Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2005/3 (no 27)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 60 - 65 Article suivant
1

Samedi 4 mars 1933. Le gouverneur démocrate de New York, Franklin Delano Roosevelt, tout juste élu président des Etats-Unis le mois de novembre précédent, prend officiellement ses fonctions. Tous les Américains attendent avec impatience son premier discours, dont on trouvera le texte ci- dessous. Le pays est au plus profond de la crise : la débâcle boursière de 1929 a emporté l'économie avec elle, les prix chutent, les banques sont fermées, 13 millions de personnes sont au chômage. Roosevelt parle, ou plutôt il hurle dans le micro qui permet à son discours d'être retransmis à la radio, un mode de communication qu'il affectionne. Il définit ce jour-là les orientations de ce que l'on qualifiera de "New Deal", une nouvelle approche de l'économie dont les principes sont clairement exprimés dans ce premier discours officiel : lutte contre les dérapages et l'amoralité contagieuse de la finance, lutte contre le chômage, régulation de l'économie mondiale.

2

Dans les trois cas, Roosevelt préconise une forte intervention de l'Etat pour encadrer le fonctionnement de l'économie. La finance : la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme des marchés financiers américains, est créée en 1934; la même année, le Congrès met fin à la spéculation sur les marchés de produits dérivés, qui vont disparaître et ne reprendront vie que dans les années 1970. Le chômage : l'Etat embauche des fonctionnaires et s'endette pour financer des grands travaux d'infrastructures. L'économie internationale : l'administration Roosevelt sera à la base des accords de Bretton Woods de 1944, qui encadreront les mouvements de capitaux internationaux.

3

La communauté d'affaires hait Roosevelt. En 1935, grands patrons et banquiers d'affaires ne cachent plus leur opposition au Président. Qui leur répond en développant la sécurité sociale (retraite, chômage), en accroissant les impôts sur les plus riches, en développant la lutte contre la fraude fiscale, en encadrant encore plus les banques et en accroissant les dépenses budgétaires pour soutenir l'emploi. Sa popularité est telle qu'il sera réélu trois fois. Il a à peine le temps de démarrer son dernier mandat quand il meurt, le 12 avril 1945, d'une hémorragie cérébrale.

4

Ch. Ch.

5

Au moment où je m'installe à la présidence, je suis certain que mes compatriotes attendent que je m'adresse à eux avec la franchise et la détermination que la situation actuelle de notre Nation exige. C'est le moment ou jamais de dire la vérité, toute la vérité, franchement et courageusement. Il est inutile de chercher à se cacher l'état dans lequel est notre pays aujourd'hui. Cette grande nation résistera comme elle a déjà résisté, se rétablira et redeviendra prospère. [...]

6

Dans cet esprit, vous et moi allons affronter nos difficultés communes. Grâce à Dieu, il ne s'agit que de difficultés matérielles. Les prix ont chuté à des niveaux inimaginables, les impôts ont grimpé, notre solvabilité s'est effondrée, l'administration, à tous les niveaux, doit faire face à de sévères réductions de revenus, les moyens d'échange sont pris dans les glaces des courants commerciaux, les feuilles mortes de l'industrie jonchent le sol, les fermiers ne trouvent pas de débouchés pour leur production, des milliers de familles ont vu disparaître l'épargne qu'elles avaient mis des années à constituer.

7

Plus grave, pour de très nombreux chômeurs, survivre est un problème terrible, et ils sont autant à travailler dur pour un salaire de misère. Refuser d'admettre les sombres réalités du moment serait faire preuve d'un optimisme stupide.

8

Pourtant notre misère ne vient pas d'un manque de biens. Nous ne sommes pas envahis par des nuages de sauterelles. Si l'on compare nos difficultés avec les périls que nos ancêtres ont réussi à surmon ter, parce qu'ils avaient la foi et ignoraient la crainte, nous n'avons pas à nous plaindre. La nature est toujours généreuse, et les efforts de l'homme ont permis de multiplier ses dons.

