Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2005/1 (no 25)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 37 - 41 Article suivant
1

Le dernier Forum social européen, en octobre 2004 à Londres, a réuni plus de 20 000 personnes, mais il y en avait 70 000 à Paris en 2003 ou à Florence en 2002. Les divisions au sein de l'association Attac, en France, sont sur la place publique. Deux ans après la victoire de Lula au Brésil, apparue comme le symbole de l'avancée des idées altermondialistes, les inégalités sociales sont toujours là. On pourrait multiplier les " indices " qui permettent à certains commentateurs d'en conclure à la " crise " du mouvement altermondialiste. Chacune de ces affirmations mérite d'être discutée : se fonder, par exemple, sur le nombre pour décréter que le Forum social de Londres a été un recul serait ne rien connaître des réalités militantes britanniques, beaucoup plus faibles qu'en France ou en Italie, et des effets ravageurs de la décennie Thatcher. Néanmoins, ce serait faire preuve d'aveuglement que de ne pas voir que le monde d'aujourd'hui est très différent de celui de Seattle en 1999, et de se contenter d'accuser les médias de jouer des effets de mode. Le mouvement altermondialiste est transformé par deux éléments majeurs : l'un, interne aux mouvements, est l'élargissement social des mobilisations, l'autre étant la conséquence de la nouvelle situation politique mondiale.

2

Dans une première étape, de 1998 à 2002, le mouvement altermondialiste s'est singularisé par le caractère mondial de ses cibles - en priorité les grandes institutions internationales -, l'aspect global de ses revendications - que résume bien la dénomination que se sont donnés les activistes nord-américains de "mouvement de justice globale" - et une assez grande homogénéité sociale des militants mobilisés, des jeunes à fort capital culturel et scolaire, généralement issus des couches favorisées. Ce mouvement a eu un impact considérable parce qu'il était la riposte à la mondiali sation du capitalisme, qui se généralisait dans la décennie 1990. Une réponse d'autant plus mobilisatrice qu'elle était, elle aussi, mondiale et globale!

3

En 1999, à peine 30 000 militants bloquent la conférence de l'OMC à Seattle ; en 2001, ce sont près de 300 000 personnes qui manifestent contre le G8 à Gênes et, pour en rester à l'exemple italien, ce sont 3 millions de manifestants qui s'opposent, en 2002, à la remise en cause de l'article 18 du code du travail, et 3 millions à nouveau qui se mobilisent en 2003 contre la guerre en Irak. Le refus de la guerre en Irak a d'ailleurs mobilisé massivement sur tous les continents le 11 février 2003, et a renforcé le caractère global et unifié de la mobilisation.

4

Cette unité dans la thématique et la forme de l'action masquait pour partie un événement essentiel : l'enracinement social des mobilisations. Pour en rester à l'Europe, mais c'est aussi vrai pour l'Asie et surtout l'Amérique latine, de nombreux pays ont connu des journées de grève générale - chose rarissime dans les vingt dernières années - et des mobilisations de très grande ampleur. Les thèmes en ont été la défense de la démocratie (contre Le Pen en France ou contre l'auto amnistie de Silvio Berlusconi en Italie), de l'environnement (le refus du détournement de l'Ebre en Catalogne) et surtout les questions sociales, avec les mobilisations italiennes sur l'article 18, allemandes en refus de la loi "Hartz 4", qui réduisait l'indemnisation du chômage, ou françaises contre la réforme des retraites du gouvernement Raffarin. Ces mobilisations sociales se sont développées en riposte à des réformes justifiées par les différents gouvernements au nom des contraintes de compétitivité imposées par la mondialisation. Elles se sont donc inscrites naturellement dans le mouvement de contestation de la mondialisation libérale, en même temps que les syndicats s'investissaient dans les forums sociaux, mondiaux ou européens.

5

Deux éléments ont pourtant compliqué les choses pour les altermondialistes. Il y a, d'abord, le caractère national de ces mobilisations, développées en référence à des projets de loi ou des réformes gouvernementales. Si la sympathie s'exprimait au-delà des frontières, les mouvements, eux, se sont inscrits dans des cadres qui restaient nationaux. Cet enracinement local des mouvements se combine ensuite avec un effet de cycles où victoires et défaites pèsent sur les consciences comme sur les mobilisations suivantes. Ainsi, en France, l'échec relatif des grèves de mai et juin 2003 contre la réforme des retraites continue à peser.

6

La seconde grande évolution du mouvement renvoie à la situation internationale après le 11 septembre 2001, la guerre en Irak et la réélection de George W. Bush. Une situation paradoxale, où la mondialisation libérale reste au coeur des politiques économiques, mais où les divisions s'approfondissent entre grands pays et regroupements régionaux. Sur le plan économique, la croissance retrouvée de 2004 a relancé le flux des investissements directs étrangers et l'expansion des multinationales. C'est un moteur essentiel pour la poursuite de la mondia lisation libérale, qui n'est remise en cause par aucun pays important. Sur le plan politique, la réélection de Bush et les craintes de voir l'administration américaine poursuivre sa politique belliciste et unilatérale ont ouvert la boîte de Pandore des nationalismes. Pour les Etats les plus importants - Russie, Chine ou Inde -, ce nationalisme peut s'exprimer directement, alors que, pour les puissances moyennes, la médiation par des alliances régionales est le seul moyen d'atteindre la taille critique nécessaire. Ainsi, la construc tion européenne et le projet de Constitution sont justifiés, pour de nombreux responsables politiques, par la nécessité de construire une Europe forte face à l'unilatéralisme américain. Cette nouvelle situation pèse sur les mouvements sociaux, qui choisissent, pour certains d'entre eux, de se ranger dans le camp de leur gouvernement. Une partie significative des "piqueterros", les mouvements de chômeurs argentins, a ainsi décidé de rejoindre le parti de Kirchner, le président de la République, et en Europe, la Confédération syndicale européenne appelle à voter pour la Constitution européenne.

7

L'enracinement social, qui va de pair avec un ancrage national, et l'approfondissement des fractures internationales pourraient se combiner pour désarticuler les alliances de mouvements sociaux qui sont au coeur de l'altermondialisme. Ce serait l'accomplissement - avec cinq ans de retard - de la prédiction du Financial Times au lendemain des manifestations de Seattle, qui estimait que l'alliance contre-nature entre syndicalistes, écologistes et jeunes radicaux ne saurait durer. Ce scénario pessimiste est loin d'être le plus probable. Jamais les mouvements n'ont atteint un tel niveau de coordi nation internationale, et les relations directes, les liens tissés et la confiance entre les acteurs concernent aujourd'hui des dizaines de milliers de militants venus du monde entier. Des militants qui se retrouvent tous les ans dans les forums sociaux, qu'ils soient mondiaux ou régionaux. Cette internationalisation des mouvements ne relève pas seulement de positions de principe ou d'une démarche de solidarité militante. Elle découle de la mondialisation elle-même : l'ouverture des marchés impose des réponses coordonnées ; la transformation et les délocalisations des entreprises exigent de nouvelles alliances, entre syndicats du Nord et du Sud, mais aussi entre syndicats et mouvements de consommateurs ou environnementalistes...

8

La cinquième édition du Forum social mondial à Porto Alegre a été un moment important d'expérimentation de pratiques alternatives, de réflexion et de formules organisationnelles novatrices à même d'aider les mouvements à débattre, se coordonner et agir ensemble. Les forums ont été créés, au Brésil, sous la responsabilité d'un réseau de huit organisations, qui incluent le Mouvement des sans-terre, la Centrale unique des travailleurs (CUT, le principal syndicat brésilien), ou la coordination des ONG brésiliennes. Ces organisations étaient responsables du choix des orateurs, au moins dans les séances plénières, et des grandes orientations du Forum. Lorsque le Forum social européen s'est créé, une formule plus participative et plus inclusive a été choisie : le Forum est sous la responsabilité d'une assemblée européenne de préparation à laquelle tous les mouvements qui le souhaitent peuvent participer. Pour ce cinquième Forum social mondial, une formule encore plus ouverte a été choisie : le programme a été construit par l'ensemble des mouvements participants, qui ont proposé séminaires, assemblées de réflexion ou de coordination de campagnes, etc. - plus de 2 600 activités en tout.

9

Les innovations ne se limitent pas à l'élaboration du programme. Un effort particulier a été fait pour promouvoir les pratiques alternatives. Les stands de nourriture et de boissons ne se sont fournis que chez les petits producteurs, et les questions environnementales ont été intégrées dans la conception même du lieu. L'informatique était ainsi entièrement sous logiciels libres, et la priorité a été donnée aux démarches militantes : les traductions, par exemple, ont été assurées par le réseau Babels, qui regroupe des milliers d'inter prètes participant bénévolement, et un système de numérisation, lui aussi en logiciel libre, a permis de mettre à disposition sur Internet le contenu des débats du Forum social.

10

Les forums connaissent donc un processus d'ouverture et d'élar gissement, et ils s'enrichissent de nouvelles pratiques et de l'arrivée de nouveaux acteurs. La question qui est aujourd'hui au coeur des débats est de savoir comment faciliter l'action commune entre ces différents mouvements. Comment aider à la constitution d'un réel mouvement social européen, ou comment s'organiser face au pouvoir exorbitant des grandes multinationales ? C'est ce type de débats qui seront au coeur de l'avenir de l'altermondialisme.

Pour citer cet article

Aguiton Christophe, « Une nouvelle étape », L'Économie politique, 1/2005 (no 25), p. 37-41.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-37.htm
DOI : 10.3917/leco.025.0037


Article précédent Pages 37 - 41 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback