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L'Économie politique

2005/3 (no 27)


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Sur la définition de l'économie politique ; et sur la méthode d'investigation qui lui est propre est un bref essai - moins d'une quarantaine de pages dans la traduction française  [1][1] John Stuart Mill, Sur la définition de l'économie politique ;... - écrit par John Stuart Mill  [2][2] John Stuart Mill était l'aîné de neuf enfants. Son... entre 1830 et 1831. Il avait alors 24 ou 25 ans. Cet essai fut publié en Angleterre en même temps que quatre autres sous le titre Essays on Some Unsettled Questions of Political Economy ("Essai sur quelques questions pendantes d'économie politique"), les autres (toujours non traduits à ce jour) portant sur la répartition des gains du commerce international entre les nations, sur l'influence de la consommation et de la production, sur le concept d'activité productive et improductive et, enfin, sur les profits et l'intérêt.

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John Stuart Mill raconte, dans son Autobiographie[3][3] Trad. française Aubier, coll. Domaine anglais, 199..., les circonstances de la rédaction de ces essais. Il avait constitué avec une douzaine d'amis, un peu avant 1830, une "classe", selon son terme. Il s'agissait d'un groupe de réflexion qui se réunissait deux fois par semaine pendant une heure et demie : chaque séance était consacrée à la lecture d'un texte - James Mill, le père de John Stuart, ou David Ricardo furent au programme -, et la discussion qui suivait cherchait à approfondir, critiquer ou dépasser le texte en question, "jusqu'à ce que tous ceux qui y participaient fussent satisfaits de la conclusion à laquelle ils étaient arrivés individuellement". Avec l'un des membres de ce groupe, Graham, Mill avait conçu le projet de publier un livre en commun, signé de leurs deux noms, comprenant les Essais que J. S. Mill avait rédigés à partir des discussions du groupe, ainsi que des articles de Graham. "Mais mon exposé une fois écrit, explique Mill, je m'aperçus que j'avais par trop surestimé mon accord avec lui et qu'il se démarquait tellement du plus original de mes deux essais, celui concernant les valeurs internationales, que je fus obligé de considérer la théorie comme mienne exclusivement, et c'est ainsi qu'on la publia bien des années plus tard", en 1844.

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Il est vrai que, entre-temps, Mill rencontra celle qui devint sa femme (en 1851), avec laquelle il tissa des liens intellectuels profonds. "Saturé d'économie politique", il se passionna pour d'autres sujets. En 1843, il publia son Système de logique déductive et inductive, dont les prémisses figurent dans Sur la définition... On peut penser, mais sans certitude, que c'est le succès imprévu de ce Système de logique... qui l'incita à éditer le recueil dans lequel figurait Sur la définition..., qu'il avait si longtemps mis de côté. Le succès de ce livre l'amena, de fil en aiguille, à revenir sur les questions d'économie qui l'avaient passionné: il en résulta, en 1848, ses Principes d'économie politique, avec quelques-unes de leurs applications à l'économie sociale, au succès prodigieux - plus d'une vingtaine d'éditions en Angleterre, des traductions à peu près dans toutes les langues (en français en 1854) - et qui fut le point d'orgue de la pensée économique classique. Sans doute parce qu'il s'y montrait critique du système social, plaidait en faveur d'une répartition des revenus qui soit moins inégalitaire, estimait que l'association (les coopératives) était préférable à l'entreprise capitaliste, et jugeait l'état stationnaire plus humain que la dynamique de croissance.

Un champ et une démarche limités

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La première partie de cet essai, comme son titre l'indique, est consacrée à la définition de l'économie politique. Mill écarte d'entrée de jeu ce qu'il qualifie de "notion courante de la nature et de l'objet de l'Economie Politique" (les majuscules sont de son fait), illustrée notamment par Adam Smith : "une science qui enseigne, ou se propose d'enseigner, de quelle façon une nation peut s'enrichir". Une définition sans consistance, dit-il, car elle mélange ce qui relève de la science - l'observation des faits, la découverte de lois - et ce qui relève de l'art, qui énonce des préceptes et des règles. La première explique ce qui est, le second propose un but et les moyens pour y parvenir. Mais ne mélangeons pas les genres, nous dit Mill : une science n'a pas pour finalité de proposer un but, quel qu'il soit.

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La deuxième définition possible n'est pas davantage satisfaisante : "l'Economie Politique nous informe des lois qui régissent la production, la distribution et la consommation de richesses". Certes, cette définition ne mélange pas les genres, mais la définition est manifestement trop large : car, dans les lois qui régissent la production, il y a nombre de lois physiques, agronomiques, physiologiques..., qui, bien entendu, n'entrent pas dans le champ de l'économie. Il y a, d'un côté, les sciences physiques, de l'autre, les sciences morales. Or, avance Mill, l'économie ne relève pas des premières, mais des secondes, qui sont les "lois de l'esprit". Toutefois, au sein de ces lois de l'esprit (ou "propriétés de la nature humaine"), celles "qui appartiennent à l'homme en tant que pur individu, et ne présupposent pas, comme condition nécessaire, l'existence d'autres individus" ne concernent pas l'économie, mais les sentiments, ou l'éthique. L'économie suppose un homme "vivant en état de société"; on pourrait donc parler, ajoute Mill, d'"économie sociale" pour désigner ces lois de l'esprit s'intéressant aux relations de l'homme avec ses semblables. Mais, dit-il, c'est encore trop vaste pour la seule économie, car "elle ne s'occupe de l'homme qu'en tant qu'être animé du désir de posséder la richesse, et capable de juger de l'efficacité comparée des moyens visant à atteindre cette fin. (...) L'Economie Politique considère l'humanité comme occupée exclusivement à l'acquisition et à la consommation de richesses ; et cherche à montrer quel enchaînement d'actions l'humanité, vivant en état de société, serait amenée à accomplir si cette motivation (...) présidait en maître absolu à toutes ses actions." Et il ajoute : "Non qu'un économiste politique ait jamais été assez stupide pour penser que l'humanité fût ainsi faite, mais parce que ceci est la marche que la science doit nécessairement suivre. Quand un effet dépend de la conjonction de plusieurs causes, celles-ci doivent être étudiées l'une après l'autre. (...) Il est certains domaines des affaires humaines dans lesquels l'acquisition de richesses constitue le but principal et reconnu. Ce n'est que de ceux-ci que l'Economie Politique se préoccupe. La manière dont elle procède nécessairement est de traiter ce but principal et reconnu comme s'il était le seul".

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Et notre auteur de conclure cette partie en donnant sa définition : l'Economie Politique est "la science qui décrit les phénomènes de société qui se produisent du fait des opérations conjointes de l'humanité pour la production de richesses, en tant que ces phéno mènes ne sont pas modifiés par la recherche d'un autre objet".

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Nous sommes loin de la définition canonique de Lionel Robbins, reproduite par la quasi-totalité des manuels universitaires : "étude du comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs". Car l'approche de Robbins repose sur une conception bien plus extensive : dès lors qu'il y a rareté, le comportement humain relève de la science économique. Et, de fait, tout l'effort des partisans de cette approche extensive a été de montrer qu'elle pouvait s'appliquer à d'autres domaines que ceux de la production de richesses : l'environnement (Ronald Coase), la formation (Theodore Schultz et Gary Becker), la conquête du pouvoir politique (Mancur Olson), le droit (Eric Posner)... La démarche économique, qui vise à tirer le meilleur parti possible des ressources rares existantes, est ainsi devenue, aux yeux de certains, une clé d'entrée universelle, capable d'éclairer l'ensemble des comportements humains et des règles sociales. A la limite - c'est la conviction de Ludwig von Mises -, toute action humaine est, par essence, économique, c'est-à-dire dictée par le fait que les choix que tout homme effectue entre les possibilités qui lui sont offertes ont pour explication le désir d'améliorer son sort. Il peut certes se tromper (si bien que von Mises ou Hayek, qui a repris et développé cette problématique, ne tombent pas dans le piège de l'homo oeconomicus, calculateur rationnel et omniscient), mais les autres hommes, observant le résultat, éviteront de tomber dans la même erreur : et ainsi, par tâtonnements successifs, l'objectif visé sera atteint, si bien que, en tendance, on peut parler de "loi économique générale", expliquant l'ensemble des comportements humains.

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Chez Mill, rien de tout cela : l'économie n'est qu'une (petite ?) fraction des sciences morales, celle qui s'intéresse à l'enrichissement. John Stuart Mill se refuse à vouloir faire de ce mobile d'enrichissement une clé d'entrée générale du comportement humain. Même s'il ne le précise pas, on devine qu'il ne s'agit là, à ses yeux, que de la "part maudite", pour reprendre l'expression de Georges Bataille : une sorte de désir d'acquisition acceptable lorsque les hommes sont dans une situation de grande pauvreté, soumis à "l'empire de la nécessité" (l'expression est de Marx, dans Le Capital), mais dont il est recommandable de s'échapper autant que possible. Ce jugement de valeur n'a évidemment pas sa place dans un essai méthodologique, mais Mill l'exprime sans ambiguïté dans sa grande oeuvre économique, ses Principes d'éco nomie politique, avec quelques-unes de leurs applications à l'économie sociale, dont la première édition a été publiée en 1848, c'est-à-dire peu de temps après cet Essai...

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On notera, d'abord, que, dans le titre même, il retient la distinction qu'il effectuait déjà dans l'Essai...: l'économie sociale s'intéresse à l'homme en société, l'économie politique à la façon dont l'homme en société cherche l'enrichissement. Or, soutient-il dans le corps de l'ouvrage, "les économistes n'ont pu manquer de voir plus ou moins distinctement que l'accroissement de la richesse n'est pas illimité". Cet "état stationnaire" qu'il estime inéluctable est, au fond, également souhaitable : est-il acceptable que "la vie de tout un sexe (soit) employée à courir après les dollars, et la vie de l'autre à élever des chasseurs de dollars"? Et il ajoute, en moraliste, "le meilleur état pour la nature humaine est celui dans lequel personne n'est riche, personne n'aspire à devenir plus riche et ne craint d'être renversé en arrière par les efforts que font les autres pour se précipiter en avant"[4][4] Ces dernières citations se trouvent dans le tome 2.... John Stuart Mill ne parvient pas à trouver que s'enrichir toujours plus donne du sens à l'existence et soit digne de l'homme : il y a des choses plus importantes dans la vie que l'économie politique, nous dit-il.

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Ce faisant, il se situe dans une longue tradition. Depuis Aristote, la sagesse ne consiste pas à satisfaire des besoins matériels que le grand philosophe grec disait illimités, mais à les borner. Adam Smith lui-même, pourtant chantre de l'intérêt comme moteur du bien commun, parle des "colifichets d'utilité frivole" et disserte longuement sur l'intérêt de taxer lourdement les "biens de luxe". C'était aussi, on le sait, une des convictions de Keynes, esquissant ses Perspectives économiques pour nos petits-enfants, c'est-à-dire ce qu'il en serait de l'approche économique un demi-siècle après (il écrivait cela en 1928): "L'amour de l'argent comme objet de possession (...) sera reconnu pour ce qu'il est, une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes de maladies mentales"[5][5] Dans La Pauvreté dans l'abondance, recueil d'essais....

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Dans une veine un peu différente, moins critique à l'égard de la croissance et de l'enrichissement, mais plus critique quant aux motifs de l'activité humaine dans le domaine économique, Albert Hirschman, avançait, dans son Economie comme science morale (titre d'un recueil de quelques-uns de ses essais  [6][6] Paru en 1984 et coédité par Le Seuil et Gallimard....), que l'on ne peut rendre compte d'une réalité économique ou d'un comportement économique uniquement par la recherche de l'intérêt : "Les considérations morales de la solidarité humaine peuvent interférer avec ces forces impersonnelles et hiératiques que sont l'offre et la demande." En d'autres termes, à la première limite pointée par Mill - la quête d'enrichissement n'est pas le tout de l'existence, pas davantage que la clé de compréhension générale de l'activité humaine -, s'en ajoute une deuxième : le désir d'enrichissement est un mobile rarement pur, et l'action humaine reflète bien d'autres valeurs morales, qui se mêlent avec lui. Au total, affirmer que l'économie est une science morale, comme le fait Mill, revient à affirmer qu'elle ne couvre qu'un champ limité. Ah, si "les économistes pouvaient parvenir à ce qu'on les considère comme des gens humbles, compétents, sur le même pied que les dentistes, ce serait merveilleux !" se lamentait Keynes. Mill, sans avoir les accents provocateurs du maître de Cambridge, plaidait lui aussi pour la modestie : l'économie n'est qu'un petit morceau du vaste archipel des sciences sociales.