L'échec de la finance

9

L'abondance est à notre porte, mais nous ne parvenons plus à en faire un usage généreux, prisonniers que nous sommes du manque d'offre. Et ce, d'abord parce que ceux qui font la loi sur les marchés ont échoué, par leur entêtement et leur incompétence ; ils ont admis leur échec et ont renoncé. Les pratiques des financiers sans scrupules sont mises en accusation au tribunal de l'opinion publique, honnies par les coeurs et les esprits des hommes. C'est vrai qu'ils ont fait ce qu'ils pouvaient, mais leurs efforts étaient marqués par une tradition dépassée. Confrontés à une faillite du crédit, ils n'ont rien su proposer d'autre que de prêter encore plus d'argent. Ne pouvant plus persuader les gens de les suivre dans la mauvaise voie par appât du gain, ils ont eu recours aux exhortations, demandant avec des sanglots dans la voix qu'on leur fasse à nouveau confiance. Ils ne connaissent que les règles d'une génération d'égoïstes. Ils n'ont pas de vision, et là où il n'y a pas de vision, le peuple périt. Dans le temple de notre civilisation, les financiers sont tombés de leur piédestal. Nous devons maintenant rendre ce temple aux anciennes vérités. La mesure de ce que nous aurons accompli dépendra de notre capacité à mettre en pratique des valeurs sociales plus nobles que le seul appât du gain. [...]

10

Reconnaître que la richesse matérielle est un critère de succès fallacieux va de pair avec l'abandon de la croyance erronée selon laquelle une carrière publique et un poste politique élevé ne devraient être évalués qu'à l'aune de l'orgueil à les occuper et du profit personnel à en retirer. Et il faut mettre fin à une attitude, dans la banque et dans les affaires, qui trop souvent ne permet plus de faire la différence entre le respect de la confiance et l'égoïsme et la dureté de comportements illégaux. Il n'est pas étonnant que la confiance s'étiole, car elle ne se développe qu'avec l'honnêteté, l'honneur, le caractère sacré des engagements, une juste protection et un comportement altruiste, sans lesquels elle ne peut pas exister.

11

Mais nous ne nous rétablirons pas en ne changeant que la morale. Cette nation demande que l'on agisse, et sans tarder. Notre priorité absolue est de remettre les gens au travail. Ce n'est pas un problème insoluble, si nous nous y attaquons avec sagesse et courage. Nous pouvons y parvenir en partie par des recrutements directs de fonctionnaires, avec les mêmes méthodes que si nous étions dans l'urgence d'une guerre, mais en réalisant, avec cette main- d'oeuvre, des projets qui sont absolument nécessaires pour stimuler et réorganiser l'utilisation de nos ressources naturelles.

12

Dans le même temps, nous devons avoir le courage d'admettre qu'il y a trop de monde dans nos centres industriels et, en lançant une grande redistribution à l'échelle nationale, nous efforcer de mieux utiliser la terre en la confiant à ceux qui sont le plus capables de la travailler. Cette action peut être favorisée par une augmentation des prix des produits agricoles permettant d'acheter les productions de nos villes. On peut aussi y contribuer en empêchant avec réalisme la perte tragique et toujours croissante que représente la saisie de nos maisons et de nos fermes ; et en faisant pression sur les administrations fédérale, d'Etat et locales pour qu'elles répondent sans délai à la demande qui leur est faite de réduire fortement leurs coûts de fonctionnement. On peut encore y contribuer par une organisation unifiée des aides, aujourd'hui souvent dispersées, ce qui est source de gaspillage et d'inégalité; et aussi par une planification nationale et une surveillance de tous les types de transports, des communications et des autres services qui sont manifestement d'intérêt public. On peut y contribuer de multiples façons, mais en tout cas pas en se contentant d'en parler. Nous devons agir, et agir vite.

13

En fin de compte, dans le chemin qui nous fait avancer vers la création d'emplois, nous avons besoin de deux garde-fous pour éviter le retour des problèmes passés : nous devons mettre en place une stricte surveillance des banques, de la distribution des crédits et des investissements ; nous devons mettre fin à la possibilité de spéculer avec l'argent des autres, et nous devons prendre des mesures pour disposer d'une monnaie en quantité suffisante mais saine. [...]

14

Avec ce programme, nous nous attelons à la tâche de remettre notre maison en ordre et de rééquilibrer nos finances. Il est moins urgent et moins nécessaire au rétablissement de notre économie de s'attaquer à nos échanges commerciaux internationaux, même sont beaucoup d'importance. Je suis partisan d'une politique pragmatique, qui traite d'abord ce qui est le plus important. Je n'épargnerai pas mes efforts pour restaurer le commerce mondial par une réforme de l'économie internationale, mais notre situation intérieure est critique et ne peut attendre que celle-ci aboutisse.

