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L'Économie politique

2005/2 (no 26)


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La sociologie de la pauvreté vise à étudier simultanément la pauvreté comme expérience vécue par des hommes et des femmes situés au bas de l'échelle sociale et la pauvreté comme un élément de la conscience que les sociétés modernes ont d'elles-mêmes et qu'elles cherchent le plus souvent à combattre. La pauvreté est une question qui dérange car elle est toujours l'expression d'une inégalité, sinon inacceptable, du moins peu tolérable dans une société globalement riche et démocratique où l'on recherche de manière prioritaire l'égalité réelle, et non plus seulement l'égalité formelle des individus-citoyens. Les pauvres ne peuvent y avoir qu'un statut dévalorisé puisqu'ils représentent le destin auquel les sociétés modernes ont cru pouvoir échapper. Les attitudes collectives face la pauvreté sont variées : désolation morale, pour certains, de voir parmi cette frange de la population l'expression directe de la paresse, de l'inculture et de l'irresponsabilité; mauvaise conscience, pour d'autres, sensibles avant tout à l'injustice faite à ces personnes à la limite de la survie, maintenues dans des conditions humainement insupportables.

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La sociologie de la pauvreté ne peut se réduire à une approche descriptive et quantitative des pauvres. Elle doit interroger la notion même de pauvreté. Pour les sociologues, le raisonnement en termes binaires qui consiste à opposer les caractéristiques des pauvres à celles du reste de la société est équivoque. La définition d'un seuil de pauvreté, aussi élaboré et précis soit-il, est toujours arbitraire. Prenons un exemple, au seuil de 50 % du revenu médian par unité de consommation (environ 600 euros par mois). Il existait en France, en 2001, 6 % de la population en situation de pauvreté, soit 3,6millions de personnes, mais au seuil de 60 % du revenu médian par unité de consommation (environ 720 euros par mois), les pauvres représentaient 12,4 % de la population, soit plus du double, et au total 7,2 millions de personnes  [2][2] Cf. Le Rapport de l'Observatoire national de la pauvreté.... Il suffit donc de changer légèrement le seuil officiel de pauvreté pour que change radicalement la proportion de la population concernée. Ce résultat prouve qu'il existe une forte concentration de ménages autour du seuil de pauvreté retenu, et que celui-ci contribue à établir une coupure radicale parmi un ensemble de personnes qui, dans la réalité, vivent dans des conditions probablement similaires.

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Cela ne veut pas dire qu'il faut se priver de ces indicateurs statis tiques de la pauvreté, qui peuvent être utiles dans les comparaisons entre pays ou entre régions. Il est toutefois primordial de ne pas se limiter à cette approche. Alors que la quantification des pauvres constitue dans le sens commun un préalable à la réflexion, elle peut être pour le sociologue un véritable obstacle épistémologique, au sens où elle le conduit à une impasse et le prive d'une interrogation sur le sens même de la pauvreté.

Etre pauvre et rien que pauvre

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La question essentielle que doit se poser le sociologue est simple : qu'est-ce qui fait qu'un pauvre, dans une société donnée, est pauvre et rien que pauvre ? Autrement dit, qu'est-ce qui constitue le statut social de pauvre ? A partir de quel critère essentiel une personne devient-elle pauvre aux yeux de tous ? Qu'est-ce qui fait qu'elle est définie prioritairement par sa pauvreté? Il revient à Georg Simmel, au début du XXe siècle, d'avoir répondu le premier, de façon claire et directe, à cette question, même si d'autres avant lui avaient déjà esquissé une réponse  [3][3] Georg Simmel, Les Pauvres (1re éd. en allemand : 1907),.... Pour Simmel, c'est l'assistance qu'une personne reçoit publiquement de la collectivité qui détermine son statut de pauvre. Etre assisté est la marque identitaire de la condition du pauvre, le critère de son appartenance sociale à une strate spécifique de la population. Une strate qui est inévitablement dévalorisée puisque définie par sa dépendance à l'égard de toutes les autres. Etre assisté, en ce sens, c'est recevoir tout des autres sans pouvoir s'inscrire, du moins dans le court terme, dans une relation de complémentarité et de réciprocité vis-à-vis d'eux. Le pauvre, récipiendaire de secours qui lui sont spécialement destinés, doit accepter de vivre, ne fût-ce que temporairement, avec l'image négative que lui renvoie la société, et qu'il finit par intérioriser, de n'être plus utile, de faire partie de ce que l'on nomme parfois les "indésirables".

