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L'Économie politique

2005/2 (no 26)


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Est-ce que la démocratie, ou son absence, a une influence sur les méthodes de recherche ? Les philosophes de la science, comme Paul Feyerabend et, de façon moins importante, Thomas Kuhn, ont suggéré ce lien. Dans la superpuissance qui s'affiche elle-même comme la plus grande démocratie du monde (malgré l'invasion brutale de l'Irak, le Patriot Act, la prison d'Abou Ghraib et les suspicions entourant une partie des votes électroniques lors des élections présidentielles de 2004), on pourrait imaginer que l'Association américaine de science politique (APSA), qui représente 15000 universitaires et enseignants de l'art de la politique, ait comme credo que la démocratie, malgré ses défauts, est le meilleur système de gouvernement. En fait, comme tout groupe s'imaginant être une élite, beaucoup de membres éminents de l'APSA se demandent sérieusement jusqu'à quel point on peut laisser libre cours à cette forme incontrôlée de gouvernement, non seulement dans le monde, mais à l'intérieur même de leur club. Depuis que l'Association existe, elle n'a jamais été tentée par l'idée subversive d'organiser des élections internes à bulletins secrets, du moins jusqu'à récemment. Cette situation a-t-elle des conséquences sur le contenu de la recherche en science politique ? Un groupe rebelle de politistes américains estime que la récente domination d'une conception formelle et quantitative, très appauvrissante, de la science politique, et l'absence de démocratie interne dans l'APSA sont liées.

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L'APSA est gouvernée selon un confortable arrangement : un comité choisi par le président désigne son successeur (le plus souvent au masculin : 80 hommes ont occupé la fonction, contre 4femmes), qui choisit alors le conseil de direction, qui choisit le président suivant, qui choisit le conseil suivant, etc. Les dirigeants sont responsables devant les gens qu'ils ont eux-mêmes désignés, une formule superbement royale. Quelles sont les conséquences de ce confort sur la vitalité de l'enseignement, de la recherche et de la démocratie ? Une vieille plaisanterie montre un universitaire grincheux s'interrogeant devant une expérience réussie : "Tout cela est bien beau, en pratique, mais est-ce que cela fonctionne en théorie ?" Une plaisanterie à peine caricaturale, au regard de l'état critique, extra-terrestre, de la science politique américaine. Aujourd'hui, c'est l'élégance et la netteté artificielles des modèles qui donnent droit à tous les lauriers, et non le rapport avec les activités du monde réel. Les universitaires ayant une autre approche ont parfaitement compris qu'il était inutile de concourir. Cette tendance alarmante serait restée cachée sans une révolte soudaine et surprenante contre ce que des universitaires en colère présentent comme la mainmise étouffante des modèles mathématiques et de la théorie formelle (choix rationnel, choix public) en économie comme en science politique.

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La théorie du choix rationnel découle d'une version particu lièrement abstraite de l'économie néo-classique, dont les politistes ont remarqué avec envie qu'elle remportait des prix Nobel. Même si, fréquemment, on ne comprend ni pourquoi ni quel en est le bénéfice pour l'espèce humaine. La théorie met en oeuvre un jeu d'hypothèses arides sur le comportement humain, qui réduisent des vies et des sociétés complexes à quelques choix "rationnels" hiérarchisés que nous sommes censés faire pour maximiser notre "utilité", évidente dans n'importe quelle situation. Dans cet univers poussiéreux de cas d'école, les gens sont considérés comme des spécimens d'"homo economicus", concept éliminant toute trace de culture, d'histoire, de personnalité, d'accident, de fantaisie, de réflexion sur soi ou autre impureté qui pourrait polluer un modèle parfait. En science politique, l'assimilation d'"empirique" avec "quantitatif" est une erreur courante et, en fait, de plus en plus obligatoire, comme le note, entre autres, Peri Schwartz-Shea, de l'université d'Utah [2][2] Peri Schwartz-Shea, "Curricular visions : doctoral....

