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L'Économie politique

2005/3 (no 27)


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D'un point de vue économique, les villes sont une énigme. Des forces puissantes - hausse vertigineuse des prix des terrains, concurrence très vive, embouteillages routiers, surpopulation, pollution - devraient chasser les gens et les firmes des centres urbains. Une entreprise ou une famille cherchant à sdans un endroit peu coûteux le trouvera à la campagne, pas au coeur de la cité. "Si l'on prend comme critère la liste habituelle des forces économiques, les villes devraient se désintégrer, écrivait l'économiste Robert Lucas (1988), de l'université de Chicago. La théorie de la production ne contient rien qui permette à une ville de continuer à exister."

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Mais, évidemment, les gens vivent bien dans les villes ou autour, et la plupart des activités économiques y trouvent place. Aux Etats-Unis, par exemple, 80 % de la population vit dans des métropoles qui ne représentent que 20 % de la surface du pays, et ils gagnent 90 % du revenu national. Il est clair que les villes ont un pouvoir d'attraction qui agit avec une force de gravitation intacte, rassemblant habitations et entreprises. Pour expliquer ce qui attire les gens dans les villes, on a cité la concentration des marchés, les économies d'échelle, le partage des connaissances, l'accès à une grande variété de produits et d'équipements culturels. On imagine ces forces, arrachant comme un tourbillon insatiable les enfants des paysans de leurs fermes, rassemblant les petites entreprises dans des zones industrielles et générant des économies dynamiques qui attirent toujours plus de gens et de ressources, et nourrissent une croissance toujours plus forte.

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Les pouvoirs d'attraction et de répulsion sont en permanente interaction, les forces centripètes et centrifuges luttent constamment, et comme les économies cherchent à réduire cette tension dynamique, les villes changent de forme et les pays transforment leur géographie. De même que les atomes composent des univers immenses ou microscopiques, les cités vibrent sous l'effet d'énergies en opposition.

Tensions économiques

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Une tension créative similaire existe entre les économistes qui tentent d'expliquer les villes  [2][2] Dans cet article, les termes "ville" ou "cité" désignent.... Plusieurs écoles de pensée s'accrochent à des théories différentes sur la croissance des cités. Chaque école a ses racines historiques et ses partisans modernes. Et même des économistes ayant des points de vue très proches sur la théorie économique générale divergent souvent sensiblement en matière de croissance urbaine.

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Des théoriciens de premier plan, comme Robert Lucas, soutiennent que les niveaux élevés de capital humain et de diffusion de la connaissance sont un facteur puissant d'"agglomération", attirant et stimu lant les innovateurs, qui deviennent alors les moteurs de la croissance urbaine. Mais d'autres chercheurs éminents, comme Thomas Holmes, un économiste de l'université du Minnesota, considèrent que la taille des marchés de produits et le faible coût des transports ont un pouvoir explicatif supérieur : les entreprises et les gens sont attirés dans les villes parce qu'elles donnent accès aux marchés avec de faibles coûts de transport. D'après d'autres économistes, la principale explication des villes réside dans la concentration des ressources en main-d'oeuvre. Les entreprises trouvent économiquement intéressant de se rassembler là où elles ont accès à de nombreux travailleurs qualifiés, et ces derniers trouvent plus rapidement du travail en étant là ou sont implantées les sociétés : dans les villes. Il y a encore d'autres théories, qui avancent que c'est la consommation, et non la produc tion, qui fait se développer les villes. Et puis il y a des approches non économiques, par exemple l'idée que c'est en réalité la politique qui est derrière la croissance - ou le déclin - des cités.