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Ainsi, chaque société définit et donne un statut social distinct à ses pauvres en choisissant de leur venir en aide. L'objet d'étude sociologique par excellence n'est donc pas la pauvreté, ni les pauvres en tant que tels, comme réalité sociale substantialisée, mais la relation d'assistance - et donc d'interdépendance - entre eux et la société dont ils font partie. Cette perspective analytique revient à étudier de façon comparative les mécanismes de désignation des pauvres dans différentes sociétés, à rechercher les représentations sociales qui en sont à l'origine et qui les rendent légitimes, mais aussi à analyser le rapport que les pauvres ainsi désignés établissent avec le système d'aides dont ils sont tributaires et, de façon plus générale, les épreuves dont ils font l'expérience à cette occasion et dans les autres circonstances de la vie quotidienne.

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Cette orientation méthodologique invite à étudier le réseau d'interdépendances entre les pauvres et le reste de la société dans une configuration large qui peut être la nation tout entière. Pour y parvenir, il était nécessaire d'étudier à la fois les représentations sociales de la pauvreté - à l'origine des débats et des politiques en direction des populations jugées défavorisées - et les expériences vécues de l'épreuve de la pauvreté pour des hommes et des femmes désignés comme pauvres.

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Trois facteurs distincts expliquent les variations des représentations sociales et des expériences vécues : le degré du développement économique et du marché de l'emploi, la forme et l'intensité des liens sociaux, et la nature du système de protection sociale et d'action sociale.

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Le niveau du développement économique joue un rôle déterminant. Comme le soulignait déjà Tocqueville en 1835, être pauvre dans un pays lui-même très pauvre, comme l'était le Portugal à cette époque, n'a pas le même sens, pour ceux qui en font l'expérience, qu'être pauvre dans un pays plus prospère, comme l'était notamment la Grande-Bretagne au lendemain de sa révolution industrielle  [4][4] Tocqueville, Mémoire sur le paupérisme, 1835. La revue.... Aujourd'hui encore, il faut tenir compte de cette différence au sein même de l'Union européenne, en raison de l'inégalité persistante des niveaux de production et des rythmes de développement économique entre les pays, mais aussi entre les régions de certains pays.

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Les représentations et les expériences vécues de la pauvreté sont liées également à la forme et à l'intensité des liens sociaux. Les enquêtes sur la pauvreté menées en France ont conduit à mettre l'accent sur la tendance à l'affaiblissement, voire à la rupture, des liens sociaux. Dès les premiers travaux comparatifs réalisés en collaboration avec plusieurs chercheurs européens, il apparaissait que ce phénomène n'était pas vérifié dans tous les pays. On ne peut donc pas dire que les pauvres sont plus isolés socialement que les autres catégories de la population, quel que soit le pays dans lequel ils vivent. Dans certains cas, c'est même le contraire : la résistance collective à la pauvreté peut passer par des échanges intenses au sein des familles et entre elles, ainsi que par de nombreuses solidarités de proximité, à tel point que les pauvres peuvent être considérés comme parfaitement intégrés au tissu social. Le sens de la pauvreté dans une société donnée ne peut être compris sans cette référence aux liens sociaux.