Une approche multilatérale

15

L'idée essentielle qui guide ces mesures spécifiques de rétablissement de notre pays n'est pas étroitement nationaliste. Elle met l'accent, en tout premier lieu, sur l'interdépendance des divers éléments de toutes les parties des Etats-Unis - une reconnaissance de l'ancienne et toujours vivace manifestation de l'esprit pionnier américain. C'est le chemin du redressement, un chemin sans détour. C'est aussi l'assurance la plus ferme que ce redressement sera durable.

16

Dans le domaine de la politique mondiale, je voudrais que nous soyons de bons voisins : celui qui se respecte lui-même, et grâce à cela respecte les droits des autres, le voisin qui tient ses obligations et le caractère sacré des accords auxquels il participe.

17

Si je comprends bien l'état d'esprit de notre peuple, nous prenons conscience comme jamais auparavant que nous sommes inter dépendants, que nous ne pouvons pas simplement prendre, mais qu'il nous faut aussi donner, que si nous voulons avancer, nous devons faire mouvement comme une armée entraînée et loyale, prête au sacrifice pour le bien d'une discipline commune, parce que sans cette discipline, aucun progrès n'est possible, aucun gouvernement ne peut être efficace. Je sais que nous sommes prêts à soumettre nos vies et nos biens à une telle discipline, parce qu'elle rend possible un gouvernement ayant pour finalité le bien général. C'est ce que j'ai l'intention de proposer, en promettant que ces objectifs ambitieux nous engageront tous, qu'ils constitueront une obligation sacrée et que nous serons unis dans le devoir comme nous ne l'avons jamais été qu'en temps de guerre.

18

Cet engagement pris, j'assume sans hésiter le commandement de la grande armée de notre peuple, prête à s'attaquer en bon ordre à nos problèmes communs. Nous pouvons agir de la sorte et dans ce but, sans rien changer à la forme de gouvernement que nous avons héritée de nos ancêtres. Notre Constitution est si simple et si pragmatique qu'il est toujours possible de répondre à des besoins sortant de l'ordinaire par des changements d'orientation et des adaptations sans rien en sacrifier d'essentiel. C'est pourquoi notre système constitutionnel s'est révélé comme étant le plus formidablement durable que le monde moderne a produit. Il a affronté toutes les situations difficiles : la considérable extension du territoire, les guerres étrangères, une cruelle guerre civile, les relations avec les autres pays du monde.

19

Il faut espérer que l'équilibre normal entre les pouvoirs exécutif et législatif sera parfaitement adapté à la tâche sans précédent qui est devant nous. Mais il se peut que des exigences inédites et le besoin d'agir sans délai m'obligent à déroger temporairement à cet équilibre normal des pouvoirs. Je suis prêt à proposer, en vertu de mon pouvoir constitutionnel, les mesures que peut exiger une nation blessée au milieu d'un monde blessé. Je m'efforcerai que ces mesures, ou d'autres qui pourraient être élaborées par le Congrès grâce à son expérience et à sa sagesse, soient rapidement adoptées.

20

Mais si le Congrès se révèle incapable de suivre l'une de ces deux voies, et que l'état de la nation demeure critique, je ne me déroberai pas devant ce qui sera mon devoir évident. Je demanderai au Congrès le seul instrument qui nous restera pour affronter la crise : un large pouvoir exécutif pour mener la guerre à nos difficultés, un pouvoir aussi étendu que si nous nous trouvions face à une invasion ennemie venue de l'étranger. [...]

21

Nous n'avons pas perdu confiance dans l'essence de la démocratie. Le peuple des Etats-Unis n'a pas failli. Dans ces heures difficiles, il a exprimé clairement qu'il voulait une action directe et vigoureuse. Il a demandé à être guidé dans la bonne direction, avec discipline. Il m'a fait le principal instrument de ses souhaits. J'ai accepté ce cadeau dans l'esprit où il m'a été offert.

22

Je demande humblement que Dieu bénisse cet engagement sacré de la nation. Puisse-t-Il nous protéger tous et chacun d'entre nous. Puisse-t-Il me guider dans les jours à venir.

23

Traduction de Marc Mousli

Plan de l'article

  1. L'échec de la finance
  2. Une approche multilatérale

Pour citer cet article

Roosevelt Franklin D., « Mon New Deal », L'Économie politique, 3/2005 (no 27), p. 60-65.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-3-page-60.htm
DOI : 10.3917/leco.027.0060


Article précédent Pages 60 - 65 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback