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L'Économie politique

2005/4 (no 28)


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John Kenneth Galbraith a toujours aimé les nombreuses séances d'exégèse consacrées à son travail par l'Association pour une économie évolutionniste, l'Association américaine d'économie agricole et même par l'Association américaine de sciences économiques, à des époques plus favorables. J'ai assisté à bon nombre de ces réunions. Je ne suis jamais parvenu à prendre autant de plaisir que lui.

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Il y a en effet dans ces hommages une composante personnelle quelque peu écrasante. Mon père est souvent comparé à un esprit de première importance comme Thorstein Veblen, un cerveau, un écrivain et un critique social brillant. D'une certaine façon, qui ne serait pas satisfait ?

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Mais j'ai toujours pensé qu'il méritait mieux -qu'en fait Veblen aussi méritait plus que ce qu'il retire d'une telle comparaison avec Galbraith. Le point faible est de les considérer comme des économistes. Comme Veblen, Galbraith mérite à mon avis que l'on se souvienne de lui comme d'un homme de changement. Comme Veblen, il offre une démarche, une façon de penser, une structure, à une science économique qui attend encore d'être transformée et qui en a grandement besoin. Je vais tenter d'illustrer cette proposition, puis je continuerai en montrant comment nous pourrions y parvenir.

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Quelles sont les principales propositions de la pensée de Galbraith ? La liste qui suit est emblématique de ses réflexions sans être exhaustive. Je ne traiterai pas, entre autres, du contrôle des prix ou de l'économie des bombardements stratégiques, questions sur lesquelles Galbraith a construit sa réputation technique, il y a bien longtemps. Mais cette liste, tirée de ses livres les plus importants, reprend trois thèmes que je considère comme essentiels.

De la finance au pouvoir

Des crises financières

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Depuis La Crise économique de 1929, nous sommes bien sûr convaincus que les paniques financières ont un impact sur l'activité réelle. Quelqu'un qui aurait vécu au XIXe siècle, ou ayant l'expérience de l'agriculture, n'aurait jamais mis en doute le fait que l'économie fonctionne avec le crédit ou que l'activité réelle repose sur les banques. Il n'y a que dans les plus hautes sphères académiques que l'on refuse de l'admettre. Ce refus était néanmoins solidement installé. La Crise économique de 1929 a apporté un remarquable correctif. Le livre a toujours été réédité depuis cinquante ans, et je pense que ses ventes ont dépassé celles de tous les livres de Galbraith.

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Mais les notes sont encore plus importantes que la mélodie. Nous n'y trouvons pas seulement des enseignements sur la psychologie des masses et sur les technologies sensibles -la panique qui submerge le téléscripteur, comme lors de l'effondrement du marché financier, en 1987. La Crise économique de 1929 nous montre aussi le jeu subtil des acteurs : comment National City acheta le fils du président du Pérou 450000 dollars pour avoir l'exclusivité de la mise sur le marché d'un emprunt de 50millions de dollars. Comme le note Galbraith : "les services de Juan étaient de type plutôt négatif. Il était payé pour ne pas bloquer la transaction". Les dettes ainsi accumulées obligèrent le Pérou et d'autres pays d'aussi mauvaise réputation à tenter une croissance par l'exportation, qui fut stoppée par la hausse des droits de douane, ce qui hâta leur faillite et contribua à déclencher la panique contre les banques.

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La Crise économique de 1929 est construit sur des histoires de ce genre. Rassemblées, elles nous enseignent que l'économie, comme l'histoire, est faite au moins partiellement par des individus. Un message auquel la profession a vigoureusement résisté, préférant toujours l'abstraction désincarnée de l'homo oeconomicus à un Ivar Kreuger, le "roi des allumettes", en chair et en os. C'est aujourd'hui le lieu de mentionner Kreuger, car c'est dans son appartement parisien qu'il se suicida, le 12 mars 1932. John Kenneth Galbraith note que, "avec la coopération de la police parisienne, la nouvelle fut mise sous embargo jusqu'à la clôture de la Bourse de New York [...]. Mais le secret ne fut pas bien gardé, et il est à peu près certain qu'il y eut ce matin-là un gros volume de ventes -avec beaucoup de ventes à découvert- de Kreuger & Toll par des Européens".

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La Crise économique de 1929 est l'un des premiers ouvrages importants sur l'économie discrète des opérations d'initiés et sur la fraude financière. Mais il ne s'agit pas seulement d'histoires. Je ne peux pas m'empêcher de vous donner un exemple de la méthode économique que le livre renferme :

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"Pour l'économiste, le détournement de fonds est le plus intéressant des délits. C'est le seul des différents types possibles de vol qui ait une dimension temporelle. Des semaines, des mois ou des années peuvent s'écouler entre le moment où il est commis et sa découverte (c'est en fait une période pendant laquelle l'escroc empoche son gain et où la victime, assez curieusement, ne ressent pas de perte. Il y a pendant ce temps un accroissement de la richesse psychique). A tout moment, il existe un stock d'escroqueries non découvertes présent -ou plus précisément absent- dans les entreprises et les banques du pays. Ce stock -qu'il faudrait peut-être appeler ce butin- varie en taille avec le cycle des affaires. Lorsque tout va bien, les gens sont décontractés, confiants, et l'argent coule à flots. Mais même lorsque l'argent est facile, il y a toujours beaucoup de monde à en vouloir plus. Le taux d'entourloupes augmente, le taux de celles qui sont découvertes diminue, et le butin s'arrondit rapidement. En période de dépression, c'est l'inverse [...], les contrôles sont minutieux et approfondis. La moralité des affaires s'améliore considérablement. Le butin diminue."

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Même si le précédent fondamental de cette approche -la généralisation à partir d'un exemple- remonte à Adam Smith, il n'existe guère de passage en sciences économiques depuis Smith qui éclaire un nouveau sujet avec autant de pénétration. Quelqu'un doute-t-il que nous aimerions qu'il y en ait plus ?

Démolir la théorie des choix des consommateurs

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Ce qu'on retient le mieux dans L'Ere de l'opulence, ce sont ses phrases-choc, qui sont restées -en tout premier lieu le "concept de sagesse conventionnelle"-, et ses passages évocateurs sur l'opu lence privée et la misère publique, comme celui où il décrit "la famille qui prend son automobile mauve et cerise, climatisée, à la direction et au freinage assistés, pour aller se promener, et qui traverse des villes mal pavées, enlaidies par des ordures, des immeubles lépreux, et des poteaux soutenant des fils qui devraient être enterrés depuis longtemps" pour aller "pique-niquer d'une nourriture soigneusement rangée dans une glacière portable, au bord d'une rivière polluée, et passer la nuit dans un parc qui est une menace pour la santé et la moralité publiques".

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Mais il y a plus dans cet ouvrage. On y trouve une démolition en bonne et due forme de la théorie du choix de consommateur. Il part de la constatation irréfutable qu'il ne peut y avoir de préférences stables pour des biens qui n'existent pas. Le processus d'innovation suppose nécessairement que l'on crée des marchés. D'où l'effet de dépendance : la dépendance de la consommation envers la production et non l'inverse. C'est, sur le fond, une version dans un langage simple de la thèse de l'instabilité des champs de préférence, que Philip Mirowski a approfondie trente ans plus tard dans Plus de chaleur que de lumière. On aurait évité d'énormes problèmes si la profession avait compris dès la première fois.

