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L'Économie politique

2005/4 (no 28)


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Keynes et ses combats, par Gilles Dostaler, coll. " Bibliothèque Histoire ", éd. Albin Michel, 2005, 541 p.

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En dépit de la grogne manifestée par les électeurs français à chaque fois qu'ils en ont l'occasion, le libéralisme est plus en vogue que jamais parmi les responsables de notre pays. Les succès économiques et électoraux d'un Blair (qui capitalise sur les réformes initiées par MmeThatcher) font rêver les hommes politiques français, qui suivraient bien cet exemple s'ils savaient comment s'y prendre sans mettre le pays en état d'insurrection. En attendant de résoudre ce problème, c'est toujours aux bonnes vielles recettes keynésiennes que l'on fait appel pour tenter de juguler le chômage : emplois et investissements publics, déficit budgétaire et, faute de maîtriser encore la monnaie, on enjoint à la Banque centrale européenne (BCE) de mener de son côté une politique de plus grande aisance monétaire. Ainsi, contrairement à ce que les économistes néo-libéraux ne cessent d'annoncer depuis des décennies, Keynes -ou, plus précisément, le keynésianisme- n'est pas mort. Ce n'est donc pas faire uniquement oeuvre d'historien que de présenter, en 2005, ce personnage qui exerce aujourd'hui encore une telle influence sur la manière de conduire la politique économique, non seulement en France, mais dans bien d'autres pays.

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Gilles Dostaler, professeur à l'Université du Québec, spécialiste reconnu de l'histoire de la pensée économique et "keynésologue" averti, a pris le parti d'organiser la somme qu'il consacre aujourd'hui à John Maynard Keynes sous le signe de ses "combats". Toute la vie de celui qui se voyait lui-même comme un moderne Cassandre démontre en effet qu'il n'a cessé de se battre contre les idées reçues, contre les préjugés, bref, contre les conservatismes de tout poil qui faisaient obstacle, selon lui, non seulement à la prospérité économique, mais d'une manière beaucoup plus essentielle au bonheur des hommes. Gilles Dostaler rappelle à juste titre, dès le premier chapitre, que le maître qui a exercé sur Keynes l'influence la plus profonde pendant ses études à Cambridge ne fut point un économiste (ou un mathématicien, puisque Keynes avait choisi les mathématiques comme matière principale et rédigé une thèse sur les fondements logiques des probabilités), mais un philosophe, George Edward Moore.

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Keynes fut donc en morale un utilitariste de tendance moorienne. Comme tous les utilitaristes depuis Bentham, il considérait qu'"il n'y a aucun but universel en politique si ce n'est celui du bonheur général"[1][1] Keynes, "Les doctrines politiques d'Edmund Burke",.... Comme Moore, il plaçait au-dessus de tous les biens que chacun d'entre nous doit rechercher, "les plaisirs des rapports humains et la jouissance des beaux objets"[2][2] G. E. Moore, Principia Ethica, 1903 (Dostaler, p.4.... On situe traditionnellement la difficulté centrale de la philosophie morale utilitariste dans la tension entre la recherche du bonheur individuel et celle du bonheur collectif. Keynes semble pourtant avoir résolu aisément la difficulté. Il fut à la fois un hédoniste et un défenseur passionné de l'intérêt général. Il fut riche et généreux. Il fut tolérant pour les faiblesses de ses amis (parce qu'elles les concernaient seulement) mais sans concession pour les faiblesses des grands (parce qu'elles touchaient tout le peuple dont ils avaient la charge).