Une méthode particulière

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La deuxième partie de l'Essai... porte sur la "méthode d'investigation" de l'économie politique. John Stuart Mill y plaide pour ce qu'il appelle "la méthode a priori", qui mêle, selon ses termes, "l'induction et le raisonnement déductif": "L'Economie Politique raisonne, et doit, nous soutenons cette thèse, nécessairement raisonner, à partir de suppositions, et non de faits", écrit-il sans ambages dans l'Essai... Et quelques années plus tard, dans son Système de logique...[7][7] On peut trouver une version téléchargeable du livre..., il précise ce qu'il entend par là: il s'agit de raisonner sur des hypothèses explicatives (un modèle, si l'on veut), puis de confronter les résultats de ces hypothèses aux faits. Si certains faits ne sont pas expliqués, ou contreviennent aux conclusions théoriques, inutile d'essayer de parler d'"exceptions". Dans le domaine des sciences - physiques ou morales -, les exceptions n'existent pas ("dans toute science quelque peu avancée, il n'en existe, à proprement parler, aucune"): si les faits ne valident pas, ou pas totalement, le modèle développé, c'est soit que ce dernier est faux, soit qu'il ne prend pas en compte certaines "causes perturbatrices", qu'il convient alors de comprendre et d'analyser. Hélas, ajoute-t-il, dans les sciences morales, cette complexification progressive peut rarement se faire, "en raison de la multitude extrême des conditions qui ont une influence, et de la faiblesse de nos moyens à faire varier les expériences". Il n'en tire pas la conclusion que la connaissance est donc limitée, que la compréhension du réel n'est pas possible, mais qu'il faut procéder par "tendances", sachant que ces tendances peuvent être contrecarrées par des "causes perturbatrices" difficiles à démêler. L'approche du réel par la voie déductive est toujours partielle dans les sciences morales, mais ce n'est pas une raison pour y renoncer. Mill récuse donc, avant la lettre, ce qui sera proposé quelques années plus tard par l'école historique allemande, qui estime que c'est de la collation des faits que peut jaillir la vérité, et qu'il faut donc s'en tenir aux faits (démarche que Mill qualifie d'a posteriori).

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Bien entendu, cette approche fait irrésistiblement penser à celle développée par Milton Friedman dans son célèbre essai sur "La méthodologie de l'économie positive"  [8][8] Datant de 1954, cet essai a été publié en français.... Tous deux, d'ailleurs, se réfèrent implicitement à Auguste Comte et à sa démarche positiviste. Friedman défend une position que l'on pourrait qualifier de "poppérienne": ce qui compte, dans une théorie, ce n'est pas son "réalisme", mais sa capacité à rendre compte du réel. Une théorie n'est fausse que si elle "falsifiable", c'est-à-dire si ses propositions sont incompatibles avec le réel. Pour Friedman, les "performances (d'une théorie) peuvent être jugées sur la base de la précision, de l'acuité et de la conformité à l'expérience des prévisions qu'elle permet", et "la théorie doit être jugée sous l'angle de son pouvoir de prédiction par rapport à la catégorie de phénomènes qu'elle est censée "expliquer"". L'important est donc que les faits ne soient pas en contradiction avec la prédiction ; cela ne signifie pas que la théorie est exacte, mais seulement que, jusqu'à preuve du contraire, elle n'est pas fausse. Les postulats de la théorie de la concurrence pure et parfaite sont très éloignés de la réalité. Mais qu'importe, dès lors que leurs conclusions sont validées par les faits. C'est la fécondité d'une hypothèse qui compte, pas son réalisme.

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Mill adopte une démarche similaire : la démarche a priori consiste à élaborer une série d'hypothèses, et la confrontation a posteriori, à confronter les déductions effectuées aux faits observés. Mais Mill n'est pas aussi catégorique que le sera Friedman un siècle après. La complexité des choses fait que, inévitablement, des "causes perturbatrices" non prises en compte dans le raisonnement ou les hypothèses produiront des résultats plus ou moins différents : "Nous ne pouvons jamais assurer dans quelles limites, ni à quel degré (une cause particulière) opèrera ainsi, ni affirmer avec certitude qu'elle ne sera pas contrariée", écrit-il dans son Système de logique... (p. 492). Aussi parle-t-il de "tendances", alors que Friedman n'utilise jamais ce terme.

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Cela fait les affaires du courant "autrichien", de von Mises et de Hayek (lequel a d'ailleurs écrit une biographie de John Stuart Mill), et de ses épigones. Ce courant ultralibéral, en effet, récuse l'idée que l'on puisse élaborer en économie des lois quantitatives, établies à partir d'un modèle mathématique. Ce serait nier la liberté humaine, qui peut pousser certains à refuser de se comporter rationnellement. Pour le courant autrichien, homo oeconomicus est une fiction injustifiable. Mais la rationalité existe malgré tout, et l'on peut mettre en évidence les comportements d'ensemble que suivent les hommes, parce qu'ils peuvent être déduits de leur nature, de leurs instincts, de leurs envies. Il suffit de laisser faire le temps pour que ces forces à l'oeuvre, issues de la nature humaine, se concrétisent inéluctablement. En d'autres termes, s'il est vain de modéliser une réalité qui est forcément trop complexe, il est possible de dégager des lignes de force, des "tendances". Certes, ce terme est récusé par Philippe Simonnot, l'un des vulgarisateurs (talentueux) de ce courant, parce qu'il "induit à penser que la science économique est incapable de dire quoi que ce soit sur la réalité telle qu'elle est hic et nunc, ici et maintenant"[9][9] L'Erreur économique, Paris, Denoël, 2004, p. 41.. Bref, Mill, sur ce plan, annoncerait von Mises et la démarche ultra libérale qui consiste à dire que l'économie est régie par des lois de nature, contre lesquelles il est vain d'aller.

