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L'Économie politique

2005/4 (no 28)


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John Kenneth Galbraith est né sous la présidence de Theodore Roosevelt, en pleine ère progressiste. C'est important, tout comme le fait qu'il soit arrivé pour la première fois à Harvard en 1934, au milieu de la Grande Dépression, alors qu'un second Roosevelt était président. Nous sommes marqués par notre époque, et Galbraith a été marqué par la sienne.

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Avant les années 1950, l'économie n'était pas la discipline mathématique qu'elle est devenue par la suite. Elle avait pourtant déjà produit sa part d'économistes meilleurs que la moyenne. On ne peut écarter des Smith, Ricardo, Marx, Marshall, Pigou, Ely, Veblen, Commons, Keynes, Schumpeter, en les désignant comme "sociologues", cette épithète que les économistes modernes aiment proférer lorsqu'ils veulent disqualifier un adversaire. Je m'empresserai d'ajouter avec tristesse qu'il est fort probable que, aujourd'hui, 90 % des étudiants de troisième cycle en économie ignorent parfaitement la moitié de ces noms et savent fort peu de choses, à part le nom et peut-être le titre d'une oeuvre ou deux, de l'autre moitié.

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Cette ignorance des ancêtres de sa profession était bien entendu considérée comme un avantage chez les économistes de l'après-Seconde Guerre mondiale. C'est ce que j'ai vécu comme étudiant à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Les modèles et les techniques mathématiques étaient notre pain quotidien, et si nous apprenions quelque chose sur nos grands prédécesseurs, c'était vraiment par accident. Les espoirs de l'économie reposaient sur le présent et le futur. La synthèse néo-classique, ce mariage contre-nature de la macro-théorie de Keynes et de la micro-théorie pré-keynésienne, régnait alors, et la croix devant laquelle nous avons appris à nous incliner était le croisement des courbes IS et LM (épargne/investissement et offre/demande de monnaie), que Hicks présentait comme la quintessence de la pensée de Keynes. Nous vivions l'époque grisante de la théorie des jeux, de l'économétrie, de la prévision par ordinateur.

Critique de l'économie non politique

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Galbraith chercha à nous prévenir contre ces excès révolutionnaires. Par exemple, la mathématisation de l'économie -pas tant les techniques elles-mêmes que la conviction que nous étions les nouveaux physiciens des relations humaines- était une voie dangereuse, présentant des risques au moins aussi grands que les opportunités que nous croyions y voir. Les êtres humains, disait-il, ne sont pas simplement des atomes, des électrons ou ce que l'on pouvait considérer comme la particule la plus élémentaire avant les mésons " pi " ou la théorie des cordes. Ils ne sont pas non plus parfaitement rationnels, notamment en groupe, comme les présentaient les hypothèses de la synthèse néoclassique, en essayant de dissimuler le problème sous le voile de la " référence révélée ".

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En s'appuyant sur ses observations et sa propre expérience, Galbraith a montré que les hommes étaient sujets à toutes sortes d'"irrationalités": passions, faux calculs, incompréhensions, pressions pour se conformer et pressions pour obéir, qui rendent nos modèles (surtout lorsqu'ils ont été construits trop strictement) instables, et nos prévisions sujettes à erreur. Il nous faut, disait-il, comprendre que dans les grands groupes, notamment les nations, les êtres humains agissent en fonction de croyances collectives (qu'il a appelées "sagesses conventionnelles") qui reflètent et renforcent la répartition inégale du pouvoir et de la richesse, phéno mène que l'on retrouve partout et toujours, ainsi que les justifications idéologiques que les groupes, et principalement les groupes dominants, imposent au reste de la société.

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Cela produisait une science économique plus "molle" que celle que l'on enseignait alors à ma génération, et c'était pour nous un jeu d'enfant que de nous moquer de Galbraith et de l'écarter. Devenu adulte, j'ai dû revoir mes certitudes de jeunesse (comme chacun d'entre nous aurait dû le faire, mais comme tous ne l'ont pas fait). Et j'en suis venu à penser que Galbraith s'était finalement montré, dans de nombreux domaines de la plus haute importance, plus sage que les économistes les plus intelligents et les plus engagés dans une économie à base de modèles mathématiques rigoureux. Surtout lorsque ces modèles traitent le gouvernement et la politique comme des facteurs exogènes aux modèles fondamentaux du marché, ou comme des partenaires bienfaisants, sages et impartiaux, permettant au marché de donner sa pleine mesure. Cette dernière conception était celle de nombre de ses collègues keynésiens, qui s'estimaient parfaitement capables de manipuler la demande globale afin de parvenir à une croissance permanente, solution aux très vieux problèmes d'inégalités.

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Je pense qu'il appartient à chacun de nous, aujourd'hui, de se montrer plus modeste et de prêter attention aux objections fondamentales soulevées par Galbraith il y a près d'un demi-siècle.

Le pouvoir

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La première était que le pouvoir sera toujours et partout présent à la fois dans l'économie et dans la politique, et que les économistes qui pensent que les "lois naturelles" du marché sont supérieures à l'usage du pouvoir par les puissants pour tirer des profits non naturels du marché ont tort. En ceci, il était guidé par Berle et Means, Robinson et Chamberlin, et d'une certaine façon par Schumpeter, à qui il doit beaucoup, notamment pour son premier livre important, Le Capitalisme américain, et pour des points fondamentaux de La Société d'opulence et du Nouvel Etat industriel. Très simplement, Galbraith ne cesse de nous rappeler que le marché des salaires se comporte différemment de celui des capitaux, et le marché des capitaux de ceux de la technologie et des ressources naturelles, que le temps n'est ni homogène ni continu, que le futur est connu, au mieux, de façon imparfaite. Je dis tout cela de façon aussi neutre et avec des termes aussi familiers que possible à mes collègues, pas précisément avec les mots de Galbraith. Enfin, il nous explique que tout cela (avec en plus la question obstinément irréductible du pouvoir) a des conséquences sur les potentialités -réelles ou comme hypothèses de recherche- de tout modèle fondé sur l'équilibre, aussi bien que pour l'avenir du monde.

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Il insiste sur deux aspects de cette réalité, particulièrement dans La Société d'opulence et dans ses oeuvres ultérieures. Le premier est que, dans les années 1950, la société américaine est passée dans un âge de post-rareté (qui n'est ni éphémère, ni assuré de durer, comme il nous le rappelle en évoquant le rôle des armes nucléaires) et que, dans ce nouvel âge, la définition minimaliste de l'économie donnée par Lionel Robbins -une étude de l'allocation sous contrainte de rareté- ne fonctionnait plus avec la même force ou n'avait plus la même importance que naguère. L'autre point était que la grande firme -cette institution caractéristique du capitalisme moderne- allait désormais exercer, au moyen de la publicité, de la marque, du marketing, etc., une influence majeure sur la nature, la forme et l'intensité de la demande, ne dépendant pas exclusivement du consommateur ni du marché.

La politique

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La seconde idée majeure soutenue par Galbraith était que la politique est, partout et de tout temps, importante pour l'économie. Pas unique ment dans le rôle de veilleur de nuit qu'attribuent au gouvernement les conservateurs, mais dans ses manoeuvres pour agir sur les marchés et leur comportement à des fins plus libérales. Il ne s'agit pas seulement d'attirer l'attention sur le puissant système réglementaire solidement établi au milieu du XXe siècle, mais aussi de montrer la taille sans précédent du budget gouvernemental par rapport au PIB dans l'après-guerre -d'un tiers à la moitié du PIB, dans les économies industrielles modernes. Galbraith considérait que c'était cette place considérable prise par l'Etat dans l'économie -bien au-delà de sa finalité régulatrice- qui rendait notre monde si différent de celui du XIXe siècle et du début du XXe, tel que l'avait décrit Marshall et ses collègues.

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Les faits caractéristiques -je pense que nous devons les nommer faits, plutôt qu'hypothèses, comme le faisait Galbraith- de notre époque d'opulence, que sont le pouvoir économique des grandes firmes et la présence imposante des gouvernements modernes dans l'économie, se sont combinés pour fournir à Galbraith sa conclusion : le problème majeur de notre temps, ce sont les grandes décisions sur la forme et la direction globales des économies - et non les questions relativement triviales du prix de tel produit ou de tel service, réglées dans les modèles classiques de recherche d'équilibre par "tâtonnement" des marchés walrassiens.

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Ceci conduit à une conclusion forte, si l'on convient que la théorie démocratique est capable d'évoluer : toutes ces grandes décisions sont fondamentalement - même si elles peuvent être éclairées par les économistes - au coeur de la politique démocratique et du débat citoyen.

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Mais quelles sont ces décisions importantes que devraient prendre les citoyens ? D'après Galbraith, il s'agissait avant tout de savoir comment maintenir une prospérité équitable, qui soit attentive aux tendances des marchés privés en matière de distribution de la richesse et des revenus, et qui reconnaisse qu'en un temps de prospérité les biens publics sont souvent plus importants que les biens privés, et qu'ils ont besoin d'une action publique soutenue par une idéologie publique -pas seulement de marchés privés- pour les produire. Et de bien voir que la guerre -à une époque qui avait finalement découvert comment l'homme pouvait mettre fin à toute vie sur la planète- rendait même la prospérité et la bonne allocation des biens publics et privés trop éphémères pour dominer les sombres forces de Mars parmi nous.

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Aujourd'hui l'économie est une discipline très différente de ce qu'elle était en ce temps-là. Dans une étude de référence réalisée par l'American Economic Association (AEA) il y a une dizaine d'années, près des deux tiers des économistes américains ne se privaient pas de dire que la profession "attachait beaucoup trop d'importance aux mathématiques et pas assez au monde réel". Aujourd'hui, trente ans après l'âge d'or de l'après-guerre, il faut bien dire que, s'il y a des possibilités d'accord sur les méthodes en économie, un accord plus large reste hors de portée, sur les finalités, les buts et les visions. C'est une tragédie pour le monde, car cela a ouvert la voie à une sorte de fondamentalisme que Keynes, Galbraith et Samuelson (tout comme Solow, Arrow et nombre de héros de la génération de mes maîtres) avaient à juste titre cherché à détruire.

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Nous voyons ce nouveau fondamentalisme partout autour de nous : dans la forme et l'ampleur des derniers allègements d'impôts décidés par Washington, dans nos actions militaires au Moyen-Orient et en Asie du Sud, dans les affirmations agressives que le "marché" -quoi que ce puisse être en réalité- "a toujours raison" et que ceux qui veulent le contrarier s'épuisent inutilement à ramer contre le courant. Nous le voyons aussi dans les reproches injurieux lancés à ceux qui veulent contester ces "nouvelles" vérités. Thomas Friedman, chroniqueur au New York Times, a une phrase frappante pour décrire le "marché-dieu" au coeur (comme Harvey Cox l'a placé) de cette vision -mais il est plus sympathique que Cox. Friedman soutient que nous vivons dans un monde de "chaînes dorées" et que nous devons nous y habituer et même célébrer ces chaînes de luxe, parce qu'elles nous mènent vers le monde le plus confortable qui ait jamais existé.

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Ce n'est pas ce que pense Galbraith, ni ce que pensait Keynes - et dans un monde où le prix de la Banque centrale de Suède en mémoire d'Alfred Nobel a récemment été donné à un psychologue pour avoir exploré les irrationalités des comportements qui prennent le dessus sur l'ancienne idée d'agents rationnels maximisant leurs utilités, un monde où les promesses de la théorie des jeux se sont révélées plus utiles pour préparer une guerre nucléaire que pour expliquer comment fonctionnent les marchés, où la validité de la plupart des prévisions par ordinateur se compte en semaines ou en mois plutôt qu'en années, et où l'économétrie, comme le dit Lawrence Summers, n'a jamais réussi à régler une question économique importante, nous devons pour le moins prendre le temps de réfléchir à la façon dont les travaux du professeur Galbraith avaient anticipé chacun de ces faits, que nous avons découverts ces vingt dernières années et qui montrent les limites de cette profession que nous aimons tant, lui et moi.

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Il y a plusieurs années, Paul Samuelson remarqua que Galbraith était l'économiste le plus important pour les non-économistes. La tonalité condescendante de cette phrase -au moins quand ce sont des économistes qui l'entendent- doit être reconsidérée. Je pense que Samuelson lui-même -en étudiant les Trente Glorieuses- admettrait maintenant une autre interprétation : dans son combat pour rendre l'économie accessible aux non-économistes, pour faire comprendre que les questions économiques ont du sens sur les plans politique et moral et que les sociétés démocratiques doivent s'y intéresser plus résolument, son ami Galbraith nous a tous enrichis.

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Je conclurai en suggérant que nous devons tous réexaminer, en ce nouveau siècle, ce qui a fait de Galbraith, qui a passé près de soixante-dix ans à Harvard et écrit une cinquantaine de livres vendus à plus de 7 millions d'exemplaires, l'un de nos plus sages économistes -pas le plus intelligent ni le plus doué sur le plan technique, mais le plus sage du siècle dernier. Ceci nous aiderait, je pense, à décider quelles questions nous voulons poser et quelles réponses nous voulons donner, à un monde qui dépense plus pour s'armer que pour aider au développement, dans lequel 2 milliards de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour, dans lequel 12millions d'enfants meurent chaque année de maladies que l'on sait prévenir et de malnutrition, et que le pouvoir et la richesse semblent encore dominer de façon excessive.

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Traduction de Marc Mousli

Résumé

Français

John Kenneth Galbraith est né sous la présidence de Theodore Roosevelt, en pleine ère progressiste. C'est important, tout comme le fait qu'il soit arrivé pour la première fois à Harvard en 1934, au milieu de la Grande Dépression, alors qu'un second Roosevelt était président. Nous sommes marqués par notre époque, et Galbraith a été marqué par la sienne.

Plan de l'article

  1. Critique de l'économie non politique
    1. Le pouvoir
    2. La politique

Pour citer cet article

Parker Richard, « Galbraith laisse-t-il un héritage ? », L'Économie politique, 4/2005 (no 28), p. 19-25.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-4-page-19.htm
DOI : 10.3917/leco.028.0019


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