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Keynes a déployé son activisme dans de nombreuses dimensions tout à fait extérieures au domaine de l'économie politique. Gilles Dostaler consacre son dernier chapitre à l'art. On y découvre que, suite à la lecture des Principia Ethica, Keynes s'est passionné un moment pour les questions d'esthétique, au point de rédiger une "Théorie de la beauté" (1905) dans laquelle il développe des idées originales sur le caractère relatif du beau et sur la parenté entre la beauté (distincte de l'excellence) morale et la beauté tout court, les deux types ayant en partage selon lui une aptitude (fitness) particulière, celle de susciter "un état d'esprit qui est bon". Mais comme toujours chez Keynes, la pratique n'est jamais loin de la théorie. Sur le plan de l'esthétique, sa pratique s'est développée à titre privé -par exemple avec la constitution d'une collection de tableaux prestigieuse  [3][3] Démarrée dans des conditions plutôt rocambolesques...-comme à titre public - par exemple encore avec la création du Conseil des Arts (Arts Council of Great-Britain, 1945). Mais Keynes s'est impliqué de bien d'autres manières dans le développement des arts plastiques ou autres : fondation de la London Artists Association (1925) destinée à soutenir financièrement un certain nombre de peintres ; fondation de la Camargo Society (1929), qui s'est attachée à faire vivre les Ballets russes après la mort de Diaghilev ; construction sur ses deniers de l'Arts Theatre de Cambridge (1936). En reconnaissance pour ces services, Keynes fut nommé trustee de la National Gallery (1941) et président du conseil d'administration de la Royal Opera House (Covent Garden, 1945).

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Tout cela n'est pas anecdotique. Que Keynes soit resté jusqu'au bout, non seulement un esthète, mais un militant de ce que l'on appelle aujourd'hui la politique culturelle, démontre que la philosophie morale de Moore ne fut pas pour lui un engouement passager mais l'engagement d'une vie entière. Keynes ne fut en aucune manière "l'immoraliste" qu'il dépeint avec un brin de coquetterie dans un texte célèbre, "My early beliefs" (1938). Peut-être peut-on contester là-dessus l'interprétation de Gilles Dostaler, qui semble prendre pour argent comptant cette "confession" de Keynes. Selon Dostaler, Keynes entendait par "immoralisme" le refus de l'imposition extérieure de toute norme de conduite  [4][4] En particulier sexuelle. On sait en effet que Keynes... (p. 47). Il n'est pas certain que Keynes et ses auditeurs du Bloomsbury Memoir Club aient pu le comprendre de cette manière-là. Le "refus de l'imposition extérieure de toute norme de conduite" est en effet l'axiome de base de toute morale conséquentialiste (la valeur d'un acte dépend seulement de ses conséquences). Les intellectuels anglais de la génération de Keynes ne pouvaient pas l'ignorer, puisqu'ils s'étaient frottés aux débats soulevés par les diverses versions de l'utilitarisme, et donc au choix - qui relève de la pratique - entre éthique conséquentialiste ou déontologique (la seconde fondée sur le respect de règles a priori).

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Il n'est certes pas toujours aisé de comprendre ce que Keynes pensait vraiment, tant sa pensée était changeante. Dostaler cite le jugement prononcé par Austin Robinson, un économiste de Cambridge qui connaissait très bien Keynes : "La pensée économique de Keynes était en réalité intuitive, impressionniste, en un sens féminine plutôt que précise, ordonnée et méticuleuse" (p. 143). Au-delà d'un tel jugement, qui reste particulier, les contemporains de Keynes furent tous impressionnés par sa puissance intellectuelle  [5][5] Wittgenstein semble être le seul intellectuel devant... et son anticonformisme. Keynes ne fut jamais un besogneux construisant son petit bout de science à l'intérieur d'un paradigme. Tout au contraire, il fut l'homme des ruptures et de l'invention de nouvelles façons de penser. Cela supposait un esprit ouvert à toutes les suggestions et toujours prêt à remettre en question les conclusions qu'il venait d'atteindre. Keynes avait du mal à s'arrêter sur une idée simple, une opinion définitive. On dirait aujourd'hui qu'il fut un penseur de la complexité. Ses jugements sont très souvent ambigus parce que la réalité, selon Keynes, était elle-même ambiguë. Dostaler rappelle par exemple l'appréciation portée par Keynes sur le capitalisme de l'entre-deux-guerres (pas si éloignée, sur le fond, de ce que l'on pourrait dire de notre système économique actuel): "Le capitalisme international [...] est dénué d'intelligence, de beauté, de justice, de vertu, et il ne tient pas ses promesses. En bref, il nous déplaît et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes" (p. 170).