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Il ne s'agit pas seulement d'une querelle universitaire. Les conséquences pour l'action publique sont très différentes. Si c'est le capital humain qui fait croître les villes, l'investissement dans l'éducation est un bon choix. Si ce sont des marchés du travail efficaces, il faut s'efforcer d'améliorer les programmes de recherche d'emploi. Si ce sont les lumières de la ville, les centres commerciaux et les possibilités culturelles qui attirent les gens, on peut recommander d'investir dans ce type d'équipements. Mais il ne faut pas surestimer la portée des oppositions. Les économistes, comme les forces qu'ils décrivent, s'acheminent vers un compromis, admettant les contributions des différents facteurs en mesurant leur force de façon empirique. Tout comme les cités cherchent en permanence à résoudre leurs contradictions, les universitaires cherchent la vérité en testant et en affinant différentes explications.

Les "Etats isolés" de von Thünen

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Il y a deux siècles, Johann Heinrich von Thünen entreprend de développer le premier modèle économique rigoureux d'une ville. Il décrit des "Etats isolés" les uns des autres et le lien entre eux : les marchés urbains, les producteurs ruraux et le transport. C'est le point de départ de ce que l'on a appelé plus tard la "nouvelle géographie économique".

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Lui-même gentilhomme campagnard, von Thünen décrit une économie dans laquelle les paysans apportant leurs produits au marché d'un centre urbain supporteraient un coût de transport proportionnel à la distance parcourue. Il appelait cela les "coûts de char à boeufs": les boeufs tiraient le grain jusqu'au marché et en mangeaient une partie pendant le voyage. (Des années plus tard, appliquant le concept au commerce international, Paul Samuelson utilisa le terme de "coûts d'iceberg" - on imagine bien l'iceberg fondant régulièrement pendant qu'on le remorque : plus la distance est longue, moins il reste de glace à l'arrivée.) Un paysan dont les terres sont proches du centre urbain bénéficiera de "coûts de char à boeufs" inférieurs, mais sera pénalisé par des coûts fonciers plus élevés. Le modèle, que l'on considérera ultérieurement comme une échelle des prix de la terre, déterminait quelles denrées devaient être cultivées à proximité du centre, et lesquelles seraient encore profitables si elles étaient produites loin de la ville.

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Le modèle de von Thünen était très élémentaire  [3][3] Karl Marx trouvait "presque touchant, ce hobereau mecklembourgeois.... Les économistes urbains modernes - William Alonso, Edwin Mills, Richard Muth - ont significativement prolongé son oeuvre. Mais von Thünen avait introduit un élément essentiel pour l'étude des villes et de la croissance économique : l'idée des coûts de transport proportionnels et de leur relation avec les coûts globaux de production. De surcroît, d'après le gentilhomme allemand, alors que les loyers élevés (et la cherté des denrées alimentaires "compte tenu du coût du transport") jouaient contre la croissance des villes, nombre de forces conduisaient l'industrie à s'y concentrer. "Les grandes usines ne sont viables que dans les cités importantes", écrivait-il, parce que leur taille "est fonction de la demande pour leurs produits", qui est maximale dans une ville. En outre, notait-il, seuls les grands établissements peuvent se doter d'une technologie efficace, économe en main-d'oeuvre, et travailler à une échelle suffisante pour profiter de la division du travail. "La productivité par employé est beaucoup plus élevée dans les grandes usines que dans les petites."

Les principes de Marshall

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Alfred Marshall, l'économiste britannique, avait un point de vue différent sur les villes. Il s'intéressait moins aux coûts supportés par les paysans portant leurs produits au marché et plus à la dynamique interne des entreprises et des cités où elles avaient tendance à s'installer. Von Thünen écrivait à l'aube de la révolution industrielle germanique, alors que Marshall avait observé des décennies de transformations en Angleterre, depuis une économie fondée sur l'agriculture rurale jusqu'à celle façonnée par l'industrie urbaine. En 1890, dans son classique Principes d'économie politique, il donne trois raisons principales pour que l'industrie et la population se concentrent dans les cités :

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- le capital humain et la diffusion du savoir : "Les gens exerçant la même profession trouvent de grands avantages à être proches voisins. Les secrets de leur métier ne restent pas mystérieux, mais sont là, comme flottant dans l'atmosphère (...). Si un homme a une idée nouvelle, elle est reprise par les autres et combinée avec celles qu'ils ont eux-mêmes, donnant naissance, par la suite, à d'autres innovations";

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- les marchés d'approvisionnement : "Peu de temps après, des activités secondaires se développent dans le voisinage de l'usine, lui fournissant des équipements et des matériaux, organisant ses échanges, et lui permettant d'économiser ses propres ressources de diverses façons";

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- le marché de l'emploi : "Une entreprise implantée à un endroit tire un grand avantage de ce qu'il offre un marché de main-d'oeuvre sur lequel elle puisse compter. Les employeurs ont tendance à s'installer là où ils peuvent trouver un bon choix de travailleurs ayant les qualifications dont ils ont besoin, et de leur côté, les hommes cherchant du travail vont naturellement là où il y a de nombreux employeurs recherchant leurs compétences."

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En peu de phrases, Marshall résume ce qu'il considère comme les principales forces menant la croissance urbaine et la concentration géographique de l'industrie. En s'installant dans les villes, les travailleurs augmentent leurs chances de trouver un emploi et les entreprises diminuent leur coût de recrutement. Une usine va tisser des liens avec des gens dont elle a besoin, faisant naître des fournisseurs dans son voisinage. Et la proximité de travailleurs qualifiés fera que la connaissance et les techniques se transmettront entre eux comme si elles flottaient "dans l'atmosphère", générant innovation et nouvelle croissance.

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Ce sont des explications convaincantes, élégamment exposées, et depuis lors les économistes les ont utilisées comme principes de base du développement urbain. Les villes, semble-t-il, sont de véritables bouillons de culture pour l'activité économique ; elles attirent des demandeurs d'emploi enthousiastes, génèrent des flux d'idées abondants et font se multiplier des fournisseurs fort utiles.

La géographie de Krugman

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Mais près d'un siècle plus tard, quand l'économiste Paul Krugman, qui était alors au Massachusetts Institute of Technology, commença à s'intéresser à la géographie de l'activité économique, à la fois sur les plans mondial et national, il s'engagea dans une autre voie. Il admettait que les hypothèses de Marshall "étaient certainement tout à fait valables", mais, disait-il, "je peux proposer une approche quelque peu différente".

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En fait, la théorie de Krugman rejoint les idées de Marshall sur les relations avec les fournisseurs, mais elle est, sur le fond, plus proche de l'importance donnée par von Thünen aux coûts de transport et aux économies d'échelle dans la production. Dans une série d'articles écrits dans les années 1980 et 1990, il développe un modèle à deux secteurs : l'agriculture, avec des rendements constants, et l'industrie, avec des rendements croissants (c'est-à-dire des économies d'échelle). Dans ce modèle, les fermes peuvent être largement dispersées et de n'importe quelle taille, puisque leurs coûts marginaux ne varient pas en fonction de la superficie. Mais les industries manufacturières tendent à se concentrer dans de grands établissements implantés centralement. "A cause des économies d'échelle, chaque bien manufacturé sera produit dans un petit nombre de sites, écrit Krugman. Toutes choses égales par ailleurs, la préférence ira aux sites proches de la demande la plus importante, puisque produire à proximité de son principal marché minimise les coûts de transport." Les marchés plus réduits seront servis au départ des sites centraux. C'est, dit l'économiste, l'"effet du marché interne".

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Dans une relation de causalité circulaire, donc, les industriels auront tendance à s'installer près de leurs grands marchés, et les marchés seront les plus importants là où seront les industries. En outre, écrit Krugman, "toutes choses égales par ailleurs, il sera plus désirable de vivre et de produire près d'une concentration de production industrielle parce qu'il sera moins coûteux d'acheter les biens produits dans cet endroit central". Ce qui renvoie à l'argument de Marshall sur le marché d'approvisionnement, les entreprises trouvant dans les lieux centraux les fournisseurs les moins chers, qui peuvent eux-mêmes réaliser des économies d'échelle - les fabricants de stimulateurs cardiaques, par exemple, sont poussés à s'installer à Minneapolis parce que des fournisseurs de connecteurs implantables s'y sont développés.

