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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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L'essoufflement du mouvement altermondialiste pourrait fournir l'occasion d'une réflexion sur les ambiguïtés, voire les contradictions qui ont présidé à ses orientations jusqu'à présent. Car, sous couvert d'une opposition à la domination sans partage du capitalisme mondialisé, il charrie en fait une quantité de thématiques qui ne sont pas franchement compatibles entre elles, et qui lui interdisent de construire une véritable stratégie politique. En outre, ses formes d'organisation, qui doivent beaucoup à l'Internet, si elles ont montré leur efficacité en matière d'agitation, ne favorisent pas la cohésion et ont rendu cette confusion inévitable.

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En effet, la rhétorique altermondialiste a été portée par l'organisation en réseau caractéristique de ce type de mobilisation : après tout, il est relativement commode de faire croire que trois écologistes scandinaves, quatre trotskistes français, des membres d'ONG américaines et des syndicalistes sud-américains font un mouvement social, à partir du moment où ils se donnent les moyens de faire une liste de diffusion sur Internet. Mais ce n'est pas un mouvement social. Le mouvement altermondialiste se dégonfle donc d'autant plus aisément qu'il était artificiellement gonflé, et que ses initiateurs se leurraient eux-mêmes, prenant l'écho de leur propre voix pour un puissant relais.

Trois composantes hétérogènes

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Le mouvement altermondialiste regroupe en fait trois courants politiques fort dissemblables, dont les oppositions et les contradictions ont été masquées par la nécessité tactique de paraître unis. D'une part, un courant néomarxiste, qui a saisi dans le discours critique sur la mondialisation l'occasion de recycler un vieil anticapitalisme à peine "relooké", que la critique du totalitarisme puis la chute du Mur avaient mis à mal. Sa grille d'explication est des plus simples : une causalité diabolique, le capitalisme mondialisé, est la raison de tous les maux de la planète, et la clé d'explication universelle de tous les dysfonctionnements. Cette entité abstraite tient en effet lieu de toute analyse économique réelle, qui montrerait par exemple que, pour une bonne part, le fort accroissement des flux financiers et les oscillations spéculatives sont dues aux capitaux investis par les fonds de pension anglo-saxons, bref, que ce sont les économies des salariés américains qui alimentent une bonne part des crises contemporaines. Socle minimal d'un conglomérat d'ex-, de néo- ou d'archéo-communistes et de trotskistes de diverses chapelles, cet anticapitalisme fantasme une classe ouvrière rêvée, qui n'est là que pour figurer l'hypothèse d'une alternative, mais qui n'a pas grand-chose à voir ni avec les salariés réellement existants, ni avec les problèmes sociaux de la société en voie de dualisation, ni avec la base sociale de salariés protégés, essentiellement membres de la fonction publique, qui forment le gros des troupes altermondialistes.

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Par ailleurs, cette "classe", censée incarner l'alternative à la mondialisation, ne peut se projeter dans aucune stratégie réelle et ne peut représenter aucune alternative, rien n'étant venu combler le discrédit du communisme ou du socialisme réellement existant. C'est une "classe contre", qu'aucun projet ne peut venir fédérer et qui n'est riche d'aucune possibilité de renouveau social. Les seuls usages concrets qu'on puisse en faire, c'est de la mobiliser dans la défense des acquis sociaux censément mis en cause par la mondialisation, sans que l'interrogation sur la notion d'acquis et sur les mécanismes effectifs de leur mise en cause ne puisse intervenir.

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Le second courant de l'altermondialisme, particulièrement en France (mais c'est aussi l'un des pays phares de l'altermondialisme, lequel, dans la plupart des pays, n'a d'autre réalité que groupuscu laire), est la composante nationale-républicaine, pour laquelle l'opposition à la mondialisation est la thématique essentielle : l'" alter " ne sert qu'à euphémiser l'"anti", au nom d'un nationalisme plus ou moins explicitement revendiqué. La défense de la souveraineté nationale est ici le mot d'ordre principal, et l'on en a moins contre le capitalisme que contre ses formes apatrides et mondialisées, quand on ne regrette pas ouvertement le capitalisme d'Etat des beaux jours de la VeRépublique. Aussi n'est-il pas surprenant que les leaders de l'altermondialisme se focalisent plus particulièrement sur l'Europe, avec parfois des astuces rhétoriques du style "ce n'est pas cette Europe-là que nous voulons, mais une autre", qui ne trompent personne mais masquent légèrement la tonalité avant tout nationaliste de cette protestation.

