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L'Économie politique

2005/4 (no 28)


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Dans l'économie libérale, la firme est considérée comme une "boîte noire", c'est-à-dire une entité qui reçoit des flux de matières premières et dont sortent des flux de produits transformés ou finis. Cette entité a pour mission de maximiser sa production et ses profits sous contrainte de ressources. Elle agit sur un marché fonctionnant selon les règles de la concurrence pure et parfaite et est donc qualitativement identique à ses nombreuses concurrentes. Dans ce tableau, une place très étroite est accordée à la grande entreprise. Le monopole, d'abord ignoré, a ensuite été considéré comme une exception à la règle générale, portant préjudice au système de marché: gaspillage des ressources, prix très élevés, frein au progrès technique. Ces anomalies ont justifié le combat, tant théorique que pratique, dont le monopole est l'objet (par exemple lois antitrust aux Etats-Unis).

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Dans la lignée des économistes qui ont décidé de partir du monopole et non de la concurrence pure et parfaite pour étudier la formation des prix et la réalisation des profits sur le marché, c'est-à-dire dans la lignée de Karl Marx (1818-1883), Joseph Schumpeter (1883-1950) et Joan Robinson (1903-1983), John Kenneth Galbraith a consacré une grande partie de sa vie intellectuelle à l'analyse de la grande entreprise. Ses écrits majeurs à ce sujet sont Le Capitalisme américain (1954), Le Nouvel Etat industriel (1967), auxquels s'ajoutent Anatomie du pouvoir (1983) et, plus récemment, Les Mensonges de l'économie (2004). Son étude porte à la fois sur la structure du pouvoir dans l'entreprise et sur le pouvoir qu'elle exerce sur les prix, le comportement des consommateurs, la définition des politiques publiques. Loin de considérer la grande entreprise comme préjudiciable, il développe une argumentation qui affaiblit, au moins dans Le Nouvel Etat industriel, l'idée selon laquelle la grande entreprise gaspille en toute circonstance les ressources auxquelles elle a accès.

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Notre analyse de la relation entre le pouvoir et la grande entreprise telle qu'étudiée par J. K. Galbraith se structure en deux parties : la première partie expose les caractéristiques de la grande entreprise, pilier du capitalisme contemporain selon Galbraith. La création de situations oligopolistiques ou monopolistiques est pour lui issue d'un processus organique, inhérent au fonctionnement du capitalisme. La grande taille est justifiée par les besoins de la technologie moderne et de la planification. Le pouvoir étant détenu par un groupe de spécialistes (la technostructure), la grande entreprise poursuit alors des objectifs qui ne sont pas aussi restreints et iniques que la maximisation des profits. La grande entreprise est ainsi à la fois justifiée et réhabilitée, d'autant que le processus de concentration, en donnant naissance à la grande entreprise, produit aussi ses contre-pouvoirs.

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La mondialisation a selon nous contribué à complexifier le fonctionnement des technostructures industrielles, qui entretiennent entre elles, mais aussi avec les technostructures financières, des relations de concurrence et de coopération, au coeur desquelles la réalisation de profit et l'accroissement des revenus occupent une place majeure, comme nous le montrerons dans la seconde partie.

La grande entreprise, pilier du capitalisme

La nécessité de la grande entreprise

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La grande entreprise s'impose au système capitaliste, d'abord parce que le fonctionnement de ce mode de production lui donne naissance, ensuite parce que les besoins de la technologie moderne la rendent indispensable. Pour Galbraith, la concentration du capital est une tendance organique du capitalisme. Il critique la vision, appréciée aux Etats-Unis, et qui rappelle celle d'Alfred Marshall et d'Arthur Pigou, d'un processus biologique, où les plus vieux sont sans cesse remplacés par les petits. L'avenir du capitalisme américain est-il compromis par le rôle croissant de l'Etat et par la domination des grandes entreprises, comme le pensent conservateurs et libéraux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? Selon J. K. Galbraith, la réponse est négative. Il est, selon lui, inutile d'accuser la grande entreprise car les causes de la concentration du capital ne sont pas à rechercher du côté d'une volonté individuelle mais, écrit-il dans Le Capitalisme américain (American Capitalism, AC), elles sont "largement organiques" (p. 33).

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Si l'entrée dans une nouvelle industrie est aisée pour toutes les entreprises, la croissance d'un secteur induit quasi mécaniquement la réduction du nombre de ses participants. L'entrée sur le marché devient difficile à mesure de l'augmentation de la taille des entreprises déjà en place, qui s'explique par le fait qu'elles réalisent des économies d'échelle et d'expérience : "En conséquence, dans une industrie établie, où l'échelle de production est considérable, il n'y a rien qui ressemble à la liberté d'entrée. Au contraire, le temps et les circonstances se combinent pour empêcher l'entrée effective de nouvelles entreprises" (AC, p. 35).

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Dans le même temps, il existe des forces qui tendent, tant en période de croissance que de crise, à la réduction du nombre d'entre prises présentes sur un marché. Une période de dépression accroît en effet la fragilité des entreprises les plus faibles, tandis qu'une phase de prospérité facilite l'expansion des entreprises les plus fortes. Ces forces se conjuguent avec la difficulté d'entrée pour expliquer la réduction du nombre d'entreprises : "La combinaison d'un taux de natalité faible ou égal à zéro avec un taux de mortalité continu, doit, sans aucun doute, être une population décroissante" (AC, p. 35).

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J.K.Galbraith complète son analyse du processus organique de la concentration du capital, en ajoutant une justification de la grande taille de l'entreprise reposant sur les impératifs de la technologie moderne. La grande taille de l'entreprise, compte tenu des parts de marché et de la capacité à influer sur les prix qui s'y associent, donne ainsi une forte incitation à accorder au progrès technique les investissements qu'il nécessite, en raison notamment des difficultés liées à l'appropriation de la connaissance. Ce rôle essentiel de la grande entreprise pour susciter les investissements nécessaires au développement de la technologie crée un paradoxe entre, d'une part, la lutte juridique contre la grande taille (lois antitrust) et, d'autre part, l'orgueil que suscitent les grandes entreprises américaines : le visiteur étranger, venu aux Etats-Unis pour étudier les méthodes de production américaines et les merveilles qui y sont associées, visite les mêmes entreprises que celles visitées par les inspecteurs du ministère de la Justice dans leur quête du monopole.