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C'est ainsi que Krugman explique les forces poussant à la centra lisation des entreprises et des populations dans les grands marchés ou à proximité. "Les cités apparaissent, écrit-il, quand les fabricants se rassemblent afin d'être proches des marchés qu'ils se procurent mutuellement."

Les hommes de Lucas

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Comme Krugman, Robert Lucas a commencé à étudier la croissance urbaine en cherchant pourquoi les nations ont des taux de croissance économique différant aussi considérablement. Il ne s'est toutefois pas focalisé sur les coûts des échanges et du transport, mais sur la façon dont les hommes améliorent leur productivité par l'apprentissage, que ce soit à l'école ou sur le terrain - un concept que les économistes appellent l'investissement en capital humain.

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Depuis le début des années 1960, les économistes considérent le capital humain comme la clé des différences de productivité individuelle et financière. Avec un doctorat, on gagne mieux sa vie que lorsqu'on n'a pas terminé ses études secondaires. Aux Etats-Unis, des chercheurs ont montré que, dans les années 1990, une année de scolarité supplémentaire procurait un revenu individuel annuel supérieur de 8 à 12 %.

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Lucas s'est intéressé à un autre aspect : les effets externes du capital humain, l'influence de la productivité d'une personne sur une autre. Avec de tels effets, la croissance du capital humain accroîtrait le revenu global de la société plus qu'elle n'augmente le revenu individuel. Dans son modèle théorique, ces effets externes expliquent les différences frappantes de croissance économique entre les nations. Il se demandait si le même effet expliquait la croissance des villes. "Une cité n'est qu'un rassemblement de facteurs de production - capital, personnes et terrains - et la terre est toujours moins chère en dehors qu'à l'intérieur. Pourquoi donc le capital et les gens n'en sortent-ils pas, puisque, en combinant leur action avec un terrain meilleur marché, ils accroîtraient leurs profits ? écrivait-il en 1988. Il me semble que la "force" qu'il nous faut prendre comme hypothèse pour expliquer le rôle central des villes dans la vie économique est exactement de même nature que l'"effet externe du capital humain" que j'ai pris comme base pour expliquer certaines caractéristiques du développement national global."

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Les prix du foncier, avançait-il, peuvent fournir une mesure indirecte de la force car - comme les économistes ont pu l'observer depuis von Thünen - les marchés immobiliers gagnent forcément quelque chose de la productivité relative des terrains au centre et en périphérie. "Pourquoi les gens acceptent-ils de payer les loyers de Manhattan ou du centre de Chicago, si ce n'est pour être près des autres ?" demandait Lucas. Et quelques années après, il développait un modèle économique rigoureux utilisant les données sur les prix des terrains urbains, afin de mesurer l'importance des externalités liées au capital humain.

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L'idée ramène au concept de Marshall d'une productivité urbaine supérieure parce que la connaissance arrive "dans l'atmosphère". Selon Lucas, "nous pensons bien entendu aux échanges d'idées liées à la production (...): la probabilité d'échanges utiles augmente avec le nombre de personnes dans la zone".

Le rôle du marché de l'emploi

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Il y a alors la troisième explication de Marshall : les villes croissent parce que ce sont des marchés de l'emploi efficaces. Quand les travailleurs et les employeurs se trouvent au même endroit, les deux trouvent plus facilement ce dont ils ont besoin. Les travailleurs cherchant un emploi ont de meilleures chances de le trouver là où il y a beaucoup d'entreprises (en ville). Et les entreprises trouvent plus facilement l'employé idoine là où elles disposent du plus grand choix (en ville, encore).

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En 1996, Daron Acemoglu, économiste au Massachusetts Institute of Technology, soutint que le raisonnement de Lucas sur le capital humain et les villes était défectueux et qu'il reposait exclusivement sur une externalité "technologique": la diffusion de la connaissance, qui ferait que le capital humain d'un travailleur influe sur la productivité d'un autre travailleur par le biais de la boîte noire plutôt mystérieuse et inquantifiable des idées "flottant dans l'atmosphère".