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Enfin, l'expérience vécue de la pauvreté peut varier également d'un pays à l'autre en fonction du système de protection sociale et des modes d'intervention sociale au titre de l'assistance. La forme de l'Etat-providence a, par exemple, un effet sur la constitution de la catégorie des pauvres prise en charge au titre de l'assistance. Dans chaque régime de welfare state, des populations sortent, en effet, des mailles du filet de protection sociale et viennent grossir, de façon variable selon les lieux et les périodes, la catégorie des assistés. La généralisation progressive du système de protection sociale au cours de la période des "Trente Glorieuses" a contribué à réduire la sphère de l'assistance traditionnelle, mais elle ne l'a pas entièrement éliminée. Le nombre des pauvres relevant de l'assistance est donc en grande partie lié à la capacité du régime d'Etat-providence à retenir dans le filet général de la protection sociale les franges les plus vulnérables de la population.

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En définitive, parmi les facteurs explicatifs retenus pour cette recherche, le premier est d'ordre économique (développement et marché du travail), le second d'ordre social (forme et intensité des liens sociaux) et le troisième d'ordre politique (système de protection sociale et d'action sociale). Ces trois types de facteurs ont été distingués pour les besoins de l'analyse, mais, dans la réalité, ils sont le plus souvent imbriqués.

Une typologie des formes élémentaires de la pauvreté

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Ce cadre analytique, inspiré de Simmel et enrichi par ces trois facteurs explicatifs, débouche sur une typologie des formes élémentaires de pauvreté: la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale, la pauvreté disqualifiante. Chacune d'entre elles renvoie à une configu ration sociale spécifique.

La pauvreté intégrée : les pays du Sud de l'Europe

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La pauvreté intégrée traduit une configuration où ceux que l'on appelle les "pauvres" sont nombreux. Ils se distinguent peu des autres couches de la population. Leur situation est courante et renvoie au problème plus général d'une région ou d'une localité donnée qui a toujours été pauvre. Puisque les "pauvres" forment un groupe social étendu, ils ne sont pas non plus fortement stigmatisés. Il est logique de considérer que ce type de rapport social à la pauvreté a une probabilité plus élevée de se développer dans des sociétés traditionnelles que dans les sociétés modernes. Il traduit idéalement la situation de pays pré-industriels qui enregistrent un retard économique par rapport aux pays dont le développement économique et le progrès social ont permis de garantir bien-être et protection sociale au plus grand nombre.

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L'analyse a conduit au constat que la pauvreté dans les pays du Sud de l'Europe se rapproche de ce type. Ces pays ne sont pas à proprement parler des pays pré-industriels - le Nord de l'Italie est, par exemple, une des régions les plus prospères d'Europe -, mais il subsiste dans chacun d'entre eux des régions économiquement très pauvres. La pauvreté y est plus durable et plus reproductible de génération en génération que dans les pays du Nord de l'Europe. Deuxièmement, et c'est sans doute le facteur essentiel, la pauvreté du niveau de vie n'implique pas une exclusion sociale, en raison notamment des solidarités familiales dans les milieux défavorisés, dont on a vu qu'elles sont plus développées que dans les pays du Nord, en raison aussi des formes de sociabilité, en particulier de la pratique religieuse, qui reste intense et collective. De même, l'absence d'emploi peut être en partie compensée par une insertion dans les réseaux de l'économie informelle et du système clientéliste de l'action sociale. De ce fait, si les pauvres sont touchés par le chômage, celui-ci ne leur confère pas un statut dévalorisé.