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Dans Le Nouvel Etat industriel (NEI), cet argument est repris et développé. La technologie est définie comme "l'application systé matique de la science, et de toutes les autres connaissances organisées, à des tâches pratiques" (p. 51). Elle nécessite, pour être à même de donner naissance à des réalisations concrètes, la division, la subdivision et l'organisation des tâches. Ce qui implique des délais de production croissants et de plus en plus rigides, un montant de capital élevé, un recours croissant à une main-d'oeuvre spécialisée et une organisation de plus en plus fine. Il découle ainsi de la technologie moderne une nécessité de programmer ou encore de planifier les tâches.

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La planification a pour objet de limiter l'incertitude, et les stratégies les plus communément utilisées mettent toutes en évidence les avantages et la nécessité de la grande taille. L'élimination du marché (par le biais de l'intégration verticale), le contrôle des prix auxquels l'entreprise achète ou vend, le contrôle de la demande des consommateurs (publicité), la mise en sommeil du marché par l'intermédiaire des contrats conclus au niveau de l'achat et de la vente, sont les stratégies les plus communes de réduction de l'incer titude. Elles sont ainsi les "traits familiers du système planificateur" (NEI, p. 67). Elles sont enfin "la contrepartie des grandes dimensions de l'entreprise et de ses grandes dimensions au regard d'un marché particulier" (NEI, p. 68). Bref, les impératifs de la technologie moderne, et leur corollaire, la lutte contre l'incertitude, justifient la grande taille des entreprises.

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Cette nécessité rend leurs objectifs plus complexes, mais aussi moins critiquables, comparativement à ceux mis en avant dans la théorie traditionnelle. "Les grandes dimensions des entreprises privilégient globalement la technologie, elles ne favorisent pas forcément les profits" (NEI, p. 72). De plus, faire l'hypothèse que la grande entreprise maximise ses profits revient à lui conférer une rationalité propre. Dans l'approche de Galbraith, au contraire, la grande entreprise n'a pas de rationalité propre, les objectifs sont ceux de la "classe" qui détient le pouvoir, les membres de la technostructure (Galbraith, 1984). L'affaiblissement de l'hypothèse de maximisation des profits, esquissée ici, trouve son apogée dans le cadre de l'étude du pouvoir décisionnel dans l'entreprise, c'est-à-dire par le biais de la technostructure.

L'efficacité de la grande entreprise

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La grande entreprise n'est pas seulement intrinsèquement liée au fonctionnement du système capitaliste. Elle est aussi dotée d'une efficacité structurelle, issue de la structure de pouvoir en son sein. Par efficacité structurelle, nous entendons une capacité interne à prendre des décisions complexes, mais aussi à lutter contre les abus potentiels de l'un ou l'autre des membres de l'entreprise (autorégulation). C'est la technostructure qui, pour Galbraith, est à l'origine de cette efficacité.

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Au cours du XXe siècle, le pouvoir sur l'entreprise et sur la société tout entière est passé du capital à la compétence organisée, comme il était passé au cours du XIXe siècle de la terre au capital. Jusqu'au XVIIIe siècle, la terre était la source de la richesse. Celui qui la détenait était assuré d'une influence considérable dans les activités économiques (alors essentiellement agricoles) et dans les décisions politiques. La découverte de nouvelles terres, les occasions d'investissement du capital offertes par le progrès des techniques et l'immense besoin en capitaux des activités industrielles modernes ont accéléré, au cours du XIXe siècle, le transfert du pouvoir de la terre au capital. Le capital-argent est alors devenu le moyen et la fin de toute activité économique ; ce qui a forgé le prestige social de l'entrepreneur, son poids politique et la justification de l'objectif de maximisation des profits de toute activité économique.

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Mais selon Galbraith, un nouveau transfert de pouvoir a eu lieu au cours du XXe siècle, du capitaliste à la compétence organisée incarnée par la "technostructure", ce nouvel agent de production qui consiste "en l'association d'hommes doués de connaissances techniques, d'expériences et de qualité différentes" (NEI, p. 99). Ce transfert, qui va aussi de pair avec la grande taille des entreprises, découle, répétons-le, des impératifs de la technologie moderne, qui exige des compétences spécialisées, qu'il faudra ensuite coordonner pour donner jour à toute nouvelle marchandise. Plus la technologie est complexe et coûteuse, plus il est nécessaire de prévoir, de maîtriser les risques de variations des goûts des consommateurs ou des coûts des fournisseurs. La planification impose alors la décision collective : le conditionnement du consommateur passe par la création et la diffusion de publicités ciblées et attractives. La réduction des coûts découle du contrôle des fournisseurs et de l'autofinancement des investissements. La facilité d'accès au capital des entreprises réduit son autorité.

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Dans la grande entreprise moderne, les actionnaires, détenteurs d'une faible part du capital, jouent simplement le rôle de figurants passifs dans les assemblées. Celles-ci ne sont d'ailleurs qu'un "savant exercice d'illusionnisme populaire" (NEI, p. 128) simulant la force du capital et préservant ainsi aux yeux de tous la loi du marché. Mais pourtant, ce sont bien les managers, formant une technostructure, qui ont pris le pouvoir. La compétence organisée est devenue l'agent de production rare, coûteux et essentiel à toute production moderne : "Le pouvoir s'associe à l'agent de production qui est le plus difficile à obtenir ou le plus difficile à remplacer" (NEI, p.96).

