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L'Économie politique

2005/1 (no 25)


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Les organisations non gouvernementales (ONG) sont-elles altermondialistes ? Cette question peut paraître incongrue. Les ONG n'apparaissent-elles pas souvent comme une des forces majeures de la contestation de la mondialisation libérale ? Les noms d'Oxfam, de Médecins sans frontières, d'Amnesty International, de Greenpeace, du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) sont, en effet, souvent associés à la nébuleuse altermondialiste. L'idée qu'ONG et altermondialistes font partie d'un ensemble relativement homogène d'acteurs partageant les mêmes valeurs et défendant les mêmes objectifs est communément admise.

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Le positionnement des ONG n'est pas indifférent. Implicitement ou explicitement, il s'articule avec un enjeu important, celui de la représentativité et de la légitimité des altermondialistes. Ceux-ci seraient supposés représenter la société civile dans son ensemble, un espace où serait débattu l'intérêt général mondial. Ils incarneraient la société civile internationale, les valeurs universelles de paix, d'égalité, de justice, de défense des droits de l'homme. Ils seraient le fer de lance de la démocratisation de la mondialisation. En raison de leur prestige dans l'opinion publique, l'appartenance des ONG à cette mouvance renforcerait la représentativité et la légitimité de cette dernière. Mais peut-on faire comme si ONG et altermondialistes ne faisaient qu'un ? Commençons par préciser de quelles ONG on parle. Puis nous tenterons de comprendre comment les ONG se perçoivent par rapport aux mouvements de contestation de la mondialisation néolibérale  [2][2] Ce travail repose pour une très large part sur des....

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La notion d'ONG recouvre des réalités très différentes. Les ONG seraient environ 38 000 dans le monde  [3][3] Selon l'Union des associations internationales, dont.... Mais la formidable prolifération des organisations non gouvernementales depuis la fin de la guerre froide n'est pas nécessairement synonyme de vitalité démocratique, ni de puissance. Le monde des ONG comprend tout à la fois de respectables ONG de solidarité internationale, réputées pour leur indépendance et l'efficacité de l'aide qu'elles apportent à des populations opprimées ou en détresse, mais aussi des " Gongos " (governmental oriented non governemental organizations), des ONG créées par les gouvernements pour défendre leurs propres intérêts. Entre les deux, une variété d'ONG plus ou moins sérieuses, plus ou moins indépendantes, plus ou moins non lucratives. Dans son acception originelle, la plus répandue, la notion d'ONG évoque une association de solidarité internationale, à but non lucratif, apolitique, pétrie de valeurs humanistes, indépendante des Etats. Le modèle de référence est le Comité international de la Croix-Rouge, fondé en 1864 par Henry Dunant. La plupart d'entre elles naissent à l'initiative de personnes privées.

" Préserver sa spécificité "

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Ce sont ici essentiellement les grandes ONG internationales, incarnées par des organisations telles que Médecins sans frontières (MSF), Médecins du monde (MDM), Amnesty International, Human Rights Watch (HRW), Greenpeace, Oxfam..., qui nous intéressent. Elles seules possèdent ces attributs de l'organisation de solidarité internationale. Elles ont une importance centrale dans l'étude de l'altermondialisme, dans la mesure où elles ont joué un rôle précurseur dans la construction des enjeux dont vont se saisir les altermondialistes. Les combats pour l'annulation de la dette des pays les plus pauvres, la protection de l'environnement, le droit des pays du tiers monde à accéder aux médicaments essentiels, le commerce équitable, la lutte pour la défense des enfants et des femmes dans le tiers monde, etc., ont été portés par elles.

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Il est tentant de les confondre avec les organisations altermondialistes, dans la mesure où elles partagent certains objectifs (environnement, santé, lutte contre la pauvreté, etc.). Elles déclarent également vouloir un monde plus juste. Beaucoup d'entre elles sont présentes aux forums, mondiaux ou régionaux, des altermondialistes. Elles nouent des alliances ou des partenariats avec certains acteurs de la mouvance qui ne sont pas des associations de solidarité internationale. Mais un travail plus fouillé montre la complexité des relations qu'elles entretiennent à la fois entre elles et avec la mouvance altermondialiste, symbolisée par Attac ou la Confédération paysanne, et fait apparaître des clivages importants.

