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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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La constitution d'un mouvement civique mondial depuis le début des années 1990 est un des faits majeurs des transformations en cours, tant sur le plan politique que sur le plan culturel. Ce mouvement, qui se dénomme lui-même altermondialiste, ne peut cependant se satisfaire, pour caractériser son diagnostic et sa lutte, du concept paresseux de "mondialisation néolibérale". Le symétrique exact serait alors un nationalisme (ou un souverainisme) archéo-autoritaire ! En réalité, l'émergence de cette "civilité mondiale" s'affronte autant aux intégrismes qu'à un capitalisme de plus en plus autoritaire et de moins en moins libéral. Ce qu'il faut bien qualifier de nouvel impérialisme américain se révèle toujours plus nationaliste et opposé à l'émergence de régulations mondiales, qu'elles soient écologiques (refus du protocole de Kyoto), juridiques (refus de la Cour pénale internationale), politiques (refus d'une réforme des Nations unies) et même économiques (barrières protectionnistes pour son agriculture, son industrie et ses brevets).

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Quelle peut être la réponse du mouvement altermondialiste à cette situation ? Prenons garde à ne pas nous tromper d'adversaire. A la différence de l'analyse marxiste et léniniste classique, on ne peut caractériser cette posture impériale par sa détermination principalement économique. Il nous faut aussi comprendre l'importance de forts facteurs passionnels, tels que l'ambivalence profonde de la société américaine entre sa puissance et sa peur. La perte du sentiment d'impunité provoquée par les attentats du 11- Septembre a joué un rôle majeur dans cette montée de la peur, qui avait déjà été à l'origine de la révolution conservatrice anglo-saxonne des années 1980 et qui s'est trouvée redoublée par la réélection de George Bush en novembre 2004.

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On oublie en effet trop facilement que l'un des arguments majeurs de théoriciens comme Hayek était de considérer que le modèle de l'Etat-providence signait l'arrêt de mort d'un Occident amolli par l'assis tanat et la prépondérance de l'Etat, et qu'il fallait de toute urgence le revitaliser par des logiques de guerre économique, le marché étant pour lui l'équivalent social pour l'espèce humaine du processus de sélection biologique des espèces. La peur de voir disparaître le modèle WASP (White Anglo-Saxon Protestant), menacé par son déclin aussi bien démographique que culturel, joue un rôle majeur dans cette tentative d'arrêter le cours de l'histoire et de préserver une posture de dominance purement sécuritaire avant qu'il ne soit trop tard.

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Ces éléments donnent au facteur civilisationnel (dont le fait religieux est un élément majeur) une importance qui ne peut être lue au travers du seul prisme idéologique d'intérêts économiques et stratégiques. C'est pourquoi il serait paradoxal de voir le mouvement altermondialiste, qui a tant oeuvré pour critiquer l'ultracapitalisme de la société de marché, refuser frileusement le retour des enjeux politiques et des enjeux de civilisation au nom d'une version réductrice de la laïcité qui renvoie vers le seul espace privé les questions du sens. Il faut donc assumer positivement ce retour du politique et des enjeux de sens, de valeurs.

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Dans cette perspective, l'exigence d'une lutte prenant la forme de la non-violence active est essentielle. Il s'agit ici de récuser aussi bien la forme pacifiste de la résignation aux dictatures et aux oppressions que la prétention d'imposer la démocratie par la guerre. Seule la non-violence active est cohérente avec cet objectif. Elle passe aussi par le refus des logiques guerrières et identitaires au sein du mouvement altermondialiste lui-même, et il est de plus en plus nécessaire de refuser, par exemple au sein des manifestations contre la guerre en Irak, non seulement tout propos raciste ou antisémite, mais aussi toute manifestation de complaisance à l'égard de logiques autoritaires sous prétexte qu'elles seraient "antilibérales".

