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L'Économie politique

2005/3 (no 27)


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Petit jeu pour l'été. Soit les trois citations suivantes : "les risques de la mondialisation financière ont été sous-estimés et les gains surestimés"; "le système commercial mondial affiche toujours un biais antipauvres"; "la stabilité d'une économie ne se résume pas à la lecture superficielle de la taille du déficit budgétaire". Ces phrases sont-elles sorties d'un texte écrit récemment par : a) le conseil scientifique d'Attac ? b) Blair et Chirac lors d'une déclaration commune ? c) des économistes de la Banque mondiale ? Vous avez tout de suite pensé à un rapport de la Banque mondiale, et vous avez raison !

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De fait, le rapport que cette dernière vient de publier sur les leçons à tirer des années 1990[1] n'hésite pas à remettre en cause les dogmes les plus établis de l'institution en matière de stratégie de développement. On avait pu déjà lire, dans le "Rapport sur le développement dans le monde" de 1997 sur le rôle de l'Etat dans l'économie mondiale, qu'il n'y a pas de recette miracle pour favoriser le développement, que chaque pays a son histoire, sa culture, ses institutions, et qu'il faut en tenir compte lorsque l'on se donne pour mission d'aider les pays pauvres. On retrouve les mêmes messages dans cette nouvelle publication, poussés un cran plus loin grâce à des études empiriques originales. Des privatisations à la libéralisation des échanges et des capitaux, en passant par la gestion macroéconomique, rien n'échappe à la critique. Les effets de vingt-cinq ans de programmes d'ajustement structurel sont passés au crible, sans concession.

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Qu'est-ce qui pousse la Banque mondiale à publier un tel document ? Est-ce le résultat d'un effet Wolfensohn, le président sortant de l'institution ayant plusieurs fois pris des positions publiques allant dans ce sens ? Si c'est le cas, il revient désormais à Paul Wolfowitz, le nouveau président, d'en tirer les conséquences. Plus fondamentalement, la publication d'un tel rapport, qui devait à l'origine rester un document interne, est le symptôme d'une évolution plus profonde : celle de l'épuisement de l'utopie libérale, de la fin de la croyance dans la "magie du marché", ainsi que la baptise le rapport.

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L'architecture institutionnelle internationale bâtie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale reposait sur une séparation nette de la politique et de l'économie : aux Nations unies, et plus particulièrement au Conseil de sécurité, le soin de définir et de gérer l'action politique internationale légitime ; aux institutions de Bretton Woods, le soin d'apporter des solutions pragmatiques à une économie internationale ne posant que des questions techniques, auxquelles un savoir économique rationnel était censé pouvoir répondre. Ce que porte en germe le message de ce rapport, c'est que cette séparation n'est pas tenable.

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Non pas que la Banque mondiale n'ait jamais joué de rôle politique : elle est, notamment, un relais de la politique étrangère des Etats-Unis, et les politiques économiques ou les réformes structurelles qu'elle réclame à ses débiteurs ont des effets redistributifs importants. Mais cette fois, cela va plus loin. C'est une plongée dans le cambouis des cultures politiques, de l'histoire en longue période de l'Etat, de la société, des compromis politiques et sociaux qui font les pays, dans lesquels ce rapport incite la Banque mondiale à se plonger, sous peine de rester un acteur extérieur aux recettes toutes faites mais inefficaces.

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Il y a deux ans, à l'occasion d'un dossier sur le système financier international, l'hebdomadaire britannique The Economist écrivait, une fois n'est pas coutume : "désastres financiers périodiques, crises de la dette, fuites de capitaux, crises de changes, faillites de banques, krach boursier, [...] c'est assez pour forcer un bon libéral à s'arrêter pour réfléchir". C'est exactement ce que fait la Banque mondiale aujourd'hui avec ce rapport. Il finira peut-être au fond des tiroirs, comme bien d'autres. Il n'y aura peut-être jamais de passage du discours aux actes. Mais pour tous ceux qui refusent les recettes toutes faites de la pensée économique dominante, qui se battent pour une mondialisation moins inégale et pour une aide en mesure de dynamiser le développement des pays pauvres, il fera date.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « Banque mondiale : l'esprit de révolte », L'Économie politique 3/2005 (no 27) , p. 5-6
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-3-page-5.htm.
DOI : 10.3917/leco.027.0005.


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