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Même si quelques dissidents excluent les techniques statistiques de leur critique de la démesure de la théorie formelle, Greg Kasza, de l'université d'Indiana, souligne que ce sont les "quantifieurs intégristes" qui ont "fait le succès de l'étude de la politique hors de son cadre historique et culturel et imposé la méthodologie comme noyau de l'enseignement supérieur. Ils ont réduit l'étude de la philosophie politique et des langues étrangères et fortement incité la recherche à s'intéresser plus aux méthodes qu'aux problèmes". Kasza remarque très justement que les étudiants américains de troisième cycle sont contraints de "gagner leur visa pour le ciel en réussissant des examens de passage où on les cuisine sur les régressions multiples, l'analyse de sensibilité des systèmes les plus contrastés et ce qui se passe dans une population de faible effectif, alors que beaucoup devraient progresser en histoire, en économie, en connaissance des structures sociales et en politique, ne serait-ce que d'une population à effectif normal..." [3][3] Greg Kasza, liste de discussion de Perestroika, 30....

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Peu de critiques nient que le choix rationnel, et l'appareil statistique qui va souvent avec, a du mérite s'il est employé avec un soupçon d'humilité, notamment dans l'analyse des principes de l'action collective. Mais les modèles formels font miroiter l'illusion extrêmement alléchante d'explications pour à peu près n'importe quoi, explications, ajoutent les critiques, habituellement soit banales, soit réinventant (et reformulant l'invention de) la roue, et n'ayant aucun rapport, aussi vague soit-il, avec quoi que ce soit de réel [4][4] Cf. par exemple Donald Green et Ian Shapiro (dir.),....

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"A part des tarifs de groupe pour l'assurance "vie et invalidité", des réductions sur d'autres publications universitaires illisibles, des billets à prix réduit pour les réunions de l'APSA et la publication périodique de rapports représentant, d'après leurs auteurs, la "recherche de pointe", l'APSA ne fait pas grand-chose, accuse le professeur Timothy Luke, du Vermont. Elle n'a plus l'ambition d'éclai rer la vie publique du pays, elle interdit à ses membres de faire des déclarations politiques collectives, et produit une série de publications autoréférentielles, carrément apolitiques et largement non scientifiques, écrites par et pour des professeurs d'université" [5][5] Timothy Luke, "Caught between confused critics and....

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Comme le mouvement des économistes "post-autistes" apparu en France en 2000 en réaction aux excès formalistes en économie, les animateurs américains du groupe Perestroika défendent une "pluralité des approches adaptée à la complexité de l'objet étudié". Il apparaît que l'économie américaine résiste farouchement, et le mouvement de réforme s'est donc déclenché en science politique, qui imite avec empressement l'économie. Le signal de départ de la révolte américaine a été donné à la mi-octobre 2000 par un e-mail de "Monsieur Perestroika" -peut-être un maître-assistant, ou un groupe de maîtres-assistants et d'étudiants- s'en prenant violemment aux "médiocres adeptes de la théorie des jeux qui n'ont même pas le niveau d'un étudiant de troisième année en sciences économiques" et seraient en mesure de détruire la "diversité des méthodologies et des centres d'intérêt du monde que l'APSA prétend représenter". Perestroika, d'après ceux qui l'ont lancé, encourage l'"indispensable créativité" des membres de la société, le développement de la démocratie, "l'initiative et l'indépendance" et "la critique et l'autocritique dans toutes les sphères de la vie sociale". En outre, "M. Perestroika" a précisé récemment que les objectifs du mouvement étaient de fournir "un forum où les gens puissent discuter et débattre de méthodologie, de politique, de théorie et du monde, de telle sorte que l'APSA, la Revue américaine de science politique (APSR), qu'elle publie, et la discipline elle-même, soient plus ouvertes et plus diverses en termes de sexes, de races, d'ethnies et de méthodes, ainsi que dans les pratiques d'enseignement, de publication et de recrutement" [6][6] Pour aller plus loin, voir le livre de Kristen Monroe,....