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Plus l'humanité risque de basculer dans la régression, plus il sera nécessaire qu'émerge un mouvement capable de porter la question des intérêts vitaux de l'humanité elle-même. Ce mouvement devra évidemment passer des alliances, notamment avec la partie des institutions internationales susceptible d'oeuvrer en faveur des régulations démocratiques mondiales à construire. Il devra aussi imaginer un rôle possible pour l'Europe qui dépasse l'alternative classique entre un simple espace marchand ou la construction d'une nouvelle puissance géostratégique. Car si la version libérale du simple marché n'est pas acceptable, ce n'est pas non plus la construction d'une puissance classique, en termes de dominance, qu'il nous faut proposer. Le monde n'a pas besoin de revoir une Europe sous les traits dominateurs des colonialismes, des empires et des totalitarismes. Il a besoin d'une puissance, mais au sens de puissance créatrice, et non dominatrice, au sens d'une Europe capable de vivre la pluralité des civilisations, démocratique et économique, cette pluralité dont précisément l'humanité a besoin pour assurer la marche vers son autogouvernance démocratique.

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Le mouvement altermondialiste peut-il prendre en charge de telles ambitions ? Sa vraie difficulté résulte moins, à mon sens, de la disproportion considérable des forces en présence (des points de vue financier, politique et médiatique), que de la tentation passéiste et défensive qui reste forte en son sein. Il doit, pour adopter une stratégie anticipatrice, mieux analyser la nature du capitalisme informationnel et financier, en repérer les forces et les fragilités pour mieux développer une stratégie dynamique capable de construire une réelle " civilité mondiale ".

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Comprendre le capitalisme informationnel

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Comprendre la nature du capitalisme informationnel, c'est d'abord saisir la spécificité d'une mutation qui ne se réduit pas à une nouvelle variante des révolutions industrielles. Les révolutions agricoles et industrielles, parce qu'elles s'organisaient principalement autour du rapport matière/énergie, réduisaient l'intelligence humaine à une pure fonction d'adaptation aux nouvelles techniques et aux nouvelles machines. Cette fois, c'est la part "logicielle", donc la matière grise, qui est beaucoup plus décisive que l'ordinateur lui-même dans sa composante matérielle.

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Cette distinction nous permet de comprendre que, si le capitalisme informationnel utilise pleinement les potentialités techno logiques de l'information numérisée, il sous-utilise en revanche gravement, du fait de sa logique perpétuée de domination et d'instrumentation des êtres humains, la formidable fécondité de l'intel ligence humaine. C'est en ce sens que l'on peut dire que, si la "révolution informationnelle" est désormais pleinement engagée, la "révolution de l'intelligence", elle, reste pour l'essentiel à faire. Et ce ne peut être le capitalisme, fût-il informationnel, qui la réalisera. A la différence de ce que l'on nomme improprement "intelligence artificielle", l'intelligence humaine ne fonctionne pas sans désir, à commencer par le désir de curiosité, qui met en mouvement notre volonté de comprendre et de connaître ce qui nous est au départ inconnu. Selon que ce désir est orienté positivement vers la création ou négativement vers l'inhibition (l'angoisse), l'intelligence humaine - individuelle, mais aussi collective - va utiliser ou stériliser les formidables potentialités qu'offrent nos quelque 100 milliards de neurones. C'est ici que le capitalisme rencontre des difficultés majeures, puisqu'il réserve le droit à la créativité à une minorité d'individus et qu'il la réduit à son expression mercantile.

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Il ne suffit cependant pas de proposer une voie anticapitaliste pour garantir une meilleure créativité. Les échecs du socialisme étatique, et au premier rang du système communiste, l'ont amplement démontré. Car le capitalisme a au moins pour lui de savoir jouer de deux ressorts majeurs : il sait faire une grande place au désir et à l'imaginaire, d'une part, et aux processus d'autorégulation issus du marché, d'autre part. Sans doute ce désir, on l'a vu, est-il singulièrement limité, puisqu'il s'inscrit dans une logique très fortement inégalitaire ; l'imaginaire est limité à la passion de richesse, et la capacité d'autorégulation, qui fait la force du marché, est elle-même fortement limitée par la logique de puissance, qui conduit à des concentrations toujours plus importantes. Mais si on se contente de lui opposer, comme le font souvent les courants qui le contestent, la vertu et la raison, d'une part, le rapport à une simple économie des besoins, de l'autre, et l'organisation bureaucratique de la production en prime, alors le capitalisme reste largement vainqueur. Aussi injuste soit-il, il résiste bien mieux à l'entropie, c'est-à-dire à la dégénérescence, que les systèmes bureaucratiques, voire totalitaires, qu'on lui oppose, car il est plus près de la nature psychique humaine (être de désir et d'angoisse, et pas seulement être de besoin et de raison) que la plupart des utopies, qui ne prennent pas en compte cette mixité à la fois sexuelle, morale et psychologique de l'humanité.