Une théorie du pouvoir

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Nous trouvons ensuite la théorie de l'organisation économique dans Le Nouvel Etat industriel. Là, Galbraith a construit sur les bases posées par Berle et Means, Joseph Schumpeter et dans une certaine mesure Max Weber, sur les modèles comportementaux de Herbert A. Simon et sur son propre ouvrage de 1952: Le Capitalisme américain, avec son concept de contre-pouvoir. Mais le portrait brossé par Le Nouvel Etat industriel est nettement plus riche. Il fait comprendre non seulement la séparation entre la propriété et la direction, mais aussi la signification des processus bureaucratiques spécifiques qui sous-tendent la prise de décision et l'interaction entre la firme et l'état. Dans Le Nouvel Etat industriel, Galbraith nous oblige à reconnaître que le processus fondamental de prise de décision de l'économie moderne -la maximisation sous contrainte- est indéfendable dans un monde d'information asymétrique (comme Stiglitz nous a appris à la désigner) et de décisions négociées représentant la synthèse des intérêts des acteurs dominants.

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A bien des égards, Le Nouvel Etat industriel n'a pas prévu les développements ultérieurs. Comme l'irruption sur la scène américaine, dans les années 1970, de la technostructure japonaise (notamment dans la sidérurgie et la construction automobile), finalement stabilisée par des accords de partage du marché sous le président Reagan. Pas plus que le retour au pouvoir de la haute finance dans les années 1980, lorsque la démolition de Bretton Woods rendit leur rôle aux banques et que les taux d'intérêt élevés permirent à ces dernières, dans un premier temps, d'accumuler les bénéfices, puis, rejouant le scénario du début des années 1930, les ruinèrent à peu près toutes. Galbraith n'avait pas non plus prévu qu'au début des années 1990 une partie de la technostructure s'échapperait des grands groupes industriels, constituant une force économique distincte, avec ses financements indépendants, et qui allait, comme nous l'avons vu, gonfler considérablement et éclater.

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Le Nouvel Etat industriel nous offre néanmoins ce que personne d'autre ne pouvait nous fournir à l'époque : un cadre pour analyser tous ces phénomènes dans des termes organisationnels complexes. Ce cadre manque dans l'analyse de classe des marxistes, il est différent des analyses macroéconomiques et sectorielles des keynésiens, et n'a rien à voir avec l'univers des firmes désincarnées et des ménages représentatifs de l'équilibre néo-classique. Il est bien plus proche des institutions réelles de gouvernance du capitalisme américain que n'importe laquelle de ces approches.

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On peut soutenir qu'au XXIe siècle la grande entreprise a retrouvé sa place centrale sur la scène politique américaine et que nous vivons dans ce que j'ai appelé "Corporate Republic" (RépubliqueSA). Et l'on peut comprendre le gouvernement américain actuel -l'administration de George W. Bush- grâce à une analyse en termes de gouvernement d'entreprise, telle que nous l'enseigne Le Nouvel Etat industriel. On y trouve en effet :

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  • le type de direction clientéliste par essence, incapable de réfléchir en prenant du recul, d'une façon qui ait du sens, à cause de l'impérieuse nécessité d'être respectueux envers des acteurs qui occupent des places particulières ;

  • la confiscation de la direction stratégique -dans les domaines de la sécurité nationale, de la finance, de la réglementation et dans bien d'autres- par des coteries qui peuvent (comme la techno structure) revendiquer une compétence introuvable à l'extérieur, fabriquer une fausse expertise à volonté, et exiger le privilège de la prodiguer sans craindre d'être sérieusement contredit ;

  • un appareil de relations publiques aux caractéristiques spécifiques à toute machine de propagande d'entreprise, à savoir une véritable incapacité à raconter une histoire qui soit vraie et qui reste cohérente d'un jour sur l'autre. Malgré cela, tout comme les multinationales, cet appareil attend que la presse traite avec respect ses communiqués, ce qu'elle fait effectivement, tandis que les opposants et les critiques reçoivent l'accueil habituellement réservé par les journaux financiers aux syndicalistes et aux avocats civilistes ;

  • un conseil d'administration/chambre d'enregistrement que nous désignons, dans les Etats-Unis modernes, par le titre respectueux de "Congrès";

  • des actionnaires, propriétaires en nom et participant occasionnellement à des élections que la direction est décidée à ne perdre en aucun cas ;

  • et au-dessus de tout cela, le président-directeur général, spécia liste des relations publiques - l'homme qui passe son temps sur les terrains de golf (ou dans son ranch) afin de montrer au monde entier qu'il peut le faire, qu'on a la situation bien en main. Ou plus précisément pour cacher que ce n'est pas le cas.