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En un mois d'échanges de messages électroniques, autour du catalyseur qu'est l'anonyme et insaisissable "M. Perestroika", un mouvement actif de professeurs insurgés a pris forme, mené par un groupe d'universitaires de premier plan que les dirigeants de l'APSA ne pouvaient se permettre d'ignorer. En janvier 2001, plus de 200 professeurs titulaires avaient signé une version légèrement édulcorée de la pétition originale, qui accusait les champions de la modélisation formelle d'éradiquer lentement mais sûrement les autres formes de recherche. Parmi les signataires, on trouvait 24 titulaires de chaires prestigieuses, des sommités comme l'ethno logue James Scott, Susanne et Lloyd Rudolph, experts de l'Asie du Sud à l'université de Chicago, Anne Norton, sémioticienne à l'université de Pennsylvanie, et Rogers Smith, spécialiste des questions américaines.

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La science politique "a été confisquée par des méthodologues intégristes qui croient que la seule recherche valable dans ce domaine parle le langage des mathématiques", écrit John Mear sheimer, spécialiste de la sécurité à l'université de Chicago. La seule chose qui compte, c'est... compter, parce que les mathématiques apportent un illusoire sentiment de précision. Les chiffres ne peuvent mentir. Demandez donc aux machines à voter de Floride, aux comptables d'Enron ou à n'importe quel conseiller fiscal. La croyance discutable, voire insensée, que les données quantitatives ne sont pas elles-mêmes une interprétation, s'est imposée officiellement. C'est une triste réalité, qui ferme de nombreuses perspectives et qui fait que les économistes et les politistes n'ont pas grand-chose à dire de plus que les simples mortels sur quoi que ce soit ayant un véritable rapport avec le monde réel.

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Les jeunes universitaires, que cela nous plaise ou non, vont dans le sens du vent de leur discipline. Les modélisateurs du choix rationnel ont vite eu la réputation de constituer des groupes puissants et décidés à étendre leur influence. Leur comportement impérialiste n'est pas passé inaperçu en Grande-Bretagne : "La règle, dans la plupart des départements de sciences politiques où l'on garde les pieds sur terre, est que les théoriciens du choix rationnel doivent participer mais pas régner", dit le président d'un gros département de sciences politiques anglais, qui préfère garder l'anonymat. "Ils doivent exister, être admis, s'épa nouir, mais jamais on ne doit les laisser dominer. A partir du moment où ils ont le pouvoir, ils sont incapables de nommer quelqu'un qui ne soit pas des leurs ; et plus ils sont médiocres, plus cela se vérifie." Les dissidents se plaignent de ce que les modélisateurs mathématiques adeptes du choix rationnel n'admettent pas que les équations ne sont que des métaphores, comme toute image littéraire utilisée par les chercheurs en sciences sociales dites "molles". Giandomenico Majone, qui enseigne aux Etats-unis et en Europe, pense que ce ne sont pas les modèles formalisés qui sont responsables de cet état de fait, mais les excès de disciples insuffisamment formés. "Vous devez en savoir plus que l'outil que vous utilisez", rappelle-t-il.