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Acemoglu, lui, a développé un modèle de croissance urbaine fondé sur les externalités "pécuniaires" du capital humain - les conséquences directes sur la productivité par des effets de marché -, via leur impact sur le marché du travail et les signaux de prix fournis par les salaires et les emplois proposés. Autrement dit, il affirme que les endroits où l'on trouve d'importants marchés de l'emploi - les villes - bénéficient au maximum de ces externalités, ce qui renforce l'hypothèse que ce sont les marchés de l'emploi, et pas seulement la diffusion de la connaissance, qui comptent dans la concentration urbaine de l'activité économique.

Les théories mises à l'épreuve

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Assez de théorie. Que se passe-t-il réellement dans les villes ? Qu'est-ce qui les fait croître ? Malgré la clarté des explications, l'élégance des démonstrations mathématiques et la surabondance de la littérature qui entoure la croissance urbaine, ces théories sont difficiles à vérifier - ou à réfuter - de façon empirique.

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De nombreux chercheurs ont cherché à déterminer quelles entreprises, quelles cités et quels emplacements affichaient les niveaux de productivité les plus hauts ou les plus bas. Mais ces analyses ne mettent pas le doigt sur les sources de la croissance. Le problème est que toutes les sources de concentration économique énumérées par les théoriciens génèrent la même sorte de productivité. Si elles se ressemblent toutes, il n'existe pas de moyen de les hiérarchiser - dans le jargon de l'économétrie, il y a équivalence observationnelle. "Nombre d'excellentes études de productivité nous ont parlé de l'existence d'économies d'agglomération, écrivent les économistes Stuart Rosenthal et William Strange (2003) dans leur contribution au Handbook of Urban and Regional Economics. Elles n'ont toutefois pas grand-chose à dire sur leurs sources."

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La diffusion de la connaissance a beaucoup retenu l'attention des économistes, mais il est difficile de la mesurer. Comme le dit Krugman, elle ne laisse pas de traces écrites. Beaucoup d'études ont donc tenté de la suivre indirectement, par son impact sur les salaires et la productivité. James Rauch (1993), dans une étude largement citée, s'est penché sur les niveaux moyens d'éducation et de salaire dans un échantillon de villes américaines en 1980. Il a trouvé qu'un an d'études supplémentaire procurait un salaire plus élevé de 3 à 5 %; les prix des logements étaient aussi plus élevés dans les villes ayant le plus de capital humain. Mais peut-on vraiment mesurer de cette façon les retombées du capital humain ? Le débat reste ouvert. Rauch ne prend pas en compte le fait que les gens ayant un revenu plus élevé ont tendance à dépenser une partie de leur argent pour l'éducation - ce qui signifie que la croissance économique peut faire monter le niveau du capital humain, et pas seulement l'inverse. Evoquant ce dernier point, Edward Glaeser (2003) trouve que "la causalité inverse, de la croissance vers l'éducation, semble ne se trouver que dans une poignée d'aires métropolitaines déclinantes".

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Un autre texte de 1993, par Adam Jaffe et alii (1993), s'intéresse à une "trace écrite" plus directe de la diffusion des connaissances, en examinant les aspects géographiques des références faites à des brevets. L'étude montre que les citations se rapportent de cinq à dix fois plus à des brevets locaux qu'à des brevets déposés dans d'autres villes. Cette forte concentration d'invention indique que, comme l'écrivait Marshall, "si un homme a une idée nouvelle, (...) elle donne naissance, par la suite, à d'autres innovations" - évidemment dans la même aire métropolitaine.