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Voilà qui sent fort la récupération : John Stuart Mill, ultralibéral ? Certes, dans son Autobiographie, il dénonce "le recours fréquent aux preuves mathématiques et à celles des branches parentes de la physique" comme un moyen d'aboutir à des conclusions qui n'auront pas à être confrontées aux faits, et qui vont donc "aider à enraciner les préjugés les plus enracinés". Mais se montrer circonspect à l'égard de ce que Hirschman appelle la physics envy, "c'est-à-dire, précise-t-il, l'irrépressible besoin de décrire le monde économique et social par un système d'équations sobre et transparent"[10][10] Un certain penchant à l'autosubversion, Paris, Fayard,..., n'implique pas, fort heureusement, de cautionner ou, dans le cas de Mill, d'annoncer la vision hayekienne du monde. C'est le même John Stuart Mill qui, dans son Autobiographie, évoque les convictions que son épouse lui avait fait partager : "Si nous répudiions avec la dernière énergie cette tyrannie de la société sur l'individu que la plupart des systèmes socialistes sont censés entraîner, nous aspirions toutefois à cet état du corps social où il ne sera plus divisé en oisifs et en industrieux ; quand la règle qui veut que ceux qui ne travaillent pas ne mangent pas s'appliquera non seulement aux pauvres, mais à tous également ; quand la répartition du produit du travail, au lieu de dépendre presque exclusivement, comme c'est le cas aujourd'hui, de l'accident de la naissance, s'effectuera de manière concertée, d'après un principe reconnu de justice (...). Le problème social du futur, à nos yeux, consistait à unir la plus grande liberté d'action individuelle à une propriété commune des matières premières du globe, et une participation égale de tous aux profits de l'association du travail." Nous sommes loin d'une vision du monde régie par le marché et la concurrence comme principes universels d'efficacité. La méthode que préconise Mill dans son Essai... n'est pas normative. Mais sa description du monde l'est.

Notes

[1]

John Stuart Mill, Sur la définition de l'économie politique ; et sur la méthode d'investigation qui lui est propre, traduction Christian Leblond, introduction Guy Bensimon, Paris, éd. Michel Houdiard (11, rue Monticelli, 75014 Paris), 2003.

[2]

John Stuart Mill était l'aîné de neuf enfants. Son père, James Mill, bien que d'origine très modeste (sa mère était servante et son père cordonnier), dut à la libéralité d'un seigneur local, Sir John Stuart of Fettercairn, de pouvoir faire des études de théologie (d'où le prénom de l'aîné de ses enfants). James Mill connut dans les années 1810 une certaine notoriété comme économiste et historien, et surtout comme disciple et ami de Jeremy Bentham, le père de l'utilitarisme.

[3]

Trad. française Aubier, coll. Domaine anglais, 1993.

[4]

Ces dernières citations se trouvent dans le tome 2 des Principes..., p. 356.

[5]

Dans La Pauvreté dans l'abondance, recueil d'essais édité en 2002 chez Gallimard.

[6]

Paru en 1984 et coédité par Le Seuil et Gallimard. La citation figure p. 107

[7]

On peut trouver une version téléchargeable du livre VI de cet ouvrage (De la Logique des sciences morales) à l'adresse www.uqac.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/Mill_john_stuart/systeme_logique/livre_6/systeme_logique_6.html

[8]

Datant de 1954, cet essai a été publié en français dans Essais d'économie positive, Paris, Litec, 1995. Les deux citations qui suivent se trouvent p. 4 et p. 7 de ce livre.

[9]

L'Erreur économique, Paris, Denoël, 2004, p. 41.

[10]

Un certain penchant à l'autosubversion, Paris, Fayard, 1995, p. 198

Plan de l'article

  1. Un champ et une démarche limités
  2. Une méthode particulière

Pour citer cet article

Clerc Denis, « Economie politique : la méthode de John Stuart Mill », L'Économie politique, 3/2005 (no 27), p. 98-107.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-3-page-98.htm
DOI : 10.3917/leco.027.0098


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