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Plus en phase avec la base sociale réelle de l'altermondialisme que la composante néomarxiste, cette composante nationaliste est avant tout remarquable par son attachement indéfectible à l'Etat et, d'une manière générale, à toutes les formes de hiérarchie autoritaire et descendante. Idéologie organique de fonctionnaires, cet altermondialisme s'est mobilisé dans tous les combats de société où l'ordre moral était mis en cause. Pour ces altermondialistes-là, la figure de l'ennemi est double : d'une part, les Etats-Unis et leur mode de vie sous toutes ses formes, en particulier tout ce qui relève peu ou prou de la décomposition de la culture légitime et de la promotion de cultures alternatives et/ou commerciales. D'autre part, et parfois même surtout, les "sauvageons" des banlieues, et le mélange de menace sur l'ordre public et de mise en cause des canons de la République qu'ils incarnent. Loin de la convergence rouges-bruns tant redoutée (mais largement fantasmée), ce courant travaille, parfois explicitement, à une convergence droite-gauche sous l'égide du nationalisme, comme certaines officines du type Fondation du 2-Mars s'en sont fait la spécialité.

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Enfin, le mouvement altermondialiste comporte une troisième composante, plus libertaire, qui met en avant les exigences de la liberté individuelle, et s'appuie principalement sur les mouvements de contestation culturelle de la société. Particulièrement fort autour des combats qui mettent en cause la sexualité (féminisme et mouvement homosexuel), ce courant n'a en réalité pas grand-chose à voir avec l'altermondialisme, sinon par une posture mouvementiste qui n'offre guère de cohérence intellectuelle : en effet, d'une part, cette composante est aux antipodes de la composante nationale-républicaine, mettant l'accent tantôt sur la liberté individuelle, tantôt sur les formes de vie minoritaires non reconnues ; et d'autre part, peu sensible à la contestation marxiste, elle serait en fait plutôt du côté du libéralisme résolu. C'est ainsi que, usant de la thématique féministe par exemple, certains d'entre eux se battent pour réduire les acquis du droit social, au motif que ceux-ci seraient discriminants.

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On voit bien que, sur à peu près tous les thèmes, les questions auxquelles sont confrontées les altermondialistes ne peuvent appeler de leur part des réponses communes, quand ce n'est pas plutôt des réponses contradictoires qu'il leur faut gérer.

Des conflits transversaux

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Tel est le cas des délocalisations, par exemple. Fer de lance de la contestation nationaliste -et qui se teinte d'anticapitalisme-, l'opposition aux délocalisations peut apparaître comme fédératrice de ces combats. En tout cas, elle est devenue une des thématiques favorites des milieux altermondialistes. En réalité, même si des ponts existent depuis longtemps entre la thématique nationaliste et la thématique anticapitaliste (rappelons-nous le "produisons français" du Parti communiste des années1970), tout oppose en réalité les uns aux autres sur cette question.

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La critique des délocalisations peut bien se faire d'un point de vue nationaliste : on ne voit pas vraiment ce qu'elle comporte d'anti capitalisme, sauf à considérer que le capitalisme sous contrôle national est plus acceptable que le capitalisme mondialisé. Inversement, une logique anticapitaliste conséquente devrait trouver dans les délocalisations matière à se réjouir, soit que celles-ci annoncent une nouvelle étape du capitalisme qui le rapproche un peu plus de sa chute, soit qu'elles créent les conditions de l'apparition de classes ouvrières autochtones dans les pays émergents, et contribuent ainsi à la mondialisation de la lutte des classes, sans que ces deux motifs soient incompatibles. De fait, les délocalisations créent d'ailleurs des tensions entre les altermondialistes des pays du Nord, qui protestent contre une concurrence sociale déloyale, et ceux des pays du Sud, qui y voient en général un des moyens pour leurs pays d'entrer dans un cycle de développement économique endogène. Il en va de même des débats sur le protectionnisme, celui-ci apparaissant aux yeux des nationalistes comme un moyen légitime de s'opposer à la mondialisation, tandis que les représentants des pays du Sud y lisent une volonté de figer le statuquo et le rapport de force qui joue en faveur des pays les plus développés.

