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L'Économie politique

2005/3 (no 27)


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Money Doctors. The Experience of International Financial Advising, 1850-2000, Marc Flandreau (dir.), Routledge, Londres, 2003, 312 p.

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Toute l'histoire du monde n'est peut-être, en dernière analyse, que celle des rapports toujours difficiles entre créanciers et débiteurs, pourrait-on dire en détournant Karl Marx et Friedrich Engels : une histoire se terminant, en général, par la ruine des créanciers, surtout si les débiteurs sont des Etats. En effet, ceux-ci ont rarement les moyens de leurs politiques, qu'il s'agisse de faire la guerre, d'entreprendre de grands travaux ou de récompenser les groupes sociaux soutiens du pouvoir. Les gouvernements doivent donc emprunter pour financer ces politiques, puis, souvent, emprunter pour payer les intérêts de leur dette. Lorsque des limites sont atteintes -la dette absorbant une portion trop importante des ressources [1][1] Proportion difficile à calculer ; il semble que, dans... -, l'Etat ne peut plus payer. S'opère alors une banqueroute violente, l'Etat réduisant autoritairement tant le capital que les intérêts de sa dette.

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Le déclencheur de la banqueroute est parfois une révolution. Il en va ainsi de la Russie après 1917 ou du Mexique dans les années 1920, qui répudièrent la dette "odieuse" du régime antérieur. Sur un registre à peine différent, tel pourrait bien être le statut de la dette irakienne héritée de Saddam Hussein.

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Banqueroute violente et banqueroute sournoise

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La banqueroute violente a été abandonnée depuis longtemps dans les pays aujourd'hui développés : au Royaume-Uni, le stop de 1672 du dernier Stuart est l'ultime action de ce type [2][2] Ce stop a été un des éléments du changement du contrat.... En France, la banque route dite "des deux tiers" a été décidée par le Directoire, en 1797. Mais la technique est toujours d'actualité dans l'ex-tiers monde : en ce début de XXIe siècle, l'Argentine du président Kirchner en est un cas d'école.

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Il demeure que, les mêmes causes (les guerres, les grands travaux et, aujourd'hui, l'Etat-providence) produisant les mêmes effets (le déficit et la dette), les pays développés -qui avaient protégé leurs rentiers tout au long du XIXe siècle, de Waterloo à Sarajevo- ont dû, nolentes volentes, à partir de 1914, recourir à une autre technique pour ne pas rembourser intégralement leurs dettes : celle de l'infla tion, parfois qualifiée de "banqueroute sournoise". Il convient d'ajouter que, avant 1914, la France révolutionnaire avait également recouru à cette pratique, en multipliant assignats puis mandats territoriaux, et que, jusqu'après Waterloo, le sterling n'était plus convertible en or.

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Durant la Première Guerre mondiale, dans la plupart des Etats belligérants, les dépenses ont été largement financées par la planche à billets ou par des crédits à très court terme. Ce sera également le cas de la Seconde Guerre mondiale, qui achèvera de ruiner les rentiers.

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En même temps, toutefois, ce qui est bon pour une période troublée (guerre ou révolution) ne l'est plus en temps normal : aucun pays, même révolutionnaire, ne peut vivre longtemps en dépensant plus qu'il ne produit. Il faut bien, spontanément (s'il est fermé à l'emprunt extérieur) ou contractuellement (s'il veut pouvoir un jour réemprunter), mener, à l'intérieur, une politique de relative sagesse monétaire et budgétaire. Relative, en effet, car le ministre français Baumgartner disait, sous la IVe République, ne pas faire "plus de bêtises que le voisin". Et heureusement pour les débiteurs, la mémoire des créanciers est particulièrement courte!

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L'actualité récente a habitué (pas toujours aisément!) à l'intervention du Fonds monétaire international (FMI) en la matière. Mais les experts ès banqueroutes et stabilisations, les " money doctors ", ne sont pas apparus après Bretton Woods ; ils ont de nombreux ancêtres qu'un colloque récent, tenu à Paris sous la direction de Marc Flandreau, professeur d'économie à Sciences Po et spécialiste des relations financières avant 1914, permet de mieux connaître. Les contributions à ce colloque sont parues en anglais à Londres. On y trouve, outre Marc Flandreau, quelques-uns des grands noms en histoire économique, notamment Harold James, Kenneth Mouré -l'historien du franc Poincaré- et des experts comme Charles Wyplosz, qui y fait part de son expérience russe.