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L'avantage de l'hyperspécialisation -ce que Thorstein Veblen qualifiait d'"incompétence diplômée"-, pour les seconds couteaux qui n'ont aucun goût pour l'aventure intellectuelle, est de leur permettre, lorsqu'ils sont critiqués par des gens ayant des connaissances plus larges (multidisciplinaires), de se retrancher orgueil leusement derrière des banalités numériques dans la forteresse institutionnelle de l'APSA, où d'autres manipulateurs de chiffres font la loi. Toute autre approche est interdite, ce qui leur permet de sanctionner quiconque en sait plus qu'eux. Il est courant que les modélisateurs formels utilisent un schéma conçu dans un contexte purement américain et l'appliquent sans distinction. J'ai relevé un exemple édifiant : un article universitaire qui appliquait une grille de lecture préfabriquée au conflit d'Irlande du Nord. Entre autres âneries, les auteurs proposaient que la République irlandaise fasse pression sur le bon révérend Ian Paisley pour qu'il accepte le fragile processus de paix. Ce qui revient à demander au pape de se faire obéir d'Oussama Ben Laden ! Dans le forum de discussion de Perestroika, un étudiant raconte qu'un professeur modélisateur voulait faire entrer l'Inde dans ses données sans rien comprendre à son histoire complexe ni à sa culture. Il demanda sans se démonter : "Est-ce que Delhi est bien la langue nationale de l'Inde ?" Des spécialistes se laissent aller à accepter l'hypothèse, digne de touristes, que les valeurs et les pratiques américaines sont, ou devraient être, universelles. Ils s'en contentent en expliquant que les chiffres et leurs théories formelles prétendument neutres rendent tout ce qu'ils font parfaitement scientifique.

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Le mouvement américain de réforme comporte deux fronts qui se complètent. L'un s'élève contre le processus excluant toute concurrence, retenu par les politistes de la deuxième plus grande démocratie du monde pour leur propre organisation. Le second s'oppose à l'hégémonie des travaux formels et quantitatifs dans les revues et forums de l'Association, et milite pour la diversité des formes de connaissance. L'opposition a pris plusieurs formes. Les critiques les plus sévères de la focalisation excessive sur les approches formelles et quantitatives visent la Revue américaine de science politique, revue phare de l'Association. Ils ont également examiné attentivement les revues de plusieurs associations régionales, utilisées dans les processus de recrutement, de promotion et de titularisation des enseignants par de nombreux départements souhaitant se débarrasser de la lourde tâche de lire et d'évaluer personnellement les travaux des candidats.

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Dans une première réponse dédaigneuse aux membres de Peres troika, Ada Finifter, rédactrice en chef de l'APSR en 2001, persuadée que le moteur de la contestation relevait de l'ambition sordide, ne pouvait imaginer que des dissidents de premier plan soient excédés, alors que leurs livres ont deux fois plus de succès que ceux de n'importe qui. Finifter n'avait pas conscience du risque qu'elle prenait en affirmant que tout était pour le mieux tant que les universitaires produisaient "des travaux de grande qualité en utilisant les méthodes adaptées à la question étudiée" - comme si la définition de ces méthodes ne constituait pas le principal problème.

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Toutefois, en 2001, une APSA conciliante choisit comme présidente Theda Skocpol, de l'université d'Harvard, soutenue par Perestroika. Ce choix fut toutefois accueilli avec méfiance. Chacun reconnaissait que Skocpol n'était pas quelqu'un de facile à manipuler, mais certains pensaient que les grands chefs de l'APSA l'estimaient acceptable par les cénacles fermés des réseaux de la côte Est et choisissaient ainsi de préserver les vieux processus non démocratiques. L'ennui, c'est que tout le monde a lu Machiavel, ce qui rend difficile d'être machiavélique avec succès. La plupart des dissidents furent contents de voir qu'il existait une perspective de "démanteler le système orwellien que constitue l'APSA", selon les termes de "M. Perestroika". Cependant, le fait que des assistants craignent encore de révéler leur identité, dans une profession qui prétend valoriser des échanges vigoureux et ouverts, en dit long. Quand des gens qui passent leur vie à étudier comment fonctionne le pouvoir disent leur surprise, voire leur indignation, que certains membres de Perestroika soient obligés de cacher leur nom de peur de représailles, on a l'impression qu'il reste encore des apparatchiks ou d'incorrigibles naïfs à l'intérieur même du mouvement. "Il n'est pas nécessaire d'avoir inventé la poudre -ou d'être un politiste- pour voir que la transparence ne sert pas toujours la rébellion", répliqua Anne Norton à trois adhérents intrépides qui demandaient que "M. Perestroika" révèle son identité.

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"Si Monsieur P. sort du placard et que l'on découvre que c'est un étudiant de troisième cycle de l'université de l'Etat du Michigan, un maître-assistant d'une université publique de Los Angeles, un docteur récent n'ayant encore ni poste ni contrat d'édition, ou qui commence tout juste à être apprécié à Chicago, avec un poste temporaire dans une petite fac, et un professeur confirmé quelque part aux Etats-unis, combien de nous vont attacher la même importance à leur opinion collective qu'à celle d'Anne Norton ou de Rogers Smith ? Nous tous, certainement, répond Michael Bosia. Mais demandez à des étudiants, à des docteurs récents (et à de nombreux universitaires) pourquoi ils ne participent pas aux débats de Perestroika, et vous verrez qu'ils ne considèrent pas toutes les opinions comme ayant le même poids. Le groupe P., donc, apporte une égalité dans la discussion. Perestroika ou P. est une voix désincarnée qui n'a pas plus de pouvoir que la faculté de rappeler et de se souvenir."

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Depuis 2001, le réseau a traversé deux "crises constitution nelles": devait-il se transformer en une institution formelle, avec des instances ? L'option fut rejetée. Devait-il devenir un forum de critique politique en général ? La proposition fut majoritairement rejetée. Même s'il ne s'est pas transformé en une organisation formelle, le réseau de discussion sur Internet, qui est toujours géré par le mystérieux "M. Perestroika", est devenu semi-institutionnel. Il a fait émerger un projet de collaboration relativement cohérent entre des collègues qui souvent ne se sont jamais rencontrés. En 2003, un comité d'universitaires réputés a été constitué pour superviser le fonctionnement de la liste de messagerie tout en protégeant l'anonymat de "M. Perestroika".

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Une nouvelle présidente de l'Association, Susanne Hoeber Rudolph, membre de Perestroika, a succédé à Theda Skocpol en septembre 2003 [7][7] Pour le point de vue de Susanne Rudolph, voir Critique.... Rudolph, Skocpol et leur prédécesseur, Robert Putnam, ont commencé à choisir des sympathisants de Perestroika pour les instances de l'Association. Cela a permis de concrétiser une proposition faite antérieurement par des critiques internes : lancer une revue offrant une alternative à l'étroitesse de vues de l'APSR et donnant un choix aux membres de l'Association. C'est Perspective on Politics, dirigée par Jennifer Hochschild pendant ses deux premières années. Quant à l'APSR, Lee Siegelman, son nouveau rédacteur en chef, a publié une déclaration reconnaissant le bien-fondé des plaintes sur l'absence de diversité dans la revue. Et les numéros sortis sous sa direction montrent un certain progrès. Un membre de Perestroika a trouvé, de septembre 2002 à février2004, deux fois plus d'articles purement qualitatifs (10 à 14 %) que dans la décennie précédente. Un comité autodésigné sur la réforme de la gestion de l'Association a fait des propositions pour des élections ouvertes.

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Tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Un "M.Pravda" est intervenu avec virulence sur la liste pour affirmer que les gens de Perestroika n'étaient que des arrivistes, même si le fait d'adhérer à ce mouvement n'est pas la meilleure façon de marquer des points auprès de la plupart des comités de recrutement! Skocpol a reproché avec humour à Perestroika de ne pas être elle-même représentative, tandis que John Vecchiarelli, membre du comité des candidatures de l'APSA, a déclaré avec agacement que, de toute façon, des réformes étaient envisagées depuis longtemps. En même temps que des félicitations pour sa désignation, Rudolph a reçu de nombreux courriers la mettant en garde contre la cooptation, et exprimant la crainte que le programme de réformes de Perestroika soit enterré par l'inertie et la résistance. Un éminent membre de Perestroika a prophétisé un Thermidor. Quelques collègues craignent que la nouvelle revue, lancée pour augmenter l'intérêt de l'Association, reste marginale. De nouvelles études des publications régionales montrent qu'elles "continuent à représenter une tendance minoritaire de l'université et une petite partie des membres de la profession". Pendant la présidence de Rudolph, qui s'est terminée à l'automne dernier, les plans pour des élections ouvertes ont été bloqués par le comité des élections de l'Association. L'actuelle présidente, Margaret Levi, de l'université de Washington, n'est pas considérée comme proche de Perestroika, mais son successeur désigné pour septembre prochain, Ira Katznelson, de l'université Columbia, défend le pluralisme méthodologique.

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Un problème important que Perestroika n'a pas résolu est : comment introduire de la diversité dans les processus de recrutement de départements largement contrôlés par le courant formaliste dominant ? De récentes discussions sur la Toile ont évoqué la possibilité d'un processus informel de classement des départements selon leur degré de diversité, en faisant confiance au processus d'informa tion lui-même comme forme de critique et d'éveil des consciences. Pour l'instant, la discussion bute sur des questions... de méthode! Susanne Rudolph souligne que Perestroika ne s'oppose pas aux méthodes formelles ou aux modèles mathématiques, mais plutôt à leur élévation au rang d'objets sacrés, écartant toute approche culturelle, historique et psychologique. Elle croit que l'objectif est "un travail de grande qualité utilisant des méthodes adaptées aux problèmes de la recherche" et souligne, comme sa collègue Margaret Keck, de l'université John Hopkins, que "c'est le problème qui impose la méthode", et non l'inverse.

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Comme bien des choses dans le monde politique américain, Perestroika est multiple. Les objectifs des différentes populations à l'intérieur de l'Association interfèrent avec ceux du mouvement. Skocpol était soutenue par le groupe féministe ; Rudolph par les féministes, les Noirs, les homosexuels et les Hispaniques.

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Quand les attaques du 11Septembre se sont produites, un débat féroce s'est engagé, qui s'est rapidement étendu à d'autres sites Internet. Nombre de membres de Perestroika craignent peut-être, avec raison, de provoquer des ruptures internes en mélangeant les questions de méthode et les penchants politiques. Inversement, Chris Owell, d'Oberlin, pense que l'excessive confiance dans les méthodes quantitatives n'est qu'un symptôme et que "le véritable objectif est une science politique critique et engagée qui ne se plie pas sans discuter à ce que les pouvoirs en place en attendent".

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Selon Mark Graber, "la principale finalité de l'éducation est précisément de promouvoir la réflexion sur les préférences". Timothy Luke note que "les tenants du choix rationnel regardent de haut les autres, qu'ils considèrent comme des conteurs d'histoires et des journalistes". Il n'existe pas d'épithète plus infamante. Il y a quelques années, en Caroline du Nord, un département de sciences politiques particulièrement pointilleux a écarté avec dédain un universitaire comme étant un simple journaliste - juste quelques mois avant qu'on ne lui décerne un prix Pulitzer pour une étude biographique.

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Pour ce qui est de la nature et de la forme organisationnelle de la rébellion, "M. Perestroika" pense qu'il faut conserver "le caractère informel du mouvement et de la liste de discussion. Nous allons toutefois constituer des groupes de travail sur la démocratie, l'édition, les initiatives à venir pour élargir la base intellectuelle de Perestroika. Dans le même esprit, le mouvement tel qu'il est doit s'efforcer d'attirer des gens de couleur et d'autres communautés fréquemment marginalisées, s'il veut affirmer sa représentativité". Il y a toujours un risque de division dans une coalition fragile qui s'appuie sur un groupe d'opposants très proches les uns des autres.

