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L'Économie politique

2005/2 (no 26)


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La France est un pays de pauvreté massive. Que l'on adopte les normes européennes ou que l'on se réfère à l'"Enquête sur les conditions de vie" de l'Insee, la France compte environ 7 millions de pauvres. Cela signifie que 11à 12 % de la population française vit aujourd'hui avec moins de 650euros par mois. Il serait d'ailleurs plus juste de dire que la France "comptait" 7 millions de pauvres : le dernier état des lieux date de 2001. Depuis, plusieurs signes, dont la montée du nombre d'allocataires du revenu minimum d'insertion(RMI), suggèrent que la situation s'est aggravée. Signe imparable du je-m'en-foutisme politique -les pauvres ne votent pas-, l'Etat n'a jamais mis les moyens nécessaires pour disposer de statistiques lui permettant d'être informé rapidement du déchirement du tissu social.

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Et ce n'est pas tout. Entre chômage, sous-emploi, emplois précaires et emplois peu payés, "c'est très vraisemblablement entre le quart -au moins- et le tiers de la population, soit 15 à 20millions de personnes -7 millions de pauvres et 8 à 12 millions de précaires-, qui, pour une raison ou pour une autre, ont, de façon durable, des conditions de vie marquées du sceau de l'extrême difficulté", constate ici Jacques Rigaudiat. Une situation "disqualifiante", comme la caractérise le sociologue Serge Paugam, où les pauvres sont nombreux, issus de franges de la population intégrées au marché de l'emploi mais confrontées à des situations de précarité de plus en plus lourdes dans le domaine des revenus, du logement, de la santé et de la participation à la vie sociale.

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Comment en est-on arrivé là? Pour le comprendre, il faut d'abord se débarrasser de l'image des pauvres assimilés aux marginaux croisés dans les grandes villes, dans les transports en commun ou à la sortie des supermarchés. Cela concerne vraisemblablement de l'ordre de 100000 personnes. Ces "naufragés", décrits par Patrick Declerck  [1][1] Les naufragés. Avec les clochards de Paris, coll. "Terre..., sont la part visible d'un iceberg beaucoup plus vaste et beaucoup plus proche de notre vie quotidienne. Ils sont pauvres et précaires parce qu'ils -et surtout elles- ne peuvent obtenir qu'un emploi à temps partiel, ou un emploi à temps plein qui ne dure pas, ou pas d'emploi du tout. Le constat de tous les spécialistes est identique : derrière la montée régulière du chômage, typique des gouvernements de droite des quinze dernières années, c'est la précarité croissante de la condition salariale, toutes tendances politiques confondues, qui nourrit la pauvreté.

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Peut-on y faire quelque chose ? Là aussi la réponse est unanime : oui. Les transferts sociaux répondent déjà, en quelque sorte, au problème : sans le RMI, l'allocation de solidarité spécifique(ASS), l'aide scolaire, etc., ce serait pire. Mais cela ne résout pas la situation. Pourquoi ? Parce que derrière tous les beaux discours sur la solidarité, nos gouvernants acceptent implicitement -et explicitement, pour certains- deux idées qui, au fond, guident toutes leurs politiques en la matière. La première est que ceux qui sont pauvres le sont parce qu'ils le veulent bien. C'est pourquoi il faut indemniser de moins en moins et de moins en moins longtemps les chômeurs, et cpourquoi le RMI ne fournit qu'un revenu de survie qui maintient dans la pauvreté plutôt qu'elle ne l'empêche. La seconde idée est que les pauvres se révoltent rarement de nos jours. L'exemple des Etats-Unis est à cet égard étonnant. La mort progressive du rêve américain  [2][2] Voir Le Rêve européen, Fayard, 2005, et Alternatives... et l'accélération de la dégradation de la situation sociale sous le premier mandat de Bush n'ont pas empêché ce dernier de conquérir facilement un deuxième mandat. En France, fonctionnaires et salariés défendant leurs avantages sont les porte-parole de la conflictualité sociale ; pas les pauvres, les précaires et les chômeurs. Mais l'extrême droite est au second tour de l'élection présidentielle, et les partis de gouvernement observent bouche bée les sondages leur renvoyant l'image de l'étranger, l'Europe, comme source de tous nos maux.

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La lutte contre la pauvreté réclame une hausse des minima sociaux, des politiques publiques volontaristes de création d'emplois, une taxe sur le travail à temps partiel, des compléments de revenus pour ceux qui y sont contraints et un service public prenant en charge les enfants en dehors de l'école pour permettre aux femmes qui le souhaitent de travailler plus. Ces mesures ne sont pas utopiques. La possibilité de leur mise en oeuvre est largement expliquée dans les articles de ce numéro. Le rapport de Martin Hirsch sur le sujet, remis au gouvernement à la fin avril, le confirme. Le temps presse.

Notes

[1]

Les naufragés. Avec les clochards de Paris, coll. "Terre humaine", Plon, 2001.

[2]

Voir Le Rêve européen, Fayard, 2005, et Alternatives Economiques n? 229, octobre 2004.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « La pauvreté par l'emploi », L'Économie politique 2/2005 (no 26) , p. 5-6
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-2-page-5.htm.
DOI : 10.3917/leco.026.0005.


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