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Le métier de " money doctor " est en effet ancien : avant même la Société des nations (SDN) et le FMI, des commissions internationales déléguées par les porteurs d'obligations émises par les Etats en cessation de paiement, en liaison étroite avec les ministères des Finances et des Affaires étrangères des pays développés, imposaient aux premier -éventuellement à l'aide de canonnières- des tutelles sur tout ou partie de leurs recettes fiscales. De leur côté, les grandes banques des économies avancées, qui plaçaient auprès de leur clientèle l'essentiel de ces titres, avaient développé des services d'études aux techniques déjà raffinées ; celui du Crédit lyonnais était l'un des plus réputés [3][3] Par exemple, le risque russe était bien connu des spécialistes.... Et, comme aujourd'hui, le champ d'activité des experts s'étendait au Sud et à l'Est du monde.

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L'Amérique latine, déjà

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Le Sud, c'est, dès ses indépendances, l'Amérique latine. On n'éton nera donc pas si l'on dit que le Jean-Baptiste de la profession est un économiste que le jargon contemporain désignerait comme "ultra-libéral", Jean-Gustave Courcelle-Seneuil, qui dut fuir le coup d'Etat de Louis Napoléon Bonaparte et qui s'installa au Chili. Il conseilla ses dirigeants, avant que ses thèses de liberté des échanges et de banque libre ne soient mises à mal par la "Grande Dépression" du dernier quart du XIXe siècle.

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On vient de citer le Chili. Les contributions au colloque donnent de nombreux autres exemples de pays de cette zone au chevet desquels les money doctors se sont installés : beaucoup sont effectivement d'Amérique latine. L'Argentine, notamment, a vécu des banqueroutes à répétition ; celle de 1892 a mis à mal la banque Baring (juste cent ans avant que l'un de ses gestionnaires, installé à Singapour, ne la ruine totalement...). De même, peu après son indépendance, le Mexique a refusé de payer ses dettes : telle est l'origine de l'expédition du Mexique, sous notre Second Empire, dont on sait l'issue tragique. Comme l'écrivent les auteurs, il n'est pas toujours facile d'envoyer des canonnières. Deux expéditions de ce type ont toutefois réussi, au sud de la Méditerranée : en Egypte et en Tunisie, où les créanciers se sont emparés d'une partie des recettes de l'Etat (ce sera également le cas, sans canonnière, de l'Empire ottoman et de la Grèce).

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Après l'Amérique latine et les démembrements déjà cités de l'Empire ottoman, l'Est de l'Europe constitue, avant et après 1914, un champ privilégié d'intervention des money doctors : avant 1914, à cause de la mauvaise gestion des gouvernements ; après 1914, sous l'effet d'une série de traumatismes que seul le démantèlement récent de l'empire soviétique permet d'imaginer. Ces traumatismes ont été les suivants : d'abord, des inflations, puis des hyperinflations (l'allemande de 1923 n'est qu'un des cas alors observés), déclenchées par la guerre et l'instabilité politique persistante dans des Etats, soit vaincus, soit récents. S'y ajoutent, d'une part, la dislocation des empires centraux, néfaste aux courants commerciaux traditionnels, d'autre part, des tentatives de déflation pour tenter de revenir à l'"âge d'or" de la "Belle Epoque". La stabilité revenue tant bien que mal, la Grande Dépression des années1930, puis la Seconde Guerre mondiale, vont tout remettre en cause.

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Dans ces conditions, les money doctors ont eu fort à faire. L'ouvrage traite des stabilisations autrichienne, bulgare, tchécoslovaque, polonaise et, enfin, roumaine - on trouvera des pages fort intéressantes sur ce dernier pays. Il y eut une intense rivalité entre Londres et Paris pour désigner les experts, les Français finissant par l'empor ter avec Charles Rist et Pierre Quesnay (responsable des études économiques de la Banque de France, ce dernier dirigera ensuite la jeune Banque des règlements internationaux, installée à Bâle pour gérer ce qui restait des réparations). Jacques Rueff, qui sera le money doctor de De Gaulle en 1958 (à un moment où, du fait de la guerre d'Algérie, la situation financière française est préoccupante), fera quant à lui ses premières armes en Bulgarie.

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Face aux hyperinflations, aux crises de change et de paiement, la première tâche des experts est de proposer les moyens de stabiliser les monnaies. Pour la majorité d'entre eux, fort classiquement, cela passe par une "famine" (starvation) monétaire (c'est-à-dire un arrêt de l'expansion trop rapide des liquidités) et un rééquilibrage budgétaire par augmentation des impôts et réduction des dépenses. Le Consensus de Washington était déjà celui des experts de Londres, New York, Paris et Genève (cette dernière ville étant le siège de la SDN). Marc Flandreau intitule sa contribution "Crime et châtiment"! A la lumière de ce que j'ai dit de l'entre-deux-guerres, on peut trouver des circonstances atténuantes au crime, et le châtiment pourra parfois paraître excessif. D'ailleurs, la profession, comme aujourd'hui, avait ses hétérodoxes : John Maynard Keynes, opposant du traité de Versailles et de la politique des réparations, apparaît ici comme conseiller des dirigeants de la République de Weimar.

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Depuis au moins deux siècles, le remède dominant est donc toujours le même. Le problème est que, comme les individus, les nations réagissent différemment à la même médication. Dans ce domaine, l'un des échecs les plus patents est celui de la transition russe des années 1990. Charles Wyplosz rappelle que, parmi les nombreux doctors accourus au chevet de la Russie, ceux envoyés par le FMI étaient des spécialistes de l'Amérique latine, continent aux structures politiques, économiques et sociales tout de même bien différentes de celles de l'ex-URSS!

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De nombreux enseignements peuvent être tirés de la lecture de Money Doctors. J'en retiendrai deux : le premier, c'est que les grandes institutions financières de Washington auraient intérêt à recruter davantage de sociologues spécialistes du Sud et de l'Est ; le second, c'est que, avec cet ouvrage (et quelques autres des auteurs), les macroéconomistes n'ont plus aucune excuse pour continuer d'ignorer l'histoire, comme ils l'ont trop souvent fait jusqu'à présent.

Notes

[1]

Proportion difficile à calculer ; il semble que, dans la plupart des cas, notamment dans celui de la France de 1789 et de 1925, le seuil critique soit un ratio des charges d'intérêt par rapport au total des dépenses de l'ordre de 40 % à 50 %. La principale exception à cette règle sera le Royaume-Uni de la fin des guerres napoléoniennes.

[2]

Ce stop a été un des éléments du changement du contrat social en Angleterre, marqué par la chute des Stuart et l'arrivée de Guillaume d'Orange (la " glorieuse révolution " de 1688), début de la révolution financière britannique, cent ans avant ses grands concurrents. Guillaume d'Orange venait des Provinces-Unies (les Pays-Bas), dont l'économie était alors la plus avancée dans le domaine financier.

[3]

Par exemple, le risque russe était bien connu des spécialistes de la banque, depuis la révolution de 1905. Mais le gouvernement russe avait à Paris un money doctor d'un type un peu spécial, Arthur Germanovitch Raffalovitch, qui "arrosait" les journalistes. De plus, politiquement, la France avait impérativement besoin de la Russie, pour prendre l'Allemagne en tenailles, dans la perspective de la revanche.

Plan de l'article

  1. Money Doctors. The Experience of International Financial Advising, 1850-2000, Marc Flandreau (dir.), Routledge, Londres, 2003, 312 p.

Pour citer cet article

Lutfalla Michel, Flandreau Marc, « Les “money doctors” au chevet des Etats faillis », L'Économie politique, 3/2005 (no 27), p. 108-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-3-page-108.htm
DOI : 10.3917/leco.027.0108


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