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Les grandes ONG internationales ne sont pas des mouvements de contestation, même si la contestation fait partie de leur répertoire d'action. Elles ne se vivent pas comme des "mouvements de citoyens" (entretien avec un dirigeant de MDM). Elles insistent toutes sur leur "spécificité", qui est de porter et de promouvoir des projets de solidarité internationale, alors que la nébuleuse altermondialiste agrège, selon elles, des revendications très différentes et souvent purement catégorielles (chômeurs, mal-logés, intermittents du spectacle, etc.). Même une ONG comme Greenpeace, relativement solidaire des altermondialistes par bien des aspects, insiste sur la " spécificité " et les priorités de l'organisation, les différences qui la séparent d'Attac ou de la CGT : " Nous sommes partie prenante pour dire "il faut une autre mondialisation", mais nos priorités sont nos campagnes sur l'environnement. Dans la nébuleuse altermondialiste, certains, comme Attac, sont des animateurs. Ils animent le Forum social européen, organisent les luttes, mais n'ont pas ou n'ont plus de campagnes. On ne fait pas de compromis avec la CGT, qui n'est pas contre le nucléaire comme nous le sommes" (entretien avec un dirigeant de Greenpeace-France). Les altermondialistes sont considérés comme "défendant des causes justes", mais ne possédant pas le même référentiel que les ONG internationales. Les ONG de droits de l'homme estiment, de même, que les droits de l'homme ne sont pas des objectifs priori taires pour les altermondialistes comme ils le sont pour elles. Elles veulent, tout comme les altermondialistes, "changer le monde", mais n'envisagent pas une "autre mondialisation" qui passerait par la défaite des institutions financières mondiales.

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Ces ONG sont des organisations très spécialisées et très attachées à leur image de compétence et de responsabilité. Elles vivent dans un monde très concurrentiel et doivent constamment faire la preuve de leur sérieux et de leur efficacité auprès de leurs donateurs privés et publics. Cette fragilité les amène à s'organiser et à fonctionner davantage selon des critères d'efficacité qu'en fonction de ceux de la démocratie. Dans la mouvance altermondialiste, de nombreuses associations se réclament d'un fonctionnement démo cratique, passant par un mode de décision par consensus  [4][4] Cf. Christophe Aguiton : entretien accordé à Alternatives.... Les grandes ONG internationales se comparent plutôt à de grandes firmes multinationales, organisées sur le mode hiérarchique favorisant une prise de décision rapide et cohérente. Certaines permettent à leurs membres de débattre de leurs orientations. Elles se sont dotées, du moins une partie d'entre elles, de conseil d'administration ou de comité de donateurs exerçant un rôle de surveillance. Mais la décision appartient in fine à quelques responsables, auxquels il revient de trancher et d'arbitrer entre points de vue différents. Les forums altermondialistes sont des lieux où l'on parle ; les ONG internationales sont des lieux où l'on agit.

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Elles se veulent également plus pragmatiques et moins dogmatiques. Elles se disent prêtes à travailler avec les Etats et les entreprises, qu'elles considèrent comme des partenaires incontournables. Les institutions financières internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale, ne sont pas vouées aux gémonies. Ce sont des partenaires sur lesquels il faut faire pression pour les amener à modifier leur politique, pas pour les faire disparaître.

Croisement de trajectoires et différences d'approche

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Mais le monde des ONG n'est pas soudé et homogène face aux altermondialistes. Les approches et les stratégies sont diverses. Un des plus importants clivages est celui qui sépare, d'une part, les ONG spécialisées dans le développement, comme Oxfam ou le CCFD, et les ONG vertes, comme Greenpeace, et d'autre part, les ONG humanitaires médicales, comme MSF ou Médecins du monde, et les ONG de droits de l'homme, comme Amnesty International. La première catégorie a accepté l'idée très populaire dans la mouvance alter qu'" il faut s'attaquer aux causes " des inégalités et des problèmes globaux tels que l'environnement, tout en se réservant un droit de critique des positions les plus radicales des altermondialistes. La seconde catégorie est nettement plus distante, plus critique. Si elle considère avec sympathie la lutte contre les effets pervers de la mondialisation, celle-ci ne leur apparaît pas comme l'ennemi principal : " L'altermondialisation a un côté anticapitaliste. Nous ne sommes ni anti ni procapitaliste. Ce n'est tout simplement pas notre référentiel. Nous demandons à tous les acteurs internationaux de prendre en compte le respect des droits de l'homme, quels que soient les choix économiques. On constate des violations de droits de l'homme dans tous les systèmes économiques" (un dirigeant d'Amnesty International). Cette position de principe est également celle des humanitaires : "La coalition altermondialiste défend un projet de société, un autre monde. Ce n'est pas un axe central de l'humanitaire. Il faut se tenir à distance de ce débat sur la société "idéale". L'humanitaire s'intéresse à ceux dont la vie est menacée à court terme. On ne peut faire l'économie de l'humanitaire" (un dirigeant de MSF).