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Il reste une place pour l'humilité. "J'ai rarement rencontré un politiste qui connaisse parfaitement toutes les méthodes utilisées en science politique", note Rogers Smith, professeur à Yale, dans un forum Internet. Theda Skocpol, l'ancienne présidente, affirme qu'"une discipline capable d'utiliser avec dextérité différentes méthodes est certaine de progresser plus efficacement que si elle se spécialise trop dans des techniques limitées ou figées". Pendant leur présidence, Skocpol et Rudolph ont fait l'effort de lancer des appels à candidatures afin de "dresser une première liste d'environ 100 candidats pour travailler dans les dizaines de comités per manents de l'APSA, comme ceux des bourses ou des publications, et dans les comités de candidatures, de service ainsi que ceux s'occupant de la représentation des minorités".

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Pour les rebelles qui gagnent, le problème est de consolider leurs victoires, de s'entendre sur un programme, de calmer les factions, de débattre de la stratégie et de constituer (ou ne pas constituer) une organisation, au-delà de la liste de discussion et des différents groupes représentant le mouvement dans les congrès régionaux et nationaux. Ils sont d'accord pour encourager la diversité des méthodes et démocratiser les élections de l'APSA. Ils s'intéressent au fonctionnement de la National Science Fundation (NSF) et du Social Science Research Council (SSRC) qui, bien qu'aux mains de ceux qui s'y opposent, maintiennent l'hégémonie des méthodes quantitatives. Ils s'intéressent aussi de plus en plus à la bureaucratie permanente, non élue, de l'APSA qui, comme l'a découvert Ido Oren - un membre de Perestroika -, a une intéressante histoire de connexions avec les services de la sécurité nationale  [8][8] Ido Oren, Our Enemies and Us : America's Rivalries....

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Mais le principal défi reste les critères de recrutement et de promotion, qui sont maîtrisés par chaque département, et non par l'APSA. Il va donc falloir se battre sur des centaines de fronts. Les dissidents ont pour objectif de développer la démocratie aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur de leur profession. Les méthodes toujours plus extra-terrestres des sciences sociales "rendent difficile la communication avec elles et le fait que notre travail ait du sens pour le grand public", déplore Lloyd Rudolph, de l'université de Chicago. "Nous devons savoir vivre avec les différences à l'intérieur de notre profession aussi bien que dans le monde." Ou, comme aurait pu le dire justement Forrest Gump, "est rationnel ce qu'un rationnel fait".

Notes

[1]

Derniers ouvrages parus : Maverick Voices : Conversations With Political and Cultural Rebels, Rowman & Littlefield Publishers, 2004; No Clean Hands : Sceptical Chronicles of 9/11, Ushba International Publisher, 2004.

[2]

Peri Schwartz-Shea, "Curricular visions : doctoral program requirements, offerings, and the meanings of "political science"", contribution présentée à la réunion annuelle de l'APSA, , septembre 2001, p.6.

[3]

Greg Kasza, liste de discussion de Perestroika, 30 juin 2004.

[4]

Cf. par exemple Donald Green et Ian Shapiro (dir.), Pathologies of Rational Choice, New Haven, Yale University Press, 1996, et Steve Walt, "Rigor or rigor mortis ? Rational choice and security studies", International Security, vol. 23/4, printemps 1999.

[5]

Timothy Luke, "Caught between confused critics and careerist

co-conspirators : Perestroika in (American) political science", in Kristen Monroe (dir.), The Perestroika Movement in Political Science, Yale University Press, à paraître, 2005.

[6]

Pour aller plus loin, voir le livre de Kristen Monroe, op. cit.

[7]

Pour le point de vue de Susanne Rudolph, voir Critique internationale, n?25, octobre 2004, Presses de Sciences Po (NDLR).

[8]

Ido Oren, Our Enemies and Us : America's Rivalries and the Making of Political Science, Ithaca, Cornell University Press, 2002.

Pour citer cet article

Jacobsen Kurt, « Perestroika dans la science politique américaine », L'Économie politique, 2/2005 (no 26), p. 95-105.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-2-page-95.htm
DOI : 10.3917/leco.026.0095


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