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Toutes ces caractéristiques ont leurs analogues dans la firme du Nouvel Etat industriel - ou les auraient, avec une légère remise à jour de cette analyse.

Un programme de recherche pour l'avenir

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Que faisons-nous ? Que faisons-nous ici? Sommes-nous simplement en train de rendre hommage à un grand penseur, à un homme brillant, à une inspiration politique ? Ou sommes-nous réunis dans un but plus sérieux ? Prenons-nous part au projet -lancé avec force et brio ces dernières années sous la conduite d'étudiants français par le Mouvement pour une économie post-autiste- visant à changer la façon dont la science économique conduit ses affaires ? Si c'est notre objectif, que devons-nous faire, tous ensemble, pour y parvenir ?

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On ne trouvera pas la réponse dans l'intelligence, le talent littéraire ou la célébrité politique. On ne peut la trouver que dans la recherche. Et il y a une chose que mon père n'a pas faite, qu'il n'a jamais tenté sérieusement de faire : bâtir une tradition de la recherche qui continuerait l'esprit de son oeuvre. D'ailleurs, dans les luttes de son époque entre marxistes, keynésiens et néo-classiques, la science économique ne l'aurait guère permis. Mais si ses idées doivent survivre, nous devons maintenant nous y mettre.

Trois thèmes

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Inutile de préciser que c'est un projet que j'ai en tête depuis de nombreuses années. Permettez-moi de dire quelques mots de certains de mes travaux qui, je crois, appliquent à un programme de recherche l'esprit même de Galbraith. Premièrement, avec un groupe toujours plus important d'étudiants, nous avons montré que l'étude de l'inégalité est largement en dessous de ce qu'elle devrait être, parce que les économistes préfèrent les analyses de l'individu et de ses caractéristiques, les enquêtes par sondage et les statistiques sur échantillon. Mais l'inégalité est partout et toujours une caractéristique sociale qu'il faut mettre au jour.

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Un deuxième domaine dans lequel nous avons joué un rôle d'accoucheur plus que de géniteur est celui du gouvernement d'entreprise et de ce que mon collègue Bill Black -un économiste, juriste et criminologue qui a un passé remarquable dans le rôle de vigie- appelle la "fraude de direction". C'est le type de fraude commise par ceux qui dirigent. Elle pose un problème particulièrement intéressant pour l'économie du crime et des défaillances du marché, avec un modèle d'activité qui remet frontalement en cause les rubriques "juridique" et "économique". La force de la méthode de Black est qu'elle attire l'attention sur les caractéristiques spécifiques des fraudes des dirigeants, qui ne peuvent être expliquées par les concepts traditionnels d'aléa moral ou de discipline du marché. Elle ouvre la voie à une compréhension du comportement des firmes qui combine l'analyse de la décision dans l'institution que l'on trouve dans Le Nouvel Etat industriel - en s'attardant, dans ce cas, sur l'interaction entre les fraudes des dirigeants et leurs juristes et comptables - et de subtils détails personnels rappelant la qualité du récit de La Crise de 1929.

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En troisième lieu, je parlerai du thème sur lequel je me suis fait les dents en tant que praticien : la conduite d'une politique monétaire. Je travaille maintenant sur ce sujet depuis une trentaine d'années - ma plus longue préoccupation professionnelle. Et c'est là que ma démarche est peut-être le plus influencée par mon père, même s'il s'intéresse peu à ce thème. Car tandis que la plupart des économistes traitaient l'analyse de la politique monétaire comme donnant surtout matière à des modèles numériques, j'ai été parmi les premiers à lui appliquer l'herméneutique, l'analyse des textes, l'explication de texte[1][1] En français dans le texte. telle que je l'ai apprise au lycée de Rennes. Et je crois que cette approche - la déconstruction (si vous voulez) des discours officiels - promet beaucoup pour transformer la politique elle-même. En effet, les banquiers centraux se soucient peu des questions de preuves et n'ont aucune envie de vérifier des statistiques qui leur sont défavorables. Mais ils sont sensibles au ridicule en public, que l'on peut provoquer en mettant le doigt sur des illogismes élémentaires de leur discours. A l'évidence, l'esprit de cette démarche critique est éminemment galbraithien.

