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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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Ceux qui suivent attentivement la littérature altermondialiste française de ces dernières semaines savent que le mouvement joue en ce moment son avenir. Tous les appels en faveur d'une "nouvelle étape", d'une "nouvelle dynamique", d'un "renouvellement", etc., reflètent les craintes d'un essoufflement généralisé, d'une panne de mobilisation, d'une lassitude face à des forums sociaux médiatisés mais qui ne débouchent sur rien de bien précis.

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Les militants altermondialistes n'ont pourtant pas à rougir de leurs efforts. Regardés de haut depuis les montagnes de Davos par les élites politiques et économiques il y a à peine quatre ans, ils sont désormais reconnus comme des acteurs à part entière de la scène politique mondiale. Les gouvernements acceptent de les rencontrer, les institutions internationales cherchent à les séduire, les firmes multinationales engagent avec eux des partenariats et les universitaires les scrutent au microscope. Belle consécration!

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Cette victoire politique n'est pas négligeable. Dans un monde où l'hégémonie des Etats-Unis et l'influence du pouvoir économique atteignent des proportions inquiétantes, avoir réussi à se faire une place pour convaincre qu'un autre monde, moins inégal et plus respectueux de la planète, est une utopie pour laquelle il vaut la peine de se mobiliser n'est pas une mince réussite.

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Ce résultat, pour satisfaisant qu'il soit, ne suffit pas à changer le monde. Pire, pointe l'angoisse, comme l'exprime ici René Passet, d'être devenu le fou du roi, celui qui, sous ses airs provocateurs, n'est en fait que le rouage d'un système -hier la monarchie, aujourd'hui le capitalisme- qu'il entretient. Comme l'a montré l'économiste américain AlbertO. Hirschman il y a plus de vingt ans dans Bonheur privé, action publique [1][1] Fayard, 1983., tout engagement public bute à un moment donné sur la déception. Elle s'explique en partie par le fait que "le résultat attendu d'une action publique est un produit de l'imagination du citoyen" et que notre esprit a tendance à projeter la nécessité de changements radicaux, de grandes victoires révolutionnaires et symboliques, comme en réclament d'ailleurs plusieurs auteurs de ce numéro. Si gagner un combat est toujours salutaire, il est pourtant à craindre que la déprime ne revienne s'installer ensuite et nourrisse le sentiment que les résultats ne sont pas à la hauteur des efforts militants dépensés, provoquant un abandon du combat public au profit d'un retour vers la sphère privée, comme le suggère Hirschman. Une victoire symbolique serait donc utile, mais sûrement pas décisive.

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L'avenir de l'altermondialisme ne semble pas non plus se jouer dans sa capacité à fournir un "consensus de Porto Alegre" clés en main, catalogue de recettes idéales pour un monde efficace, juste, stable et respectueux de la planète. La diversité du mouvement et sa volonté d'élargissement pour toucher toujours plus loin les laissés-pour-compte du monde entier empêchent la définition d'un consensus global sur les priorités d'action. Pour autant, la contribution de Gustave Massiah montre qu'un principe, celui du respect des droits politiques, sociaux, économiques, culturels, peut se présenter comme universel et se décliner en campagnes d'actions précises. Une forme de programme dans lequel chacun peut puiser, comme ne s'en privent pas certains chefs d'Etat, de Tony Blair à Jacques Chirac, en passant par le président Lula, qui reprennent les mots d'ordre d'une augmentation de lau développement, d'une annulation de la dette des pays les plus pauvres ou du besoin d'une fiscalité mondiale. Un programme qui a d'ailleurs perdu en grande partie de sa radicalité: les propositions pour un "nouveau contrat mondial" et une "gouvernance social-démocrate" du britannique David Held [2][2] Un nouveau contrat mondial, coll. "Nouveaux débats",..., figure de proue de la réflexion progressiste partout en Europe -sauf en France -, sont désormais assez proches de celles de l'altermondialisme telles qu'elles s'expriment en France.

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Paradoxalement, la force future du mouvement altermondialiste dépend peut-être plus des évolutions politiques nationales des pays où il puise ses militants. L'altermondialisme n'est en effet pas un mouvement tombé du ciel, voyant tout d'un coup une génération spontanée de militants surgir sur leurs ressorts mondiaux, une fois levé le couvercle de la guerre froide, et arriver juste à point pour compenser la faiblesse supposée des Etats pour construire un espace politique et citoyen mondial à même de répondre aux défis du capitalisme contemporain.

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Le respect politique gagné par l'altermondialisme s'inscrit d'abord dans le temps long des mouvements citoyens internationaux de la fin du XIXe siècle et du début du XXe -une autre période d'intense mondialisation économique-, qui défendaient les droits des minorités, les droits des femmes, le droit du travail ou la paix. Il s'inscrit ensuite dans le temps intermédiaire, local, national, celui des années 1960, 1970 et 1980, des mobilisations contre le colonialisme, en faveur de l'aide au développement, des droits de l'homme, etc. Eric Agrikoliansky, Olivier Fillieule et Nonna Mayer, secondés par Christophe Aguiton, insistent ici sur le fait que, pour se définir comme altermondialistes, ces réseaux sont en fait profondément ancrés dans leurs espaces nationaux respectifs. Leur quête de légitimité internationale est souvent une quête de capital politique pour leur permettre d'agir dans leur propre pays, au mieux dans leur propre région du monde. C'est pourquoi leur légitimité puise, aussi, dans le temps court des recompositions politiques nationales. Elle s'inscrit, au Brésil, dans les espoirs et les déceptions des résultats du gouvernement Lula ; elle est, en France, en partie le rejeton des déçus de la gauche au pouvoir.

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La pérennité de l'altermondialisme dépend donc peut-être avant tout de la façon dont ses membres vont prendre place, ou pas, dans les champs politiques nationaux dont ils sont issus. Et il y a urgence à définir une stratégie. Comme le souligne Eddy Fougier, au Royaume-Uni et en Allemagne, des hommes politiques en rupture de ban avec le New Labour et le SPD viennent de créer de nouveaux partis dont les revendications s'inspirent des thèses altermondialistes. A ces nouveaux concurrents, s'ajoute le fait que les partis de gauche traditionnels ne restent pas inactifs et commencent à reconquérir la légitimité et l'espace perdus qui ont profité aux mouvements sociaux. C'est dans ses choix de positionnements politiques nationaux, notamment par rapport aux partis traditionnels, que l'altermondialisme joue peut-être aujourd'hui l'essentiel de son avenir.

Notes

[1]

Fayard, 1983.

[2]

Un nouveau contrat mondial, coll. "Nouveaux débats", Presses de SciencesPo, 2005.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « Altermondialisme : le tournant national », L'Économie politique, 1/2005 (no 25), p. 5-9.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.025.0005


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