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Le transfert du pouvoir du capital vers la technostructure va de pair avec la mise en évidence de nouveaux buts du système planificateur, impulsés par de nouvelles motivations individuelles des membres de la technostructure, autres que ceux de la maximisation des profits ou de la rémunération pécuniaire. Il existe en outre, selon Galbraith, une relation entre les buts de l'individu, ceux de l'organisation et ceux du corps social dans son ensemble : c'est le principe de cohérence. L'hypothèse de maximisation des profits pouvait s'expliquer lorsque le capital était l'agent de production dominant, étant donné que le capitaliste, détenteur du pouvoir de décision dans l'entreprise, maximisait ce qu'il apportait, c'est-à-dire l'argent. La situation n'est plus la même avec la technostructure, car celle-ci apporte des talents spécialisés et des capacités d'orga nisation. Selon cette logique, ce qu'elle maximise n'est donc plus l'argent, mais ses compétences et ses capacités d'organisation : "Il n'y a a priori pas de raison de croire qu'elle veuille maximiser les revenus du capital. Il est plus vraisemblable qu'elle maximise son propre succès en tant qu'organisation" (NEI, p. 165).

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Les membres de la technostructure et le système planificateur poursuivent alors d'autres objectifs. La réalisation de bénéfices est essentielle pour préserver l'autonomie et la survie de la technostructure, mais elle n'est plus le but unique. D'autres objectifs, cohérents avec les aspirations des membres de la technostructure et avec les objectifs du corps social, prennent une importance grandissante. La croissance de la taille de l'entreprise et la virtuosité technique renforcent le pouvoir de décision de la technostructure (croissance et protection contre la contraction des emplois, rémunérations, responsabilités) et son prestige social. La réalisation de bénéfices suffisants et la croissance des ventes sont des objectifs prioritaires, tandis que la virtuosité technique et le versement de dividendes sont secondaires. Ils ne doivent pas, en effet, interférer avec les objectifs prioritaires. Par exemple, la virtuosité technique nécessite de lourds investissements en recherche et développement qui peuvent nuire à l'autonomie de l'entreprise. Il en serait de même si la technostructure avait pour but de maximiser les profits afin de servir des dividendes les plus élevés possibles aux actionnaires (voir schéma 1, page suivante, réalisé à partir du chapitre XV, NEI, p.210-223).

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De même, le système des motivations individuelles s'élargit pour intégrer, à côté de la récompense financière, l'identification à la technostructure et le désir d'adaptation. L'identification signifie "l'échange volontaire des buts individuels contre les buts reconnus préférables par l'organisation". L'adaptation "est le fait pour un individu d'adhérer à l'organisation dans l'espoir d'infléchir ses objectifs pour qu'ils s'accordent mieux avec les siens propres" (NEI, p. 201). Les trois motivations (pécuniaire, identification, volonté d'adaptation) se trouvent, dans la grande entreprise moderne, réparties et parfois combinées, selon le type de partie prenante de la grande entreprise moderne (voir schéma2, page 51, réalisé à partir du chapitre XIII, NEI, p. 192-202). Si les liens pécuniaires relient surtout les actionnaires à la grande entreprise moderne, les différentes catégories de salariés ont un système de motivations plus complexe, dans lequel, au fur et à mesure que l'on se rapproche du centre dirigeant, la motivation pécuniaire laisse place à l'identification et au désir d'adaptation.

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La détention du pouvoir par la technostructure, les objectifs du système planificateur et des membres de la technostructure créent une efficacité interne, renforcée par la discipline imposée par la décision collective. En effet, le pouvoir des managers a vite fait peur aux observateurs de l'économie : ils peuvent profiter des informations qu'ils détiennent sur la marche quotidienne des affaires pour prendre des décisions contraires aux intérêts des actionnaires et à ceux de toutes les parties prenantes de l'entreprise -les salariés, les clients, les fournisseurs. Déjà, dans les années 1930, on craignait leur enrichissement personnel. Des dispositions légales et la création de commission pour surveiller les opérations boursières (la Security Exchange Commission aux Etats-Unis est créée en 1934) ont eu pour but de réprimer ces pratiques. Mais selon Galbraith, dans la technostructure, chacun est "le témoin et le chien de garde de son voisin" (NEI, p. 164). La décision étant collective, la poursuite des intérêts individuels devient improbable. "La technostructure n'assure pas la discrétion qu'exigeraient un abus de pouvoir ou une malhonnêteté. Ainsi la technostructure, par une sorte de nécessité, interdit de faire des profits personnels" (NEI, p. 161)

Schéma 1 : Les buts du système planificateurIllustration 1
Schéma 2 : Le système des motivations dans la grande entreprise moderneIllustration 2
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Cette discipline contredit également l'hypothèse de maximisation des profits, seule retenue par la théorie traditionnelle pour expliquer les mobiles de l'entreprise. En effet, les managers qui ont le pouvoir dans l'entreprise ne perçoivent pas eux-mêmes le profit. Si l'on maintenait cette hypothèse, explique Galbraith, on considérerait alors que les membres de la technostructure maximisent les profits, non pas pour leur propre compte, mais pour le compte d'actionnaires lointains qui n'ont pas conscience que leurs profits sont maximisés.

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La structure du pouvoir dans l'entreprise crée donc une efficacité structurelle, issue de la discipline qu'impose la décision collective. De plus, la grande entreprise n'a pas un pouvoir sans limite. C'est là un nouvel argument à même d'effacer les maux traditionnellement imputés aux grandes entreprises.

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Dans la théorie traditionnelle, explique Galbraith, la concurrence est le principal mécanisme de régulation sur le marché, et donc le principal contre-pouvoir à une stratégie anticoncurrentielle mise en place par une entreprise. Les freins au pouvoir d'une entreprise sont toujours dus, selon le modèle de la concurrence pure et parfaite, à la présence d'autres entreprises situées du même côté du marché (des producteurs qui contrecarrent les ambitions d'autres producteurs, des acheteurs qui réduisent la part de marché d'un autre vendeur, etc.). Mais selon Galbraith, il existe une "dialectique du pouvoir", selon l'expression qu'il utilise dans Anatomie du pouvoir (1983): le processus de concentration du capital est à l'origine de la naissance de grandes entreprises qui dominent le marché et, dans le même temps, de grands acheteurs ou de grands fournisseurs en mesure de restreindre le pouvoir exercé par la grande entreprise. Des contre- pouvoirs se développent donc de l'autre côté du marché, du même processus organique qui donne naissance au pouvoir économique : "En fait, de nouvelles restrictions au pouvoir privé sont apparues pour remplacer la concurrence. Elles se sont nourries du même processus de concentration qui a affaibli ou détruit la concurrence. Mais elles ne sont pas apparues du même côté du marché mais à l'opposé, non pas avec d'autres concurrents mais du côté des consommateurs ou des fournisseurs. Il serait utile d'avoir un nom pour cette contrepartie à la concurrence et je pourrai lui donner celui de pouvoir compensateur" (AC, p. 111).