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Les caractéristiques communes à ces trois domaines de mon travail sont le travail en commun et la réflexion sur les méthodes. Pour être franc, ce sont des éléments qui manquent dans l'oeuvre de John Kenneth Galbraith. Ce sont certainement des préoccupations de gens de moindre envergure. Mais ce sont aussi des étapes que nous devons franchir si nous souhaitons - et je pense que nous le souhaitons - construire une tradition intellectuelle durable. Je terminerai en proposant dix principes généraux pour cette tradition.

Dix principes

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Le premier : abolir la distinction macro/micro. Elle existe, en principe, pour séparer des doctrines irréconciliables. Les néo-classiques le reconnaissent, et ils ont aboli la macro. Comme disait Evelyn Waugh à propos des chirurgiens de Randolph Churchill, "c'était un miracle, ils avaient trouvé le seul organe qui n'était pas malade et ils l'avaient retiré". Nous devons prendre une voie résolument opposée et nous orienter vers une théorie du comportement humain fondée sur des principes de relations sociales.

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Le deuxième : privilégier les travaux empiriques. La vraie science ne protège pas les mauvaises théories en se concentrant sur ce qui n'est pas observable. C'est plutôt un processus d'interaction entre des conjectures et des preuves. Croyez-le ou non, cela arrive aussi en science économique.

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Le troisième : enseigner les grands penseurs, notamment Smith, Marx, Keynes, Veblen, Schumpeter - et Galbraith, naturellement. Nous ne devons ni réinventer le terrain, ni bien sûr l'abandonner. La Société d'opulence n'aurait jamais été écrit sans Smith, Ricardo, Marx, Schumpeter, Veblen et Keynes.

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Le quatrième : les constructions à bon marché prenant leur source dans des abstractions néo-classiques comme le capital social, le capital naturel et autres, jouent un rôle utile mais limité. Elles représentent des efforts notables pour réconcilier les idées néo-classiques et l'engagement politique envers les vrais problèmes sociaux. Et leur exposition aide à former des alliances tactiques. Mais ces constructions étendent aussi, plus qu'elles ne cherchent à les dépasser, les biais logiques et les difficultés empiriques du système néo-classique. Aussi leur manque-t-il le radicalisme essentiel de notre approche.

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Le cinquième : nous ne pouvons pas non plus accepter la reconstruction de la science économique comme un amalgame de politiques de groupes d'intérêts, même si ces groupe sont progressistes. Que la race, le sexe et l'environnement soient des questions sociales importantes ne signifie pas qu'il faut un domaine spécialisé dans l'économie de la race, un autre dans l'économie du genre et un autre dans le développement durable. Ces questions (qui sont en rapport avec le pouvoir, la discrimination, l'entropie, etc.) doivent plutôt être au coeur de notre démarche, et nous devons les considérer comme centrales pour notre discipline.

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Le sixième : une science économique du capitalisme moderne doit étudier les caractéristiques et le comportement réels de notre système. Les ménages, les entreprises de toute sorte (que leurs rendements soient croissants ou décroissants, qu'elles disposent d'un monopole ou non), les systèmes monétaires et de crédit, les gouvernements et leurs budgets, le système international, font tous partie d'une structure hiérarchique dans laquelle s'emboîtent des institutions établissant des règles - des conventions - et des sources de pouvoir en interaction et souvent en conflit. C'est la matière même de notre sujet, approfondissons-la en nous concentrant sur les complexités de sa structure.