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Il est possible de voir dans cette forme élémentaire de la pauvreté les survivances d'une époque ancienne où la protection sociale était avant tout assurée par les proches dans une économie essentiellement paysanne. Pour décrire ces sociétés, Henri Mendras a insisté sur les relations sociales qui s'y développent : "Chacun est lié à chacun par une relation bilatérale de connaissance globale et a conscience d'être connu de même façon, et l'ensemble de ces relations forme un groupe ou une collectivité d'interconnaissance"[5][5] Henri Mendras, Sociétés paysannes. Eléments pour une.... Maurice Halbwachs reconnaissait aussi que le genre de vie de la civilisation rurale constituait, en particulier avant le mouvement d'urbanisation et d'industrialisation du XIXe siècle, un équilibre et une stabilité pour les relations entre les individus : "On vivait sur place, adaptés les uns aux autres, se connaissant trop pour être exposés fréquemment à ces heurts qui se produisent lorsqu'on passe d'un lieu, d'une situation, d'une profession, d'un monde à l'autre. Le commerce, plus restreint et plus facile, comportait moins de risques. Les ambitions étaient moins éveillées, les humiliations plus rares. On pensait et on sentait en commun. Les chagrins et les ennuis, au lieu de se concentrer dans les limites de la conscience individuelle, se dispersaient et s'amortissaient en groupe"[6][6] Maurice Halbwachs, Les Causes du suicide (1re éd. 1930),.... De ce point de vue, il est clair que les sociétés méditerranéennes conservent encore aujourd'hui plusieurs traits des sociétés paysannes. La société salariale, au sens de l'économie moderne, y est incontestablement moins ordonnée et le type de développement permet de faire coexister des systèmes productifs et d'échanges, sinon concurrents, du moins contrastés. Cette hétérogénéité pourrait expliquer, au moins partiellement, la raison du maintien de la pauvreté intégrée comme forme élémentaire de la pauvreté.

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Il est même tentant de dire que ces systèmes organisés de résistance à la misère qui subsistent encore aujourd'hui disparaîtraient si le développement économique devenait plus intense dans ces régions. Il convient cependant de souligner qu'ils se sont maintenus en dépit des programmes de développement industriel qui y ont été tentés. Le fonctionnement de l'Etat-providence et des aides diverses accordées à certaines catégories de la population n'a pas non plus suffi à dissoudre les solidarités de proximité. Il faut donc y voir l'effet d'un système économique et social qui fonctionne comme un "tout" et dont on peut déjà prévoir la force d'inertie qu'il pourrait opposer, dans l'avenir, à tout de projet de réforme.

La pauvreté marginale : Suisse, Allemagne, pays scandinaves et France des années 1960 et 1970

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La pauvreté marginale renvoie à une configuration sociale différente, dans laquelle ceux que l'on appelle les " pauvres " ne forment pas un vaste ensemble social peu distinct des autres couches sociales, mais au contraire une frange peu nombreuse de la population. Ces "pauvres" sont souvent jugés inadaptés au monde moderne, et il est courant de les désigner comme des "cas sociaux", ce qui entretient inévitablement leur stigmatisation. Ce groupe social est résiduel, mais il fait néanmoins l'objet d'une forte attention de la part des institutions d'action sociale. Ce rapport social à la pauvreté a une probabilité plus élevée de se développer dans les sociétés industrielles avancées et en expansion, en particulier dans celles qui parviennent à limiter l'importance du chômage et à garantir à chacun un haut niveau de protection sociale.

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Cette forme élémentaire de la pauvreté appartient-elle au passé? L'analyse a conduit à vérifier dans un premier temps que la configuration sociale de la période des Trente Glorieuses en Europe, mais aussi aux Etats-Unis, se rapproche effectivement de ce type. Transformer la pauvreté, d'un problème de majorité en un problème de minorité, tel fut sans aucun doute le défi des sociétés modernes qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, purent bâtir un vaste programme de protection sociale et profiter de la croissance économique pour permettre le développement du plein-emploi. Le caractère exceptionnel de cette période permet de comprendre l'enthousiasme dans le progrès à la fois économique et social et la croyance partagée que la pauvreté avait plus ou moins disparu, du moins dans ses formes anciennes. Ce phénomène s'explique en grande partie par l'importance des transferts sociaux en faveur du plus grand nombre et la réduction sensible de la sphère de l'assistance. Si, au cours de cette période, les pauvres ne dispa rurent pas et continuèrent même à se reproduire de génération en génération, comme l'ont bien montré plusieurs sociologues, ils devinrent moins visibles. Ils constituaient cette "marge" dont il convenait de minimiser l'importance, tant elle semblait correspondre au "résidu" du progrès. L'enjeu social était ailleurs. Inscrits dans des "collectifs", les salariés luttaient pour une amélioration de leur salaire et de leurs conditions de travail. La question de la pauvreté était éclipsée par la question plus générale des inégalités.