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Les contre-pouvoirs peuvent être exercés à la fois du côté de la demande (de gros acheteurs contre de plus faibles vendeurs) et du côté de l'offre (de gros vendeurs contre de faibles acheteurs). Les exemples pratiques les plus significatifs sont les chaînes de distribution dans le premier cas, et les syndicats dans le second cas. De tels contre-pouvoirs se développent sur les marchés les plus concentrés, ce qui montre le lien entre le développement d'un pouvoir de marché et, quasi simultanément, celui de son contre-pouvoir (AC, p. 113).

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L'efficacité structurelle de la grande entreprise est donc renforcée, selon Galbraith par l'existence de pouvoirs compensateurs. Toutefois, dans ses écrits plus récents, Galbraith atténue quelque peu ses propos.

Le pouvoir et la grande entreprise aujourd'hui

L'affaiblissement des "pouvoirs compensateur"

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Dans la préface de l'édition de 1993 (American Publishers) de American Capitalism, John Kenneth Galbraith revient sur la thèse principale développée dans cet ouvrage et discute de son actualité. Selon lui, si cette thèse est toujours valide, le poids des grandes entreprises américaines en situation de monopole ou d'oligopole a diminué en raison de la mondialisation et de la bureaucratisation de la grande entreprise. La concurrence internationale a en effet affaibli les grandes entreprises américaines : "Il suffit de se référer à ce qui est arrivé dans l'industrie automobile au cours des quarante dernières années. Grâce notamment au Japon, General Motors, Ford ou Chrysler ont l'air beaucoup moins fortes qu'auparavant" (AC,p.X). Il en découle alors un déclin parallèle du contre- pouvoir exercé par les syndicats. Un contre- pouvoir ne peut en effet se manifester qu'en présence d'un pouvoir effectif, et la diminution du pouvoir de la grande entreprise est allé de pair avec la diminution de la puissance des syndicats. "Pour le dire sans ménagement, des syndicats solides requièrent des employeurs solides. Rien n'affaiblit plus un syndicat qu'un employeur qui ne peut plus payer et qui ferme des usines ou qui fait complètement faillite. C'est ce qui a conduit les syndicats dans l'ombre au cours de ces dernières décennies. Le pouvoir compensateur, la raison d'être des syndicats, nécessite un pouvoir susceptible d'être contrecarré" (AC, p.X).

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En l'espace de dix ans, cependant, la concurrence s'est renforcée au niveau international. La vague de fusions et acquisitions des années 1990-2000 a été facilitée par la mondialisation accélérée des économies, la déréglementation financière et la diffusion des technologies de l'information. Cette vague de fusions a réuni, de manière plus marquée que dans les périodes précé dentes, des entreprises de nationalités différentes, aboutissant ainsi à la formation de firmes multinationales de grande dimension, les oligopoles se renforçant à l'échelle mondiale. Quel est l'effet de ce nouveau pouvoir, mondial cette fois, des grandes entreprises en situation d'oligopole sur les contre-pouvoirs identifiés par Galbraith ?

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Nous nous intéressons ici à deux des principaux contre- pouvoirs étudiés par Galbraith : les entreprises de distribution et les syndicats. Dans le premier cas, les entreprises de distribution de grande taille se sont elles-mêmes internationalisées et continuent à exercer une pression sur la baisse des prix des biens de consommation. L'exemple le plus marquant est sans doute celui de l'entreprise américaine Wal-Mart  [1][1] Voir A. Bianco et W. Zellner, "Is Wal-Mart too powerful ?",..., qui est aujourd'hui la plus grande entreprise du monde, avec 245 milliards de dollars de revenus en 2002 - trois fois plus que l'entreprise Carrefour, n? 2 mondial de la distribution -, et le plus grand employeur privé du monde, avec 1,5 million de personnes. Cette entreprise contrôle une large part des ventes réalisées par la plupart des producteurs américains de biens de consommation : 28 % de l'ensemble des ventes de Dial, 24 % de Del Monte Food, 23 % de Clorox, 23 % de Revlon, etc. En 2002, 82 % des ménages américains ont réalisé au moins un achat dans l'un des magasins de Wal-Mart. L'entreprise s'est largement étendue au cours des dernières années sur les marchés internationaux (notamment en Amérique du Nord et du Sud). Son slogan, "Always low prices, always Wal-Mart", met en avant le nerf de son activité, qui consiste à offrir les produits aux prix les plus bas possibles. Selon une entreprise de consulting anglaise citée par Business Week, Wal-Mart aurait ainsi permis aux consommateurs américains d'économiser 20 milliards de dollars en 2002. L'entreprise jouerait donc un rôle macroéconomique majeur dans la lutte contre l'inflation et l'accroissement de la productivité américaine. Enfin, le pouvoir de cette entreprise de distribution conduit à la disparition des commerces de plus petite taille. Malgré cette tendance au monopole, l'entreprise est épargnée des procès antitrust par son poids sur les marchés et par son action sur la baisse des prix des biens de consommation.

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D'un autre côté, pour atteindre cet objectif, l'entreprise est accusée de négliger les conditions de travail des salariés. Les salaires sont considérés comme étant très faibles. Les salariés de base seraient payés 8,23dollars de l'heure, soit 13861 dollars par an en 2001. A cette époque, le seuil de pauvreté pour une famille de trois personnes était estimé à 14630 dollars par an. Plus de 40procès dans 25Etats accusent aussi Wal-Mart de refuser de payer des heures supplémentaires, et les plaintes pour problèmes de santé et discri mination sexuelle se multiplient. Le pouvoir des entreprises de distribution sur les marchés et son effet sur les conditions de travail nécessiteraient alors eux-mêmes l'existence d'autres contre- pouvoirs, et notamment celui des syndicats, à même de freiner les abus des grandes entreprises dans la gestion de leur main-d'oeuvre.

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Cependant, la globalisation de la stratégie des firmes multinationales permise par les politiques de déréglementation et de libéralisation des marchés des biens et services, du capital et du travail se traduit par la gestion souple et internationalisée des actifs (financiers, humains, scientifiques et techniques) de ces entreprises, organisées en réseaux. Les sociétés holding sont localisées dans les zones où la fiscalité est faible ou inexistante ; les laboratoires de recherche et de développement s'installent dans les pays riches en ressources financières, scientifiques et techniques ; les unités de produc tion se situent dans les pays attractifs sur le plan de la spécialisation et du coût de la main-d'oeuvre, ainsi que dans le domaine des infra structures de transport. Les biens sont commercialisés sur tous les marchés solvables de la planète (Andreff, 2003; Michalet, 2004).

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Cette flexibilité dans l'organisation de la chaîne de valeur des entreprises va de pair avec une capacité à gérer de manière tout aussi flexible la main-d'oeuvre nécessaire à la production et à la commercialisation des biens et services des firmes multinationales. Des systèmes d'emplois privés prennent le pas sur les systèmes nationaux d'emplois au sein desquels l'Etat (tout au moins dans les pays européens) joue un rôle important par l'édiction de règles sur l'utilisation du travail dans une économie nationale donnée - réglementation sur l'utilisation du travail, son coût et son contenu (Laperche et Uzunidis, 1999). En effet, si l'ouverture, le prolongement, l'imbrication planétaire des systèmes productifs, sous la pulsion des politiques économiques libérales et les stratégies des entreprises globales, sont des faits acquis, la logique nationale des systèmes nationaux d'emplois s'oppose à la logique mondiale de l'accumulation. L'électronisation de la production, la multiplication des formes de travail, la diversification des modalités de sa gestion et la déréglementation des économies ont fait voler en éclats les systèmes nationaux d'emplois, laissant une grande souplesse aux entreprises dans la gestion de leur main-d'oeuvre.

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L'entreprise se recentre sur un noyau stable de salariés employés dans les directions de recherche et développement (R&D), financières et administratives. Elles utilisent des formes et des contrats de travail de plus en plus diversifiés pour gérer le reste de leur personnel, au niveau mondial et selon l'état de la demande, les risques politiques et sociaux, les coûts de production, les infrastructures disponibles, etc. Cette gestion flexible du travail va de pair avec une individualisation de plus en plus poussée des contrats (horaires, salaires, lieu de travail, contenu du travail). L'entreprise de grande taille devient ainsi source de droit (négociation d'accords d'entreprise, échappant aux procédures juridiques traditionnelles).

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Cette tendance à l'autoréglementation de l'entreprise traduit la force actuelle du capital par rapport au travail et se lit dans la diminution du nombre de salariés syndiqués (voir tableau 1 ci-dessous).

Tableau 1 : De moins en moins de syndiquésTableau3
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Selon le Bureau international du travail (BIT), le nombre de grèves a lui aussi beaucoup diminué, passant par exemple de 187grèves recensées aux Etats-Unis en 1980 à 31 en 1995 et 14 en 2003. En France, le nombre de grève à d'abord baissé -2118 grèves en France en 1980 contre 1671 en 1994-, puis a à nouveau progressé pour atteindre 2131grèves en 2001, tandis que 1133grèves étaient recensées au Japon en 1980, contre 230 en 1994 et 74 en 2002... Les syndicats, qui ont pour mission de représenter tous les salariés, voient leur tâche compliquée par l'individualisation des contrats de travail et les multiples formes que peut prendre le travail dans une même entreprise. Aujourd'hui, on peut alors avancer l'idée que ce n'est pas la faiblesse de la grande entreprise, mais plutôt sa force, acquise en partie grâce aux politiques libérales de déréglementation, qui porte atteinte et affaiblit le pouvoir compensateur du syndicat. Le système planificateur a d'abord "encerclé le mouvement ouvrier" (NEI, p. 325) et est parvenu, dans les dernières années, à rompre la chaîne de solidarité qui reliait les travailleurs entre eux.

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La grande entreprise possède donc une force considérable sur les marchés internationalisés. Loin de l'affaiblir, la concurrence mondialisée, appuyée par les politiques de libéralisation et de déréglementation des marchés, lui a, au contraire, permis d'étendre ce pouvoir à l'échelle mondiale.

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C'est d'ailleurs ce que Galbraith met en avant dans son dernier ouvrage, Les Mensonges de l'économie (2004), tout en expliquant à nouveau que ce pouvoir de la grande entreprise est aujourd'hui, peut-être plus qu'à toute autre époque, nié par la théorie orthodoxe, par les représentants politiques et par les médias. "Nul ne contestera que la société anonyme moderne est une force dominante dans l'économie d'aujourd'hui. Elle l'est certainement aux Etats-Unis. Mais le phénomène n'est évoqué qu'avec prudence ou pas du tout. S'ils ont un peu de finesse, les amis et bénéficiaires du système ne tiennent nullement à désigner l'entreprise comme lieu de l'autorité suprême. Mieux vaut la référence incolore et insignifiante au marché" (p.24).

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Mais la grande entreprise d'aujourd'hui, qui paraît si puissante, est-elle pour autant comparable à celle des années 1960?

Concurrence et coopération des technostructures mondialisées

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Le tableau 2, ci-dessous, permet de mettre en avant les grands points communs, mais aussi les divergences entre la grande entreprise telle que Galbraith l'analysait à la fin des années 1960 et l'entreprise telle que nous l'analysons aujourd'hui.