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Le septième : les mathématiques doivent clarifier les répercussions complexes des constructions simples, et non obscurcir les idées simples derrière des formules complexes. Les systèmes dynamiques, les fractales, les automates cellulaires peuvent nous aider à comprendre les principes sous-jacents aux dynamiques d'évolution sociale. Les mathématiques sont aussi captivantes. Elles aident l'étudiant à apprendre à penser. Nous ne les rejetons pas ; nous nous opposons simplement à ce que l'on s'en serve comme d'une matraque pour couper court au débat.

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Le huitième : il est important de mesurer. Nous devons embrasser le spectre complet des sources d'information, et ne pas nous contenter de sondages (avec leur obsession des caractéristiques personnelles) et de la comptabilité nationale, mais utiliser aussi les données du crédit, du commerce, de l'industrie et de la finance. Et nous devons être à la fois créatifs et audacieux en liant les mesures économétriques à d'autres informations : les événements politiques, l'environnement, la qualité de la vie, la démographie, la santé.

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Le neuvième : l'attention portée aux structures sociales et aux données qui les enregistrent demande de nouvelles méthodes empiriques. L'étude des dispersions, des inégalités, fait partie intégrante de l'étude du pouvoir, qui repose sur les relations, et ne peut pas être effectuée correctement avec des techniques paramétriques prisonnières du dogme de l'hypothèse et de l'expérience. Il n'existe pas de formule unique pour l'apprentissage empirique. Pour étudier les relations économiques, nous avons à notre disposition la taxinomie numérique, l'analyse discriminante, l'évaluation multidimensionnelle et bien d'autres techniques. Utilisons-les. Nous avons beaucoup à y gagner, moyennant un petit investissement en efforts.

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Le dixième et dernier : notre science économique traite de problèmes qui doivent recevoir des solutions. Devant nous, il reste à faire le plein emploi, une croissance équilibrée, la stabilité des prix, le développement, un mode de vie durable. C'est ce qui a un jour attiré les étudiants vers notre discipline. Et c'est pour cela qu'ils la délaissent aujourd'hui. C'est aussi pour cela que nous finirons par gagner, à long terme, si nous développons un programme d'enseignement et de recherche qui respecte globalement les principes que je viens d'énoncer.

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Je ne désire pas tracer une voie particulière. Le pluralisme peut et même doit être combiné avec la discipline et la rigueur. JMais soyons conscients de deux tests fondamentaux.

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L'un a bien été rendu par une remarque de Paul Samuelson, citée par Richard Parker dans sa remarquable biographie de John Kenneth Galbraith. Samuelson écrit : "Dans l'histoire des idées, le penseur qui réalise une nouvelle synthèse et s'adresse avec éloquence à une nouvelle génération joue un rôle central dans l'histoire." Galbraith a passé ce test et nous devons le faire nous aussi.

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L'autre est exprimé par un commentaire de Parker lui-même, qui restitue bien l'essence de la vision du monde qu'a mon père. "La vérité d'une théorie économique, écrit-il, repose en fin de compte sur sa réussite ou son échec lorsqu'on l'applique à l'action." N'oublions pas nos obligations politiques. En tant que galbraithiens, notre tâche n'est pas seulement de comprendre la science économique et le monde qu'elle tente de décrire. Elle est aussi de changer ce monde. Et de le faire dans un esprit constant de libéralisme, de générosité d'esprit, d'ouverture et de loyauté, toujours combiné avec de l'humour et un brin de détachement. Ce sont les traits de caractère de mon père depuis toujours ; souhaitons que ce soit aussi les nôtres.

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Traduction de Marc Mousli

Notes

[1]

En français dans le texte.

Plan de l'article

  1. De la finance au pouvoir
    1. Des crises financières
    2. Démolir la théorie des choix des consommateurs
    3. Une théorie du pouvoir
  2. Un programme de recherche pour l'avenir
    1. Trois thèmes
    2. Dix principes

Pour citer cet article

Galbraith James K., « Galbraith : un éloge partisan », L'Économie politique 4/2005 (no 28) , p. 65-77
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-4-page-65.htm.
DOI : 10.3917/leco.028.0065.


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