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Pourtant, ces ONG sont confrontées à la question de savoir comment se positionner face à ces nouveaux acteurs sociaux. Elles se heurtent toutes au même dilemme. Elles ne peuvent ignorer ces mouvements de citoyens porteurs de revendications qui sont en partie les leurs également, qui peuvent leur servir de caisse de résonance et renforcer la légitimité de leur action. D'autre part, beaucoup de ces ONG internationales sont soutenues par des militants et des bénévoles qui sont sympathisants de la lutte pour un "autre monde". Elles ne veulent pas les décevoir. Il leur faut, en même temps, montrer à l'opinion publique, et en particulier aux donateurs privés ou publics, qu'elles ne perdent pas de vue la raison d'être de leur organisation.

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Ce clivage souffre pourtant de quelques notables exceptions. A l'intérieur de chaque catégorie apparaissent des dissensions sur des points importants ou secondaires. Prenons d'abord le cas des ONG médicales d'urgence. Elles sont partenaires des altermondialistes sur certaines campagnes en faveur desquelles militent les altermondialistes. Médecins du monde est partenaire avec Attac, le Centre de recherche et d'information pour le développement (Crid) et la Ligue des droits de l'homme d'une campagne initiée par Agir ici contre la libéralisation des services fondamentaux. MSF est partenaire d'Oxfam sur les campagnes pour les médicaments essentiels, partenariat soutenu par les ONG du Sud et par les altermondia listes. Mais il s'agit de coopérations au coup par coup, nullement d'une adhésion globale. De toutes les ONG de solidarité internationale, ce sont celles qui insistent le plus sur leur "spécificité" et leur autonomie. Leur discours s'appuie autant sur les différences fonctionnelles que sociologiques. Un des dirigeants de Médecins du monde souligne ainsi la difficulté de se positionner à l'égard des antimondialistes : "Pour nous, la question de savoir comment s'y intégrer est une vraie question. Cette forme de militantisme est particulière. Nous sommes un peu vieux, alors que les militants antimondialisation sont relativement jeunes, utilisent beaucoup Internet, se regroupent autour de thèmes très divers. Ils ne viennent pas chez nous. Nous demandons des professionnels, des gens diplômés, qui ont déjà 27-28 ans. On est à la recherche d'un équilibre entre le bénévolat et l'efficacité. Mais, en même temps, on ne peut pas rester en dehors de l'histoire."

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Cependant, entre MSF et MDM, il y a quelques importantes nuances. MSF, dont on connaît la culture fortement "indépendantiste", se vit clairement extérieure à la mouvance altermondialiste et, de manière générale, affiche des conceptions très critiques à l'égard des consoeurs spécialisées dans le développement. Elle ne se veut pas "partie prenante" de ce mouvement. "Nous avons croisé la trajectoire des antimondialisation sur le problème des médicaments, affirme cet ancien président de MSF et membre toujours actif de l'association. Nous n'étions pas à Porto Alegre. Personnellement, je suis sympathisant, mais on veut produire un discours sur l'action et faire de l'action." Les organisations humanitaires d'urgence sont à leur tour souvent critiquées par leurs consoeurs "développementalistes", pour lesquelles l'humanitaire d'urgence ne représente qu'une goutte dans l'océan, un cautère sur une jambe de bois, la priorité devant revenir à l'aide au développement, c'est-à-dire au traitement du problème de fond, le sous-développement.