Tableau 2 : La grande entreprise dans les années 1960 et celle d'aujourd'huiTableau4
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La structure organisationnelle des entreprises, à l'époque du Nouvel Etat industriel, peut être qualifiée de multidivisionnelle. Galbraith met bien en avant le fait qu'il est nécessaire d'abandonner "l'image conventionnelle de la structure des grosses sociétés" (NEI, p.192), qui est celle des entreprises hiérarchiques où les actionnaires ont "le pouvoir suprême". L'entreprise multidivisionnelle, terme que n'emploie pas Galbraith, reflète néanmoins l'autonomie décisionnelle des équipes ou divisions : "Les décisions dont la complexité va généralement de pair avec leur importance sont en fait l'oeuvre d'équipes ; puis, elles remontent à travers l'organisation bien plutôt qu'elles n'y descendent" (NEI, ibid.). La modification des organigrammes, de l'entreprise multidivisionnelle vers l'entreprise réseau, a été nécessitée et tout autant rendue possible par la modification de l'espace concurrentiel dans lequel les firmes agissaient. La diffusion des nouvelles technologies de l'information et de la communication a accompagné l'orga nisation mondiale en réseau des firmes. La firme réseau associe la propriété des actifs pour les activités clés avec la souplesse des contrats pour toutes les activités qui relèvent de la mise en oeuvre de la stratégie de l'entreprise (contrats de sous-traitance, de coopération, licences, franchises, etc.). L'association de ces deux formes de relations (propriété, contrats) rend ses contours physiques et géographiques de plus en plus flous : la firme prend les apparences d'un réseau évolutif.

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Le pouvoir de décision dans l'entreprise de grande taille semble rester entre les mains de la technostructure et de ses membres, les managers (cette question fait pourtant débat, nous y reviendrons plus bas). En effet, seule une équipe de spécialistes est à même de prendre des décisions dans un climat concurrentiel incertain où la performance technologique joue un rôle déterminant. Cependant, la technostructure d'aujourd'hui n'est plus comparable à celle des années1960. Dans l'introduction à l'édition française du Nouvel Etat industriel en 1989, J.K.Galbraith soulignait qu'il avait eu "tort de vanter l'habileté et l'efficience de la technostructure, notamment sa propension irrésistible à multiplier son personnel" (NEI, p.VI). Les comportements bureaucratiques sont également en cause : "Qui plus est, il existe dans toute importante organisation une forte tendance à considérer qu'agir intelligemment, c'est se conformer au maximum à ce qui se fait par habitude, et que la compétence consiste à imiter du mieux possible les gens en place" (NEI, ibid.). Galbraith revient aussi sur la bureaucratisation de la grande entreprise dans la préface de 1993 de American Capitalism, et considère qu'elle est une des raisons majeures de l'affaiblissement du pouvoir des grandes entreprises "Autrefois, la grande entreprise était respectée et crainte en raison de son pouvoir externe ; désormais, très souvent, elle est victime de sa propre faiblesse interne. Nous savons maintenant que nous avons moins à craindre du pouvoir de l'entreprise que de son incompétence" (AC, p.X). Les années 1980 ont en effet été marquées par de nombreuses défaillances de management. Mais, la globalisation financière des années 1980 a conduit à la naissance d'un actionnariat plus concentré, composé d'investisseurs institutionnels à même de revendiquer l'établissement d'un certain nombre de règles permettant d'accroître la transparence de la gestion des entreprises et ainsi de rendre la technostructure moins bureaucratique dans son fonctionnement. En revanche, les technostructures sont rendues plus complexes dans leur composition et dans leur fonctionnement.

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En effet, l'organisation des technostructures s'effectue sur une base mondiale. Elle rend plus difficile l'identification à des objectifs particuliers d'une organisation, comme ceux que met en avant Galbraith (la virtuosité technique, la croissance de la taille) et le désir d'adaptation. La "solidarité organique" (selon l'expression de Durkheim, 1930) qui relie les membres des collectifs de travail est largement issue de la proximité physique, que les technologies de l'information ne reproduisent que très imparfaitement. La motivation pécuniaire deviendrait ainsi la principale forme de motivation dans la grande entreprise mondialisée. Si l'identification et le désir d'adaptation existent, c'est vers cet objectif universel que les membres des technostructures mondialisées tendent le plus aisément. D'autant que le caractère évolutif des réseaux rend les salariés plus vulnérables aux changements éventuels de stratégie des grandes firmes multinationales (certes, les salariés les plus éloignés des processus décisionnels sont les premiers touchés, mais les cadres et même le personnel de R&D sont aussi de plus en plus concernés par les restructurations), impulsées par la pression exercée par les actionnaires institutionnels. Dans ces conditions, on peut en effet considérer que les directeurs, comme les salariés de base, cherchent, avant tout, à accroître leurs revenus.

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Mais revenons au rôle joué par les investisseurs institutionnels non bancaires (fonds de pension, compagnies d'assurances, fonds communs de placement). La déréglementation des marchés financiers leur a permis d'intervenir sur ces marchés et de prendre possession de parts du capital des entreprises cotées. Du fait de leur activité principale (la gestion des retraites des salariés, par exemple), ils se soucient moins du développement des entreprises que du montant des dividendes versés. Pour sélectionner les entreprises les plus créatrices de "valeur pour l'actionnaire", ils ont oeuvré pour améliorer la qualité des informations transmises et limiter le pouvoir de la technostructure.

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Les mesures préconisées pour améliorer la transparence du fonctionnement des entreprises, connues sous le terme de "gouvernement des entreprises", qui deviennent des codes de conduite imposés à travers le monde par le biais des institutions internationales (voir Laperche, 1999), sembler sonner le glas de la techno structure et marquer le retour en force de l'actionnaire au poste de commande des entreprises.