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Dans un article écrit avec Jonathan Eaton (Eaton et Eckstein, 1997), Zvi Eckstein, économiste à l'université de Tel Aviv, suit Lucas, et propose un modèle dans lequel la croissance urbaine est tirée par l'apport de capital humain. Il montre, en s'appuyant sur l'histoire, que la croissance de cités françaises et japonaises peut s'expliquer par le développement de capital humain dans les deux pays. Des travaux plus récents de Glaeser à Harvard, de Gerald Carlino  [4][4] Par exemple, Gerald Carlino, Satyajit Chatterjee et... et d'autres, ont confirmé et tenté d'estimer la contribution à la croissance urbaine du capital humain externe. Mais d'autres recherches mettent en doute ces explications. Par exemple, Enrico Moretti (2003 et 2004), de l'université de Californie à Los Angeles, a fait une estimation des fonctions de production pour les entreprises d'un large échantillon de secteurs, dans plusieurs villes des Etats-Unis. Il a trouvé que "les gains de productivité résultant du capital humain sont empiriquement pertinents". "Toutefois, écrit-il, leur contribution (...) à la croissance économique n'apparaît pas très importante, (...) une augmentation moyenne de la production de 0,1 % par an pendant les années 1980", soit environ 10000 dollars par an pour l'usine moyenne. Moretti conclut une revue très complète de la recherche sur les externalités du capital humain dans les cités en soulignant que : "La littérature empirique fournit des arguments intéressants en faveur de leur existence, (...) mais nous sommes encore loin d'un consensus sur l'amplitude de ces externalités. Les travaux sur le sujet sont encore très récents."

Les marchés comptent

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D'après les travaux de Thomas Holmes sur la géographie de l'activité économique, la concentration des marchés explique pour le moins autant que les externalités positives du capital humain pourquoi les cités se développent comme elles le font. Holmes montre que le modèle Eaton-Eckstein peut être reformulé dans un cadre de géographie économique et est corroboré par les données historiques.

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Holmes (2002) examine ainsi où les entreprises industrielles américaines de différente taille implantent leurs bureaux de vente. Il remarque que, si la théorie de la diffusion des connaissances ne propose pas un modèle particulier pour la localisation des bureaux de vente en fonction de la taille de la société, la théorie de Krugman sur les marchés concentrés implique que les grandes compagnies ayant plusieurs bureaux les implanteront dans des villes moyennes, pour qu'ils puissent servir des marchés géographiquement dispersés en minimisant les frais de déplacement de leurs vendeurs. Les petites entreprises, qui doivent se contenter de moins de bureaux, les placeront indifféremment dans de grandes villes et dans des petites, et négligeront relativement les villes moyennes. Les données confirment que la concentration des marchés joue un rôle important. "Les estimations montrent que la théorie des marchés concentrés fournit environ la moitié de l'explication", écrit Holmes. La diffusion de la connaissance et les autres facteurs expliquent le reste du modèle. Quelle relation y a-t-il avec la façon dont les villes naissent ? "Les économies de coûts de transport permises par le rassemblement des gens dans de grandes cités sont considérées comme importantes en ce qu'elles dépassent les gains procurés par la dispersion", explique-t-il.

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D'autres chercheurs ont essayé de mesurer simultanément les contributions séparées de différentes forces d'attraction urbaine, y compris le marché du travail. Dans un article publié par le National Bureau of Economic Research, Guy Dumais, Glenn Ellison et Edward Glaeser (1997) examinent quelles entreprises ont tendance à s'implanter les unes près des autres, en utilisant les relations entre plusieurs variables pour mesurer l'influence relative du marché du travail, de la diffusion des connaissances et des marchés d'approvisionnement. En substance, leurs résultats montrent que le marché du travail dans le bassin d'emploi a l'impact le plus fort, suivi par la diffusion des connaissances, puis par les marchés d'approvisionnement.

