « Faire monter le mouvement en puissance », L'Économie politique, 1/2005 (no 25), p. 30-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-30.htm
DOI : 10.3917/leco.025.0030


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