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Médecins du monde a toutefois pris des positions moins critiques, moins distantes et moins "indépendantistes" que MSF. Elle a envoyé des représentants aux deuxième et troisième Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, où elle a animé un atelier sur les problèmes de santé. Elle a également été présente au Forum social européen de Saint-Denis, en novembre 2003. Cette différence de posture tient à l'histoire, mais aussi à la sociologie de l'association : "MDM baigne davantage dans la société civile française que MSF. Nous sommes présents dans 25 villes et avons quelque 2000 bénévoles qui travaillent avec nous pour de courtes périodes. Beaucoup d'entre eux sont attirés et bousculés par Attac. Ils nous disent : "On pourrait soigner moins idiot. Il faut réfléchir aux causes des grands pro blèmes de santé"" (un dirigeant de MDM). Mais l'association médicale, qui affirme se retrouver avec les altermondialistes sur la notion de services fondamentaux, ne veut pas verser dans ce que certaines ONG appellent une "antimondialisation primaire" : "Nous sommes portés à contester le G8 sur les problèmes de santé, mais nous ne voulons pas oublier de dénoncer l'indigence de certains pays africains qui n'ont aucune volonté de mettre en place des politiques de santé, ni de dénoncer la corruption de certains chefs d'Etat africains" (un dirigeant de MDM).

Pour une stratégie " réformatrice "

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Les ONG de développement sont, elles aussi, traversées par des courants et différentes sensibilités. A la différence de la plupart des grandes ONG humanitaires, elles sont, dans l'ensemble, beaucoup plus engagées dans la lutte pour une autre mondialisation. La plupart d'entre elles étaient dès les années 1960 impliquées dans les problématiques Nord-Sud. Elles y ont développé une réflexion structurée tout en préservant leur distance vis-à-vis des organisations jugées " radicales ". Les ONG chrétiennes, en particulier, ont joué un rôle très important dans la mobilisation contre la dette du tiers monde.

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Mais, ici aussi, il faut faire la part des positions souvent différentes de ces ONG. Nous nous limiterons aux cas d'Oxfam et du CCFD. Oxfam est considérée par tous, Etats, organisations internationales, ONG de développement, comme l'organisation leader dans le domaine de l'aide au développement. Cette ONG, unanimement respectée pour la qualité de ses travaux d'expertise, a adopté une stratégie réformatrice, souvent opposée, et préférée par les dirigeants politiques, à la stratégie contestataire et politique d'Attac ou à celle de Greenpeace, fondée sur des coups d'éclat. Oxfam est une confédération de 12 organisations nationales. Elle soutient 3 000 partenaires locaux dans le tiers monde. Elle intervient également dans des opérations de secours humanitaire d'urgence. Son objectif, selon ses propres termes, est de "changer l'opinion publique sur la pauvreté, l'injustice économique et la faim, de sorte que la même priorité soit accordée à l'équité qu'à la croissance économique". Ses campagnes les plus récentes ont porté sur la dette du tiers monde, la réduction des prix des médicaments, le commerce équitable et la gratuité de l'éducation, condition nécessaire du développement. Elle ne cherche pas un bouleversement des modes de production ; elle veut corriger les inégalités en réformant le système en cours. Elle ne condamne pas sans appel la mondialisation néo libérale ; elle pense que des réformes peuvent être obtenues par le dialogue avec les gouvernements et les entreprises.

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Sa position réformiste n'est pas toujours comprise par certaines associations altermondialistes. Ses revendications concernant l'allégement, et non l'annulation de la dette des pays pauvres (debt relief, et non debt cancellation), ne constituent pas une campagne à part entière, du moins d'après le site d'Oxfam international. Elles sont en effet intégrées dans les plaidoyers pour une éducation universelle. On voit ainsi qu'Oxfam a lié la question de la dette avec la notion de droit à l'éducation (Charte des Nations unies), à l'inverse d'autres organisations (par exemple Attac ou le Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde) qui misent plus sur la rhétorique de l'illégalité de la dette (odious debt). Au risque de se faire taxer d'ultralibérale, elle professe qu'une hausse de 1 % du commerce mondial peut tirer de la pauvreté 128 millions d'individus, à condition que ce commerce réponde à des règles équitables. C'est le sens de sa campagne " Make trade fair ", qui a recueilli trois millions de signatures dans le monde  [5][5] La Croix, 8-9 novembre 2003..