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Rosenthal et Strange (2003) utilisent plusieurs techniques pour mesurer les trois mêmes forces à différentes échelles géographiques : l'Etat, le comté et la zone de code postal. "Nous trouvons que ces trois composants agissent bien dans l'agglomération", écrivent-ils, mais dans des proportions variables selon les environnements. Les marchés du travail influent sur la concentration économique aux trois échelles géographiques, alors que le partage des approvisionnements n'agit qu'au niveau de l'Etat, et la diffusion des connaissances localement. "Néanmoins, concluent-ils, une part importante des variations dans l'agglomération reste inexpliquée."

Au-delà de la production

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On a aussi cherché à expliquer la concentration urbaine en dépassant les facteurs habituels. La plupart des théories se sont focalisées sur la façon dont les villes se développent en augmentant la production ; quelques chercheurs ont donc regardé comment la consommation pouvait pousser à la croissance urbaine. Même Marshall reconnaissait cet effet : "Nous avons beaucoup débattu de la localisation du point de vue de l'économie de production. Mais les avantages qu'y trouve le client doivent aussi être pris en considération." Glaeser, Jed Kolko et Albert Saiz (2001) rappellent que les cités offrent des marchandises, des services, des biens publics et des interactions sociales que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Les musées et les théâtres sont de solides indices de croissance urbaine, par exemple.

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Dans le même registre, Takatoshi Tabuchi et Atsushi Yoshida (2000) ont étudié les salaires réels et nominaux dans plusieurs villes de taille différente. Ils ont trouvé trace des effets de consommation aussi bien que de production. Alors que les salaires nominaux sont plus élevés dans les grandes villes, les salaires réels sont plus bas (avec une élasticité comprise entre 7 et 12 %), ce qu'ils interprètent comme un signe que les travailleurs sont prêts à accepter un salaire plus bas dans une grande cité parce qu'ils y profitent d'équipements. Comme pour l'éducation, il est difficile de confirmer le sens de la causalité: sont-ce les équipements culturels qui soutiennent la croissance, ou les économies prospères qui financent des équipements culturels ?

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La politique joue indubitablement un rôle dans la croissance urbaine, et certains affirment qu'il n'est pas nécessairement positif. Dans "Trade and circuses", Alberto Ades et Glaeser (1995) soutiennent que, si les facteurs économiques aident à expliquer les villes, la politique est plus convaincante. "Les forces politiques, peut-être plus que les facteurs économiques, mènent la centralisation urbaine", écrivent-ils dans leur analyse d'un échantillon de 85 pays et cinq études de cas historiques. "Les géants urbains proviennent de la concentration du pouvoir entre les mains d'un petit groupe d'agents vivant dans la capitale. (...) Les migrants sont attirés en ville par la concentration de richesse, le désir d'influencer les dirigeants, les allocations versées par les gouvernants pour étouffer les troubles locaux et assurer la sécurité de la capitale."

Cités des rêves

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Le débat sur les forces qui poussent les gens à vivre et travailler ensemble se poursuivra aussi longtemps qu'il y aura des villes. Et l'histoire nous enseigne que les cités se développeront aussi longtemps que des gens rechercheront un espoir et de nouvelles chances pour un avenir meilleur. L'avantage naturel joue un rôle dans la croissance urbaine, les infrastructures de qualité sont essentielles, les marchés, l'emploi et l'éducation y sont tous pour quelque chose, même si c'est difficile à quantifier. Mais la plupart des gens seront d'accord sur le fait que les aspirations humaines sont depuis longtemps la force centrale qui pousse à la formation des cités. Jane Jacobs (1969), la grande théoricienne de la ville, note que le poète grec Alcée écrivit :

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"Ce ne sont pas les demeures joliment couvertes,

ni les pierres des murs solides,

ni les canaux, ni les chantiers navals

qui font la cité,

mais les hommes capables de saisir leur chance."