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Cette forme élémentaire de la pauvreté n'appartient pas pour autant entièrement au passé. L'analyse de la période plus récente, caractérisée par la montée du chômage et de la précarité de l'emploi, a également conduit à vérifier que la pauvreté marginale n'avait pas disparu dans tous les pays européens. Ce rapport social à la pauvreté ne s'explique pas uniquement par la forte croissance des économies occidentales au lendemain de la guerre. En effet, dans le cas de la Suisse, mais aussi de l'Allemagne et des pays scandinaves, les représentations sociales de la pauvreté sont relativement stables. Ces pays ont été touchés comme les autres - quoique d'une manière peut-être moins brutale - par la dégradation du marché de l'emploi, mais la pauvreté ne s'y est pas d'emblée imposée comme une nouvelle réalité sociale. Au contraire, conformément au schéma sans doute idéalisé de la prospérité et du bien-être social partagé, elle a tardé à faire l'objet d'enquêtes approfondies et les rares chercheurs engagés dans ce type d'investigation n'ont guère réussi à susciter dans leur pays un débat d'ampleur nationale. A l'échelon des pouvoirs publics et des responsables politiques, on a pu constater une résistance symbolique à la reconnaissance de l'existence des pauvres. Sans doute par crainte d'être accusés de ne pas avoir pris toutes les mesures nécessaires sur le territoire dont ils ont la responsabilité, les élus ont cherché à minimiser l'ampleur de la question sociale. Ceci a plus souvent été vérifié dans les systèmes politiques organisés sur une base fédérale, lesquels accordent un pouvoir de décision et d'action important aux instances locales.

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Si la pauvreté marginale correspond, dans les représentations sociales, à une pauvreté minimisée, voire déniée, elle peut s'accom pagner d'une forte stigmatisation à l'égard de la frange résiduelle de la population prise en charge au titre de l'assistance. Cette tendance a pu être vérifiée aussi bien dans les années 1960 et 1970 en France qu'aujourd'hui dans certains pays. On peut en effet observer des similitudes entre cette période de l'histoire de l'action sociale en France, où la question sociale de la pauvreté a plus ou moins disparu au profit d'un discours justificateur d'une intervention psychologisante auprès d'individus jugés inadaptés, et la situation actuelle en Allemagne et dans les pays scandinaves, où l'intervention sociale est toujours menée auprès d'individus considérés en marge de la société dans une logique de réponse individuelle, plutôt que collective, à leurs besoins et dans le sens d'un contrôle strict de leur vie privée. Cette approche de l'intervention sociale peut s'imposer d'autant plus facilement qu'elle reste confinée à une proportion résiduelle de la population, sachant que le reste de la société peut bénéficier des avantages d'une protection sociale à caractère universel et d'une garantie de ne jamais connaître l'expérience de la pauvreté.

La pauvreté disqualifiante : les sociétés "post-industrielles"

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Enfin, la pauvreté disqualifiante traduit une configuration sociale où ceux que l'on appelle les "pauvres" sont de plus en plus nombreux et refoulés, pour la plupart, hors de la sphère productive. Leurs difficultés risquent de ce fait de s'accroître, ainsi que leur dépendance à l'égard des services de l'action sociale. Cette forme élémentaire de la pauvreté se distingue nettement de la pauvreté marginale et de la pauvreté intégrée. Elle ne renvoie pas à un état de misère stabilisée, mais à un processus qui peut toucher des franges de la population jusqu'alors parfaitement intégrées au marché de l'emploi. Ce processus concerne des personnes confrontées à des situations de précarité de plus en plus lourdes tant dans le domaine du revenu, des conditions de logement et de santé, que dans celui de la partici pation à la vie sociale. Ce phénomène n'affecte pas que ces franges nouvellement précarisées de la population. Il affecte l'ensemble de la société, tant l'insécurité engendre une angoisse collective. La pauvreté disqualifiante a une probabilité plus élevée de se développer dans les sociétés "postindustrielles", notamment dans celles qui sont confrontées à une forte augmentation du chômage et des statuts précaires sur le marché du travail.

Un état des lieux

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Les enquêtes européennes ont permis de constater que la représen tation sociale de la pauvreté comme une chute est actuellement très répandue. L'image dominante du pauvre est donc celle de la victime d'une déchéance sociale à la suite d'une ou de plusieurs sévères ruptures. Après la période des Trente Glorieuses, au cours de laquelle les classes populaires ont cru pouvoir échapper à ce destin de pauvres qui avait été celui des générations antérieures, le chômage de masse et de longue durée a fait vaciller la société salariale à partir de la fin des années 1970. Le sentiment d'insécurité sociale s'est alors solidement ancré dans la conscience collective, à tel point que plus de la moitié de la population française craint désormais d'être touchée par l'exclusion. Ce malaise a été renforcé par l'apparition au cours de la même période de nouvelles formes de disqualification spatiale. S'il faut se méfier de l'utilisation à des fins médiatiques de l'image du ghetto, souvent importée des Etats-Unis et plaquée sans nuance sur une réalité française et européenne pourtant très différente, de nombreuses zones urbaines "sensibles" ont été identifiées par les pouvoirs publics dans les agglomérations. Ces zones concentrent une population touchée par la crise de l'emploi. Elles se vident progressivement de leur classe moyenne et se disqualifient rapidement. Les rapports sociaux y sont souvent tendus, et les symptômes de dépression particulière ment courants. Ainsi, la crise du tissu social urbain recoupe la crise du marché de l'emploi et contribue à accroître les inégalités économiques et sociales.

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Les données issues des enquêtes européennes confirment que la pauvreté correspond véritablement à un processus de cumul de handicaps. Le risque que le chômage s'accompagne de pauvreté économique et d'isolement social n'est pas une invention. Il est bien réel. Mais ce risque varie d'un pays à l'autre. Il reste faible à la fois au Danemark et dans les pays du Sud. Il est fort, en revanche, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, c'est-à-dire dans les nations les plus industrialisées d'Europe, celles qui ont connu des restructu rations d'envergure et des pertes d'emplois considérables.

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Le cas de l'Allemagne est paradoxal. Si l'on se réfère au discours dominant sur la pauvreté et aux pratiques des institutions d'action sociale, on serait tenté de rapprocher ce pays de la pauvreté marginale, tant les enquêtes soulignent une forte résistance collective à la reconnaissance officielle de la pauvreté et une tendance à l'individualisation des aides et à la stigmatisation des pauvres. Mais si l'on se réfère aux expériences vécues de la pauvreté, le risque de disqualification sociale est loin d'être négligeable dans ce pays, et les cumuls de handicaps pour une frange nombreuse de la population le rapprochent davantage de la France et de la Grande-Bretagne que des pays scandinaves. Ce processus s'est sans doute aggravé depuis la réunification. Les Allemands de l'Ouest sont nombreux, aujourd'hui, à se plaindre des impôts qu'ils ont à payer pour subvenir aux besoins des Allemands de l'Est. Toujours est-il que la situation de l'Allemagne est pour ainsi dire intermédiaire entre la pauvreté marginale et la pauvreté disqualifiante. Il faut peut-être l'interpréter comme l'expression d'une évolution en cours.

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Enfin, dans ces pays qui se rapprochent le plus de la pauvreté disqualifiante, il faut souligner un recherche constante de nouvelles solutions dans le domaine de la protection et de l'intervention sociales. C'est pourquoi on a pu assister ces dernières années à une multiplication des cibles et des acteurs, ce qui a contribué à gonfler le nombre des personnes susceptibles d'être prises en charge d'une manière ou d'une autre par les services de l'action sociale. Les solutions d'insertion et d'accompagnement social se sont répandues dans tous les pays, mais les résultats de ces programmes restent globalement insuffisants pour espérer réduire de façon sensible le problème du chômage et de la pauvreté. Pour l'ensemble de ces raisons, ce rapport social à la pauvreté renvoie à un processus en cours dont on n'a pas fini d'analyser les effets. Il est susceptible de se répandre dans d'autres pays.