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En revanche, si des forces alternatives savent allier le meilleur de la rationalité et la force du désir et de l'imaginaire, si elles font de la régulation une règle du jeu au service de forts processus d'autogestion, de subsidiarité et de décentralisation, plutôt que de construire des bureaucraties annihilant les énergies, alors elles se trouvent en bonne position pour passer de la guerre de tranchées à la guerre de mouvement, pour allier le meilleur de la logique de résistance au meilleur de la logique d'anticipation. Et c'est dans cette perspective dynamique et offensive qu'elles peuvent utiliser à leur profit quatre caractéristiques du capitalisme informationnel, qui, de points forts, deviennent des zones de fragilité : la dématérialisation, la consommation, l'image, et la mondialisation elle-même.

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Forces et fragilités de la dématérialisation

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La fluidité et la rapidité sont des caractéristiques clés de la mutation informationnelle, que le capitalisme sait utiliser à son profit, en particulier dans les échanges financiers, pour prendre de vitesse Etats, banques centrales et contrôles de tout type. En outre, la dématérialisation facilite l'émergence d'une autre qualité, au point souvent de les confondre : la virtualité. Une bonne partie des transactions financières sont, par exemple, virtuelles, c'est-à-dire qu'elles expriment une anticipation de richesse possible qui ne se réalisera que lors de la vente des titres détenus. C'est dire que la virtualité, état distinct du réel et de l'irréel, a pour support majeur la confiance et le désir.

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Elle est donc sujette à toutes les maladies de la méfiance et de l'angoisse. En un clin d'oeil, l'euphorie peut laisser la place à la panique, et les marchés boursiers sont des espaces privilégiés pour ce renversement qui rappelle étonnamment les effets des drogues ou de cette maladie du siècle que l'on nomme la psychose maniaco-dépressive, caractérisée précisément par des phases d'excitation et de dépression sans capacité à trouver un point d'équilibre. C'est pourquoi le capitalisme informationnel est de plus en plus démuni pour faire face à la demande de racines, qu'elles soient territoriales ou symboliques. Il sécrète donc d'autant plus des intégrismes du territoire (qu'il soit local, régional ou national) et du sens (sectes, fondamentalisme religieux, etc.). Des mouvements civiques et sociaux qui sont capables de répondre à ces demandes, mais de manière ouverte et non identitaire - par exemple en articulant la demande de citoyenneté nationale avec celles de citoyenneté locale, européenne et mondiale, ou en développant une laïcité ouverte à la demande de sens -, ont ainsi une bien meilleure capacité de réponse que le couple schizophrénique capitalisme-intégrisme.

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L'enjeu consumériste et de l'image

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Le capitalisme informationnel peut se passer de manière croissante des producteurs (d'où les drames sociaux qu'il génère en matière de chômage de masse). Il ne peut en revanche se passer des consommateurs. Une attaque classique de type "syndicale-nationale" se trouve placée en porte-à-faux, car ce type de capitalisme peut répondre à une autre échelle territoriale et supporter aisément des conflits au niveau de la production. En revanche, il est beaucoup plus vulnérable dès lors qu'un mouvement consumériste s'organise et dépasse la simple pression sur les prix pour poser la question plus radicale de la qualité: qualité alimentaire, par exemple, débouchant sur une exigence globale de qualité de vie. Alors le consumé risme se fait civique, et pose également le problème de la qualité démocratique. C'est bien ce qui s'est passé avec les campagnes civiques lancées par la Confédération paysanne sur la "mal-bouffe".

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Le recul de Monsanto, le "Microsoft des biotechnologies", qui a été conduit à retirer du marché sa semence dite "Terminator" (parce qu'elle n'était pas réutilisable par les paysans, condamnés à racheter ainsi chaque année cette semence à la firme multinationale), est significatif du poids nouveau des campagnes civiques. C'est en effet à la suite du mouvement d'opinion sur la mal-bouffe et les risques liés aux organismes génétiquement modifiés (OGM) que la valeur boursière de Monsanto a chuté, conduisant la firme à opérer ce recul symbolique. Nous rencontrons ici du même coup un troisième indice de fragilité, si les acteurs qui le contestent savent en faire bon usage : l'image.

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Parce que l'image est à la jonction du "réel immatériel" et de la virtualité, elle joue un rôle croissant dans la mutation informationnelle, et son instrumentation par le capitalisme est de plus en plus nette. Elle joue en particulier un rôle clé dans la spéculation financière, puisque l'essentiel de cette sphère est composé de capitaux virtuels, qui expriment par conséquent des anticipations sur l'avenir des entreprises cotées. C'est ainsi que l'on peut assister à ce paradoxe permanent de sociétés actuellement en perte mais qui bénéficient de valeurs boursières considérables, de l'ordre de plusieurs dizaines de fois leur chiffre d'affaires. Mais que l'image desdites sociétés se dégrade, comme ce fut le cas pour Coca-Cola, ou pour Monsanto à la suite des campagnes civiques sur les OGM et la qualité de l'alimentation, et l'on voit la Bourse prendre peur, et les valeurs boursières dégringoler. Le courage, on le sait, n'est pas la vertu cardinale des opérateurs financiers !

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Le capitalisme piégé par la mondialisation

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Enfin, la quatrième zone de fragilité du capitalisme informationnel, aussi paradoxale qu'elle puisse paraître, est la mondialisation elle-même. Car la mondialisation pose, par nature, des problèmes de régulation que le capitalisme ne veut ou ne peut pas résoudre. On le voit clairement sur des enjeux écologiques comme le problème des gaz à effet de serre ou les risques liés au nucléaire, qui ne sont pas circonscrits dans des frontières (cf. Tchernobyl) ; on le voit lorsqu'il s'agit d'organiser juridiquement un droit pénal (et plus seulement commercial) international (tribunaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda, création d'une Cour pénale internationale...) ; on le voit même sur le terrain financier, où l'idée d'une régulation fait son chemin car personne ne peut plus ignorer sérieusement les risques que le volcan financier sur lequel nous vivons fait courir à l'éco nomie mondiale  [1][1] Cf. l'adoption par 110 pays du principe d'une taxation.... La liste serait si longue, des régulations inéluctables qui se feront jour au XXIe siècle, que le problème d'avenir sera moins de savoir s'il y aura ou non régulation mondiale que de débattre de sa nature démocratique ou non démocratique.

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En fait, les acteurs (intellectuels, politiques, économiques) qui furent à l'origine de la révolution conservatrice anglo-saxonne n'ont jamais joué le jeu mondial. Ils ont en revanche utilisé la mondialisation comme une arme contre les Etats-providence et les mouvements syndicaux coincés dans l'espace restreint des nations. Mais l'heure vient désormais où ils sont pris à leur propre jeu. Pour des raisons écologiques, on l'a dit, mais aussi et plus encore pour des raisons humaines et sociales : aucune mondialisation viable n'est possible dans un apartheid social et économique mondial, où la fortune des 225 personnes les plus riches est égale au revenu des 2,3 milliards d'habitants les plus pauvres. Si, donc, à l'instar de ce qui s'est passé du côté des ONG, le mouvement syndical et les forces civiques et politiques sont capables de se donner les moyens de penser et d'agir sur la scène mondiale, alors on verra la mondia lisation devenir un thème progressiste et renouer pour l'essentiel avec les valeurs historiques de l'internationalisme.

Notes

[1]

Cf. l'adoption par 110 pays du principe d'une taxation financière mondiale sur proposition franco-brésilienne, initiative qui donne raison a posteriori aux mouvements qui, tel Attac, ont posé le problème d'une régulation financière mondiale.

Pour citer cet article

Viveret Patrick, « Porter les intérêts vitaux de l'humanité », L'Économie politique, 1/2005 (no 25), p. 42-48.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-42.htm
DOI : 10.3917/leco.025.0042


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