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L'emplacement joue un rôle déterminant dans la croissance urbaine, mais les autres facteurs comptent plus encore. Au moins une partie du secret de la croissance urbaine tient dans trois mots simples : l'emplacement, l'emplacement, l'emplacement. Les économistes appellent cela un avantage naturel. Historiquement, les villes prospèrent quand elles sont situées près de ports naturels, de terres fertiles ou de gisements de ressources minérales. Comme les transports maritimes, l'agriculture et l'exploitation des mines ont perdu de leur importance économique, ces avantages ont diminué, mais d'autres avantages naturels jouent toujours un rôle. La Silicon Valley ne réussit pas grâce à des mines souterraines de silice, mais le climat de la Californie a peut-être permis aux sociétés de haute technologie d'attirer ici des talents qui, sinon, seraient allés aux compagnies de logiciels du Massachusetts.

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Même quand un avantage naturel particulier perd sa capacité à attirer les gens et les entreprises - par exemple lorsque la technologie de l'air conditionné réduit l'avantage des villes du Nord des Etats-Unis sur celles du Sud -, les cités qui se sont développées grâce à un avantage initial peuvent conserver leur avance parce qu'elles sont les pionnières et qu'elles ont construit des économies solides avant les autres. Compte tenu de cet avantage de départ, les pionniers peuvent garder leur rang même quand leur avantage naturel disparaît.

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Chicago, par exemple, a eu au XIXe siècle un étroit créneau d'avan tage naturel. "Les avantages naturels du site se sont révélés éphémères, écrivait Paul Krugman dans un document de travail de 1991. Mais une fois que Chicago s'est imposé comme un marché central, un point focal pour le transport et le commerce, sa force s'est autoalimentée (...) et a fait que tous les chemins mènent à Chicago."

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De récentes analyses empiriques de Glenn Allison, du MIT, et d'Edward Glaeser, de Harvard (Ellison et Glaeser, 1999), montrent que l'avantage naturel pourrait compter pour un cinquième dans la concentration industrielle actuelle aux Etats-Unis. Ce qui laisse 80 % de la question sans réponse.


Bibliographie

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  • Eaton Jonathan et Eckstein Zvi, 1997, "Cities and growth : theory and evidence from France and Japan", Regional Science and Urban Economics, vol. 27, n? 4-5, p. 443-474.
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  • Glaeser Edward L., Kolko Jed et Saiz Albert, 2001, "Consumer city", Journal of Economic Geography, vol. 1, n? 1, janv., Oxford University Press, p. 27-50.
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  • Jacobs Jane, 1969, The Economy of Cities, New York, Random House.
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  • Lucas Robert E., 1988, "On the mechanics of economic development", Journal of Monetary Economics, vol. 22, n? 1, juillet, p. 3-42.
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  • Traduction de Marc Mousli

Notes

[1]

Ce texte reprend l'article "Urban Legends", publié par The Region, sept. 2004, Federal Reserve Bank of Minneapolis.

[2]

Dans cet article, les termes "ville" ou "cité" désignent une agglomération de grande taille, comprenant un centre urbain et des aires métropolitaines qui l'entourent.

[3]

Karl Marx trouvait "presque touchant, ce hobereau mecklembourgeois (qui,) à l'aide d'observations, du calcul différentiel, de la comptabilité pratique, etc., se construit lui-même la théorie ricardienne de la rente foncière. C'est à la fois respectable et ridicule", lettre de Marx à Kugelmann, le 6 mars 1868 (NdT).

[4]

Par exemple, Gerald Carlino, Satyajit Chatterjee et Robert Hunt, "matching and learning in cities : evidence from patent data", working paper n? 04-16, Federal Reserve Bank of Philadelphia (en cours de mise au point en sept. 2004).

Plan de l'article

  1. Tensions économiques
    1. Les "Etats isolés" de von Thünen
    2. Les principes de Marshall
    3. La géographie de Krugman
    4. Les hommes de Lucas
    5. Le rôle du marché de l'emploi
  2. Les théories mises à l'épreuve
    1. Les marchés comptent
    2. Au-delà de la production
  3. Cités des rêves

Pour citer cet article

Douglas Clement, « Théories économiques de la ville », L'Économie politique 3/2005 (no 27) , p. 82-97
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-3-page-82.htm.
DOI : 10.3917/leco.027.0082.


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