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D'autant que la déréglementation et l'ouverture mondiale des marchés des biens, des services et du capital leur ont offert de nouvelles opportunités d'investissements. En 2002, selon S. Lavigne (2004), les fonds de pension et mutual funds américains représentaient 42 % de la capitalisation boursière aux Etats-Unis. Selon un rapport du Commissariat général du Plan en France, au plus fort de la spéculation de la fin des années 1990, 48 % du capital de Vivendi, 56 % de celui d'Usinor, ou encore 45 % de celui de Michelin étaient la propriété de fonds de pension et autres institutions financières. D'après ce rapport, l'internationalisation du capital des entreprises est largement liée aux opérations de fusions et acquisitions transfrontalières (financées principalement par échanges d'actions), qui ont représenté jusqu'à 85 % du total des investissements directs à l'étranger en 2000 (1300 milliards de dollars) (Dietsch, 2003). Les investisseurs institutionnels ont ainsi renforcé alors leur pouvoir au sein des grandes entreprises.

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Pour autant, il faut tenir compte de la spécificité de ces nouveaux investisseurs, avant d'en tirer la conclusion que les actionnaires auraient repris le pouvoir dans l'entreprise. L'actionnaire dont il s'agit ici n'est toujours pas un individu mais une entreprise (une technostructure) qui gère la propriété d'autrui. La structure du capital des grandes entreprises démontre alors la pertinence et l'actualité de la pensée de Galbraith. Les managers, selon cette logique, détiennent toujours le pouvoir dans l'entreprise. Cependant, une différence de taille apparaît : l'organisation industrielle est, dans une économie ouverte, conditionnée par la concurrence mais aussi la coopération entre technostructures d'entreprises différentes, sous la tutelle des technostructures managériales des institutions financières(Innovations, 2004).

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Les faillites de WorldCom, de Enron, ou la débâcle de Vivendi Universal ont révélé ces subtils jeux d'alliances et de concurrence entre grandes technostructures. Ainsi, les plans de stock-options que les comités de rémunération des grandes entreprises ont offerts à leurs managers se sont révélés être un gigantesque un "vol patronal", selon l'expression de Joseph Stiglitz (2003). Les options sur titres offraient en effet des rémunérations sans précédent aux managers (dans les années 1990, la rémunération moyenne des hauts dirigeants des entreprises américaines s'est accrue de 442 % en 8ans) mais n'apparaissaient pas en tant que charges d'exploitation dans la comptabilité des entreprises et n'affectaient donc pas leurs bénéfices. Ce qui incitait à la hausse du cours des actions. Mais distribuer des stock-options équivaut à accroître le nombre total des actions, et donc à réduire la valeur de celles qui existent déjà. Tant que le cours des actions montait, ce qui était le cas dans le contexte de la bulle financière de la "nouvelle économie", ce vol des actionnaires par les technostructures et les risques qu'il faisait courir à l'entreprise passaient inaperçus. Les gestionnaires de fonds, n'ayant des intérêts qu'à court terme, étaient aussi incités à fermer les yeux.

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Dans Les Mensonges de l'économie, Galbraith utilise l'expression d'"autoenrichissement légal", dans la mesure où les managers définissent et approuvent eux-mêmes les salaires faramineux et des autres avantages financiers qu'ils s'octroient. Un tel pouvoir des managers est ainsi une fraude, "innocente" certes, puisque, si tous les observateurs interne ou externes à l'entreprise étaient informés de ces situations, aucun d'entre eux n'interviendrait pour dénoncer ces pratiques abusives. Les membres de la technostructure de WorldCom ou de Enron, avec la bénédiction des membres des technostructures des banques, des cabinets comptables, des analystes et des cabinets-conseil, ont donc utilisé les informations qu'ils possédaient pour faire passer leurs intérêts propres avant ceux des petits actionnaires (y compris les actionnaires salariés) [2][2] De nouvelles lois ont été votées aux Etats-Unis, mais.... Certes, les managers les plus exposés ont eu un pouvoir à durée déterminée : une fois les manipulations et fraudes découvertes, ou encore lorsque les choix de gestion ont été contestés, ils ont été démis de leurs fonctions (l'exemple récent d'Eurotunnel le montre aussi) ou ont sombré en même temps que l'entreprise qu'ils géraient. Mais, comme dirait Galbraith, les exemples et les mythes ont pour fonction de masquer la réalité des choses. Derrière les mythes -celui du consommateur-roi, de l'actionnaire décisionnaire ou de la taille optimale de l'entreprise notamment-, réside aujourd'hui plus que jamais le pouvoir de la grande entreprise et de son organisation, dont la sphère d'influence s'étend pour englober non seulement le privé, mais aussi pour soumettre l'initiative publique à ses fins : celui de la production et du profit.

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L'épisode récent d'euphorie financière révèle la concurrence forte qui oppose au niveau mondial les technostructures des entreprises industrielles, de services et financières. Il a aussi montré comment nombre de ces organisations ont succombé aux incitations multiples qui allaient dans le sens du gain facile (notamment des règles comptables trop souples...). Il découle alors de notre analyse deux points qui nous semblent importants : d'une part, les technostructures, composées de managers, ont toujours le pouvoir de direction dans l'entreprise ; d'autre part, ces technostructures sont plus complexes dans leur composition, leur fonctionnement, du fait de leur organisation mondiale et de la pression exercée par les règles édictées par les investisseurs institutionnels. Ceux-ci forment aussi une (plusieurs) organisation(s)/technostructure(s) à même de contrecarrer les ambitions des membres des technostructures industrielles ou de coopérer avec elles pour atteindre un objectif partagé par tous : accroître les profits réalisés.

Conclusion

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Dans son analyse de la grande entreprise, John Kenneth Galbraith se pose d'emblée en opposition à l'analyse libérale. La grande entreprise naît du fonctionnement même du système, elle lui est nécessaire (elle est la seule à fournir l'incitation nécessaire à l'innovation, moteur du changement) et c'est de plus une organisation efficiente, du fait de la répartition du pouvoir en son sein et des pouvoirs compensateurs auquel le processus de concentration donne naissance. La confrontation de l'analyse de Galbraith à la réalité d'aujourd'hui révèle la pertinence de son analyse sur la répartition du pouvoir dans l'entreprise. Malgré l'irruption de nouveaux actionnaires et la mise en place de règles leur étant favorables (gouvernement d'entreprise), les managers ont toujours le pouvoir dans la grande entreprise, comme l'ont montré les nombreux exemples de fraudes managériales au cours de ces dernières années.