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D'autres sujets mettent en lumière d'autres clivages, cette fois-ci moins entre nationalistes et anticapitalistes qu'entre anticapitalistes et libéraux "culturels". C'est ainsi que, tandis que les premiers défendent une législation sociale protectrice, par exemple dans le cas des femmes (le débat sur le travail de nuit des femmes fut à cet égard éloquent), les autres la récusent, au nom de la lutte contre les discriminations. Ce conflit s'exacerbe et devient un conflit interne au féminisme sur la question de la prostitution, qui apparaît aux yeux de certaines et de certains comme le comble de la marchandisation des rapports humains, et donc comme devant être éradiquée, au besoin au moyen de lois très répressives contre les proxénètes, certes, mais aussi contre les clients, voire contre les prostituées elles-mêmes. Cette marchandisation est en général analysée -de manière d'ailleurs passablement métaphorique - comme corrélative d'une emprise croissante du capital sur nos vies. Pour d'autres, en revanche, elle est dans le droit-fil d'une émancipation de l'individu, et devrait se voir reconnaître tous les droits et les statuts afférents à un service d'utilité sociale, qui de surcroît consacre la victoire de la liberté individuelle sur les préjugés moraux traditionnels, à travers la figure de la prostituée comme travailleuse du sexe, la satisfaction marchande des besoins sexuels n'étant pas différente dans son principe de la satisfaction des besoins alimentaires. Anticapitalistes et ultralibéraux ne peuvent guère trouver de terrain d'entente sur ce sujet.

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Révélateur, encore, des contradictions de l'altermondialisme, fut le débat entraîné par la participation aux forums altermondialistes de mouvements imprégnés de la revendication musulmane. Pour les uns, la référence à l'islam est le moment d'une conscientisation qu'il faut respecter, voire la composante authentique d'une protestation culturelle contre l'homogénéisation et l'uniformité, ainsi que l'affirmation d'une liberté fondamentale, la liberté de culte. Si des mouvements se réclament de l'islam, ils ont leur place dans un tel forum, à partir du moment où ils expriment aussi une contestation sociale. Pour d'autres, au contraire, elle constitue une régression idéologique profonde et représente le principal danger auquel nos sociétés sont aujourd'hui confrontées. Les premiers subordonnent la critique de la mondialisation au refus de la guerre des cultures. Les seconds assimilent l'altermondialisme au choix d'un modèle idéologico-politique laïque, voire rationaliste athée. Là encore, entre les deux options, la conciliation semble impossible. Au demeurant, le capitalisme réel se fiche éperdument de ce débat et n'a bien entendu aucun intérêt dans l'affaire, ni d'un côté ni de l'autre. Mais au nom d'un altermondialisme fantasmatique, les uns et les autres peuvent s'affronter durablement.

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A vrai dire, sur ces différents débats, ce n'est pas seulement le mouvement altermondialiste, qui se trouve face à ses contradictions et dans l'obligation de procéder à des clarifications nécessaires, mais l'ensemble de la gauche. Quelle solidarité internationale en matière de développement ? Comment limiter l'emprise du marché sans restreindre la liberté individuelle ? Quelle place faire à la contestation culturelle dans la contestation sociale ? Face à de telles questions, c'est le projet même de transformation de la société vers davantage de justice qu'il faut refonder. La rhétorique anticapi taliste, qui faisait l'unité de façade du mouvement altermondialiste, a volé en éclats, et c'est tant mieux. Reste aux ci-devant altermondialistes à se définir positivement, par le projet qui les anime, en affrontant les vrais problèmes.

Plan de l'article

  1. Trois composantes hétérogènes
  2. Des conflits transversaux

Pour citer cet article

Roman Joël, « Les contradictions de l'altermondialisation », L'Économie politique, 1/2005 (no 25), p. 76-81.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-76.htm
DOI : 10.3917/leco.025.0076


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