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"Intelligence", "beauté", "justice" (ou morale)...: Moore, à nouveau, n'est pas loin. Mais l'important est plutôt, nous semble-t-il, dans l'aveu final. C'est pour cette raison, parce qu'il était convaincu de l'absence d'alternative crédible au capitalisme, que Keynes ne fut jamais un révolutionnaire en politique  [6][6] On connaît sa déclaration fameuse dans "Suis-je un.... Il fut pragmatique, non par vocation mais par conviction : plutôt que dessiner de belles utopies pour un futur incertain, mieux vaut tenter d'apporter quelques améliorations au monde tel qu'il est. De là ces combats incessants tout au long de son existence. Et ses revirements, au gré des circonstances. Dans un chapitre passionnant, le livre relate ainsi l'histoire passablement embrouillée des relations de Keynes avec les principaux hommes politiques britanniques. Bien que toujours proche idéologiquement du parti libéral  [7][7] Au sens anglo-saxon, c'est-à-dire proche de la social-démocratie..., Keynes a servi des gouvernements de tous les bords, démissionnant seulement au moment de la Conférence de la Paix, à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsqu'il fut convaincu que les conditions imposées à l'Allemagne entraînaient l'Europe tout entière vers une nouvelle catastrophe. Néanmoins, dès le début de l'année précédente, il avait écrit à son ami le peintre Duncan Grant : "je ressens de la haine et un mépris constants à l'égard du nouveau gouvernement [Lloyd George] [...]. Tout ce que je fais est en contradic tion avec ce que je ressens" (Dostaler, p. 253). Il n'est évidemment pas question ici de porter un jugement sur l'attitude de Keynes ; ce serait absurde. Simplement cet épisode révèle un Keynes emporté par l'action au point d'agir parfois à l'encontre de ses convictions personnelles  [8][8] Au même, il écrira à la fin de l'année 1918 : "Je travaille....

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On peut lire l'étude de Gilles Dostaler comme une biographie de Keynes (même si l'auteur se défend d'avoir voulu faire oeuvre de biographe), ou comme un travail d'histoire de la science économique (la fabrication de la "révolution keynésienne"), ou encore comme le portrait d'un intellectuel anglais pris dans la tourmente du premier XXe siècle. Tout cela, de fait, se trouve dans ce livre. On nous permettra d'être surtout sensible au portrait qui se dessine d'un homme de bonne volonté, que son génie, pour incontestable qu'il soit, ne met pas à l'abri des erreurs, mais qui ne renoncera jamais à la lutte en faveur de la vérité et de la justice.

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Nous n'avons guère parlé d'économie jusqu'ici. En effet, bien que Keynes soit considéré à juste titre comme le plus grand économiste du XXe siècle, il considérait l'économie comme un souci plutôt subalterne, et devant au demeurant être bientôt dépassé. Ainsi, en 1931, au plus fort de la Grande Dépression, il n'en évoquait pas moins avec confiance la fin de la rareté et, partant, du "problème économique": "Le Problème économique, comme on peut l'appeler en bref, ce problème du besoin et de la pauvreté et cette lutte économique entre les nations, tout cela n'est qu'une effroyable confusion, une confusion éphémère et sans nécessité. Pour venir à bout du Problème économique qui absorbe maintenant nos énergies morales et matérielles, le monde occidental possède déjà en effet les ressources et les techniques nécessaires ; il lui reste à créer l'organisation capable de les mettre en oeuvre de manière adéquate" (Dostaler, p. 183).

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En attendant, bien sûr, on ne saurait négliger l'économie, et il ne faudrait surtout pas s'imaginer notre héros en économiste amateur. Au Trésor, pendant les deux guerres mondiales, il fut un praticien talentueux des questions financières internationales. A la City de Londres, pendant l'entre-deux-guerres, il fut un financier respecté. Et s'il ne fut pas un professeur d'économie au sens plein du terme - car, très vite, il refusa le salariat et chercha ailleurs ses moyens d'existence (en particulier sur les marchés des devises et les marchés financiers) -, il s'est rendu à Cambridge régulièrement une fois par semaine pendant des années pour encadrer les étudiants les plus avancés dans la discipline. Enfin, tous ses livres portent sur les questions économiques, et il fut en particulier l'auteur d'un Traité de la monnaie (1930) en deux volumes tout à fait conforme à ce qu'on peut attendre d'un ouvrage académique.