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La grande entreprise ne serait pourtant plus aussi efficace. Pour quelles raisons ? D'une part, les pouvoirs compensateurs ont été affaiblis par les transformations du capitalisme contemporain. Les chaînes de distribution ont profité de la mondialisation pour accroître leur dimension. Si elles exercent encore un rôle important dans la baisse des prix, elles adoptent des comportements habituellement attribués aux monopolistes : mauvais traitement de la main-d'oeuvre, marges élevées... Les syndicats voient leurs effectifs diminuer et leur représentativité est compliquée par l'organisation mondialisée des technostructures. Les Etats se font aussi très souvent, ainsi que l'exprime Galbraith dans son dernier ouvrage, la béquille du système planificateur, dans des objectifs qui mêlent préoccupations économiques et politiques.

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Des pouvoirs compensateurs nouveaux surgissent, certes, comme la pression exercée par les technostructures financières, qui peuvent freiner les prétentions des grandes entreprises industrielles ou bien aussi coopérer avec elles, lorsque les intérêts (pécuniaires) se rejoignent. En interne, l'efficacité vantée par Galbraith, mue par des objectifs autres que le profit, souffre aussi de l'organisation mondialisée des entreprises, qui réduit la "solidarité organique" et porte atteinte à la cohésion interne. Cela explique sans doute pourquoi, dans son dernier ouvrage paru en 2004 et déjà cité, Galbraith ne fait même plus référence à la "technostructure", préférant le terme plus neutre de "management".

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Dans le capitalisme managérial mondialisé d'aujourd'hui, les technostructures industrielles et financières se concurrencent et coopèrent donc, en tentant de profiter à court terme, de toute nouvelle opportunité de profit. Les objectifs du système planificateurs sont, disait Galbraith, cohérents avec ceux des membres de la technostructure et de la société tout entière. Ceux de la période actuelle montrent que le capitalisme n'est pas stationnaire (et donc que les motivations évoluent aussi), mais aussi qu'ils cherchent à être atteints au mépris des intérêts des salariés, des chômeurs, ou des individus nombreux vivant sous le seuil de pauvreté.


Bibliographie

  • Bibliographie
  • Andreff W., 2003, Les Multinationales globales, Paris, "Repères", La Découverte.
  • Dietsch M., 2003, "Mondialisation et recomposition du capital des entreprises européennes", décembre2003 et février2004 pour la mise à jour statistique, Rapport du Commissariat général du Plan, Paris.
  • Durkheim E., 1930 (éd. 1996), De la division du travail social, Paris, "Quadrige", PUF.
  • GalbraithJ.K., 1952 (éd. 1993), American Capitalism, The Concept of Countervailing Power, New Brunswick and London, Transaction Publishers.
  • Galbraith J.K., 1957 (éd. 1961), L'Ere de l'opulence, Paris, Calmann-Levy.
  • Galbraith J. K., 1967 (éd. 1989), Le Nouvel Etat industriel, Paris, "Tel", Gallimard.
  • Galbraith J. K., 1983 (éd. 1985), Anatomie du pouvoir, Paris, Seuil.
  • Galbraith J. K., 2004, Les Mensonges de l'économie, Paris, Grasset.
  • Galbraith James K., 1984, "Galbraith and the theory of the corporation", Journal of Post Keynesian Economics, automne, vol. VIII, n?1, p.43-60.
  • Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation, 2004, "Systèmes d'innovations. Chroniques d'intégration ordinaire", 2004-1.
  • International Labour Office (ILO)/Organisation internationale du travail (OIT), 1997-1998, World Labour Report. Industrial Relations, Democracy and Social Stability.
  • International Labour Office (ILO)/Organisation internationale du travail (OIT), Laborsta Database : http ://laborsta.ilo.org/
  • Laperche B., 1999, "Gouvernement d'entreprise et mondialisation", in J.P Michiels et D.Uzunidis, Mondialisation et citoyenneté, Paris, "Economie et Innovation", L'Harmattan.
  • Laperche B. et Uzunidis D., 1999, "Systèmes nationaux d'emploi et stratégies mondiales des firmes : la flexibilité comme norme", Innovations, Cahiers d'économie de l'Innovation, n?9,1999-1.
  • Lavigne S., 2004, L'Industrie des fonds de pension. Les investisseurs institutionnels américains, Paris, "L'Esprit économique", L'Harmattan.
  • Michalet Ch.-A., 2004, Qu'est-ce que la mondialisation ?, Paris, La Découverte.
  • Schumpeter J.A., 1947 (éd. 1990), Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot.
  • Stiglitz J.E., 2003, Quand le capitalisme perd la tête, Paris, Fayard.

Notes

[1]

Voir A. Bianco et W. Zellner, "Is Wal-Mart too powerful ?", Business Week, 6 octobre 2003; et J.E. Garten, "Wal-Mart gives globalism a bad name", Business Week, 8 mars 2004.

[2]

De nouvelles lois ont été votées aux Etats-Unis, mais aussi en France (création de l'Autorité des marchés financiers, qui fusionne le Conseil des marchés financiers et la Commission des opérations de Bourse), pour renforcer le contrôle des managers. Mais on peut craindre, comme le pensait Galbraith à propos de celles des années 1930, qu'elles ne bloquent que "quelques-unes seulement des possibilités d'enrichissement". Voir "Managers 1, actionnaires0", Alternatives Economiques, n?213, avril 2003; et www.amf-france.org

Plan de l'article

  1. La grande entreprise, pilier du capitalisme
    1. La nécessité de la grande entreprise
    2. L'efficacité de la grande entreprise
  2. Le pouvoir et la grande entreprise aujourd'hui
    1. L'affaiblissement des "pouvoirs compensateur"
    2. Concurrence et coopération des technostructures mondialisées
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Laperche Blandine, « Le pouvoir et la grande entreprise : l'actualité de la pensée de Galbraith », L'Économie politique 4/2005 (no 28) , p. 43-64
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-4-page-43.htm.
DOI : 10.3917/leco.028.0043.


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