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Si cette typologie est vérifiée empiriquement, il faut tout d'abord en conclure que la pauvreté n'est pas universelle. Elle prend des formes différentes selon les sociétés, selon leur histoire et selon leur développement. A revenu égal, être pauvre dans le Mezzogiorno n'a pas le même sens qu'être pauvre dans la région parisienne. Etre pauvre dans le Nord de la France dans les années 1960 n'avait pas non plus le même sens qu'être pauvre aujourd'hui dans la même région. Le groupe des pauvres peut évidemment être défini en tant que tel à partir d'une mesure objective qui peut paraître unanimement acceptable et s'imposer à tous comme un étalon universel ; mais que signifie cette mesure, si l'on n'interroge pas en même temps les représentations sociales et les expériences vécues de la pauvreté? Prendre en compte la diversité est une avancée, et cette typologie est un moyen pour y parvenir. Il ne faudrait toutefois pas en conclure que les formes que peut prendre la pauvreté dans les sociétés modernes sont infinies.

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Ces formes de la pauvreté sont élémentaires tout d'abord parce qu'elles ont été élaborées sur la base d'un raisonnement idéal-typique qui se borne à ne retenir que les traits principaux d'un phénomène et à en justifier la sélection à partir d'un faisceau d'hypothèses imbriquées, le plus souvent puisées dans la connaissance historique des sociétés contemporaines. Ces formes sont élémentaires parce qu'elles renvoient également à des configurations sociales précises, dont la matrice constitutive a pu être vérifiée par les enquêtes empiriques. Enfin, si ces formes sont élémen taires, c'est parce que chacune d'entre elles représente un type de relation d'interdépendance suffisamment stable pour se maintenir durablement et s'imposer comme une unité sui generis distincte des éléments individuels qui le caractérisent. Autrement dit, chaque forme élémentaire de la pauvreté correspond à un état d'équilibre relativement cristallisé des relations entre des individus inégaux (des pauvres et des non-pauvres) à l'intérieur d'un système social formant un tout.

Notes

[1]

Cet article reprend des arguments développés dans le livre de Serge Paugam Les Formes élémentaires de la pauvreté, coll. "Le lien social", PUF, 2005.

[2]

Cf. Le Rapport de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale, 2003-2004, La Documentation française, 2004, p. 18 et suiv.

[3]

Georg Simmel, Les Pauvres (1re éd. en allemand : 1907), coll. "Quadrige", PUF, 1998.

[4]

Tocqueville, Mémoire sur le paupérisme, 1835. La revue Commentaire a publié ce texte en 1983 en deux parties dans les volumes 23 (p. 630-636) et 24 (p.880-888). Il a aussi été repris récemment dans un petit volume des éditions Allia.

[5]

Henri Mendras, Sociétés paysannes. Eléments pour une théorie de la paysannerie, Armand Colin, 1976, p. 76.

[6]

Maurice Halbwachs, Les Causes du suicide (1re éd. 1930), coll. "Le lien social", PUF, 2002, p.378.

Plan de l'article

  1. Etre pauvre et rien que pauvre
  2. Une typologie des formes élémentaires de la pauvreté
    1. La pauvreté intégrée : les pays du Sud de l'Europe
    2. La pauvreté marginale : Suisse, Allemagne, pays scandinaves et France des années 1960 et 1970
    3. La pauvreté disqualifiante : les sociétés "post-industrielles"
  3. Un état des lieux

Pour citer cet article

Paugam Serge, « Science et conscience de la pauvreté », L'Économie politique 2/2005 (no 26) , p. 66-79
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-2-page-66.htm.
DOI : 10.3917/leco.026.0066.


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