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Mais Keynes n'avait rien à faire, au fond, des exigences académiques. Sitôt achevé, le Traité de la monnaie lui est apparu trop proche de l'orthodoxie néo-classique, trop centré sur la reformulation de la théorie quantitative de la monnaie, et surtout ignorant du problème majeur qui venait d'apparaître avec la Grande Dépression, celui du chômage massif et durable. Ce n'est donc évidemment pas par hasard si l'emploi figure en premier dans le titre du livre suivant, celui qui servira de socle à la révolution keynésienne : la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936).

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On ne refera pas ici l'histoire du passage du Traité à la Théorie générale au cours des ces années de "haute théorie"[9][9] G. L. S. Shackle, The Years of High Theory. Invention... que furent les années trente du siècle dernier. Cette histoire a été maintes fois contée, et Dostaler en rapporte l'essentiel dans les chapitres consacrés à "l'argent" et à "l'emploi". Il le fait en évitant toute technicité superflue, ce dont les lecteurs non économistes -car ce livre leur est également destiné- lui seront certainement reconnaissants.

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Un livre dont on ne saurait trop leur recommander la lecture. A titre d'éducation à la citoyenneté. Tant qu'un enseignement de base en sciences économiques n'est pas offert à tous, trop de Français restent complètement ignorants des mécanismes et des politiques économiques élémentaires. Keynes et ses combats peut ainsi combler un vide, tout en offrant -et ceci à tous les lecteurs, y compris aux apprentis économistes et aux économistes professionnels- le portrait d'un homme exceptionnel par la diversité de ses talents et de ses intérêts, quelqu'un qui démontre que l'on peut faire avancer la science sans prendre les tics d'un savant, ou encore que l'action politique et le travail théorique ne sont nullement antinomiques.

Notes

[1]

Keynes, "Les doctrines politiques d'Edmund Burke", 1904 (cité par Dostaler, p. 162).

[2]

G. E. Moore, Principia Ethica, 1903 (Dostaler, p.41).

[3]

Démarrée dans des conditions plutôt rocambolesques narrées par Dostaler, elle sera léguée par Keynes, comme sa collection de livres rares, à l'Université de Cambridge. Elle comporte des tableaux de Delacroix, Courbet, Derain, Seurat, Cézanne, Matisse, Braque, Picasso, sans compter de nombreux peintres anglais, souvent des amis personnels de Keynes.

[4]

En particulier sexuelle. On sait en effet que Keynes fut pendant sa jeunesse un homosexuel aux moeurs plutôt dissolues. Ce qui ne l'empêche point d'épouser, à 42 ans, une danseuse étoile de Diaghilev, Lydia Lopokova.

[5]

Wittgenstein semble être le seul intellectuel devant lequel Keynes se soit senti en position d'infériorité. Il lui écrivait ceci, après la publication du Tractacus logico-philosophicus : "Je ne sais toujours pas quoi dire de ton livre, si ce n'est que je suis certain qu'il s'agit d'une oeuvre géniale dont l'importance est hors du commun" (Dostaler, p.126).

[6]

On connaît sa déclaration fameuse dans "Suis-je un libéral ?" (1925): "La guerre de classes me trouvera du côté de la bourgeoisie cultivée" (Dostaler, p. 186).

[7]

Au sens anglo-saxon, c'est-à-dire proche de la social-démocratie [NDLR].

[8]

Au même, il écrira à la fin de l'année 1918 : "Je travaille pour un gouvernement que je méprise à des fins que je considère criminelles"!

[9]

G. L. S. Shackle, The Years of High Theory. Invention and Tradition in Economic Thought, 1926-1939, Cambridge University Press, 1967.

Plan de l'article

  1. Keynes et ses combats, par Gilles Dostaler, coll. " Bibliothèque Histoire ", éd. Albin Michel, 2005, 541 p.

Pour citer cet article

Herland Michel, « Keynes revisité », L'Économie politique 4/2005 (no 28) , p. 107-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-4-page-107.htm.
DOI : 10.3917/leco.028.0107.


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