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Le CCFD, en revanche, a pris progressivement des positions plus contestataires. Cette ONG, a été très tôt partie prenante au Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, via les ONG brésiliennes animatrices du Forum, qui se sont trouvées être en même temps ses partenaires. Le CCFD est une ONG d'appui. Elle ne réalise pas elle-même des projets de terrain, mais suscite des partenariats avec des acteurs des sociétés civiles locales. Quatre des huit associations organisatrices du premier FSM étaient ses partenaires. Le CCFD, qui se dit réformiste, ne s'identifie pas pour autant aux "radicaux", qui demandent la suppression du FMI et de la Banque mondiale. "Nous sommes une des formes d'un mouvement multiforme. On est membre d'Attac sans être totalement intégré à Attac. On entretient ce flou. Contrairement à bon nombre d'altermondialistes, nous ne demandons pas la suppression ou la défaite du FMI." Les dirigeants du CCFD se disent pourtant critiques vis-à-vis d'Oxfam, qui représente à leurs yeux un modèle beaucoup trop "libéral" et trop favorable au développement du commerce mondial.

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Un des autres grands clivages est celui qui s'articule autour de la problématique des droits de l'homme. Les grandes ONG internationales de droits de l'homme, comme Amnesty International ou Human Rights Watch, mettent au-dessus de toute autre considération la défense des droits de l'homme. HRW est quasiment absente de la scène des luttes antimondialistes. Amnesty International a participé au Forum social mondial, mais aussi à la réunion de Davos, et a élargi la notion de lutte pour les droits de l'homme aux droits économiques, sociaux et culturels. Mais "pour nous, les droits de l'homme doivent primer dans tous les contextes", souligne un ancien président d'Amnesty International-France. Sur ce point, la divergence est grande. En effet, dans son rapport annuel, Amnesty International épingle tout Etat portant atteinte aux droits de l'homme. Aucun pays n'échappe à ses critiques, alors que les altermondialistes ont une vision plus sélective des droits de l'homme. Les droits du peuple palestinien comptent davantage que ceux du peuple cubain, moins présent dans les slogans qui apparaissent dans les grandes manifestations.

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Cette exploration des rapports entre ONG et mouvance altermondialiste ramène à la notion de "société civile internationale". Celle-ci suppose avant tout un accord de fond entre les différents acteurs qui s'en réclament, une communauté de vues sur les grands principes d'action et sur les enjeux les plus importants de la planète, une conception partagée de la politique. Or, ce travail montre à quel point l'identification des ONG aux altermondialistes est discutable. La notion de société civile internationale est elle-même d'autant plus fragile qu'ONG et altermondialistes représentent des mondes hétéroclites. De nombreux auteurs ont déjà souligné le caractère hétérogène de la nébuleuse altermondialiste et son incapacité à générer un projet commun cohérent, une alternative à la mondialisation libérale. Il n'est pas nécessaire ici d'y insister. La question de sa représentativité se pose également. En effet, comment pourrait-elle représenter les sociétés civiles nationales, dans un monde qui compte un nombre important d'Etats où la société civile n'a pas droit de cité et où les libertés d'expression et d'association ne sont admises qu'à la condition de s'abstenir de toute forme d'activité politique pouvant conduire à une contestation du gouvernement au pouvoir ?

Notes

[1]

Auteur notamment de La Résistance des Etats. Les démocraties face aux défis de la mondialisation, Paris, Seuil, 2004.

[2]

Ce travail repose pour une très large part sur des entretiens approfondis réalisés auprès des dirigeants de grandes ONG internationales, réalisés entre mars 2002 et avril 2003. Une deuxième série d'entretiens a été réalisée en novembre 2003 et en mars 2004. Ont été interrogés les dirigeants des ONG suivantes : Médecins sans frontières, Médecins du monde, Amnesty International, Greenpeace, Care, Fédération internationale des ligues de droits de l'homme, Comité catholique contre la faim et pour le développement, Secours catholique, Coordination SUD. Ce texte repose en large partie sur les résultats d'une étude parue dans la Revue française de science politique, juin 2004.

[3]

Selon l'Union des associations internationales, dont le siège est à Bruxelles. Web : www. uia. org/ homeorg. htm

[4]

Cf. Christophe Aguiton : entretien accordé à Alternatives Internationales n? 11, nov.-déc. 2003.

[5]

La Croix, 8-9 novembre 2003.

Plan de l'article

  1. " Préserver sa spécificité "
  2. Croisement de trajectoires et différences d'approche
  3. Pour une stratégie " réformatrice "

Pour citer cet article

Cohen Samy, « ONG et altermondialistes : un même combat ? », L'Économie politique 1/2005 (no 25) , p. 91-101
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-1-page-91.htm.
DOI : 10.3917/leco.025.0091.


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